Points de vues du Gers Carnets

Du producteur au consommateur : faire court

Depuis longtemps, je me pose  la question du raccourcissement des circuits de distribution en faveur des producteurs et artisans locaux. Ceux-ci sont scandaleusement « essorés » par les grandes surfaces auxquelles ils  doivent consentir des prix sacrifiés, dans le cadre d’un chantage commercial inadmissible des donneurs d’ordre (« si voulez  être référencé dans nos magasins, il faut accepter nos conditions tarifaires ; sinon, il y en a plein d’autres derrière la porte qui attendent leur tour et prendront votre place… »).

Je m’étonnais que si peu d’initiatives aient été prises pendant des années pour rapprocher le producteur du consommateur, et ainsi réduire la pression des hypermarchés, même si ceux-ci entretemps ont ouvert leurs rayons au terroir de proximité (parmi eux, le système U me paraît être le plus exemplaire, et de ce point de vue il est dommage qu’il n’y ait si peu de magasin U dans le Gers ) . J’avais même considéré que les organismes de représentation des agriculteurs français, syndicats, Chambres d’agriculture, n’avaient pas l’air pressé à mener des offensives en la matière, et à convaincre leurs ressortissants de mettre en place des circuits courts (à titre d’exemple, la distance parcourue par les ingrédients d’un yaourt industriel avant de se retrouver dans notre frigo est de l’ordre de 9.000 kms !),  pour retrouver le goût des produits, lutter contre le changement climatique, réduire à presque rien les intermédiaires,  et reconnecter consommateurs et producteurs .

Il y a certes depuis des temps immémoriaux les marchés locaux qui offrent cette réponse de proximité, avec un face-à-face parfait et régulier  entre acheteurs et producteurs du coin. Et le Gers  en compte une quarantaine qui chaque semaine connaît une belle affluence de clients fidèles. Il y a aussi les marchés au gras (foie gras et carcasses des canards et oies), et l’été, les marchés à la ferme, les marchés de nuit, les soirées gourmandes…

Néanmoins, beaucoup de ces marchés hebdomadaires ont lieu un jour de semaine. Ne peuvent donc guère s’y rendre toutes celles et tous ceux qui sont dans la vie active.

Alors, d’autres formules sont apparues peu à peu sur internet, inspirées toutes de l’idée d’encourager les consommateurs à acheter à proximité des produits locaux frais et de saison, en offrant le plus souvent possible des distributions en fin de journée, ou le samedi.

La plus ancienne initiative organisée de circuit court, hors marchés, est celle de l’Association pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne  (AMAP). La première AMAP a vu le jour en 2001, et aujourd’hui toutes les régions françaises sont amplement « réseautées » (notre région Midi-Pyrénées compte 131 points AMAP, dont 97 pour la seule Haute-Garonne, et 8 pour notre petit département du Gers).

L’esprit de l’association est très militant, et un véritable contrat unit les producteurs  et les consommateurs (il y a même un Comité de bénévoles issu de ces derniers avec coordinateur, trésorier, responsable de la communication…). Il s’agit ensemble de définir la diversité et la quantité de denrées (fruits, légumes, œufs, viande, fromages) à produire pour la saison. Cette planification a certes l’avantage de sécuriser les producteurs mais oblige par contre les consommateurs à s’engager longtemps à l’avance (6 mois ou un an) sur leurs intentions d’achat. Les deux parties s’entendent par ailleurs sur le prix de la prestation (prix équitable et payé d’avance), ainsi que sur le lieu, sur le jour et sur l’heure de la distribution hebdomadaire, qui prend la forme d’un panier contenant les produits frais du moment.

Différents modes de règlement sont proposés, notamment pour ne pas écarter de l’offre des consommateurs à faible revenu.

Les producteurs sont « bio » car leurs clients appartiennent à la famille des consommateurs qui veulent mettre dans leurs assiettes des aliments sains, émanant de cultures ou d’élevages qui respectent la biodiversité, et le rythme de la nature. Les méthodes agronomiques utilisées s’appuient ainsi sur la charte de l’agriculture paysanne et du cahier des charges de l’agriculture biologique.

Autre réseau d’importance, qui a vu le jour en 2010, « La Ruche qui dit oui ». Il progresse très vite  puisqu’on compte en France à  ce jour 700 Ruches (6 dans le Gers), ainsi qu’un certain nombre d’autres en Belgique, en Angleterre, en Espagne, en Allemagne, en Italie. A la différence de l’AMAP, on commande sur le net ses fruits, ses légumes, son pain, sa viande, ses fromages à sa Ruche au coup par coup, en fonction bien sûr de la disponibilité des produits (les prix étant fixés librement par les producteurs), avec distribution chaque semaine en un point précis.

Voici ce qu’on lit sur le site de ce mouvement, à la rubrique « Valeurs et Missions » :

« Voilà des millénaires que l’agriculture guide nos sociétés. Des siècles qu’elle inspire l’économie, la nourrit, lui montre le chemin. 

Aujourd’hui le modèle agro-industriel dominant a largement montré ses limites, ses dangers et ses injustices pour les producteurs comme pour les consommateurs. Les enjeux liés à notre alimentation sont fondamentaux et complexes : santé, environnement, emploi, terroirs, culture, liens sociaux…. La Ruche Qui dit Oui  souhaite redonner le pouvoir aux producteurs et aux consommateurs pour réinventer l’alimentation et sa production. 

Chaque jour, les communautés des Ruches grandissent et agissent localement pour s’affranchir de l’agro-industrie et retrouver leur liberté. Demain elles seront capables de peser plus fortement dans la balance des orientations agricoles. Consommateurs, agriculteurs et artisans contribueront à l’avènement d’une production et d’une distribution plus humaines, écologiques et justes ». 

Pour autant, « La Ruche qui dit oui » est très nettement dans le business, avec 56 salariés qui bourdonnent dans la ruche-mère. Celle-ci prélève une commission de 8,35 % sur les producteurs pour nourrir ses « ouvrières », chargées du développement de la plateforme internet, du support technique et commercial et du bon développement du réseau des Ruches. Une autre commission, du même montant, est versée, toujours par les producteurs, au profit du responsable de la Ruche locale, afin de financer son travail d’organisation des ventes et de gestion de la communauté d’achat. De quoi quand même renchérir sensiblement le prix des produits…

La région Ile de France dispose de réseaux spécifiques, tel « Tous Primeurs », qui livre chaque semaine sa clientèle soit au bureau, soit à domicile (des groupes  d’achat peuvent ainsi être constitués entre voisins, entre collègues de travail), soit encore sur des points relais (cavistes, fromagers, fleuristes…). Les paniers de fruits et légumes de saison proposés (pas nécessairement bio) sont de différente taille, avec des prix allant en moyenne de 19 à 26 €, selon l’importance du panier et la nature des produits qu’il contient. S’ils ne veulent pas se contenter de paniers standards, les consommateurs ont le choix de les composer à la carte, au gré de leurs goûts et de leurs besoins. Un service original : la livraison en entreprise d’une corbeille de 7 kgs de fruits de saison, de 6 variétés différentes, pour un tarif de 45 € HT. En voilà une belle idée de cadeau à faire de temps en temps par un  chef d’entreprise PME  à ses salariés pour contribuer à leur bien-être, à leur équilibre nutritionnel, et à leur recharge en  vitamines !

S’adressant à des populations urbaines et péri-urbaines, le système « Tous Primeurs » séduit bien des consommateurs peu disponibles pour faire leurs courses (on peut même discrètement commander son panier sur son lieu de travail…), et ravis de la qualité et de la fraîcheur des produits sélectionnés. Seul bémol : il faudra trouver le temps de cuisiner les produits qui le nécessitent…

Et cela d’autant plus que l’opérateur s’est associé depuis peu avec « mon-marché.fr », afin d’offrir chaque semaine, en entreprise ou à domicile, plus de services et d’élargir la gamme des produits à la viande, aux volailles, aux poissons, au fromage, au vin…

L’exigence affichée par ce partenaire est le bien-manger, avec les meilleurs produits chez les meilleurs producteurs. Une soixantaine de fournisseurs ont été retenus qui mettent à disposition 1.200 références bio et 3.000 produits frais, qui sont sélectionnés à l’arrivage des marchés de Rungis (« Mon Marché » a sur place ses propres entrepôts).

Autre mouvement en France : locavor.fr. « Locavor » pour local (« loca ») et manger (locution latine « vor », qu’on retrouve aussi dans herbivore, carnivore). Le mot, qui a fait son entrée dans le Larousse en 2010, a été inventé par une américaine de San Francisco lors de la Journée Mondiale de l’Environnement en 2005.

Le dispositif territorial est encore peu développé, avec seulement une vingtaine de structures locales (dont une en Belgique), et quatre dans le Gers (certaines sont néanmoins encore en projet).

Nous venons de découvrir celui de Lasséran, une commune à un quart d’heure de notre domicile. Et nous avons déjà effectué une première commande sur internet, dont nous avons pris livraison quelques jours après.

Le  réseau est très jeune, ayant été mis en place en janvier. Il compte aujourd’hui 17 producteurs, qui offrent une variété assez large de produits frais et de saison (viande, volailles, légumes, huiles, vinaigre, fines herbes, safran, pain, fromage de chèvre ou de vache, desserts, vin, confitures, miels, thés, tilleul…).

Le rythme de fonctionnement, là comme ailleurs, est hebdomadaire, et même si nous ne sommes aujourd’hui qu’une quinzaine de consommateurs regroupés (à certaines distributions on en a compté cependant jusqu’à une vingtaine), on peut espérer que la dynamique enclenchée parviendra à étoffer le nombre de « locavoristes ».

L’intérêt de la formule, et nous l’avons vérifié nous-mêmes, est de rencontrer lors de la remise des achats, les producteurs, d’autres clients, le Maire du village, qui prête pour la circonstance la salle municipale et qui venait lui aussi chercher sa commande, et la responsable du projet, une jeune femme de Castera-Verduzan, épaulée par sa mère. C’est l’occasion de faire connaissance et d’échanger avec les uns et les autres en partageant, le jour où nous y étions, le pain d’épices (excellent !) de la maman en question, qui nous en donna d’ailleurs la recette dans un texte qui s’inquiétait par ailleurs de la disparition progressive des abeilles, pour cause d’usage de produits phytosanitaires, d’agressions de champignons et autres parasites, ou de frelons asiatiques.

Si au début de mon billet, j’ai accablé les Chambres d’agriculture pour leur manque d’initiatives fortes en vue de raccourcir les circuits producteurs-consommateurs, je fais volontiers amende honorable, un peu seulement, car elles ont quand même aidé à la constitution de « drive-fermiers », dont beaucoup sont labellisés « Bienvenue à la ferme ». Il y a aujourd’hui 110 unités de ce genre (la première a ouvert en 2013), qui émanent soit d’un regroupement de producteurs locaux en un lieu ouvert à la vente, soit d’un seul producteur qui reçoit alors les clients sur son exploitation.

Nous avions d’ailleurs fréquenté à Limoges, lorsque nous nous y trouvions, « La Petite Ferme », située au bord de l’autoroute, au sud de l’agglomération. Se trouvent installés dans ce lieu commercial une quarantaine de producteurs qui se relaient, selon des jours et des horaires de correcte amplitude, pour être à la disposition de leurs clients tout en parlant avec eux des produits proposés, de leur mode de culture ou de fabrication,  de la manière de  les conserver, de les préparer et de les servir. Il est peu fréquent de pouvoir en faire autant dans les grandes surfaces où  le conseil s’est fait si rare…

Ainsi, grâce à ces différentes organisations, et à bien d’autres que je n’ai pas passées en revue, 21 % des exploitants, soit 107.000 d’entre eux, ont adopté en France le circuit court de la production à la consommation. Et c’est tant mieux !

Bien des progrès restent à faire. Je suis convaincu que ce concept trouvera à se développer davantage dans les villes, où les habitants sont en demande forte de produits frais et de saison.

A la campagne, c’est un peu moins facile. D’abord, parce que  beaucoup de ruraux ont leurs propres jardins où ils cultivent avec passion leurs légumes à longueur de saison (je vois d’ailleurs des gens très âgés qui travaillent encore leur lopin de terre). Ensuite, parce qu’ils disposent de leurs réseaux personnels, transmis d’ailleurs de génération en génération, pour se procurer les produits locaux dont ils ont besoin. Ici, dans le Gers, même les « expatriés », et nous en sommes, ont leurs fournisseurs de proximité attitrés : fermier, viticulteur, maraîcher, fromager…Et l’importance des marchés dans notre département est une autre opportunité de toucher directement et régulièrement les producteurs et artisans locaux.

Mais peu importe d’ailleurs la formule de circuit court qu’on adopte car chacune à sa manière sert l’économie locale et ses acteurs,  et met en valeur le produit frais et de saison.

Fait le 27 juin

Depardieu

Le quotidien « Le Monde » a publié le 17 juin dernier, sous un titre bien choisi, « Le déraisonnable », un portrait-interview d’une page de Gérard Depardieu.

D’un contenu  fort intéressant, ce papier est signé d’une belle plume, Franck Nouchi, qui a déjà derrière lui  30 ans de maison dans ce journal. Médecin, il tint la rubrique médicale du « Monde » de 1985 à 1994. Il fut ensuite Chef du Service Société, puis du Service Culture, avant d’être nommé en 2003 Directeur adjoint de la rédaction. Il dirigera aussi le supplément littéraire « Le Monde des Livres » de 2005 à 2007, et le magazine « Le Monde 2 », qui, aujourd’hui, sort chaque semaine sous le titre « M le Magazine du Monde ».Candidat malheureux à la Direction du journal en 2013, il est désormais Directeur du Développement éditorial du journal. Franck Nouchi est également un redoutable et influent critique de cinéma et dirigea « Les Cahiers du cinéma » de 1999 à 2001.

La rencontre avec Depardieu relatée dans les colonnes du « Monde » ne pouvait donc qu’être riche d’enseignements, et elle le fut.

Quoiqu’on pense de l’acteur, il faut convenir qu’il appartient au patrimoine du cinéma français. Il est le comédien qui , à 67 ans, au bout de 150 films et d’une trentaine de téléfilms (et sa carrière n’est pas finie), a cumulé le plus d’entrées en France, derrière Louis de Funès. Il a tourné avec les plus grands cinéastes français : Truffaut, Godard, Resnais, Pialat, Corneau, Blier, Becker, Duras, Audiard, Deray, Téchiné, Doillon, Chabrol, Berri, Sautet, Miller, et à l’étranger avec, entre autres, Bertolucci, Ferreri, Peter Weir, Barbet Schröder, Peter Handke, Bunuel, Cassavetes…

Je ne suis pas pour autant un grand amateur du jeu de Depardieu. Soit il en fait trop, soit pas assez. Ainsi, je n’ai pas cherché à voir  ses films, à quelques exceptions près, et il m’a surtout impressionné dans les réalisations de Josée Dayan pour le petit écran : « Le comte de Monte-Cristo », « Les Misérables », « Les Rois Maudits », « Raspoutine ». Je lui préfère, parmi les disparus, Gabin, Périer, Bourvil (exclusivement pour "La Traversée de Paris" et "Cercle Rouge"), Ventura, Noiret, Montand, Reggiani, Serrault, Terzieff (prodigieux au théâtre), et parmi les vivants, Bouquet, Lonsdale, Frey, Trintignant, Delon, Auteuil, Dussolier,et à un degré moindre Berléand et Lucchini.A l'exception de ce dernier qui use parfois trop de l'esbroufe, ils ont en commun d'avoir un jeu souvent juste et sobre, ce que j'apprécie particulièrement chez un comédien.

Depardieu s’est perdu, pour des raisons alimentaires essentiellement, dans des films sans intérêt comme la série des « Obélix », ou « Welcome to New-York » d’Abel Ferrara, sorti en 2014, où il interprétait Dominique Strauss-Kahn suspecté de  viol sur une femme de chambre du  Sofitel. Le film fut très controversé, au point qu’Isabelle Adjani, pressentie pour tenir le rôle d’Anne Sinclair, se retirera du casting pour être remplacée par Jacqueline Bisset. La femme de DSK commentera sèchement : « Je n’attaque pas (en justice) la saleté, je la vomis ».Depardieu, quant à lui, dira avoir accepté la proposition de Ferrara car il « n’aime pas » le Directeur du FMI, le trouvant « arrogant et suffisant »…Voilà en tout cas une drôle de motivation pour accepter ou non un rôle.

L’occasion m’a été donnée de le voir il y a quelques années sur une scène de théâtre parisienne, avec à ses côtés Fanny Ardant. Il portait, hélas !, une oreillette (cela fit grand bruit d’ailleurs), ce qui conférait  à son jeu un décalage désagréable entre la  situation à interpréter  et le propos prononcé, le comédien devant attendre que l’écouteur veuille bien lui souffler son texte avant d’agir…Je dois dire qu’à compter de ce soir là, Depardieu perdit beaucoup de son crédit auprès de moi. Et d’ailleurs, dans son dernier film tourné  avec Isabelle Huppert, « Valley of love », le comédien ne cache pas avoir eu recours à nouveau  à ce procédé auditif, qui lui permet, dit-il « …d’être libre, je n’ai pas envie de savoir ce que je vais dire, je veux pouvoir regarder ma partenaire en liberté, inventer… ».

Sa vie est pour le moins turbulente et hors du commun. L’homme est souvent dans l’excès et l’outrance. Il a des amitiés douteuses avec des chefs d’Etat peu exemplaires en matière de respect des droits de l’homme : Poutine, qui lui accordera la nationalité russe, Fidel Castro, Kadyrov, le Président de la Tchétchénie, Karimov, le Président de l’Ouzbékistan, Volkov, Président de la Mordavie…

Il s’installa en Belgique en 2012, et fut accusé de le faire pour des raisons fiscales. Le Premier Ministre de l’époque, Jean-Marc Ayrault, qualifiera son attitude de « minable ». Depardieu lui rétorquera : « Minable, vous avez dit « minable » ? Comme c’est minable ! », en référence au célèbre dialogue entre Louis Jouvet et Michel Simon dans le film de Marcel Carné, « Drôle de drame » (1937) :

 Michel Simon : « Oui, vous regardez votre couteau, et vous dîtes bizarre. Alors je croyais que…

Louis Jouvet : « Moi, j’ai dit bizarre, comme c’est étrange ! Pourquoi aurais-je dit bizarre, bizarre ? »

Michel Simon : « Je vous assure, mon cher cousin, que vous avez dit bizarre, bizarre »

Louis Jouvet : « Moi, j’ai dit bizarre, comme c’est bizarre ! ».

Depardieu  est aussi un homme d’affaires très riche (certains le taxent parfois d’affairiste), déployant des  activités  en Belgique, à Cuba (exploration pétrolière),  en Russie (notamment dans le cinéma, le tourisme, l’immobilier). Il possède de nombreux domaines viticoles et  plusieurs propriétés, dont un somptueux hôtel particulier dans la rue du Cherche-Midi à Paris, une rue où par ailleurs il a investi dans plusieurs commerces, sauvant certains d’entre eux de la fermeture. Il est également présent dans la grande restauration, et retire des revenus confortables du cinéma et du théâtre, non seulement en tant que comédien mais également comme producteur, sans oublier ceux issus des campagnes  publicitaires où il se prête à la promotion de divers produits.

Il y a donc plein de motifs qui tendraient à faire du comédien un homme peu sympathique et peu fréquentable. Pour autant, il y a chez lui un envers du décor qui à mes yeux atténue cette impression défavorable.

Je suis d’abord souvent séduit par les « grands brûlés », les désespérés, les "électriques", les révoltés, les « déraisonnables », comme l’écrit Franck Nouchi à propos de Depardieu, citant à ce sujet le titre d’une pièce fameuse de Peter Handke : « Les gens déraisonnables sont en voie de disparition »Un constat que partage sans réserve le comédien : « Ah ! ça oui! Pour une disparition, c’est une disparition. Totale !... » ,en regrettant l’époque où il en y en avait encore des déraisonnables, et  ajoutant un peu plus loin : « Etre déraisonnable aujourd’hui, c’est être obligé de souffrir. Alors qu’avant, non. On était en danger, mais pas en danger de soi-même, plutôt en danger des autres. Là, tu es en danger pour toi… ». Dans une interview en duo avec Isabelle Huppert dans « Télérama », en mai 2015, il dira de lui : « J’ose toucher le fond. La souillure. Les seuls moments qui m’intéressent sont les foudroyants, ceux qui font mal. Ceux que traversent les monstres ou les saints.», et encore : « Je ne veux que vivre…Ma boulimie d’activités ? Ce n’est que de la vie !...Je suis envahi par l’amour de la vie. Ce que j’aime, c’est l’autre ».

 En entrée de l’article du « Monde », Depardieu ouvre un livre très récemment édité chez Seuil, de Richard  Collasse (un auteur français qui vit au Japon), « Seppuku » (mot qui désigne là-bas le suicide à l’ancienne avec le sabre, comme le pratiquaient les samouraïs). Il cite un passage où l’un des protagonistes du roman imagine la lettre qu’il aurait écrite à son ami si celui-ci  avait été encore vivant :

« Nous aimerons Maurice. Cela ne durera peut-être qu’un fugitif instant, mais nous aimerons. Il faut vivre pour cette étincelle !

Même si elle n’allume aucune flamme ?, avais-je répondu avec l’emphase des adolescents.

Ce n’est pas ce qui compte. Ce qui compte, c’est que cela donne une raison à ta  vie. C’est la réponse à la question que tu te poseras inévitablement sur le pourquoi de ta naissance au moment de ta mort ».

 Et  Depardieu de s’enthousiasmer : « C’est sublime, non ? Aujourd’hui, quand on a peur, on s’en va. On se distancie. Eux, au contraire, ils ont peur et ils se rapprochent. L’important, c’est de nous aimer. Ce qui compte, c’est l’étincelle… ».Je pense aussitôt à la chanson « La quête » interprétée par Jacques Brel-Don Quichotte dans « L’homme de la Mancha » :

 « …Brûle encore, bien qu’ayant tout brûlé

Brûle encore, même trop, même mal,

Pour atteindre à s’en écarteler

Pour atteindre l’inaccessible étoile ».

 Et ceux qui tentent le tout pour le tout, comme Depardieu, comme Brel, comme Patrick Dewaere, comme Rimbaud, comme Romain Gary, et quelques autres, pour voler cette étincelle, et pour s’approcher de cette inaccessible étoile, chacun à sa manière, ne me laissent pas indifférents, et suscitent même chez moi  une tendre admiration.

 Depardieu considère avoir vécu grâce au cinéma et au théâtre ce que les autres avaient appris, et même s’il lit beaucoup, il tempère (est-ce sincère ?) l’enrichissement qu’il en retire, « …car je lis comme un paysan qui n’a pas étudié à l’école. » « Chez moi, ajoute t-‘il, rien ne passe par l’intellect, tout par l’instinct. ». L’art fait aussi partie intrinsèque de sa vie. Il a de belles collections de peintures et de sculptures. Un goût qui lui est venu « par la nature qui me bouleverse, me fait peur parfois aussi. ».

 «  Il y a certaines œuvres trop fortes que je préfère voir au musée, mais les miennes m’accompagnent au quotidien, restent dans ma tête. Je ne les accroche pas pour éviter de les condamner à un espace précis. Je les laisse dans le silence du temps. » Pour autant, l’argent lui importe peu. « C’est le luxe qui compte. C'est-à-dire la liberté, l’autre, l’amour, la paix, la sérénité, le don de soi… ».

 La culture est pour lui une exigence de tous instants, une arme pour affronter ce « …monde de fous, où il ne faut faire confiance à personne, où règne l’inculture, où plus personne  n’a peur de dire des conneries à l’ombre mortifère des réseaux sociaux. »

 « Moi, je ne suis pas intelligent…J’ai une espèce de sens de la vie indestructible. Ca n’a rien à voir avec l’intelligence, qui est une construction. Chez moi, il n’y a rien d’élaboré. Rien. Je ne suis pas cultivé. Juste des connaissances instinctives de charognard. »

 On mesure aussi combien le comédien a dû surmonter de handicaps pour devenir ce qu’il est aujourd’hui. Né à Châteauroux, dans une famille qui vivait à huit (père et mère, et 6 enfants) dans un deux-pièces, « …avec des brimades en tout genre, la pauvreté qui colle, les parents qui s’engueulent… », Depardieu connaîtra là des conditions de vie misérables, « presque moyenâgeuses », sortant illettré du système scolaire à 13 ans. Il dira de cette période : « ...je me suis inventé des vies pour survivre, et même des enfances. J’ai beaucoup inventé », et aussi : «...mes parents n’avaient rien. Je me suis promis de ne jamais manquer de rien ».

 Il se fera alors petit voyou,  pour « sortir de la vase », traficotant cigarettes et alcool avec les GI’s de la base aérienne américaine de sa ville natale, et organisant des combats de boxe clandestins.

 Une chanceuse opportunité lui est alors offerte par son ami Michel Pilorgé, fils d’un médecin berrichon, qui lui propose de monter avec lui à Paris pour suivre des cours d’art dramatique (ils joueront plus tard une douzaine de films ensemble). Depardieu suit d’abord ceux de Charles Dullin au TNP puis s’inscrit chez Jean-Laurent Cochet au Théâtre Edouard VII (Depardieu dira qu’il avait senti que sa vie se jouait là).Il combattra son analphabétisme et satisfera son appétit de culture à coup de lectures des grands auteurs classiques (Musset, Marivaux, Corneille… ), en même temps qu’il suit une thérapie appropriée pour corriger ses difficultés d’élocution et sa mémoire déficiente.

Il sera papa de deux autres enfants, nés de deux mères différentes, dont Jean, un prénom choisi par Depardieu en hommage à Jean Carmet (1920-1994), son grand ami.

 La voie vers le cinéma lui est ouverte ainsi que celle d’une  vie un peu plus rangée. Il épouse d’ailleurs à cette époque, en 1970, Elizabeth, rencontrée au cours Cochet, une fille de polytechnicien qui lui fera découvrir le monde de la bourgeoisie et lui donnera deux enfants, Guillaume et Julie, qui embrasseront tous deux une carrière de comédiens. A l’issue d’une vie tourmentée, faite de drogue  d’alcool et de violences, qui lui vaudront de faire de la prison, Guillaume mourra en 2008, à l’âge de 37 ans, suite à des  infections répétées (au point d’être amputé d’une jambe),  liées à un accident de moto remontant à 1995. On imagine fort bien la souffrance extrême qui aura accablé Depardieu  à l’annonce de la mort de son fils, un fils dont il dit volontiers qu’il ne le quitte pas, et qu’il lui parle – « Il m’a fallu oublier beaucoup de choses pour résister au passé. Car on ne peut pas vivre dans le passé. Je suis au présent. Et même juste avant le présent, quelques minutes avant le présent. J’anticipe. Je suis un peu au-delà. »

 Après de petits rôles, le comédien va connaître son premier succès cinématographique en 1974, avec « Les Valseuses » (plus de 5 millions d’entrées), de Bertrand  Blier, où Depardieu a pour partenaires Miou-Miou et  Patrick Dewaere. Il excelle dans le rôle du voyou qu’il incarne, lui qui l’a été et qui sait donc restituer à l’écran avec une vraie authenticité l’expérience qui fut la sienne, le metteur en scène y ajoutant pour faire encore plus vrai des dialogues et des scènes de sexualité fort crus, qui vaudront au film une réputation pour le moins sulfureuse.   

 J’ai aimé ce film parce que Depardieu est justement dans un rôle qui lui va bien, qui lui colle à la peau, et il ne sera jamais aussi bon que lorsqu’on lui confiera à jouer des personnages d’envergure, à l’identique de la sienne (d’où sa réussite dans les téléfilms de Josée Dayan que j’ai évoqués plus haut, ou dans « Cyrano de Bergerac » (1990), de Jean-Paul  Rappeneau).

 Il enchaînera dès lors des films et des films, tantôt brillants, tantôt médiocres. Au cinéma, « ..je ne me suis guère aimé que dans les films de Pialat. Ou dans Cyrano de Bergerac avec Rappeneau. Ces rôles là, je ne les ai pas trahis. ». Il dira à propos de son jeu : « Mon seul savoir d’acteur… : habiter, sans jamais lui résister, le temps présent. Et passer au-dessus du reste. Si  on cherche à savoir comment on fait, on n’y arrive plus. La magie de l’acteur, c’est ce qui lui échappe. ».C’est tellement bien vu ! Il se dit dans son métier d’acteur  innocent. « Etre tonitruant et maladroit, c’est le propre de l’innocent. Je ne suis rien d’autre que ce que je suis. Même si c’est vrai, je suis parfois un peu gênant, un peu gros. Mais bon je n’ai pas été éduqué. Mon éducation, c’est la liberté. Il faut être innocent pour penser être libre, non ? »

 Aujourd’hui, il a la dent dure contre le cinéma, et il sait dire avec courage des vérités que bon nombre de ses confrères se gardent bien de prendre à leur compte, de peur de contrarier leur carrière…

 Il se moque du Festival de Cannes, qu’il a suivi de loin lorsqu’il était plagiste l’été, avant de fouler le tapis rouge…Le Festival de Cannes à l’époque, « C’était avant le triomphe et l’omniprésence de la télé, des yachts, des fausses fêtes, des mauvaises drogues et du règne de joaillers sponsors au bout du rouleau.je suis fatigué de tant de bêtise… ».

 « Le cinéma français aujourd’hui est dirigé par des HEC ou des énarques qui ont oublié le sens du récit. », ou encore : « le cinéma est devenu pornographique », car « l’argent et le mensonge l’ont pourri  et l’empêchent d’y rester honnête », et  on y passe son temps à tricher, à cacher, à mentir. « Maintenant, on voit tout mais jamais l’essentiel. Je suis pour la pudeur, qui est respect de l’autre, forme de communication et non timidité. Je suis pour la pureté ».

 Son éloignement de la France ? Sans doute parce qu’il ne veut plus donner par l’impôt  87% de ses revenus à l’Etat. Mais aussi  parce qu’il ne supporte plus son repli sur soi. « …c’est après Pompidou que ça a commencé. Je l’aimais bien, Pompidou. Mitterrand aussi. Peut-être que le fait que tous les deux étaient  malades. La souffrance, un certain rapport au pouvoir…Rien à voir avec ceux de maintenant… ». Et il ajoute plus loin dans son interview au « Monde » : « Rien à voir avec le mec en belles pompes et chemise blanche qui vient à la télé nous dire : Aaah !!!!Je suis lààà, moâah !!! »

 Et Poutine ? Et la Russie ? Poutine « …a rendu au peuple sa dignité perdue ». Et c’est l’histoire et la culture du pays qui attachent Depardieu  à la Russie.

 Depardieu, un être complexe, fait de lumière et d’ombre. Sans nul doute. Le "molosse" cache en réalité une fragilité, une douceur, un amour des autres, qui font de lui un homme  attachant à coup sûr.

 

 NB  Je n’arrive pas à y croire ! Selon une information tirée d’un magazine sérieux, une association, « Le Mur » (Modulable Urbain Réactif), qui reçoit chaque année une subvention de 17.000 € de la Ville de Paris, et est aussi aidée par le Centre Georges Pompidou, vient de faire réaliser une fresque murale de 8 mètres sur 3 à l’angle de la rue Saint-Maur et de la rue  Oberkampf, dans le XIème arrondissement. On y voit représentée une jeune femme française, avec en arrière-plan un premier slogan barré, « La France aux Français », et un autre, non barré, « Les Françaises aux Africains »….Je laisse à chacun le soin de qualifier cette provocation que je trouve pour ma part inadmissible. Plainte a été déposée.

 Fait le 19 juin

FERRAT Jean

J’ai  regardé sur FR3 le 8 juin dernier une émission qui en soirée a rendu hommage deux heures durant à Jean Ferrat, auteur-compositeur-interprète, décédé en 2010 à 79 ans.

Je me souviens combien l’annonce de sa disparition m’avait  bouleversé, de même que la retransmission télévisée en direct, sur la place du petit village ardéchois  où il vivait, de l’hommage public qui lui fut rendu par les 5.000 personnes présentes, qui entonnèrent ensemble, le cœur brisé,  cette belle chanson « La Montagne »,  chronique douce-amère de l’exode rural  (voir la conclusion de mon billet), Francesca  Solleville interprétant pour sa part a cappella « Ma France », et Isabelle Aubret , l’amie de toujours, « Que c’est beau la vie ».Je pleurais, comme des millions d’autres amoureux de la belle chanson française.

Au même titre que Brel, Ferré et Brassens, Jean Ferrat est un chanteur que j’ai beaucoup aimé.

Certes son engagement auprès du Parti Communiste Français, dont il n’était pas cependant membre, me le rendait à priori peu « fréquentable ». Car je dois l’avouer, je suis depuis toujours un « anti-communiste primaire », tant  au nom de cette idéologie, et de la « dictature du prolétariat », on a tué des dizaines de millions d’innocents et bâillonné la liberté des peuples  (voir « Le Livre noir du communisme » , écrit par un collectif d’historiens sous la conduite de Stéphane Courtois, alors Directeur de recherches au CNRS, et paru chez Laffont en 1997 : « Les faits montrent que les régimes communistes ont commis des crimes concernant environ cent millions de personnes… ») . 

Pour autant, Jean Ferrat  a su prendre ses distances quand il le fallait, et diverses  chansons  ont témoigné de ses franches réserves, comme  « Camarade », pour dénoncer  l’invasion de Prague par les troupes soviétiques en  1968 (« …Ce fut à cinq heures dans Prague/Que le mois d’août s’obscurcit… »), ou « Le Bilan », pour s’élever contre  l’article de Georges  Marchais, Secrétaire Général du Parti , paru dans le journal « L’Humanité » en 1979, et  qualifiant de « globalement positif » le bilan de l’URSS (« Ah, ils nous en ont fait avaler des couleuvres / De Prague à Budapest et de Sofia à Moscou  / Les staliniens zélés qui mettaient tout en œuvre / Pour vous faire signer les aveux les plus fous… »).

La chanson « Potemkine », parue en 1965, et qui fut interdit d’antenne, aurait pu être perçue comme une ode à la révolution bolchévique. Mais elle célébrait en fait la mutinerie des marins du célèbre cuirassé lors de la révolution de 1905, excédés par leurs conditions déplorables de vie sur le bateau. Une répression sanglante sera conduite par les troupes tsaristes qui tueront aussi de nombreux civils d’Odessa, le port d’attache du navire.

Par contre, Jean Ferrat  ne résistera pas à la séduction  de Cuba lors d’un voyage là-bas en 1967, ramenant avec lui une belle  moustache et quelques chansons enthousiastes sur  la révolution castriste ( « Santiago », Les Guérilleros » et « Cuba »). Dans la foulée, il s’en prendra dans « Pauvres petits c… »  aux origines sociales des gauchistes de la génération mai 1968, au nom de la ligne « ouvriériste » défendue par le PCF : « Fils de bourgeois ordinaires/ Fils de Dieu sait qui/Vous mettez les pieds sur terre/Tout vous est acquis/Surtout le droit de vous taire/Pour parler au nom/De la jeunesse ouvrière/Pauvres petits c… ». 

Le chanteur eut une vie simple et sans esbroufe médiatique, comme un humaniste qui s’intéressait plus aux autres qu’à lui-même. Il vécut longtemps dans une barre HLM d’Ivry-sur-Seine, avant de s’installer définitivement en 1973 dans une maison d’Antraigues-sur-Volane, en Ardèche, qu’il avait acquise en 1964, et dont le maire de l’époque, résistant, communiste,   peintre et décorateur de théâtre et de cinéma, était Jean Saussac (1922-2005). Jean Ferrat, en plus d’être son ami, fut aussi un temps son Adjoint à la Culture. A eux deux, ils firent résonner haut et fort le bon renom de la commune, créant « Les Nuits d’Antraigues », les « Banquets républicains », et y faisant venir de nombreux artistes, tels Jacques Brel, Catherine Sauvage, Claude Nougaro, Pierre Brasseur, Lino Ventura….

Le père de Jean Ferrat,  juif russe  naturalisé français, mourut à Auschwitz, et l’artiste souffrit toute sa vie de cette absence, évoquant avec douleur cette tragédie familiale dans la chanson «Nul ne guérit de son enfance » : 

« Sans que je puisse m'en défaire 
Le temps met ses jambes à mon cou 
Le temps qui part en marche arrière
Me fait sauter sur ses genoux
Mes parents l'été les vacances
Mes frères et soeurs faisant les fous
J'ai dans la bouche l'innocence
Des confitures du mois d'août

Nul ne guérit de son enfance

Les napperons et les ombrelles
Qu'on ouvrait à l'heure du thé
Pour rafraichir les demoiselles
Roses dans leurs robes d'été
Et moi le nez dans leurs dentelles
Je respirais à contre-jour
Dans le parfum des mirabelles
L'odeur troublante de l'amour

Nul ne guérit de son enfance

Le vent violent de l'histoire
Allait disperser à vau-l'eau
Notre jeunesse dérisoire
Changer nos rires en sanglots
Amour orange amour amer
L'image d'un père évanouie
Qui disparut avec la guerre
Renaît d'une force inouïe

Nul ne guérit de son enfance

Celui qui vient à disparaître
Pourquoi l'a-t-on quitté des yeux
On fait un signe à la fenêtre
Sans savoir que c'est un adieu
Chacun de nous a son histoire
Et dans notre coeur à l'affût
Le va-et-vient de la mémoire
Ouvre et déchire ce qu'il fût

Nul ne guérit de son enfance

Belle cruelle et tendre enfance
Aujourd'hui c'est à tes genoux
Que j'en retrouve l'innocence
Au fil du temps qui se dénoue
Ouvre tes bras ouvre ton âme
Que j'en savoure en toi le goût
Mon amour frais mon amour femme
Le bonheur d'être et le temps doux

Pour me guérir de mon enfance. »

La mort de son père lui  inspirera aussi, en 1965, le magnifique  « Nuit et Brouillard », dont les autorités s’employèrent à déconseiller le passage sur les ondes pour cause de réconciliation franco-allemande. Il n’empêche : le succès de la chanson fut considérable et elle reçut le Grand Prix de l’Académie Charles Cros.

«… Mais qui donc est de taille à pouvoir m'arrêter ?
L'ombre s'est faite humaine, aujourd'hui c'est l'été
Je twisterais les mots s'il fallait les twister
Pour qu'un jour les enfants sachent qui vous étiez

Vous étiez vingt et cent, vous étiez des milliers
Nus et maigres, tremblants, dans ces wagons plombés
Qui déchiriez la nuit de vos ongles battants
Vous étiez des milliers, vous étiez vingt et cent. »

Si Jean Ferrat fut un chanteur militant, avec ses coups de gueule  contre la censure et la dictature, et son éloge du peuple , il fut aussi un poète, et sa proximité amicale avec Louis Aragon (1897-1982) lui permit de mettre en musique de fort beaux textes du compagnon d’Elsa Triolet, comme « Les Yeux d’Elsa » en 1956, chanté par André Claveau, une  star du music-hall dans ces années là, puis plus tard, interprété par ses soins,   « Que serais-je sans toi ? », « Heureux celui qui meurt d’aimer », « La femme est l’avenir de l’homme », cette dernière chanson diffusée dans la même période (1974-1975)  que la version réarrangée avec succès pour Daniel Guichard  de « Mon Vieux », écrite en 1962 par Michelle Senlis et mise en musique en 1963 par Jean Ferrat, alors passée  inaperçue. Son « Ferrat chante Aragon », publié dans les années 70 se vendra à 2 millions d’exemplaires. Un « Ferrat 95 », CD comprenant 16 nouveaux poèmes d’Aragon , que j’ai le plaisir d’avoir dans ma discothèque, s’ouvre sur  la « Complainte de Pablo Neruda », dédié au poète chilien qui dut s’exiler en Europe après avoir échappé de justesse à son arrestation par le régime anti-communiste du Président dictateur Videla (19446-1952).Le disque contient aussi le magnifique « Devine » :

« Un grand champ de lin bleu parmi les raisins noirs 
Lorsque vers moi le vent l'incline frémissant 
Un grand champ de lin bleu qui fait au ciel miroir 

Et c'est moi qui frémis jusqu'au fond de mon sang

Devine

Un grand champ de lin bleu dans le jour revenu
Longtemps y traîne encore une brume des songes
Et j'ai peur d'y lever des oiseaux inconnus
Dont au loin l'ombre ailée obscurément s'allonge

Devine

Un grand champ de lin bleu de la couleur des larmes
Ouvert sur un pays que seul l'amour connaît
Où tout a des parfums le pouvoir et le charme
Comme si des baisers toujours s'y promenaient

Devine

Un grand champ de lin bleu dont c'est l'étonnement
Toujours à découvrir une eau pure et profonde
De son manteau couvrant miraculeusement
Est-ce un lac ou la mer les épaules du monde

Devine

Un grand champ de lin bleu qui parle rit et pleure
Je m'y plonge et m'y perds dis-moi devines-tu
Quelle semaille y fit la joie et la douleur
Et pourquoi de l'aimer vous enivre et vous tue

Devine. »

 

Et ce n’est pas le moindre des mérites du chanteur d’avoir concouru à faire connaître l’œuvre poétique de  Louis Aragon dans toutes les couches de la société.

Pendant qu’il fréquentait dans les années 55-60 les cabarets parisiens (Milord l’Arsouille, La Colombe, L’Echelle de Jacob, La Rôtisserie de l’Abbaye..), Jean Ferrat  connut un premier succès d’estime avec « Ma Môme » , une romance  populiste qui glorifiait la France laborieuse et morale des petites gens aux bonheurs simples (« Ma môme, elle joue pas les starlettes/Ell’ met pas des lunettes/De soleil/Ell’ pos’ pas pour les magazines/Ell’ travaille en usine/ A Créteil… »).C’est déjà une chanson typique du style de Jean Ferrat, qui  mêle les sentiments amoureux à des connotations sociales et politiques.  

En 1961, sort le premier 33 tours de Jean Ferrat, avec une chanson-phare, « Deux enfants au soleil », qui sera également au répertoire, et de quelle belle manière,  d’Isabelle Aubret : « Et c’était comme si tout recommençait/La même innocence  les faisait trembler/Devant le merveilleux/Le miraculeux/Voyage de l’amour… ».

J’ai un faible tout particulier pour « La Matinée », un si beau texte d’Henri Gougaud , écrivain, conteur, parolier, chanté par Jean Ferrat et sa première femme Christine Sèvres, elle-même dans le métier. 

Quelle superbe interprétation de ce couple fusionnel (le seul duo qu’ils aient enregistré),  fait de deux voix profondes qui « s’envolent à tire d’aile vers les hauts sommets de la montagne », écrira un commentateur sur le net. Dommage que Christine Sèvres ait dû sacrifier sa carrière au profit de celle de son mari car elle avait tant de talent. Elle mourra  d’un cancer à 50 ans, en 1981, et sa tombe se trouve à proximité de celle de Jean Ferrat dans le cimetière d’Antraigues.

Jean Ferrat se retire de la scène à 42 ans au sommet de sa popularité. Il donnera encore quelques concerts et quelques disques pour totaliser en fin de parcours quelques 200 chansons. Inoubliable voix chaude, grave et lyrique chez cet artiste que mon épouse dit à raison si séduisant ! Des hommes de télévision comme Michel Drucker ou Bernard Pivot ne l’oublieront  pas et parviendront à le sortir de sa retraite pendant quelques instants d’écran.

Ah ! cette « Montagne », devenue l’hymne des ardéchois et à l’écoute de laquelle je frissonne autant que lorsque j’entends notre « Marseillaise » :

"Ils quittent un à un le pays
Pour s'en aller gagner leur vie
Loin de la terre où ils sont nés
Depuis longtemps ils en rêvaient
De la ville et de ses secrets
Du formica et du ciné
Les vieux ça n'était pas original
Quand ils s'essuyaient machinal
D'un revers de manche les lèvres
Mais ils savaient tous à propos
Tuer la caille ou le perdreau
Et manger la tomme de chèvre

Pourtant que la montagne est belle
Comment peut-on s'imaginer
En voyant un vol d'hirondelles
Que l'automne vient d'arriver ?

Avec leurs mains dessus leurs têtes
Ils avaient monté des murettes
Jusqu'au sommet de la colline
Qu'importent les jours les années
Ils avaient tous l'âme bien née
Noueuse comme un pied de vigne
Les vignes elles courent dans la forêt
Le vin ne sera plus tiré
C'était une horrible piquette
Mais il faisait des centenaires
A ne plus que savoir en faire
S'il ne vous tournait pas la tête

Pourtant que la montagne est belle
Comment peut-on s'imaginer
En voyant un vol d'hirondelles
Que l'automne vient d'arriver ?

Deux chèvres et puis quelques moutons
Une année bonne et l'autre non
Et sans vacances et sans sorties
Les filles veulent aller au bal
Il n'y a rien de plus normal
Que de vouloir vivre sa vie
Leur vie ils seront flics ou fonctionnaires
De quoi attendre sans s'en faire
Que l'heure de la retraite sonne
Il faut savoir ce que l'on aime
Et rentrer dans son H.L.M.
Manger du poulet aux hormones

Pourtant que la montagne est belle
Comment peut-on s'imaginer
En voyant un vol d'hirondelles
Que l'automne vient d'arriver ? »

 

Fait le 13 juin

 

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Commentaires

08.09 | 02:24

notre génération a toujours ressenti un fort penchant pour Denise Glaser n'est-ce pas Thierry ?

...
11.08 | 03:28

Tu nous donnes l'eau à la bouche

...
08.05 | 11:12

Belles descriptions des villes de notre Bretagne qui est si belle mais tant décriée à cause du temps très changeant dans une seule journée!

...
04.03 | 02:39

et dans un autre domaine tournons nous vers une élection à la proportionnelle

...
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