Points de vues du Gers Carnets

L'autre Martha Argerich

Dans mon précédent billet (voir ci-dessous), j’avais consacré mon propos à Martha Argerich en tant que reine du piano classique, et évoqué à cette occasion son parcours musical hors du commun.

Un film documentaire réalisé en 2012 par sa fille Stéphanie, « Bloody Daughter » (en français « Sacrée fille »), que j’ai vu début janvier sur la chaîne « Mezzo », me permet cette fois d’écrire, sur la femme Argerich, et son environnement familial.

Accordant peu d’interviews, la pianiste s’est en revanche livrée sans fard à la caméra de celle qui est la dernière de ses trois filles, née du grand amour qu’elle a vécue avec un autre géant du piano, Stephen Kovacevic, une fille avec laquelle elle entretient une grande complicité affectueuse.

Et même si dans ce film  Martha Argerich houspille sa fille – « Pourquoi tu filmes tout ça ? », « Je veux savoir ! », « Cela me gêne ! » -, la caméra montre une femme telle qu’elle est, dans des scènes de  la vie courante, qui sont mixées régulièrement avec les souvenirs de son passé.

Et on découvre ainsi, pendant 95 minutes, une Martha Argerich bien différente de l’image de la pianiste. D’un côté, une artiste rigoureuse, concentrée, inspirée, dévouée corps et âme à sa musique, et de l’autre une femme pas mal déjantée, sauvage, étrange, incertaine dans ses réponses sur des enjeux existentiels forts comme dans ses prises de décision (elle dit souvent «je ne sais pas», «je ne sais pas dire»…), acceptant de reconnaître la bizarrerie de tel ou tel de ses comportements.

En voyant ce film, j’’ai été très vite interpellé par la coexistence, pour ne pas dire la confrontation,  en cette femme de deux personnages : celui de la vie officielle et professionnelle qui oblige nécessairement à beaucoup de discipline, de sérieux, d’acharnement, d’exigence, de tenue, et même de retenue,  et celui de la vie privée, qui semble en l’espèce être hors du temps, avec des fonctionnements où l’emportent l’imprévu, l’extravagance, la contradiction, la liberté et l’esprit rebelle. Stéphanie parle d’ailleurs de « chaos maternel » et dit de sa mère qu’elle est un être surnaturel, en contact avec quelque chose d’inatteignable pour le commun des mortels, et qu’à ce titre elle est, elle, la fille d’une déesse.

Et je me demande comment deux personnages aussi opposés peuvent cohabiter dans la même femme, et c’est je pense tout le mystère que recèle Martha Argerich, même s’il est évident qu’il y a bien des passerelles entre les deux moitiés. En tout état de cause, le jeu de la grande pianiste se nourrit à l’évidence de la Martha Argerich libre, feu-follet, indomptable, sensible, aimante, qu’elle est dans la vie de tous les jours, comme celle-ci trouve refuge depuis toujours dans la musique pour se structurer, pour y trouver une rigueur, une discipline, un sens des réalités, qui compensent la légèreté et la relative insouciance de l’autre individu.

Au début du film, la fille de la musicienne se présente : « Je m’appelle Stéphanie Argerich », précisant que lorsqu’elle est née son nom a été tiré à pile ou face entre ses deux parents qui n’étaient pas mariés, et c’est Argerich qui l’emporta! Une entrée dans la vie pour le moins excentrique, mais pas étonnant de la part de la maman !

C’est à 18 ans, raconte Stéphanie, qu’elle découvre sur son acte de naissance qu’elle est née de père inconnu. Elle ne cesse depuis de demander à celui-ci, Stephen Kovacevic, américain de nationalité, mais vivant à Londres, d’engager une procédure de reconnaissance. Elle admet que les autorités concernées se sont « emmêlées les pinceaux » entre les trois maris de sa mère (chacun a donné une fille à la pianiste), au point qu’elle porta un moment  le même nom que celui de sa demi-sœur Annie : Dutoit, patronyme du chef d’orchestre suisse et second mari de Martha Argerich…Devant la caméra et face à son père, Stéphanie ne peut s’empêcher de pleurer devant tant de pantalonnades  administratives et le manque de volonté du papa pour faire aboutir coûte que coûte la demande.  

Un peu plus loin dans le film, elle constate qu’elle commence à avoir des cheveux blancs et que pour autant elle n’est toujours pas reconnue ! Elle donne toutefois raison à son père qui dit que ce n’est pas en remplissant des papiers que tous deux rattraperont les années perdues…

Il faut dire que Stephen Kovacevic a tout du poète. On le voit notamment se perdre au volant de sa voiture en quittant l’aéroport où il est venu chercher sa fille, ayant oublié le « machin » GPS. Stéphanie remarque par ailleurs qu’il porte la montre qu’elle lui a offerte, et son père de signaler qu’elle tombe souvent de son poignet. Après inventaire, elle s’aperçoit qu’en fait son père a omis de passer le bout du bracelet dans la boucle prévue à cet effet. Pour autant, l’homme a de la rigueur car il se lève tôt (à la différence de Martha Argerich), et ne passe pas une journée sans travailler son piano. Stéphanie se demande si en vivant avec lui elle n’aurait pas perdu moins de temps à ne rien faire. A propos du titre choisi pour le film de sa fille, Stephen Kovacevic observe que qualifier sa fille de bloody, c'est-à-dire de gentille, c’est affectueux, c’est dire qu’on l’aime.  

Sa fille précise qu’elle n’a jamais vécu avec son père, et quand ils se revoient il  faut donc du temps à l’un et à l’autre pour se réapprivoiser mutuellement. Elle dit encore que son père a trois passions dans sa vie : les belles femmes (et même s’il n’a guère partagé leur vie, il a  eu 4 enfants de trois mères différentes, dont une seule fille, Stéphanie), son tarama ( !), sa « pink substance », qu’il considère comme le meilleur du monde, et Ludwig Van Beethoven, auprès de qui il a  passé huit ans de sa vie pour enregistrer l’intégralité de ses sonates. Sa fille raconte qu’un jour son père est tombé dans un musée sur des partitions originales du grand compositeur. Il fut bouleversé et avait les larmes aux yeux.

Il fut le grand amour de Martha Argerich qui eut pour lui un coup de foudre décisif en l’écoutant jouer le 4ème Concerto de Beethoven ! Stéphanie n’avait que deux ans quand ils se séparèrent, et son père dira devant la caméra que lui et Martha n’arrivaient pas à savoir s’ils étaient deux garçons ou deux filles, ce qui était source de malentendus… Il considérait sa relation avec la mère de sa fille comme profonde, sombre et passionnée, mais rarement légère et lyrique, donc trop sérieuse, concluait-il.

Au moment où le film s’ouvre, Stéphanie est enceinte, et on voit sur le canapé Martha Argerich l’oreille sur le ventre de sa fille disant « hello » au futur nouveau-né (image ci-dessus). La scène est belle et touchante. Stéphanie de dire que sa mère l’avait   toujours considérée comme son « gros bébé », alors qu’elle avait eu le sentiment que les rôles s’étaient inversés, et que c’est sa mère qui était devenue le bébé qu’elle devait protéger. Elle profite de ce moment pour demander à Martha Argerich si son jeu était différent lorsqu’elle  était dans son ventre. Plus lent, répond la pianiste, mais à peine ajoute t’elle aussitôt, la différence étant plus dans le port du corps qui chaloupait moins face au piano.

On voit souvent dans ce film Martha Argerich pieds nus, ici à la maison, là dans le train ou dans une chambre d’hôtel. Lors d’un pique-nique avec ses trois filles, une discussion sans fin tourne autour du choix des couleurs à faire pour ses ongles de pied. Stéphanie qui dit avoir hérité des grands pieds de sa mère, s’amuse de la situation, et note que si elle avait à dessiner une caricature de sa mère, elle mettrait en avant le cheveu, la mèche, et les orteils !!! Stéphanie se rappelle d’ailleurs qu’enfant elle était souvent sous le piano quand sa mère jouait, conservant intact le souvenir de ses pieds et de leurs mouvements sur les pédales, comme elle entend encore très bien dans sa tête les vibrations mécaniques de l’instrument et la résonance métallique des cordes. «Cela me berçait et je m’endormais. »

Enfant, Stéphanie accompagnait sa mère en tournée, partageant avec elle un rythme de vie plutôt décalé. Elle se remémore notamment les moments où  sa mère descendait du train lors d’un arrêt en gare pour fumer sur le quai. Elle y restait le plus longtemps possible au point de risquer de voir le train repartir sans elle. C’était, remarque Stéphanie, comme si elle jouait avec moi au chat et à la souris, et cela l’amusait de me causer une petite frayeur. Elle évoque encore l’emprise douce et paralysante de sa mère. « Elle était partout, tout le temps », et « Quand je m’échappais, elle me rattrapait ». Mais Stéphanie admet que lorsque sa mère montait sur scène, elle avait le sentiment de la perdre. Et au moment où Martha Argerich fut soignée pour une métastase au poumon, tabac oblige, Stéphanie, qui faisait de son mieux pour la rassurer, fut terrorisée à l’idée de la perdre, même si elle admira la force, l’énergie, la volonté de s’en sortir, montrées par sa mère sur son lit d’hôpital, aux soins intensifs.

Martha Argerich se confiera à plusieurs reprises à la caméra et à Stéphanie. Pour dire par exemple, mais du bout des lèvres, qu’il lui manque aujourd’hui quelqu’un dans sa vie. Elle considère qu’elle n’est plus aussi importante pour ses enfants puisqu’ils ont maintenant pris leur envol, qu’elle travaille et voyage trop (outre les répétitions et les concerts dans le monde entier, il y a aussi les dédicaces qui n’en finissent pas, comme on le voit dans le film à l’issue d’un récital à Varsovie,  tant le public est nombreux à solliciter la signature de l’artiste - Stéphanie avoue devant la caméra en avoir un jour revendu une). Mais en même temps elle exprime son besoin d’avoir la paix. Auprès de Jacques, son imprésario, homme à tout faire, et grand ami (il dit à Martha Argerich : « toi, c’est une grande partie de ma vie »), elle montre avant de jouer un peu de mélancolie, lassée sans doute d’être aimée plus pour son art que pour elle-même : « je rigole pas assez », « je n’ai pas beaucoup de compensation » , « j’ai l’impression de faire des efforts et je ne sais pas pourquoi », « il y a quelque chose qui ne va pas », et le confident de lui répondre : « Mais tu es heureuse quand tu joues », et elle de préciser : « Cela dépend de ce que je joue… » Stéphanie de commenter l’échange : « Cela doit faire au moins 30 ans qu’il entend la même chose »

Il y a aussi le trac qui la saisit depuis toujours avant d’entrer en scène. Le documentaire la montre ainsi en coulisses, comme un cheval qui piaffe avant de sauter l’obstacle : elle se sent bizarre, nerveuse, elle n’a pas envie de jouer (« c’est affreux de devoir jouer »), elle est très fatiguée (« je crois que j’ai de la fièvre », « j’ai sommeil »), et puis la voilà transfigurée quand elle s’assoit devant son piano.

Il y a dans le film des moments drôles et même hilarants, comme celui où avec sa bande Martha Argerich imite face à l’écran vidéo géant la chorégraphie juive de la fameuse danse du film « Rabbi Jacob » (réalisé en 1973 par Gérard Oury), un moment mythique, avec Louis de Funès dans le rôle titre. Je me suis beaucoup amusé aussi d’une séquence au Japon où à l’entrée de la salle de concert on propose au public, outre des magazines et des CD, un choix invraisemblable de produits dérivés au nom de Martha Argerich (des pinces pour les cheveux, des kits de nettoyage de la peau, des baguettes, une Cuvée Argerich, des macarons Argerich…).

A propos de son physique, Martha Argerich estime qu’il ne correspond pas à l’image qu’elle a d’elle-même. Elle se voit en fait plus jeune, à une autre époque, comme si la femme qu’elle est aujourd’hui n’existait pas. « C’est bizarre », concède t’elle. Ses filles lui demandent quand s’est- elle sentie femme pour la première fois. « Je ne sais pas », dit-elle en éclatant de rire, et en ajoutant qu’on est en fait les « deux choses en même temps », et même plus .Et Stéphanie d’en conclure que sa mère est un bel exemple d’hermaphrodite.

A la question de ses filles sur le lieu qui est son chez soi maintenant, elle répond mystérieusement que cette question l’inquiète beaucoup en ce moment, « peut-être pour une autre raison» (on en saura pas plus). Stéphanie là encore résume la pensée de sa mère, en la comparant à un oiseau migrateur qui se sent bien en plusieurs endroits…

Et l’enfance de Martha Argerich ? Lors d’un voyage en Argentine, son pays d’origine (ce qui lui vaut ce mélange d’indien et d’européen et une peau blanche), qu’elle a quitté à l’âge de 12 ans, la pianiste revisite  le parc public où elle se promenait souvent avec son père, « presque tous les jours », dit-elle à Stéphanie. Un père qui lui faisait des tours de magie, lui racontait des histoires et qui était très présent auprès d’elle, à la différence de sa mère, « très comme il faut », mais comme absente, étrange, artiste à sa manière, maladroite (pas de gestes physiques affectueux,ou si peu), et avec laquelle les relations étaient souvent conflictuelles. Il aimait passionnément Martha, au point d’avoir conservé intact dans le formol l’appendice de sa fille, ainsi que sa petite robe blanche ! On voit à l’écran des photos de l’époque, avec au dos des commentaires du papa : « elle ne se laisse pas coiffer, elle voulait garder ses boucles », « elle avait du caractère mais était respectueuse », « elle dit les choses sans les dire » (« déjà ! », commente Stéphanie), « elle est très affectueuse et diplomate », la qualifiant une autre fois de « mélange d’astuce et de naïveté qui la rend délicieuse ».Il dira que sa fille, tellement joyeuse,  était devenue plus tard triste et préoccupée.

Martha Argerich veut bien reconnaître que sa vie d’enfant fut pleine de bonnes choses. Mais elle souligne qu’elle eut à connaître en même temps beaucoup de frustration car elle voulait ardemment devenir médecin et n’aimait pas travailler le piano. Elle cachait d’ailleurs volontiers ses liens familiaux et lorsqu’elle était vue avec un proche de son milieu, elle ne le présentait pas sous son identité réelle, le faisant passer pour un lointain cousin. Sa grand-mère, qui descendait d’ancêtres juifs venus d’Ukraine et qui n’avait peur de rien, avait pu obtenir un rendez-vous avec Juan Peron en personne dans les années cinquante, et le président argentin lui accorda ce qu’elle était venue demander : une bourse d’études en Europe pour sa petite fille ! Une aide qui comptera beaucoup dans la construction et la réussite  de la carrière de la jeune prodige.

Martha Argerich convient dans le film combien est grande la difficulté de concilier la vie d’artiste et celle d’épouse et de mère. Elle dit s’être « débrouillée », et reconnaît que c’était plus facile quand elle n’était pas en couple. Un extrait d’une vieille interview télévisée la montre jeune (29 ans), avec à ses côtés Charles Dutoit, son second mari. C’est la première fois qu’elle vivait en couple, avec les difficultés pour ces deux artistes, toujours entre deux avions, de se donner du temps ensemble. Et Martha Argerich de dire qu’après deux ans de fonctionnement « ça va mieux », une affirmation à laquelle on ne croit pas un seul instant…Et Stéphanie d’ajouter que c’était irréel de la voir vivre à la campagne avec cet homme, manière de dire que cette situation ne pouvait pas durer.

Après cet épisode en couple, Martha Argerich vécut selon un mode communautaire avec Stéphanie et Annie, la fille de Charles Dutoit, auxquelles s’étaient agglomérés les filles au pair et de jeunes musiciens qui allaient et venaient. Parmi eux, Michel Béroff, pianiste français, qui servit de père de substitution à la petite Stéphanie, qui se sentait néanmoins « détrônée »  par l’attention toute particulière que sa mère portait au musicien. Stéphanie ne le vivait pas bien, comme ce fut aussi le cas lorsque le prince charmant quitta le phalanstère, sa mère connaissant alors une grave dépression.  

Régnait là une liberté mode hippie (« je faisais à peu près ce que je voulais » dit Stéphanie). Elle rit encore de l’attitude de sa mère qui ne voulait pas qu’elle aille à l’école, (c’est Stéphanie qui préparait les mots d’excuse que recopiait et signait la maman, pour elle ou pour Annie, la fille aînée, la compagne de jeu et d’enfance de Stéphanie). Stéphanie se souvient aussi que sa mère l’avait un jour félicitée pour avoir obtenu un 2,5 sur un devoir, une note pourtant fort médiocre. Martha Argerich n’avait peut-être aucune idée de ce que signifiait une telle appréciation, ou peut-être avait-elle adressé ce compliment à sa fille par rébellion contre une institution qui était incapable de jauger la vraie valeur de Stéphanie.…La grand-mère désapprouvait en tout cas le mode de vie de la famille,  et le faisait savoir, car, dit Stéphanie, elle n’était pas du genre à faire des confitures, mais plutôt à déclencher des tempêtes. Stéphanie dit aussi d’elle qu’elle avait un visage qu’on lisait comme un roman, même si elle n’avait jamais vu son regard, que la grand-mère cachait derrière de grosses lunettes fumées, car elle disait qu’elle ressemblait à Mme Tchang Kaï-Chek, l’épouse de l’homme politique chinois (1807-1975), ce qui ne lui plaisait pas.

Stéphanie se souvient qu’à cette époque, où elle était la petite chouchou, sa mère, très superstitieuse, tenait à lui poser avant le dodo sur le pied gauche (très important le pied gauche !), 17 bises, pas une de plus, pas une de moins. Dans le même esprit, Martha Argerich tenait à l’embrasser la dernière avant de partir en tournée, manière de se préserver du mauvais sort. Stéphanie se sentait ainsi détentrice de pouvoirs spéciaux…

Avant Stephen Kovacevic et Charles Dutoit, il y eut, le temps d’une brève liaison, un premier mari et un premier père : le chef d’orchestre chinois Robert Chen, qui était alors son nom américain et qui est devenu depuis Chen Liang Sheng. Martha Argerich le rencontra durant sa période newyorkaise. A l’époque, elle vouait une passion sans borne à Vladimir Horowitz, pianiste virtuose ukrainien (1903-1984), qu’elle chercha à rencontrer à tout prix (c’était le but premier de sa venue à New-York), mais en vain. Fort désappointée, elle avait décidé alors de cesser de jouer pendant deux ans, se retrouvant à 20 ans seule et un peu perdue dans NYC, avant de rencontrer Chen (Stéphanie dans le film à propos de cette période de déconvenues de la jeune Martha : « Mais qu’était-il arrivé au petit cheval de course ? »).

De sa période de jeunesse, Martha Argerich dit qu’elle n’avait pas une vie de son âge, mais celle de quelqu’un de  40 ans, et qu’elle n’était pas très contente de ses résultats pianistiques, ajoutant que « c’était comme si une autre personne que moi agissait », mais convenant cependant que les choses étaient –là encore- difficiles à expliquer. Robert Chen la séduisit en lui lisant la nuit des poésies chinoises, et lui fit très vite un enfant. Martha Argerich ne souhaitait pas vivre cependant avec lui, et elle rentra chez sa mère à Genève pour donner naissance à Lyda.

Lyda habita très vite chez son père, un homme possessif. En réalité elle vécut ses premiers huit mois dans une pouponnière, jusqu’au jour où elle fut « kidnappée » par Juanita, la mère de Martha Argerich, et ramenée à Bruxelles, pendant que la pianiste était en tournée au Danemark ! Une erreur impardonnable car suite à une plainte déposée par le papa de Lyda, celle-ci  dut retourner à la pouponnière sous la garde paternelle, avant d’être placée dans des familles d’accueil jusqu’à l’âge de huit ans… Une fois bien connue la vérité de Lyda, Stéphanie dira de sa grande demi-sœur qu’elle lui apparaissait  comme une « survivante », qui aurait échappé à un sort funeste.

Etrangement, Martha Argerich, bien que bouleversée, fut incapable de réagir à la situation consécutive au rapt de Lyda : « je ne savais pas comment faire », donnant le sentiment de fuir ses responsabilités. Semblant s’excuser, la pianiste constate que quelle que soit la situation, elle cherche toujours à « échapper à quelqu’un ou à quelque chose », comme si la solution était dans la fuite (je fais un parallèle avec ce qu’elle dit à un moment à son masseur, pour lui apprendre qu’il est le premier qu’elle autorise à toucher son visage). Elle a écrit dans une lettre à Chen qu’elle considérait Lyda « un peu comme sa grande sœur », un propos surprenant et surtout maladroit car Chen s’en servit pour obtenir la garde de l’enfant.

On voit quelques images où Martha Argerich joue avec Lyda, devenue violoniste par la force des choses. Son père ne voulait pas en effet qu’elle apprenne le piano, instrument qui avait pourtant la préférence de sa fille, pour ne pas qu’elle se mette en concurrence avec la déjà célèbre pianiste, qu’elle ne connaissait pas encore d’ailleurs, sauf en écoutant en boucle l’un de ses CD en même temps qu’elle jouait avec ses schtroumpfs .

C’est à l’âge de 5 ans que Stéphanie fit la connaissance de sa demi-sœur Lyda, « si belle, si exotique, si amazone », alors âgée, elle, de 16 ans. Elle dit devant la caméra ne pas comprendre comment sa mère avait pu « laisser de côté » son premier enfant, alors que Martha Argerich a avec elle une relation si maternelle, si fusionnelle.

 Lyda était enceinte d’un homme avec lequel elle ne vivait pas, lorsqu’elle  a rejoint la « ruche » de Martha la reine des abeilles. Sa mère était au début une sorte d’apparition, avec un aspect maternel peu développé. Il n’empêche qu’elle faisait des efforts pour se rapprocher d’elle, et une affection timide régnait entre elles deux. Martha Argerich était plutôt pour sa fille une copine, une confidente, mais en même temps une étrangère, mais « une étrangère familière », et le peu de différence d’âge faisait qu’il n’y avait pas beaucoup de choses qui les séparaient. Lyda dit aussi qu’elle a eu envie au départ de ressembler fortement à  sa mère, si belle, si célèbre, si géniale. Mais maintenant elle veut davantage être elle-même, tout en continuant à être à ses côtés, à être inspirée par elle, à partager avec elle.

On voit Martha Argerich en répétition pour un concert à Varsovie, une ville où Chopin est partout (il est né en Pologne en 1810), son nom ayant été donné par exemple à l’aéroport, à une vodka, à des chaussures, à des chocolats…. Elle échange en répétition avec le chef d’orchestre de manière plaisante et détendue, lui soumettant dans un passage une interprétation particulière au piano d’une musique de Chopin, « son amour impossible » selon Stéphanie, « « une âme difficile à atteindre », ajoute t’elle aussi.

Plus loin dans le film, Martha Argerich dit adorer un autre compositeur, de la même génération que Chopin, mais celui-là allemand : Robert Schumann (1810-1856), avec qui elle a une relation très directe. Elle ne sait pas  pourquoi cette attirance, sauf à noter que les mouvements de l’âme du musicien la touchent profondément.

A propos de la musique en général, elle considère qu’il ne sert à rien d’en parler car on ne peut l’expliquer. « Je découvre toujours de nouvelles choses quand je travaille, la musique est toujours nouvelle », dit-elle. Elle affirme haut et fort qu’il ne faut pas « s’imiter soi-même », « empirer », et il faut faire attention aux complexes que  l’âge peut créer.

En conclusion du film, Stéphanie précise quelle a tourné ces images il y a dix ans. « J’ai filmé ma mère sans vraiment savoir pourquoi. C’est une manière de remplir le cadre, avec ses yeux, ses cheveux. C’est ce que je fais encore aujourd’hui. Je me demande ce qui a changé. Ma mère me dit toujours la vie, c’est pas ça, c’est autre chose ».

Et Martha Argerich de répondre à sa fille, comme en écho : « …notre relation n’est pas verbale, on ne s’est pas beaucoup parlé, et même maintenant on a des difficultés vraiment à parler. La chose est ailleurs, mais je ne sais pas où elle est ». Etrange discours une fois de plus, qui ne s’arrête pas là : « On n’est pas d’accord sur beaucoup de choses, on n’a peut-être pas tellement d’affinités. » Et comme Stéphanie baille, sa mère lui dit « Depuis toujours tu bailles ou tu as faim. C’est ce côté-là qu’il faudrait explorer… ». Et Martha Argerich de se situer à son tour par rapport à sa fille : « Moi, je te regarde car j’adore te regarder, j’adore être près de toi, c’est aussi physique ».

Dernières images : la grand-mère au piano avec son petit-fils, comme une perspective de transmission un jour ou l’autre de ce don musical exceptionnel qui fut donné à Martha Argerich, et qui nous comble tant !

NB Vu au Ciné 32 « Carol » de Todd Haynes, un film de 1h58 tiré d’un roman de Patricia Highsmith,   écrivaine américaine (1921-1995), connue dans le monde entier pour ses thrillers psychologiques. Soit l’histoire dans les années cinquante d’un coup de foudre entre une bourgeoise américaine (interprétée par Cate Blanchett, une classe folle) et une jeune femme (jouée par Rooney Mara, genre Audrey Hepburn) qui tient un stand de jouets dans un magasin de luxe. Elles se heurtent à une Amérique conservatrice où  à l’époque l’homosexualité est encore considérée comme une anomalie sinon comme une maladie. Un film magnifique !

Fait le 28 janvier 2016

Martha Argerich, la reine du piano classique

Belle soirée musicale le lundi 18 janvier dernier à la Halle aux Grains de Toulouse, lieu de résidence de l’Orchestre national du Capitole, dirigé depuis 2008 par Tugan Sokhiev (38 ans), chef d’orchestre russe, qui a succédé à Michel Plasson qui en fut le Directeur de 1968 à 2003.

L’endroit est magnifique, et fut au départ un marché couvert lié au commerce des céréales (d’où son nom), puis un Palais des Sports, avant de devenir en 1974 un haut lieu musical, avec ses 2.200 places assises qui encerclent la scène.

Au programme, la Symphonie pour orchestre à cordes n° 7 de Félix Mendelssohn (1809-1847), puis Les Saisons de Piotr Ilitch Tchaïkovsky (1810-1856), avec une orchestration d’Alexander Raskatov, compositeur russe né en 1953, et Images d’Orient de Robert Schumann (1810-1856) avec une transcription pour cordes de Friedrich Hermann (1827-1907), qui avait été l’un des premiers élèves de Mendelssohn.

Ces trois oeuvres furent interprétées par la Kremerata Baltica, une formation de cordes fondée en 1997 par le célèbre violoniste Gidon Kremer, et qui réunit de jeunes musiciens des pays baltes (Estonie, Lituanie, Lettonie).

Mais j’ose le dire, nous étions venus à cette soirée, comme beaucoup d’autres, pour entendre la reine internationale du piano, Martha Argerich, une légende vivante. Mon impatience était grande de la voir arriver sur scène, d’autant que je n’avais jamais eu l’occasion jusqu’alors d’assister à l’un de ses concerts.

Accompagnée par la Kremerata Baltica, et le Concerto Budapest, ensemble hongrois, pour les instruments à vent (flûtes, hautbois, basses et cors), elle joua le Concerto pour piano n° 2 en si bémol majeur de Ludwig Van Beethoven (1770-1827). Une demi-heure sublime, trop courte bien sûr, prolongée de manière tout aussi remarquable par un bis où elle reprit le 3ème mouvement de ce Concerto, suivi de la Sonate K 141 en ré mineur de Domenico Scarlatti (1685-1757), compositeur baroque et claveciniste virtuose italien, qui nous a laissé au total plus de 550 sonates !

Ce Concerto n° 2, le préféré de Martha Argerich, a été commencé par Beethoven pendant l’hiver 1794-1795 (il avait 24/25 ans), et fut d’ailleurs composé avant le Concerto n° 1 (il y en eut 5 au total). C’est d’ailleurs avec cette œuvre, publiée en 1801, que le musicien allemand présenta son premier concert public.

Le premier mouvement (Allegro con brio) est à la fois brillant et charmant. Le second, un Adagio de forme sonate, exprime une musique intime et sensible, avec des variations qui s’enchaînent rêveusement. Le troisième, le Rondo final, est illustratif de l’énergie et de la virtuosité propres à Beethoven.

Quel bonheur immense ces instants procurés par Martha Argerich, dont Hélène Grimaud, une grande pianiste française,  dit qu’elle incarne à la perfection la « force vitale de l’intuition » !

Voici ci-après ce que disait du concert le quotidien en ligne « classiquenews » :

« Voilà un concert qui fera date. D’abord la découverte de la sonorité soyeuse d’un orchestre de cordes des plus rares. Fondé par Gidon Kremer il y a 15 ans, cet orchestre de chambre (Kremerata Baltica) fait le tour du monde : 1000 concerts en 15 ans! Félix Mendelssohn juvénile (à peine 16 ans) et brillant est magnifié par l’énergie et la beauté sonore de ces cordes. Un pur bonheur de texture, rondeur et délicatesse. Sans chef et avec une complicité de chaque instant chacun est engagé comme rarement. Après cette perfection instrumentale et cette beauté qui crée l‘émotion la plus pure, la deuxième oeuvre  au programme en a saisi plus d’un. La suite de pièces des Saisons de Tchaikovsky qui sous les doigts récents du pianiste Lang Lang avait semblé sans émotion a ce soir rendu perceptible ce qu’est l’humour le plus brillant en musique. Alexander Raskatov est un compositeur russe incroyablement doué, aussi  sérieux qu’iconoclaste. Il se permet d’utiliser le compositeur Russe le plus connu, Tchaikovski, pour faire de sa suite des Saisons, une peinture humoristique digne de Charlie Hebdo. Avec une grande culture, le sens des phrases musicales est détourné, inversé, voire bafoué…  et les Saisons deviennent un moment de fou rire tant pour les musiciens, qui se saisissent de percussions ou de minuscules trompettes, que pour le public. Moment de jubilation réalisé avec une perfection instrumentale sidérante. Le piano préparé, les appeaux, tout est musique et fait mouche.

Après un court entracte, la transcription des images d‘Orient de Schumann par Friedrich Hermann est très réussie avec une complémentarité réjouissante entre le quatuor à cordes par moments et tout l’orchestre. Notons que la beauté des couleurs, la tenue rythmique impeccable et les nuances très abouties évitent toute monotonie à ce superbe orchestre de cordes.

Pour la dernière partie du concert, Martha Argerich fait son entrée avec modestie. Très rapidement sa démarche qui a pu paraitre hésitante, se raffermit à la vue des musiciens de l’orchestre et lorsqu’elle prend place au milieu d‘eux, il est aisé de deviner qu’elle est tout à son aise. Sa chevelure est d’argent, son sourire de velours. On dit que ce Deuxième Concerto de Beethoven est son préféré, nous le croyons!  Lorsqu’elle écoute avec gourmandise la longue entrée de l’orchestre, il est clair qu’elle hume un parfum qui l’enchante. Il faut dire que les cuivres et vents qui ont rejoint les cordes font merveille, en couleurs, nuances, présence chaleureuse.

La manière dont Martha Argerich se jette à son tour dans la musique tient de l’émotion impatiente d’une enfant sage qui a longtemps attendu son plus grand plaisir. Il m’est impossible ensuite de décrire sagement cette interprétation tout à fait unique. Car ce qui se dégage de ces minutes pour l’éternité est un partage de joie à faire de la musique au sommet. Martha Argerich a des doigts de fées qui savent se faire oublier. Comme il est cruel pour tous les pianistes qui se croient sérieux quand cette dame faite musique fait oublier totalement son instrument. C’est de la pure musique qui émane de sa personnalité mystérieuse et proche à la fois. La délicatesse du toucher est mozartienne et l’énergie, insatiable. Le délicat rubato donne vie à chaque phrase. La manière de se glisser dans l’orchestre ou de donner l’impression qu’il sort de ses fins de phrases est de la pure magie. Les notes de perles légères sont d’une pureté immaculée. L’Andante est un moment de partage accompli entre Martha et tous les musiciens. Même les abominables tousseurs du public ont su se taire, c’est dire! Le final caracole et vole à tire d‘ailes dans une joie sans limites. Toute notion de virtuosité s’évanouit : la Musique, c’est facile : c’est comme Martha respire.

Le bis permet de retrouver Martha Argerich seule et heureuse de jouer du Scarlatti avec des notes répétées comme une folie douce. Un pur bonheur. Mais la grande générosité des musiciens a été de nous donner en bis tout le dernier mouvement du Concerto. Introduite par Martha Argerich dans un tempo jubilatoire, c’est une véritable explosion de bonheur musical auquel nous assistons. Un feu d’artifice irradiant!

Un très grand concert ce soir avec d’immenses musiciens, et Martha, impératrice magique pour une musicalité absolue. »

Martha Argerich est connue et appréciée pour son jeu intense, parfois éruptif, puissant, fougueux, lyrique. On lui reconnaît une virtuosité époustouflante, des capacités digitales hors du commun et une musicalité naturelle qui fait dire que « ça coule de source ». On dit aussi d’elle qu’elle possède une « intelligence du sentiment » exceptionnelle, et qu’elle attache une très grande importance à la spontanéité de l’expression musicale (son art est dans l’instant, comme sa vie d’ailleurs).

Née en 1941, en Argentine, naturalisée suisse, Martha Argerich a été repérée  dès l’âge de deux ans et demi, prenant ses premières leçons de piano à 5 ans. Elle donna  son premier concert à 7/8 ans, en interprétant le Concerto en ré mineur de Mozart, celui pour piano en do majeur de Beethoven et la Cinquième Suite française de Bach. Inimaginable !

Elle émigre en Europe en 1955, et va étudier le piano avec de grands maîtres, à Londres, à Vienne puis en Suisse. A 16 ans, elle remporte deux concours prestigieux : le concours international d’exécution musicale de Genève et le concours Buzoni de Lugano. Quelques années après, elle enregistre son premier disque puis gagne le concours Chopin de Varsovie, un compositeur dont elle deviendra une interprète privilégiée, même si c’est Robert Schumann (1810-1856) qu’elle préfère pour son univers sentimental, et qu’elle joue avec parfois les larmes aux yeux.

Elle remportera d’autres concours, raflera maintes distinctions et récompenses et conduira une carrière mondiale éblouissante autour d’un répertoire très vaste. Elle est encore aujourd’hui  l’invitée permanente des plus prestigieux orchestres et festivals en Europe, au Japon et en Amérique.

Dans les années 80, elle fuit « la solitude du pianiste » (elle disait volontiers : «J’aime jouer du piano mais je n’aime pas être pianiste »), et tourne donc  le dos à des représentations et des enregistrements en solo, pour se consacrer de plus en plus à la musique de chambre. 

Elle va alors se produire en orchestre avec des chefs qu’elle aime : Claudio Abbado (décédé en 2014), Nelson Freire, Mischa Maisky (un violoncelliste de grand talent), Charles Dutoit (son second mari), Daniel Barenboïm, Stephen Kovacevich (son troisième époux), Alexandre Rabinovitch, Gidon Kremer (à ses côtés donc à la Halle aux Grains), plaçant toutefois au-dessus des autres Riccardo Chailly.

Plusieurs des grands concertos pour piano et orchestre ont trouvé avec Martha Argerich une interprétation éblouissante, qu’il s’agisse de ceux de Chopin et Schumann (ses compositeurs fétiches, on l’a déjà dit), de Liszt (1811-1886), Tchaïkovsky  (1840-1893), Ravel (1875-1937), Prokofiev (1891-1953), Rachmaninov (1873-1943)…Et ses derniers enregistrements sont des prises de concert et pas de studio, preuve qu’elle se sait meilleure devant son public, et plus vraie qu’elle ne le serait si elle était éloignée de lui.

Son caractère rebelle, entier, indépendant, ne l’empêche pas d’avoir un trac du diable depuis toujours, trouvant à chaque fois en coulisse mille raisons pour ne pas entrer en scène. Elle ne signe plus de contrat depuis longtemps, ce qui juridiquement lui évite des contentieux quand elle annule des représentations, et elle est aussi légendaire pour ses renoncements que pour les concerts qu’elle honore….

Malgré l’âge, Martha Argerich n’a pas changé dans son jeu musical, qui demeure aussi intense au plan émotionnel qu’à ses débuts, avec toutefois un peu plus de maturité et de nuance pour certaines des œuvres qu’elle exécute.

Revenu de Toulouse, j’ai tout de suite commandé les 48 CD que comprend l’intégrale de ses enregistrements chez Deutsche Grammophon et Philips. Un régal absolu ! Au sujet de cette livraison, le magazine «Télérama» écrivait dans son dernier n° de l’année 2015 : « Son art du piano possède cette énergie fantastique, solaire, qui irradiait déjà du premier disque soliste (Chopin, Brahms, Prokofiev, Liszt, et Ravel, bien sûr) gravé à l’aube de la vingtaine, en 1961…Le toucher reste précis, ferme et délicat. La technique, irréprochable, se fait oublier devant la qualité du dialogue secret qu’elle entretient avec les compositeurs, et la générosité de la conversation qu’elle mène avec ses partenaires, dans les pièces avec orchestre comme en musique de chambre. »

Et l’actualité de Martha Argerich, pourtant déjà riche avec ce concert de Toulouse et cette intégrale des 48 CD, ne s’arrête pas là. La chaîne de télévision Mezzo a en effet diffusé au début de ce mois de janvier un formidable portrait documentaire sur l’artiste, « Bloody Daughter », réalisé en 2012 par Stéphanie, sa troisième fille. Je l‘ai vu avec un vif intérêt, et j’en parlerai en détail dans mon prochain billet car on découvre à cette occasion, non plus la pianiste, mais une femme fascinante, avec une vie personnelle et familiale étonnante,  qui méritera d’ailleurs d’être confrontée à son parcours musical si brillant.

Fait le 23 janvier

Au cinéma

Nous avons passé une douzaine de jours à Paris pendant les fêtes de fin d’année, histoire notamment de rencontrer nos enfants et de faire nos provisions de culture.

J’aurai l’occasion de faire état dans mon blog des musées, des expositions, des spectacles où  nous nous sommes rendus durant notre séjour dans la capitale.

Parmi les moments forts, entre autres,  la visite de la Fondation Vuitton, une représentation à la Comédie Française et un théâtre équestre de Bartabas au Fort d’Aubervilliers.

Mais depuis plusieurs semaines, j’ai fait aussi le plein de films, ici à Auch, mais également à Paris.

« 007 Spectre », Sam Mendes

D’abord, le dernier  James Bond, « 007 Spectre » (2h30), réalisé par l’anglais Sam Mendes, et joué par Daniel Craig, avec à ses côtés Monica Bellucci, Léa Seydoux, Christoph Waltz.

La saga James Bond est une vraie veine littéraire et cinématographique. Le héros a été créé par l’écrivain et ancien espion britannique  Ian Fleming (1908-1964) qui le déclina dans pas moins de quatorze romans (le premier fut « Casino Royale »), et une petite dizaine de nouvelles. Vingt quatre films en furent tirés, couronnés pour la plupart par des succès considérables de fréquentation.

Les plus cotés, les seize premiers  en l’occurrence, furent ceux produits par la société américaine EON Productions d’Albert R. Broccoli . A sa mort, en 1996, sa famille veilla à ce que le rôle de James Bond soit toujours tenu par des acteurs issus du Commonwealth, une organisation qui représente 53 Etats, pour la plupart indépendants aujourd’hui, et qui furent dans le passé des colonies ou des protectorats de l’Empire britannique. C’est ainsi que se sont succédés à l’écran des James Bond anglais, écossais, australien, gallois et irlandais.

Le premier du genre, et peut-être celui qui fut le plus apprécié par le public en raison de son charme inégalable : Sean Connery, qui interpréta sept fois 007. Il y eut des acteurs qui sont peu restés dans notre mémoire : Georges Lazenby (une seule interprétation), ou Timothy Dalton (deux films). Roger Moore, par contre (autant de films que Sean Connery), ou Pierce Brosnan (quatre interprétations), tous deux des séducteurs de haut vol, furent de célèbres James Bond.

Dernier de la série donc : Daniel Craig, qui incarna le légendaire espion de sa Majesté la Reine d’Angleterre, dans « Casino Royale » en 2006, « Quantum of Solace » en 2008, « Skyfall » en 2012, et « 007 Spectre » en 2015, ces deux derniers films étant l’œuvre de Sam Mendes, un metteur en scène qui se fit vraiment connaître en 1999 par le film « American Beauty », avec Kevin Spacey et Annette Bening, et qui rafla beaucoup de récompenses .

J’ai vu de nombreux James Bond, car j’aimais ce cinéma plein de gadgets, d’effets spéciaux, de courses-poursuites et de bagarres spectaculaires. Le rythme était endiablé, et on passait vraiment un bon moment de divertissement devant l’écran. J’ai le souvenir aussi de ces James Bond Girls, plus sexy les unes que les autres (ah !, la scène culte où Ursula Andress sort de l’eau en bikini blanc dans « James Bond contre le Dr No » de 1962…).

L’arrivée de Daniel Craig a tiédi toutefois mon enthousiasme d’inconditionnel du cinéma « jamesbondien ». Certes, l’acteur a une belle carrure d’athlète, et un regard bleu-acier saisissant. Mais lui fait défaut l’élégance exceptionnelle de quelques-uns de ses plus illustres prédécesseurs. Il est petit, il ressemble trop à Poutine, jusqu’à avoir une démarche disgracieuse proche de celle du dirigeant russe, et il est trop souvent inexpressif et emprunté.

Et puis « 007 Spectre » est décevant. Il ya  de la lourdeur et du « has been » dans ce film, que le magazine « Télérama » qualifie avec humour de « Bond en arrière »…J’ai d’ailleurs le sentiment que le filon commercial né de l’œuvre de Ian Fleming est désormais bien usé. Il y a comme du vieillissement et de la difficulté de renouvellement dans l’air…

Restent toutefois sur l’écran des images splendides : en ouverture la fête des Morts à Mexico, Rome, Londres, les neiges de Vienne… 

Reste aussi un acteur, autrichien, que j’apprécie beaucoup et qui joue le méchant dans le récit (comme souvent dans les films qu’il a tourné) : Christoph Waltz. Il a été révélé au cinéma par « Inglorious Basterds » de Quentin Tarantino, dans un rôle de colonel nazi sadique (Prix d’interprétation masculine à Cannes en 2009), une célébrité confirmée avec «Django Unchained», un western du même Tarantino, où il joue avec talent un impitoyable chasseur de primes. En 2016, il sera à l’affiche d’un « Tarzan » de l’anglais David Yates (qui a mis en scène plusieurs Harry Potter), où, aux côtés de John Hurt et de Samuel L. Jackson, il jouera le Capitaine Leon Rom, qui dans la réalité fut un affreux militaire belge (encore un rôle de méchant !), qui participa à la fin du XIXème siècle aux massacres de nombreuses ethnies congolaises au secours desquelles va venir Tarzan. Ce sera en l’occurrence la 46 ème mise en scène du personnage du seigneur de la jungle, créé par le romancier américain Edgar Rice Burroughs (1875-1950).

« Mia Madre », Nanni Moretti

Vu une autre fois le dernier long-métrage, le treizième en quarante ans de carrière, du réalisateur italien Nanni Moretti, « Mia Madre ».Un film intense, tendre, émouvant, qui raconte une histoire de deuil, entre drame et comédie.

Nanni Moretti, 62 ans, est un touche à tout : metteur en scène, scénariste, acteur (il joue très souvent dans ses films), producteur, distributeur et  directeur de salle. Il s’inscrit dans la tradition néoréaliste du cinéma italien, incarnée dans le passé par des maîtres tels que Vittorio De Sica, Roberto Rossellini, Luchino Visconti…

Il développe depuis toujours un cinéma inspiré par une forme personnelle d’autofiction biographique. Il atteindra la notoriété internationale en 1994 avec l’attribution du Prix de la mise en scène du Festival de Cannes pour « Journal Intime », où il révèle qu’il fut atteint d’une sévère maladie, ce qui lui donne l’occasion dans ce film de régler ses comptes avec la médecine, en montrant du doigt ses bavardages et ses erreurs de diagnostic.

En 1998, il réalise « Aprile » pour dire sa joie d’être père, puis « La chambre du fils », un film bouleversant, Palme d’Or du Festival de Cannes en 2001, qui  raconte une famille de classe moyenne confrontée à la mort d’un fils adolescent.

Engagé politiquement (il fut même un moment une figure de la gauche alternative), Nanni Moretti sort « Le Caïman » en 2006, une puissante satire de Silvio Berlusconi, et un portrait de l’Italie des années 2000.

En 2011, c’est « Habemus Papam », ou le récit d’un pape français, joué par l’excellent Michel Piccoli, qui renonce à ses fonctions à peine élu, ne se jugeant pas à la hauteur de la mission qui vient de lui être confiée. Un film magnifique !

Et donc en décembre dernier, « Mia Madre » (« Ma mère »), film pudique et encore une fois personnel, puisqu’il se réfère à la mort en octobre 2010, au moment du montage d’ « Habemus Papam », de la maman du cinéaste. « Mia Madre » reçut l’an dernier le Prix du jury œcuménique (un jury composé de chrétiens engagés dans le monde du cinéma) pour sa « maîtrise et son exploration fine et élégante, imprégnée d’humour, de thèmes essentiels, dont les différents deuils auxquels la vie nous confronte. »

Nanni Moretti joue le rôle de Giovanni, un homme solide, apaisant, reposant, rassurant, dévoué, patient, tout l’inverse de ce qu’il est dans la vie, lui qu’on qualifie volontiers d’atrabilaire, d’irritable, de colérique et d’incommode, tous défauts qu’il reporte dans son film sur sa sœur, Margherita, interprétée par Margherita Buy, actrice italienne de grand talent.

Celle-ci  est réalisatrice (pas étonnant !), et tente de mener à bien le tournage d’un film en cours. Autoritaire, impatiente, stressée, elle est en fait déboussolée par la maladie de sa mère, Ada, ancienne enseignante de latin très estimée (celle de Nanni Moretti, Agate, était professeur de grec dans un lycée de Rome très réputé). Ada se trouve à l’hôpital et ses jours sont comptés (le rôle est admirablement tenu par Giulia Lazzarini, une grande dame du théâtre italien).

Margherita ne peut accepter la disparition de sa mère, et s’emmure dans sa douleur et son infinie détresse. L’actrice rend admirablement bien, par un jeu sensible mais contenu (qui traduit bien la situation à fleur de peau du personnage prêt à exploser),  les sentiments de désarroi et de doute qui envahissent la cinéaste, au bord du chaos existentiel. Elle  fait souffrir son entourage sans le vouloir, sa mère parfois, son compagnon, qu’elle va quitter, et sa fille, dont elle ne sait pas comment gérer sa crise d’ado et son rejet de l’apprentissage du latin.

Sur son plateau elle est irascible, n’en pouvant plus d’avoir à corriger sans cesse le jeu de Barry Huggins, un acteur hollywoodien capricieux, fanfaron, cabotin,  (John Turturro, remarquable),  qui ne parvient même pas à énoncer correctement des répliques de quelques mots. Quelques scènes du tournage sont franchement hilarantes, délirantes, manière pour Nanni Moretti de dénoncer certains travers ridicules du cinéma.

On comprend que Margherita lutte contre elle-même, sans trouver la paix intérieure. Elle voudrait sans doute ressembler à son frère (Moretti aussi d’ailleurs), et peut-être encore plus à sa mère qui fait montre de bonté et de générosité, et qui toute sa vie durant s’est évertuée à mettre les autres en valeur plutôt qu’elle-même, comme vient en témoigner un de ses anciens élèves.

Bref, un beau film, intelligent et tellement humain.

 « Le Pont des Espions », Steven Spielberg

Vu à Paris en famille le jour de Noël « Le Pont des Espions » de Steven Spielberg (2h12), avec Tom Hanks dans le rôle principal. Un film d’une maîtrise technique parfaite et d’une grande intelligence. Un bon thriller politique et psychologique.

Spielberg, 70 ans cette année, metteur en scène prolifique et producteur souvent avisé, est un géant du cinéma hollywoodien. Je n’aime pas le Spielberg roi du divertissement, avec des films à grand spectacle, de science-fiction ou pas,  qui ont connu un succès planétaire, et cumulé les récompenses, tels « Les Dents de la mer » (1975), « Rencontres du troisième type » (1977), « E.T. l’extra-terrestre » (1982), « Indiana Jones » (le premier d’une longue série date de 1984), « Jurassik Park » (1993)… 

Je l’apprécie beaucoup plus pour ses fresques historiques en engagées, comme en 1993 « La liste de Schindler » (l’histoire d’un riche industriel , membre du parti nazi, qui sauve plus d’un millier de personnes des camps de la mort), en 1998 « Il faut sauver le soldat Ryan »  (lors du débarquement en Normandie en 1944, une unité américaine a pour objectif de retrouver un soldat porté disparu et de le ramener à sa base sain et sauf), en 2012 « Lincoln » (la dernière partie de la vie du 16ème président des Etats-Unis), et fin 2015 donc « Le Pont des Espions », un film où Spielberg est au sommet de son art.

Le récit procède d’une histoire vraie : un avocat new-yorkais roué, expert en assurances, James Donovan (il a vécu de 1916 à 1970), joué par Tom Hanks, est commis d’office pour défendre un espion russe, Rudolf Abel, arrêté par la CIA. Convaincu que chaque homme a droit à être défendu,  James Donovan accepte la mission et sauve la tête de son client qui est condamné à la prison à vie.

Un peu plus tard, la CIA lui demande de négocier avec les soviétiques et les allemands de l’Est l’échange de cet espion russe contre la libération du pilote américain Francis Gary Powers, prisonnier des russes qui le 1er mai 1960 ont abattu son avion de reconnaissance U-2 au moment où il survolait leur territoire pour photographier certaines installations.  

On est fin 1961-début 1962, en pleine guerre froide (c’est l’écrivain anglais George Orwell -1903-1960-, auteur du célèbre livre « 1984 », qui créera en 1945 l’expression). Les tensions et les confrontations idéologiques et politiques entre les Etats-Unis et l’Union Soviétique (URSS), et leurs camps respectifs, sont à leur comble, faisant craindre une troisième guerre mondiale.

L’action se déroule le plus souvent à Berlin Est,  capitale à l’époque de la République Démocratique Allemande (RDA), alors que s’achève la construction du « mur de la honte », le tristement célèbre mur de Berlin, qui a commencé à être érigé dans la nuit du 12 août 1961, et qui apparaît comme le symbole majeur d’un monde coupé en deux, avec la liberté d’un côté, et de l’autre le totalitarisme et le communisme. Il faudra attendre le 9 novembre 1989 pour que ce maudit mur soit abattu, une conquête qui sera suivie ensuite de la réunification allemande -1989-1990 - puis de la dissolution de l’empire soviétique – 1990-1991.

James Donovan parvient grâce à son habileté et à son opiniâtreté, et après bien des péripéties, à conclure les termes de l’échange, obtenant même qu’y soit intégré un autre américain, et la « transaction » s’effectue sur le pont de Glienicke, frontière entre Berlin Est et Berlin Ouest. Ses qualités reconnues de diplomate lui vaudront plus tard de négocier à Cuba la libération de 1.113 prisonniers. Le 21 décembre 1962, il signa avec Fidel Castro  un accord d’échange de ces prisonniers contre 53 millions de dollars d'aliments et de médicaments fournis par des donations privées et des compagnies escomptant des contreparties fiscales. 

Le film est certes d’une facture classique mais il est d’une virtuosité magistrale, avec un récit clair (on reproche à juste titre aux films d’espionnage d’être trop souvent d’une rare confusion), et des moments forts d’ironie et d’humour absurde, grâce à la co-écriture du scénario par les frères Coen.

Et l’image bleutée, presque noire, voulue par le metteur en scène, reflète un monde sombre, presqu’irréel, sans espoir et sans issue, une impression accentuée par la neige sale de Berlin-Est.

L’avocat joué par Tom Hanks devient un héros ordinaire par son acharnement à défendre envers et contre tout les valeurs de son pays. Il ressemble à Monsieur Tout le Monde, bon américain, bon époux, bon père de famille, animé d’une grandeur morale et d’un calme à toute épreuve qui forcent le respect. Et d’ailleurs, Spielberg a souvent filmé le destin d’hommes pris dans les tourments, petits ou grands, de l’histoire, et qui essaient par la ruse de s’en sortir. L’acteur disait de son côté : «Je pense qu’un bon film se résume toujours à une prise de décision où le héros se demande ce qui est juste. J’aime les dilemmes moraux. » 

Ici, son acteur fétiche se heurte notamment à une Amérique paranoïaque et impitoyable pour les traîtres. Il faut dire que les circonstances de l’histoire de l’époque étaient inquiétantes pour le pays de la liberté, et les américains avaient même reproché au pilote du U-2 de s’être éjecté de son avion plutôt que d’avaler sa capsule de cyanure, obligeant ainsi leur pays à monnayer son échange contre un ennemi « vomi ». Cette Amérique là, protectionniste, méfiante, hostile, prête à renier ses fondements démocratiques, est toujours d’actualité, les attentats du 11 septembre 2001 ayant créé une sorte de continuité malheureuse du point de vue des droits de l’homme entre le passé et le présent. Voir les prisonniers de la base cubaine de Guantanamo, où les procédures judiciaires d’exception qui y sont pratiquées ont été déclarées illégales par la Cour Suprême des Etats-Unis, et que Barak Obama ne parvient pas à fermer malgré la volonté qu’il affiche depuis des années, le commerce et la détention libre des armes et les tueries qui vont avec, la facilité avec laquelle les policiers tirent « comme des lapins » les suspects de couleur noire… A titre personnel, je me rappelle de la manière « soldatesque » dont nous avions été traités il y a quelques années dans l’aéroport de Los Angeles où nous étions en transit.

Tom Hanks, 60 ans en 2016, est remarquable dans ce film. J’ai le sentiment que, tel le vin, il se bonifie en vieillissant. C’est sa quatrième collaboration avec Spielberg, après « Il faut sauver le soldat Ryan » (1998), « Arrête-moi si tu peux » (2002) et « The Terminal » (2004).

Dans « Le Pont des Espions », Tom Hanks est d’autant mieux dans son rôle qu’il est féru d’histoire et a vécu à sa manière le contexte de la guerre froide, n’ayant cessé par exemple de s’interroger sur  l’attitude de son père, qui n’a jamais voulu rien dire sur son parcours de soldat pendant la seconde guerre mondiale. Il se souvient qu’enfant, on lui apprenait à l’école à avoir peur des Soviétiques, le symbole du Mal absolu. Il a ainsi grandi avec l’idée qu’une nouvelle guerre était inévitable.

J’ai beaucoup aimé son jeu aussi dans « Philadelphia », un film de 1993 tourné par Jonathan Denne, qui raconte l’histoire d’un brillant avocat homosexuel, atteint du SIDA, et chassé de son Cabinet sous le prétexte fallacieux de faute professionnelle, et dans « Forrest Gump »(1994), mis en scène par Robert Zemeckis, soit le récit d’un « simple d’esprit » qui devient involontairement l’acteur principal, sinon l’instigateur, des principaux évènements de son époque aux Etats-Unis (1950-1980).

Un mot aussi de Mark Rylance qui joue l’espion russe avec beaucoup de talent, rendant notamment à la perfection le côté taciturne du personnage. C’est un acteur anglais de théâtre shakespearien qui n’a fait jusqu’alors que de rarissimes apparitions au cinéma.

Le message de fond de Steven Spielberg apparaît au détour d’un gag à froid qui revient à plusieurs reprises sous la forme d’une  question à chaque fois posée par l’espion russe. Il la pose notamment lorsqu’ayant dit à l’avocat qu’il n’avait jamais peur, celui-ci lui fait comprendre que c’est parfois utile d’avoir peur. Et l’espion de répondre « Cela aiderait ? », manière d’affirmer en creux qu’il en doute. L’espion soviétique entend ainsi  demeurer entièrement lui-même, être « droit dans ses bottes », inflexible, fidèle à ce qu’il est,  et ne pas se laisser aller à des compromis ou à des faux-semblants qui dénatureraient son identité propre, son idéal, et le conduirait à ne plus être très fier de lui.  Spielberg et Tom Hanks pensent eux qu’avoir peur de demain, du sort qui vous attend, oui ça aide. Comme ça aiderait, de manière générale, à être inquiet de l’avenir du monde (et il y a des raisons de l’être), car cela permettrait de mieux ouvrir les yeux sur les périls qui le guettent et obligerait chacun à son humble niveau à contribuer par son comportement à retenir ses ressentiments et ses jalousies envers les autres.

« Les 8 salopards », Quentin Tarantino

De retour de Paris, vu au Ciné32 d’Auch, « Les 8 salopards » (2h48) de Quentin Tarantino, un metteur en scène que j’apprécie pour la singularité de son cinéma, qui le rapproche un peu des frères Coen.

J’avis rédigé un billet à son sujet en janvier 2013 (« Django Unchained – Quentin Tarantino »), après avoir vu son avant-dernier film. Je ne reviens donc pas sur son parcours, sauf à rappeler quelques uns de ses fameux long-métrages : « Réservoir Dogs » (1992), qui l’a fait connaître, Pulp Fiction » (1994), Palme d’Or du Festival de Cannes, « Jackie Brown » (1997), « Kill Bill » (2004), « Inglorious Basterds » (2009), et donc « Django Unchained » (2013).

Sa dernière œuvre, « Les 8 salopards », est un cran en dessous de ses précédentes réalisations, et d’ailleurs la critique fut à sa sortie partagée.

Le  récit se situe dans le Colorado, après la guerre de Sécession, épisode particulièrement douloureux de l’histoire américaine. Elle opposa de 1861 à 1865 les Etats-Unis dirigés par Abraham Lincoln (les « nordistes ») à onze Etats du sud racistes et esclavagistes qui avaient fait sécession. Il y eut plus de 600.000 morts et plusieurs dizaines de milliers de victimes civils. La victoire revint aux  nordistes et eut notamment pour conséquences majeures l’abolition de l’esclavage et la réunion de tous les Etats en une seule nation. Dans le film de Tarantino, le souvenir de cette guerre est encore très présent, comme autant de stigmates liés aux atrocités commises par les sudistes et aux représailles des nordistes. Les insultes racistes à l’égard des populations noires (qualifiées haineusement de « negro ») font souvent irruption dans les dialogues de la part des nostalgiques du camp sudiste.

Les premières images du film sont fantastiques, rendues encore plus magnifiques avec  l’utilisation d’un format en écran extra-large : des paysages enneigés à perte de vue, comme un linceul qui envelopperait la nature et les hommes. Le blizzard s’approche et une diligence se fraie vaille que vaille un chemin avec un attelage de six chevaux. A son bord, un chasseur de primes (Kurt Russell) qui emmène une prisonnière à Red Rock, Daisy Domergue, (Jennifer Jason Leigh), pour la faire pendre.

En cours de route, monteront dans la voiture un autre chasseur de primes, ancien soldat, le Major Marquis Warren (Samuel L. Jackson, photo ci-dessus), puis Chris Mannix (Walton Goggins), qui dit être le nouveau shérif de Red Rock.

Les quatre voyageurs se réfugient, tempête de neige oblige, dans l’auberge de Minnie (momentanément absente), éclairée à la lampe à pétrole (le tournage s’est fait sur un plateau réfrigéré, les acteurs s’en sont plaints, afin que la vraisemblance avec le temps qu’il fait soit la mieux réussie possible). Ils retrouvent dans ce lieu quatre autres « salopards » : un vieux général sudiste, qui a conservé son uniforme (Bruce Dern), Joe Gage, le taiseux, dit « le cow-boy » (Michael Madsen), Oswaldo Mobray, le bourreau qui devrait pendre Daisy Domergue (Tim Roth), dit « le court-sur-pattes », et Bob le mexicain (Demian Bichir).

Un huis clos s’installe alors (car on ne quittera plus désormais l’auberge, à l’exception de quelques flash-back), d’où fusent des conversations et des discussions sans fin, souvent inventives, crues parfois, mêlées de saillies racistes ou d’argot, qui sont autant de tensions qui annoncent ou retardent la violence de la dernière partie du film.

Car peu à peu les dialogues dévoilent les secrets criminels qui unissent les salopards les uns aux autres, et qui préparent donc des règlements de compte en chaîne où le sang giclera à volonté.

C’est un peu ce que je reproche à Tarantino, cette violence extrême dans les scènes, ces actions sanguinolentes parfois insupportables à regarder. Mais pour le reste, c’est un bon film, digne du talent de Tarantino, soutenu par la musique d’Ennio Morricone, qui pour la circonstance est sorti de sa retraite ( 87 ans), et qui avait tant marqué le cinéma western spaghetti de Sergio Léone, avec des musiques inoubliables dans « Pour une poignée de dollars » en 1964, « Le Bon, la Brute et le Truand » en 1966, « Il était une fois dans l’Ouest » en 1968….

Alors, oui, les thèmes chers au metteur en scène sont ressassés (la violence comme une réalité exprimant des rapports de pouvoir, de convoitise, de ressentiment, de désir, entre les êtres humains), c’est « surjoué », c’est « surparlé » (le quotidien « Le Monde » parle à ce sujet de « bavardise », titrant son papier rendant compte du film : « Tarantino bavarde dans le blizzard »), et c’est « surviolent » en souffrances et en brutalité. Mais c’est aussi « surintéressant » car c’est la marque de fabrique de Tarantino que de produire un cinéma déjanté, dérangeant, original et captivant.

Les acteurs sont tous excellents, et Jennifer Jason Leigh donne une interprétation hantée et démente de son rôle de prisonnière qui ne se laisse pas impressionnée par les sept salopards qui l’entourent.

 

NB J’ai toujours voulu voir les films étrangers en version originale sous-titrée. Je ne conçois pas en effet d’écouter en français un acteur anglais, américain, espagnol, italien…Lui enlever sa langue d’origine par un doublage, c’est lui ôter une part fondamentale de lui-même et de son jeu. Car le talent passe aussi par la voix propre au comédien et par les modulations qu’il va lui donner au gré des situations pour exprimer la colère, l’émotion, la tendresse, le rire, la gaieté, la peur, que sais-je encore.

Fait le 18 janvier

 

 

 

 

Écrire un nouveau commentaire: (Cliquez ici)

123siteweb.fr
Caractères restants : 160
OK Envoi...
Voir tous les commentaires

Commentaires

08.09 | 02:24

notre génération a toujours ressenti un fort penchant pour Denise Glaser n'est-ce pas Thierry ?

...
11.08 | 03:28

Tu nous donnes l'eau à la bouche

...
08.05 | 11:12

Belles descriptions des villes de notre Bretagne qui est si belle mais tant décriée à cause du temps très changeant dans une seule journée!

...
04.03 | 02:39

et dans un autre domaine tournons nous vers une élection à la proportionnelle

...
Vous aimez cette page