Points de vues du Gers Carnets

Léo Ferré

Ce dimanche dernier, je suis allé à Marciac (70 kms de Fleurance), à l’Astrada,  lieu culturel ouvert en 2011, prolongement naturel du Festival international de jazz qui a lieu chaque été, qui comprend 500 places dans une salle moderne et élégante, et propose désormais chaque saison  une programmation culturelle de qualité, faite  d’une cinquantaine de spectacles. Quel dynamisme exemplaire pour une cité qui ne compte que 1.300 âmes (www.jazzinmarciac.com)  !

Bref, je m’y rendais pour un hommage à Léo Ferré, rendu par un chanteur toulousain, Eric Lareine, accompagné par un Trio Jazz et Voix et l’Orchestre Symphonique du Conservatoire de Tarbes composé de près d’une soixante de jeunes musiciens.

Je ne connaissais pas ce chanteur, m’étant rendu à Marciac avant tout  pour plonger quelques instants dans mes souvenirs « férréens ».Le chanteur en question, classé inclassable, était présenté sur le programme comme un ancien charpentier, danseur de formation, comédien issu du théâtre d’Antonin Artaud, auteur-compositeur, animateur d’ateliers d’écriture, metteur en scène, calligraphe…L’homme  est considéré dans cette description comme « …un des très grands de la chanson, mais personne ne le sait, tant ce marin à terre chaloupant tournoie dans ses vertiges et son autodestruction … »

J’aime les écorchés vifs,  les grands brûlés (Claude Nougaro disait d’eux : « Eux seuls répandent cette poignante odeur des fraîcheurs primordiales »), et Eric Lareine en fait partie, sortant à peine d’ailleurs d’une convalescence « après un épuisant retour depuis les limbes ». Le fait qu’il soit né à Charleville-Mézières dans les Ardennes, comme Arthur Rimbaud, juste cent ans après le poète (en 1954), me le rendait encore plus sympathique.

Il y a eu du bon mais aussi du moins bon dans l’évocation de Léo Ferré. Eric Lareine a d’abord une posture et des mouvements trop à l’économie lorsqu’il chante ou lit les textes de ce grand poète : il est en effet assis du début à la fin du récital sur un tabouret de bar, avec devant lui sur un pupitre les paroles des chansons. Chanter Ferré supposerait davantage de jeu de comédien, en station debout, avec des gestes et des poses  qui enrichiraient le récit, sans pour autant bien sûr être dans une  gesticulation à la Jacques Brel, le répertoire n’est pas le même. Disons aussi qu’Eric Lareine était bien meilleur quand il faisait du Ferré que quand il s’en éloignait. Dans cet esprit, son interprétation de « Comme à Ostende », de « Richard » ou encore  de « La mémoire et la mer » (quel sublime texte !) était magnifique, quand celle de « L’affiche rouge », (poème « considérable »  de Louis Aragon dédié à 23 résistants du réseau Manouchian, la plupart étrangers, fusillés en 1944 par les autorités allemandes) ou de « Jolie môme » était moins réussie. Par ailleurs, l’accompagnement de l’Orchestre Symphonique de Tarbes, de par sa puissance sonore, rendait parfois les paroles de la chanson inaudible, et c’était bien regrettable.

J’ai déploré en outre que n’aient pas été chantées certaines compositions pour moi incontournables, comme « La vie d’artiste » ou « Avec le temps ». Mais j’ai apprécié en revanche que soit au programme « Le Bateau ivre », allégorie poétique de la révolte rimbaldienne

J’ai passé en tout cas un très bon moment et l’émotion m’a souvent gagné, à l’instar de tout le public de la salle, des inconditionnels de ce grand poète.

Léo Ferré fait partie, comme Brel, des chanteurs à texte qui m’ont accompagné dès ma jeunesse. Il est vrai qu’ayant eu vingt ans en 1968, l’année de la « révolution » et de mon entrée  à l’université, je ne pouvais qu’être sensible à son discours radical et anarchiste que beaucoup de ses chansons ont illustré. Je portais alors les cheveux longs, provocation et rébellion obligent, et nous défilions et occupions les « amphis » en libertaires insouciants et immatures que nous étions.

Ce n’est pourtant pas le Léo Ferré qui a mes préférences, ni celui de « La the nana » ou de « C’est extra », des chansons un brin trop commerciales, ni encore celui de la période dite rock.

J’aime surtout le chantre de l’amour, de la femme (dont le sexe est magnifié dans des chansons comme « Ta source », « Ton style » ou « Cette blessure » ), de l’espérance, de la liberté, de la jeunesse, de l’amitié, de la solitude , de la mélancolie, et le serviteur de la poésie (il a chanté Rimbaud , Baudelaire, Apollinaire…), thèmes qu’il a su mettre en mots, en musique, en sentiments,  avec un lyrisme et  un romantisme souvent inspirés par  le surréalisme . 

J’ai eu le plaisir de le voir deux fois sur scène et j’en garde un  souvenir prodigieux, à la mesure de la présence irradiante que sa personne dégageait. Et puis, disons-le, j’aimais le physique vieillissant de l’homme, si singulier et si attachant  avec sa  gueule  d’ « ananar » et de chimpanzé (« ma maman m’a cousu une gueule de chimpanzé… », dans la chanson « Les étrangers »), avec  sa «  crinière » à nulle autre pareille, son clignement de paupières incessant, comme un tic, son regard perçant, sa voix étouffée par le nombre de « Celtique » fumées, sa dégaine (« …blanchi comme un cheval fourbu » dans « Avec le temps » )….

Je me rappelle aussi de ce moment unique de radio en  1969 où avaient été réunis pour la première et dernière fois  autour d’une même table les trois monuments de la chanson française : Brassens, Brel, Ferré…Léo avait proposé à cette occasion que les trois compères donnent un récital commun, projet qui ne vit hélas ! pas le jour. Dommage, l’évènement aurait été colossal… .

J’ai aussi rencontré la dernière femme de Léo Ferré, Marie-Christine Diaz, espagnole d’origine, qu’il eut à ses côtés de 1968 à 1993, année de sa mort, le 14 juillet, à l’âge de 77 ans (20 ans déjà !), et qui lui apporta cette sérénité dont il avait tant besoin après la vie tumultueuse menée avec Madeleine, sa précédente épouse. « C’est elle qui me tient debout depuis que je la connais », disait-il de Marie, à qui il consacra plusieurs chansons, dont la fameuse « L’espoir » (« Dans le ventre des Espagnoles, il y a des armes toutes prêtes, toutes prêtes, et qui attendent... »).Elle lui donna trois enfants, dont un fils, Mathieu, qui veille désormais sur l’œuvre de son père (www.leo-ferre.com ).

En 2004 ou 2005, je me trouvais à la Fête de la rose de Saint-Yrieix-sous-Aixe, près de Limoges, là où je vivais alors. On attribuait à une nouvelle rose le nom de l’invitée d’honneur .Cette année là donc, c’était Marie-Christine Diaz…Je ne pus m’empêcher de l’aborder quelques instants pour lui parler de mon Ferré à moi, et de la place qu’il occupait dans les tiroirs de ma mémoire. J’ai le souvenir d’une femme discrète, presque timide, mais je n’en étais pas moins terriblement impressionnée parce que j’avais en face de moi celle qui fut vingt-cinq ans durant la muse du poète.

La meilleure biographie réalisée est celle de Robert Pelleret, « Léo Ferré, une vie d’artiste », éditée  par Actes Sud en 1996. Dans son avant-propos, l’auteur rappelle quelques lignes de l’hommage qu’il avait écrit pour le journal « Le Monde », dans le n° du 18-19 juillet 1993, à la suite de la disparition de l’artiste.

Je les reprends ici à mon compte pour conclure ce billet :

« …ce n’est pas un chanteur qui s’en va, c’est la chanson qui meurt un peu, beaucoup, insupportablement .La « Bonne Chanson », façon Verlaine, « bien douce et qui ne chante que pour vous plaire », la romance avec paroles, la chanson de textes, de geste, de clameur, de souffle et de frissons, la chanson des amants, la chanson carmagnole, rebelle et bien dégoupillée, la chanson du Mal-Aimé, celle qui ne sort que les soirs de demi-brume…bref la chanson française. Ni Dieu, ni maître, vraiment ? Pardon ! Pour la chanson, cet art majeur parce que instantané, quotidien et universel, cette poésie contemporaine qui ne se résignerait pas à « ramper », Ferré fut l’un et l’autre : divin et magistral. Dans le métier,… il laisse des dizaines de disciples, et dans le public des millions d’orphelins… ». « Nous en sommes. Enfants putatifs. Putain de mort. » , ajoutait-il.

"Au bout du conte", film d'Agnès Jaoui

Vu au cinéma à Auch le dernier film d’Agnès Jaoui, « Au bout du conte » (1h50), qu’elle a écrit avec Jean-Pierre Bacri, l’une et l’autre étant également  acteurs dans cette réalisation.

Agnès Jaoui n’a pas finalement mis en scène beaucoup de films : celui-ci est son quatrième, qui vient après « Le goût des autres », son premier, qui eut un grand succès, suivi de « Comme une image » et de « Parlez-moi de la pluie », tous deux moins percutants.

« Au bout du conte » est une comédie sentimentale dans l’air du temps, légère, ironique et grave tout à la fois, où, dans un récit de groupe, des personnages ( parents , enfants,  jeunes,  vieux ), issus de milieux sociaux différents se croisent, se rencontrent, s’aiment, se quittent, se retrouvent…Du Sautet féminin qui constitue un bon moment de cinéma , avec ce qu’il faut  d’humour (souvent grinçant), de farce, de fantaisie, de sensibilité et d’amour .

En toile de fond, - et le titre du film nous y avait préparé -une ambiance féérique ( Jaoui , comédienne ratée, anime d’ailleurs des ateliers pour enfants autour des contes de fée), qui se décline dans les aspects visuels du film (en surimpression parfois, des décors comme des illustrations de livres d’enfants, ou des scènes surréalistes, telle celle d’un poisson géant qui traverse sans crier gare le salon…) et dans les ressorts des individus. S’agitent en effet sous nos yeux, transposés dans le monde d’aujourd’hui,  Cendrillon,  le prince charmant, le Petit chaperon rouge, Barbe bleue, le méchant loup déguisé en Don Juan irrésistible (il s’appelle Wolf, c’est dire…), avec leurs croyances, leurs chimères, leurs superstitions, leurs illusions, leurs solitudes, leurs échecs… .

L’histoire (« Il était une fois… »), qui finit plutôt bien (comme dans les contes), est celle d’une jeune fille de bonne famille (« de la haute », comme on dit familièrement), à la recherche donc du fameux prince charmant, qui s’éprend d’un jeune garçon, lui d’un rang social plus modeste, musicien, peu sûr de lui. Ils vont s’aimer jusqu’à ce que la jeune fille tombe dans les bras du non moins fameux et odieux  méchant loup, pour être ensuite jetée par lui sans ménagement  et sombrer dans une détresse et une ivresse inconsolables. Gravitent autour : la bonne fée  Jaoui, épouse séparée, en perdition, et un patron d’auto-école (Bacri), père du musicien, lui aussi séparé et qui s’est remis en ménage, en dépit du bon sens et pas pour longtemps,  avec une mère de deux enfants,   surtout obsédé par la date de sa mort qui lui a été prédite par un astrologue.

Dans une interview à « Télérama » (n° du 27/02/2013), Agnès Jaoui  précise ses intentions : « L’une des motivations était de m’adresser aux femmes, en particulier aux jeunes filles, pour leur dire : ne faîtes pas qu’attendre le prince charmant et le grand amour. Les femmes restent lestées, qu’on le veuille ou non, par ce faux rêve, cet héritage millénaire. Il est légitime de passer sa vie à chercher quelqu’un qui vous comprenne, qui vous veuille du bien. Mais il faut savoir qu’il y a plein de formes d’amour, d’assemblages possibles. Et d’autres façons de s’accomplir. », ou encore : « Le scénario parle en effet de ces contradictions que je peux observer sur moi-même. D’un côté, une volonté d’indépendance, un féminisme plus ou moins revendiqué. Et de l’autre, le besoin d’un héros, d’un chevalier, voire d’un monsieur bricolage. Les femmes peuvent réclamer çà aux hommes tout en étant très énervées de le leur réclamer. Même élevée par des parents très progressistes, je ne sais pas changer une ampoule ni conduire une voiture toute seule, alors que j’ai le permis. Et j’adore les romans à l’eau de rose. »

Le film, parfois un peu échevelé,  est rondement  mené,   avec  une esthétique affirmée et des dialogues soignés. C’est un cinéma de vérité, qui ne laisse pas indifférent, car on s’y retrouve, on a pu vivre la même histoire…

Agathe Bonitzer, qui interprète la jeune fille amoureuse, est parfaite dans son rôle .Elle est lumineuse, un brin irréelle, avec une allure à la Sandrine Kimberlain. Arthur Dupont, le jeune artiste,  Benjamin Biolay, l’affreux méchant loup plein de charme, Didier Sandre et Béatrice Rosen, les père et mère  fortunés  de la jeune fille , sont également très bien. Agnès Jaoui a un rôle peu flatteur, mais qui la rend sympathique. Jean-Pierre Bacri traverse le film en étant  fidèle à lui-même, jusqu’à la caricature d’ailleurs, et  c’est pour cela que personnellement je l’apprécie et le trouve attachant : bougon, renfrogné, cynique, désabusé, ne croyant en rien et en personne, l’anti-héros des contes de fée en quelque sorte…

Le Gers à l'honneur au Concours général agricole 2013

Chaque année, à l’occasion du Salon de l’Agriculture, le Concours général agricole (www.concours-agricole.com), créé en 1870,  attribue  Médailles d’or, d’argent et de bronze, ainsi que des prix d’Excellence, aux vins et produits de notre terroir. Organisé sous le contrôle du Ministère de l’Agriculture, ce Concours a une grande résonance et  constitue un vrai tremplin pour la notoriété des primés.

Pour 2012, à titre d ‘exemple, 4.175 producteurs ont présenté 16.577 échantillons de vin, dont 3.815 ont été récompensés. S’agissant des produits (huîtres, poulets, foie gras, huiles, charcuterie, miels, olives…), 4.207 ont été présentés par 1.546 producteurs et 1.109 primés.

Le Gers est toujours bien honoré dans ce Concours, et 2013 n’aura pas échappé à la règle : notre département a raflé en  la circonstance 32 Médailles d’Or en Produits et Vins, 56 en Argent et 29 en Bronze, soit au total 117 Médailles,  preuve une fois de plus que nos producteurs locaux ont une forte réputation pour leur savoir-faire exceptionnel, qu’il s’agisse de foie gras ou d’autres dérivés du canard (magret, rillettes notamment) de poulet labellisé, de pintade, d’Armagnac, de Floc de Gascogne, de Côtes de Gascogne blanc, rosé  et rouge.

Bien sûr on ne peut pas citer ici chaque récipiendaire. Contentons-nous de faire état des Médaillés proches de Fleurance :

-en Floc : une Médaille d’Argent pour un Floc blanc et une Médaille de Bronze pour un  Floc rosé du domaine d’Embidoure de Nathalie et Sandrine Menegazzo, à Réjaumont,  à quelques kms de Fleurance (www.domaine-embidoure.com ), domaine qui dispose aussi d’une belle boutique au coeur de Fleurance, sous les arcades

- en Côtes de Gascogne 2011 rouge : Pierre Seillan, à Montestruc (7 kms de Fleurance) –qui  a par ailleurs un domaine viticole de 2.000 ha en Californie !

- en Côtes de Gascogne 2012 rosé : le domaine d’Arton, à Lectoure (www.arton.fr ), à 11 kms de Fleurance – un domaine dont j’apprécie les vins, et  qui a fait l’objet d’un billet sur mon blog en octobre 2012

- une blanche d’Armagnac (eau-de-vie translucide -d’où son nom-, résultant d’une distillation précoce de vins blanc, suivie d’une période de maturation de 3 mois minimum) : domaine du Grand Comté de Michel Baylac à Roquelaure (www.domaine-grand-comte.com) , à 18 kms de Fleurance

- en foie gras entier mi-cuit : Médaille de Bronze de la ferme Terre Blanche à Saint-Puy, à 18 kms de Fleurance (www.terreblanche.fr ), qui ajoute à son palmarès une Médaille d’Argent pour ses rillettes pur canard

-en magret de canard : deux Médailles d’Argent, l’une pour le magret séché non tranché, et l’autre pour le magret séché tranché, produits de la ferme de Laoueillée, à Bajonnette, à 11 kms de Fleurance (www.begue-foiegras.fr).

Le Concours général agricole attribue également des Prix annuels d’Excellence, très recherchés car ils ne sont accordés qu’à une petite quarantaine de producteurs pour l’ensemble de la France .Créé en 2000 , cette distinction récompense, elle, un producteur, et non pas un produit, remarqué pour l’excellence de ses résultats lors des 3 dernières sessions du Concours, - une sorte de prime à la régularité de la qualité dans la durée.

Ils ont été trois à l’obtenir cette année pour le Gers : la ferme de Mounet à Eauze (www.ferme-de-mounet.com) dans la catégorie « Produits issus de palmipèdes gras » ; Terres de Gascogne à Condom (www.terresdegascogne.fr ) dans la catégorie « Vins de liqueur » (titre déjà emporté en 2012), et Pascal Bozzi, domaine de Larroque à Sainte-Christie, dans la catégorie « Vins ». Ajoutons deux autres Prix d’Excellence gascons en 2012 : la ferme d’Empluhaut à Saint-Antoine (www.empluhaut.free.fr ) dans la catégorie « Produits issus de palmipèdes gras » - elle fut Médaille d’or en 2011 pour son foie gras entier -, et Avigers à Mirande (www.pouletdugers.com ) dans la catégorie « Produits avicoles ».

A noter que sur le site du Concours général agricole se trouve une boutique permettant pour les gourmands de commander les produits médaillés.

 

N.B. Puisqu'on est dans le chapître des distinctions, listons ci-après celles qu'ont recueillies dans les principaux guides gastronomiques 2013 nos restaurants gersois :deux étoiles Michelin au Puits Saint-Jacques à Pujaudran; une étoile Michelin et 3 Coqs au Bottin Gourmand  à La Table des Cordeliers à Condom ; à Auch : 1 toque Gault et Millau à La Table d'Oste et à l'Hôtel de France et 2 Coqs au Bottin Gourmand pour Le Bartok ; 3 Coqs au Bottin Gourmand pour Le Papillon, à Preignan ; à Montréal : Bib Gourmand Michelin (ce qui veut dire un excellent rapport qualité-prix) au restaurant Daubin et 2 Toques Gault et Millau à La Bombance ; 2 Toques Gault et Millau, 3 Coqs au Bottin Gourmand et Bib Gourmand Michelin (beau palmarès !) au Florida, à Castera-Verduzan ; 2 Toques Gault et Millau et Bib Gourmand Michelin à l'Auberge de la Baquère à Préneron ; Bib Gourmand aux Caprices d'Antan à Lannepax ; 3 Coqs au Bottin Gourmand pour Le Bastard à Lectoure ; 2 Coqs au Bottin Gourmand au Château de Bellevue, à Cazaubon ; 2 Coqs également au Bottin Gourmand pour le Domaine de Bassibé à Segos ; 2 Coqs aussi au Bottin Gourmand pour le Café Zik à Marciac ; 3 Toques Gault et Millau et 2 Coqs au Bottin Gourmand pour Le Rive Droite à Villecomtal-sur-Arros ; 2 Toques Gault et Millau au Relais du Bastidou à Beaumarchés, ainsi qu'au Pigeonneau à Riscle.

Gramont : château, auberge "Le Petit Feuillant", musée du miel

Grâce à des amis belges, nous avons découvert récemment  l’auberge de Gramont.

Gramont (160 habitants) est un joli village aux vieilles maisons pittoresques,  (www.coll82.com/gramont ou www.amis-gramont82.com ), situé dans la Lomagne du Tarn-et-Garonne, faisant frontière avec  le Gers ( Saint-Clar est à 6 kms et Fleurance à 18).Il est construit sur un éperon rocheux dominant la vallée de l’Arratz, une paisible rivière qui sinue entre les coteaux de Gascogne. Que de vues superbes de là haut, d’autant que les paysages sont encore de « facture » gersoise, c’est-à-dire somptueux.

Le château

Au cœur de Gramont : son château classé, bâti au XIV°, propriété de l’Etat et des Monuments nationaux depuis les années 70 (www.gramont.monuments-nationaux.fr ).Un châtelet médiéval avec une belle entrée gothique et un corps de logis Renaissance percé de belles fenêtres à meneaux délicatement sculptées composent cette belle demeure, agrémentée de  jardins à la française. A l’intérieur, qui se visite, on y trouve des  pièces qui ont gardé leurs pavements d’origine, des cheminées monumentales, des plafonds à la française, un mobilier d’époque, et un escalier à vis dépourvu de noyau central, véritable tour de force technique.

Le château fut la propriété de Simon de Montfort, héros des croisades en Terre Sainte et contre les Albigeois au XIIIème siècle. Il en fit don ensuite à l’un de ses plus fidèles lieutenants, puis passa d’un propriétaire à un autre pour se retrouver dans les années soixante quasi en ruine. Racheté par M. et Mme Dichamp, ceux-ci passèrent dix ans de leur vie à entreprendre au nom de leur passion pour les vieilles  pierres un travail colossal et exemplaire de réhabilitation, avant de faire don du château au Centre des Monuments Nationaux. Des panneaux et des photos rendent compte de leur chantier herculéen , et le visiteur est impressionné à  la fois par l’état d’abandon extrême dans lequel se trouvaient les lieux au moment de leur prise en possession par ce couple fou (une folie qui force bien sûr le respect et l’admiration) et le fantastique résultat  de cette  restauration. Il est d’ailleurs dommage que les sites internet qui évoquent l’histoire du château rendent si peu hommage à leurs sauveurs.

L’auberge "Le Petit Feuillant"

Au pied de cette demeure fortifiée  et de la charmante petite église du village : l’auberge, où logeaient dans les temps reculés des domestiques du château, avec en contrebas les écuries. Son nom, « Le Petit Feuillant », est aussi  une histoire, liée indirectement à Bernard Corbière ( photo ci-dessus) , l’aubergiste,  qui est aussi traiteur.  Arrivé de Saint-Raphaël et du Var il y a une trentaine d’années, le chef s’installa d’abord, fruit du hasard, à Montgaillard, dans le Tarn-et-Garonne, à une dizaine de kms de Gramont, pour y tenir un  restaurant et une conserverie artisanale. Et il se trouve qu’au nombre des montgaillardéens  célèbres figura un certain Bernard de Percin de Montgaillard, issu de famille noble, né dans le village en 1563. Moine-prédicateur  à l’éloquence rare, il fit une « carrière » religieuse  réussie, appartenant un moment à l’ordre des Feuillants, issu de l’ordre des cisterciens. C’est à  cette époque qu’il reçut le surnom de « petit feuillant » (sans doute à cause de sa taille), sobriquet  que l’autre Bernard, l’aubergiste, emporta dans ses bagages à Gramont, après 10 ans à Montgaillard, pour baptiser ainsi son restaurant où il se trouve désormais depuis 20 ans.

La « ligne éditoriale » de l’auberge est assez  originale : elle affiche 6 menus différents (menu rôti de porc, menu confit de canard, menu des gourmands – celui que nous avons pris -, menu cassoulet, menu poule farcie et menu magret de canard), de 18 à 36 € vins compris, et apéritif maison à la framboise offert, la règle du jeu étant de commander à l’avance, sur réservation, le même menu pour tous (pour les jours d’ouverture ou de fermeture, se fier au propos du chef qui dit volontiers qu’il est ouvert quand il n’est pas fermé…) .

Bernard Corbière est d’un abord fort sympathique, quoique réservé, s’exprimant  sans doute davantage dans sa cuisine de terroir qui est généreuse et goûteuse. Nous avons vu passer successivement sur notre table une ronde de foies gras – foie gras de conservation, foie gras mi cuit, foie gras fourré au pain d’épice, puis, pour terminer ce feu d’artifice, le foie gras chaud -, ensuite, et selon les convives, un magret grillé au sel de Guérande ou un canard en daube, un plateau de fromages et pour conclure en beauté un assortiment de quatre desserts (de la mousse au chocolat, en passant par la crème brûlée, la croustade aux pommes et le sorbet aux fruits rouges).Un régal de palais, dans une ambiance de simplicité, d’ authenticité, sans esbroufe, où l’on se sentait particulièrement bien parce que justement il n’y avait pas de manières.

Les vins servis étaient du même esprit, simples mais bons, en parfaite harmonie avec les plats : un Gaillac du Tarn en blanc, un Côtes-du- brulhois en rouge, sans oublier le trou gascon en guise de mi-temps.

La réputation d’un restaurant tient beaucoup à la constance de la qualité de son assiette. Et à ce sujet, nos amis belges, qui avaient déjà fréquenté à plusieurs reprises « Le Petit Feuillant », nous ont confié qu’ils n’avaient jamais été déçus par l’endroit. Je n’en suis pas surpris car j’ai senti chez ce chef l’envie de faire plaisir à ses clients, et cette envie, si elle est chevillée au corps, ne se perd pas.

Le conservatoire de la viticulture, les Côtes-du-brulhois, les frères Cabrel

J’ai découvert aussi à cette occasion sa passion pour les métiers de la vigne, au point d’ouvrir dans les sous-sols de l’auberge à compter du mois de mai prochain un Conservatoire de la viticulture qui  présentera une belle collection d’outils qui racontent, de la taille jusqu’à l’alambic, l’histoire du travail de la vigne du XVII° jusqu’aux années 1900.

On dégustera dans ce lieu « saint » cet excellent Côtes-du-brulhois servi à notre table, vin en provenance du Domaine du Boiron à Astaffort (www.leboiron.fr) , près d’Agen, qui est la propriété des frères Philippe et  Francis Cabrel ( le chanteur bien connu, né en Italie dans une famille modeste qui s’installa ensuite à Astaffort).Ce vin discret, qui s’élève sur 200 ha aux confins sud de l’Agenais et au carrefour des trois départements du Lot-et-Garonne, du Tarn-et-Garonne et du Gers (pour une petite partie de celui-ci), bénéficie depuis 2011 d’une Appellation d’Origine Contrôlée (A.O.C.) qui lui vaudra sans nul doute de progresser en notoriété, et il le mérite.

Issu d’un assemblage de Merlot, de Cabernet Sauvignon et de Tannat, le Côtes-du-brulhois a une robe presque noire, aux reflets violets, offrant au nez  un bouquet de fruits noirs, de notes vanillées et réglissées,  avec en bouche de la rondeur, de la souplesse et, ce qui ne gâte rien, de la longueur.

Les frères Cabrel ,qui sont inséparables, le produisent, eux, sur 10 ha de terres replantées en vigne à partir de 1998.Leur vin, labellisé agriculture biologique depuis 2012, est conservé dans un chais de 1850 qui, après rénovation, accueille à l’étage le studio d’enregistrement de la vedette de la chanson française, et au rez-de-chaussée les cuves et les barriques dont Philippe est le gardien ! Un mélange des genres assez rare pour être signalé ! De là à dire que le vin chante dans les tonneaux au rythme des musiques répétées là haut…

Musée du miel

Gramont compte aussi un Musée du miel (www.musee-du-miel.com) , né en 1994 de la passion de Chantal et Emile Molès pour l’apiculture, qui les conduit d’ailleurs à voyager dans le monde entier pour aller à la rencontre d’autres pratiques et d’autres cultures apicoles (Népal, Cambodge…).

Sur 700 m2, le musée présente une fabuleuse collection de ruches, ruches rustiques et traditionnelles de toutes les régions de France et de l’étranger, ainsi qu’une panoplie d’accessoires et de petits outils, et également  les techniques et secrets de fabrication de produits ancestraux comme l’hydromel, le pain d’épices, le nougat, le vinaigre de miel, la cire, les bougies…Vous y apprendrez tout bien sûr sur les abeilles (l’insecte est apparu il y a environ 100 millions d’années), sur la vie de la ruche, sur les rôles respectifs de  la reine, des ouvrières et  des mâles, dits faux-bourdons, sur la fabrication du miel et sa récolte -des ruches vitrées permettent d’ailleurs de voir les abeilles travailler en direct.

Chantal et Emile Molès exploitent par ailleurs plus de 700 ruches, peuplées d’abeilles de race noire européenne, pour en retirer une douzaine de miels différents (miel de mille fleurs, miel crémeux, miel de colza, de tournesol, de bruyère, de châtaignier, de tilleul, d’oranger…).Artisans dans l’âme, ils élaborent également des produits dérivés ou des spécialités préparées à partir de recettes anciennes - hydromel, vinaigre de miel, pain d’épices, nougats, bonbons, bougies, cires d’entretien, savons…, le tout  vendu sur place dans la boutique dédiée ou en ligne  (www.miels-du-musee-du-miel.fr ).

Gramont : un petit village, mais bien des raisons de s’y rendre.

La femme du "Monde" : Natalie Nougayrède

Le quotidien « Le Monde » (www.lemonde.fr ) vient de porter à sa tête une femme, Natalie Nougayrède, une nomination approuvée à près de 80% par la Société des Rédacteurs.

Cette décision me ravit pour plusieurs raisons.

Enfin, une femme

D’abord, parce que c’est une femme. Et même si « Le Monde » aura mis plus de soixante-huit ans pour faire confiance à une femme pour le diriger, après 8 directeurs hommes, il l’aura fait, alors que la quasi-totalité des journaux et magazines français d’information sont toujours managés par des responsables de sexe masculin : Christophe Barbier à « L’Express », Laurent Joffrin au « Nouvel Observateur », Franz-Olivier Giesbert au « Point », Alexis Brezet au « Figaro », Jean Hornain au « Parisien », Eric Conan à « Marianne »…et je pourrai en citer tant d’autres. Seule exception notable : Dominique Quinio, patronne de la rédaction de « La Croix » depuis 2005, rejointe donc par Natalie Nougayrède. On aurait pourtant pu penser qu’avec les précédent glorieux et emblématiques d’Hélène Lazareff, fondatrice du magazine « Elle » (1945), et  de Françoise Giroud à « L’Express » (1953-1974), les femmes auraient pris davantage le pouvoir dans les médias papier.

Une fois encore, « Le Monde » se singularise, en montrant, bien que tardivement , l’exemple à suivre,  en rompant avec la sempiternelle gouvernance éditoriale des hommes, même si, reconnaissons-le, les rédactions sont aujourd’hui très féminisées…pas cependant jusqu’au sommet de la pyramide…

Et dire que toutes les gazettes de ces messieurs  se font régulièrement dans leurs colonnes les hérauts de l’égalité des sexes et les ardents défenseurs des droits des femmes…Comprenne qui pourra…

Dans un album édité pour les soixante ans du « Monde », en 2004, Jean-Marie Colombani, alors Président du Directoire,  écrivait : « Un lecteur demanda un jour au directeur-fondateur du « Monde », Hubert Beuve-Méry, (il exerça son magistère de 1944 -le 1er n° du quotidien fut publié sur une page recto-verso le 19 décembre 1944 - à 1969) d’énoncer quelles devaient être les qualités d’un bon journaliste. Il observa un  silence, puis répondit : «. .. Etre…féminin. ». Il se tut, puis reprit : « Ne pas ennuyer, intéresser, émouvoir, apprendre, distraire ».

Age et professionnalisme

Autre motif de satisfaction liée à l’arrivée d’une directrice au « Monde » : son jeune âge, et son  grand professionnalisme de journaliste à l’international, ayant acquis une expertise reconnue dans le suivi des pays d’Europe orientale, surtout depuis la dislocation de l’empire soviétique .La  qualité de ses reportages  - la guerre en Tchétchénie, et notamment  la prise d’otages dans l’école de Beslam en Ossétie du nord qui se terminera dans un bain de sang - lui valurent d’ailleurs en 2004 le Prix de la Presse Diplomatique, et en 2005 le fameux Prix Albert Londres, du nom de ce grand professionnel français de l’information du début du XX° qui disait que le métier de journaliste consistait à « porter la plume dans la plaie ».

Cette compétence faite de terrain (Natalie Nougayrède a été, entre autres, correspondante du « Monde « à Moscou) l’avait jusque là tenue éloignée de toute responsabilité dans la hiérarchie de la rédaction du journal, et c’est tant mieux car elle aura été ainsi à l’écart de tous les enjeux et conflits de pouvoir qui n’ont pas manqué dans l’histoire de ce journal où elle est entrée en 1996, d’abord comme pigiste en Ukraine, puis en Russie. Ainsi pourra-t-elle jeter un regard neuf sur l’avenir à donner à ce « Monde « qu’elle va diriger pour les années qui viennent.

Ma relation au « Monde »

Pourquoi je m’intéresse d’aussi près à cette « révolution » directoriale au « Monde » ?

Parce que je suis un lecteur fidèle du journal depuis plus de 45 ans. J’ai rarement raté un numéro, sauf grèves ou voyages à l’étranger, dans des coins reculés  où « Le Monde » est peu distribué. Et je suis alors en manque à chaque fois, jamais sevré de mon quotidien, même si les occasions de bouderies ou de fâcheries n’ont pas manqué, sans pour autant conduire au divorce !

« Le Monde » a participé à l’éveil de ma conscience de citoyen, à ma construction intellectuelle et politique, excitant ma curiosité à propos des affaires du monde, de l’économie, des enjeux de société, de la  culture…

A sa lecture, j’ai aussi pu apprécier la qualité de l’analyse des évènements, de leur mise en perspective, et le talent d’écriture des journalistes. «  Mon » journal  a compté, et compte encore, de prestigieuses signatures et de fameux reporters qui ont accompagné ainsi mon existence au gré des années, des évènements, et des pages parcourues .

Me rendre tous les matins à la maison de la presse de ma commune pour y retirer mon exemplaire mis de côté, toucher le papier, lire hâtivement la « une », avant de rentre le « consommer » à la maison, sont pour moi des plaisirs quotidiennement retrouvés. Je n’ai qu’un regret concernant la distribution du journal : pourquoi dans nos campagnes ne recevons-nous « Le Monde » que le lendemain matin de sa sortie à Paris ? Avec les technologies d’aujourd’hui, l’impression pourrait être décentralisée  et le journal être disponible partout en France au même moment. Je sais que l’idée chemine, se heurtant toutefois à des conservatismes corporatistes…Voilà un chantier, parmi d’autres, pour Natalie Nougayrède !

Ligne éditoriale

C’est surtout la ligne éditoriale du journal qui a fait de moi un inconditionnel du « Monde » .Hubert Beuve-Méry la définissait ainsi : « Dire la vérité, même si ça coûte, surtout si ça coûte. » Son éditorial, « Un nouveau journal paraît : Le Monde », dans le n° 1, complétait ainsi la définition de la dite ligne : « Sa première ambition est d’assurer au lecteur des informations claires, vraies, et dans toute la mesure du possible, rapides et complètes. »

Les valeurs d’indépendance, de liberté (sacrée pour le journaliste), de vérité (la vérité des faits sans cesse recoupés, rectifiés, précisés, maîtrisés,hiérarchisés…), de responsabilité, d’engagement (au sens de l’implication), de rigueur, de recul et de distance, de réflexion, d’anticipation, ont fondé la marque « Monde ».

Turpitudes

 « Le Monde » n’a pas été pour autant à l’abri des turpitudes, loin s’en faut. Quelques livres ont dénoncé en vrac la place croissante des puissances d’argent dans le fonctionnement du journal, au détriment de son indépendance ; ou inversement, la prise du pouvoir par un clan de journalistes gauchisants ; ou les  collusions avec les milieux économiques ; ou encore les dérives de désinformation, comme la sous-estimation qui aurait été faite à l’époque des exactions commises au Cambodge de 1975 à 1979 par les khmers rouges…

Le plus virulent des ouvrages consacrés à la saga du « Monde », celui qui fit le plus de buzz médiatique, remportant une grand succès commercial de ventes,  « La face cachée du Monde » de Pierre Péan et Philippe Cohen (éditions Mille et Une Nuits, 2003), s’en est pris avec virulence à la période Jean-Marie Colombani-Edwy Plenel-Alain Minc  au cours de laquelle ces dirigeants, arrivés à la tête du Monde en 1994, auraient pris bien des libertés avec la ligne éditoriale du journal, glissant d’un rôle naturel de contre-pouvoir vers l’abus de pouvoir permanent.

Pierre Bergé, l’un des actionnaires du « Monde », prendra part à la polémique,  avec une charge violente en 2011 : fâché par un article du journal consacré à François Mitterrand, il écrira : « …les journalistes du Monde ne sont pas libres, mais prisonniers de leurs idéologies, de leurs règlements  de compte et de leur mauvaise foi. »

Je n’ai pas lu le livre de Péan, sentant bien qu’il y avait là de l’excès et du parti-pris dans la dénonciation. Je ne prête pas non plus attention à la philippique de Bergé, trop orientée.

Raisons d’être optimiste

A tout prendre, j’ai préféré, parmi les témoignages, le livre d’Eric Fottorino, écrivain, entré au « Monde » en 1976, Directeur puis Président du Directoire de 2006 à 2010, « Mon tour du Monde », publié en 2012 chez Gallimard. Malgré les déboires et les heures sombres traversés, Eric  Fottorino retrace avec gourmandise, de manière parfois lyrique, son brillant parcours au sein du quotidien, disant à ce sujet, avec  optimisme : « J’ai tout aimé ou presque, sachant avec Cioran qu’il faut parfois avaler l’amer avec le sucré. J’ai quitté Le Monde, mais le Monde ne m’a pas quitté. »

Laissons lui encore la parole pour conclure, car le propos reflète bien l’image du « Monde » depuis 69 ans, en laquelle j’ai foi : «… une institution, une référence, la gloire du journalisme, d’un certain journalisme trempé au bain rigoriste d’une sourcilleuse indépendance. Il exerçait un certain magistère. Il était parfois craint, toujours respecté, il en imposait. »

Aujourd’hui  éloigné des tempêtes, mais pas forcément rassuré par le contexte économique de plus en plus difficile qui est celui de la presse écrite et papier, dans son rapport notamment avec l'explosion d' internet, le navire « Le Monde » a désormais un nouveau capitaine qui va s’employer à  tracer un nouveau cap, fort d’une bonne boussole et de la confiance de son équipage.

Bonne chance et bon vent donc à Natalie Nougayrède dans le challenge exaltant qui l’attend.Avec une pensée pour son prédécesseur, Eric Israelewicz, décédé brutalement le 27 novembre 2012 alors qu'il dirigeait "Le Monde" depuis seulement février 2011.

 

NB Autant le journal "Le Monde" a mes faveurs, autant j'ai les plus expresses réserves concernant son supplément week-end,"M, le magazine". Ce n'est qu'un support de publicité pour les marques de luxe qui couvrent en moyenne 50% des 160 pages de la revue.L'identité et l'éthique du quotidien sont totalement bafouées par cette débauche d'enseignes très haut de gamme , inaccessibles au commun des mortels, et le lecteur du "Monde" ne s'y retrouve pas, d'autant qu'il lui faut débourser le samedi 3,50 € au lieu de 1,80 € normalement, car il ne peut pas faire autrement que d'acheter le jourdit le journal et son annexe ostentatoire.Vente forcée ?

Alain Schrotter, un peintre de nos amis

Marie-France et Alain, installés près de Condom depuis quelques années, font partie de nos relations amicales.

Lui,  Schrotter de son nom , est artiste-peintre (www.alain-schrotter.odexpo.com/galerie.asp ou www.artisho.com/Alain-Schrotter ).

 La vocation

Quand on l’interroge sur l’origine de sa vocation, Alain vous répond que c’est « par orgueil » qu’il est devenu peintre. Entendons-nous bien : non pas un orgueil mal placé (encore que l’ego d’un artiste est souvent fort  bien dimensionné…), mais un orgueil qui est l’expression d’une volonté de satisfaire à la prophétie d’une chère et vieille amie de ses parents qui lorsqu’il avait 8/9 ans lui lança : « Alain, tu as des mains d’artiste ».

Ces mots annonciateurs de « lendemains qui peignent » ne pouvaient que le conduire à l’art.

En réalité, Alain a toujours dessiné, récoltant un 19,5 sur 20 en dessin aux épreuves du baccalauréat, pendant qu’il enregistrait des notes catastrophiques dans les matières scientifiques.

Son destin était donc tracé. Encore, restait-il à l’accomplir, et bien des embûches se présenteront sur la route de l’artiste, qu’il saura néanmoins surmonter.

Il fit les Beaux-Arts de Reims. Puis son service militaire en Allemagne, où la chance (une mauvaise blessure au pied dès son 1er jour de « pioupiou ») lui permit de se consacrer à des animations théâtrales pour le bien des enfants des sous-officiers de la base, et d’échapper ainsi aux corvées que l’armée sait inventer en temps de paix pour occuper coûte que coûte ses soldats.

Les débuts « pollockiens »

Ce sera ensuite Paris, où Alain, marié et au chômage, peint du « sous-Pollock », comme il le dit lui-même (Jackson Pollock fut dans les années 50 le peintre américain à succès  de l’expressionnisme  abstrait ) , incorporant des objets à ses tableaux, et parvenant à exposer dans quelques  galeries de la capitale, jusqu’au jour où il découvrit dans la vitrine d’une boutique de mode qui  faisait face à l’un de ses lieux d’exposition une mise en scène décorative qui avait détourné et pillé son propre travail.

Alain comprit alors qu’il n’avait pas encore trouvé une expression picturale qui lui soit plus personnelle et qui le mettrait à l’abri de tels détournements.

Mai 68, « la vie est ailleurs »

Mai 68 aidant, temps des remises en cause et des recherches de nouvelles trajectoires, Alain Schrotter se pose la question fondamentale des conditions de la réussite en peinture, non pas seulement la réussite au sens matériel du terme, mais surtout celle du projet artistique dans lequel l’artiste s’identifiera totalement. Et pour lui, la réponse est dans une peinture obsessionnelle au sens où l’artiste se recentre entièrement sur lui-même et ne pense plus qu’à « ça ».

Départ pour la Bourgogne – les « soixante-huitards » sont alors assoiffés de « retour à la terre » -, où Alain créera une maison d’édition, une galerie d’art contemporain et une librairie de livres anciens .Il ne trouvera  pas le temps de peindre, remplissant en lieu et place des carnets, et encore des carnets de dessin.

Paris, le temps de la photo

Il continuera le métier d’éditeur à Paris, ne résistant pas toutefois à la révolution  numérique qui condamna beaucoup de petites maisons d’édition. Il se passionne à cette époque pour la photographie noir et blanc (avec à son compteur 30.000 photos, illustrant principalement des scènes de rue ou des personnages), étape importante dans son parcours artistique car il apprend à maîtriser le cadrage et les jeux de lumière. C’est au cours de cette période parisienne qu’il rencontrera Marie-France, la nouvelle femme de sa vie.

Période bretonne : topiaires et fresques

Direction ensuite la Bretagne, pour y gérer un beau domaine .Alain aura là une double occasion d’exercer sa sensibilité d’artiste. D’une part, en créant dans les jardins des topiaires,  qu’il  sculptera et modèlera en spirale, en nuage, ou sous bien d’autres formes, au gré du dialogue engagé avec  ses arbres qu’il considère comme des êtres à part entière, dotés d’une personnalité et d’une volonté propres. Et d’autre part, en peignant, en rapport avec la noblesse des lieux,  de grands panneaux, de belles fresques à l’italienne mode XVI-XVII°,  les donnant toutefois à lire de manière contemporaine.

Période gasconne : d’abord une peinture du déni

Puis c’est le Gers et Condom. La peinture d’Alain  prend alors un sens bien précis, lié très étroitement aux origines et à l’histoire de l’artiste. Ses parents, juifs, médecins et communistes, vont fuir le péril nazi, en s’installant en 1942 en zone libre à Montpellier. Alain, né dans cette ville, sera ensuite confié, pour le protéger, à une famille qui lui donnera une  identité suisse, en le déclarant enfant naturel de la nourrice, un « stratagème » qui l’a peut-être sauvé du pire…

Son père, comme sa mère, ne lui diront rien sur cette période sombre de la Shoah, et c’est une petite cousine qui, menant des recherches sur  les traumatismes et les souffrances extrêmes subis par leur famille, éveilla chez Alain une réflexion soutenue sur le déni, le mensonge  par omission, de ses parents, et de tant d’autres – comment serait-il possible d’ailleurs de nommer l’innommable ?

La peinture d’Alain plongera alors dans ces racines de souffrance et de silence  (« toute ma vie est issue du mensonge », dit-il) pour exprimer son mal-être – l’art commence toujours par une blessure. Avec un style s’inspirant de l’expressionnisme d’un James Ensor, ou de peintres allemands comme Gehrard Richter, et qui grâce à un humour grinçant permettra de surmonter le désespoir originel.  « L’ humour est la politesse du désespoir », écrivait Boris Vian. Et Alain d’ajouter que ce sont les minorités opprimées qui font souvent le plus preuve d’humour : les juifs bien sûr, les tziganes, les arméniens…

Ce travail de mémoire par la peinture lui permettra ainsi,  peu à peu, de faire le deuil du déni, au point que ses derniers tableaux, exposés à Marmande (Lot-et-Garonne)   jusqu’au 21 avril (*) – voir l’un d’entre eux ci-dessus - racontent une autre histoire, organisée autour de l’opéra de « La Traviata » de Verdi.

Courant, pas courant ?

Quant au style, Alain considère qu’il n’appartient désormais plus à un courant, qu’il a  créé son propre univers et qu’il n’a pas d’équivalent. Il décline une peinture  qui s’inspire du maniérisme : privilégier l’expression plutôt que la représentation, la peinture accusant le trait pour renforcer ladite expression. Un exemple : la place dans les tableaux d’Alain du brocart, cette soierie brochée d’or et d’argent dont sont vêtus, comme dans la série « Traviata »,  certains de ses personnages (voir là aussi le tableau ci-dessus). C’est une manière d’ accentuer leur côté « bling-bling », leur image de dandys et de nantis, en les opposant dans la scène peinte  à d’autres êtres moins bien lotis.

Ses sources d’inspiration sont aussi dans la photo, le dessin, le cinéma (Fritz Lang, le néo-réalisme italien…) et la littérature, qui a beaucoup compté, même si aujourd’hui le livre est mis au service quasi-exclusif de sa créativité .Il est dorénavant dans le visuel, dans le choc des images, dans le jeu des lumières et des ombres. A côté du temps de la production (4 heures en moyenne par jour), il  se réserve d’ailleurs  des moments de respiration pour d’autres découvertes, d’autres réflexions, qui lui permettront de faire faire des bonds qualitatifs à son expression artistique.

 

* La galerie de Marmande où expose actuellement Alain, conjointement avec d’autres artistes, s’appelle « Egrégore » (www.galerie-egregore.com ), un nom d’origine grecque qui  signifie la force produite par les désirs et les émotions de plusieurs individus unis dans un but commun. Une appellation tout à fait appropriée pour un espace magnifique, de 850 m2 !,  que nous avons découvert à l’occasion du vernissage. Bravo à son créateur, Jean Guérard, d’avoir installé dans une ville de l'ordre de 20.000 habitants un lieu d’art contemporain d’aussi grande qualité.

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Decrock | Réponse 19.03.2015 16.25

Je suis ravi que vous ayez partagé ces moments d'émotion forte liés au souvenir de Léo Ferré, par Marie-Christine interposée.
Etes-vous basée en Limousin ?

élisabeth bourdier | Réponse 19.03.2015 14.55

J'étais moi aussi à st yrieix sous aixe .Instants de beauté et de poésie ,de simplicité aussi avec la présence si profonde de Marie -christine et sa famille

Porcelaine | Réponse 16.07.2014 20.18

Pour Marie, une autre chanson : "Tu penses à quoi ?" 1977. Dans "La frime." Avec à l'intérieur de la pochette une magnifique photo de Marie-Christine.

thierry decrock 16.07.2014 21.54

Porcelaine ? Un rapport avec Limoges ? "Tu penses à quoi" et "La Frime" : de beaux textes, bien dans la facture créatrice de Léo .

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Commentaires

08.09 | 02:24

notre génération a toujours ressenti un fort penchant pour Denise Glaser n'est-ce pas Thierry ?

...
11.08 | 03:28

Tu nous donnes l'eau à la bouche

...
08.05 | 11:12

Belles descriptions des villes de notre Bretagne qui est si belle mais tant décriée à cause du temps très changeant dans une seule journée!

...
04.03 | 02:39

et dans un autre domaine tournons nous vers une élection à la proportionnelle

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