Points de vues du Gers Carnets

Leny Escudero

J’avais  14/15 ans lorsque j’ai entendu les premières chansons de Lény Escudero, « Pour une amourette », « Ballade à Sylvie », « A Malypense »…On est dans les années 62/63. Lény avait alors 30 ans, et connaissait enfin la notoriété (1,2 millions d’exemplaires vendus de son premier disque), bien que la  période était délibérément au yé-yé .

Mon frère aîné, d’un an plus vieux, s’est pris de passion pour ce chanteur, et je l’ai suivi dans cette inclination.

Comme Jacques Brel ou Léo Ferré, Lény a une « gueule », visage émacié, cheveux longs, corps sec et effilé. Bref, une allure de gitan (son père l’était) rebelle et  révolté, peut-être même de voyou, mais de voyou au cœur tendre, tout en pudeur et fragilité.

Sa voix rauque portait des mélodies romantiques, des textes doux-amers, qui faisaient passer auprès des jeunes ados que nous étions de l’émotion, de la sincérité, de la douceur et de la tendresse, tous sentiments dont nous avions faim à notre âge. Lény chantait l’amour dans un langage simple et vrai, et nous rêvions grâce à lui, à notre tour, de « perdre la tête…pour une amourette qui passait par là…qui tendait les bras…qui faisait du bonheur… ».  

Issu d’un milieu familial espagnol  très modeste, arrivé en France en 1939 (en Mayenne),  à sept ans, avec des parents illettrés qui fuyaient le franquisme, Lény dut très tôt gagner sa vie, et « monté à Paris », connut longtemps  la « galère », enchaînant  l’exercice de pénibles métiers liés au bâtiment et aux travaux publics, se cognant à une réalité humaine et sociale révoltante,  qui fera de lui pour la vie entière un écorché vif, un insoumis,  toujours du côté des opprimés, de ceux qui souffrent,  refusant, dit-il, « d’accepter des choses inacceptables », message de colère qu’il relaiera dans beaucoup de ses chansons .

Dans une émission sur Radio Classique, le 23 avril dernier, Lény Escudero dira que son père, son « petit père » comme il l’appelle, lui recommandait de ne jamais oublier que c’était grâce à la France qu’il savait lire et écrire, et qu’il lui faudra rendre à ce pays ce qu’il lui a donné. Mais le chanteur ajoutait qu’il n’était pas trop d’accord avec cette consigne paternelle car « petit père »  avait connu à son arrivée les camps d’internement et les humiliations. La France, terre des droits de l’homme ? Vraiment ?, s’interroge Lény.

« Petite mère » et « petit père » seront heureux et fiers de la réussite de leur fils. Mais aussi soulagés, car ils le savaient tête dure…

Témoin de l’engagement politique de Lény Escudero, Jean Tibéri, ancien Maire et ancien Député de Paris, que le chanteur apostropha dans une émission sur la chaîne d’informations LCI ,  en lui rappelant que sous l’Occupation, et même encore  après la Libération, on distribuait des tickets de rationnement. Et aujourd’hui, en période d’abondance , on a 8 millions de personnes qui vivent sous le seuil de pauvreté. Et le chanteur de jeter à la figure de son interlocuteur une vérité fracassante : « Donc, avant vous ne saviez pas gérer la disette. Aujourd’hui, vous ne savez pas gérer l’abondance. Alors, à part votre carrière politique, vous savez gérer quoi ? ».

Des concours de circonstance heureux, après une série de déboires qui en auraient découragé plus d’un, vont le conduire au succès discographique chez Barclay. Il raflera ensuite  en 1971 le Grand Prix du Disque de  la chanson française de l’Académie Charles Cros (du nom d’un scientifique français du XIXème qui eut l’idée du phonographe). C’est en revenant d’un tour du monde qu’il se vit attribuer cette distinction, mais il ne l’accepta que pour faire plaisir à Eddie Barclay.

Un tour du monde entrepris  en plusieurs fois d’ailleurs,  pour parfaire et enrichir son commerce avec  les hommes, une grande fratrie constituée au fil des rencontres , comme celle au Dahomey (aujourd'hui le Bénin), où il forma deux maçons qui construisirent avec lui en pleine brousse une école en dur. Lény  Escudero dira au micro de RTL le 12 avril dernier pour expliquer ses nombreux voyages : « Je n’ai pas de racines. C ’est très emmerdant pour marcher. Je suis profondément terrien. ».

 Malgré ces départs, son public lui restera fidèle de bout en bout de sa carrière, un public qui encore aujourd’hui lui dit : « tu fais partie de la famille »…Lény lui rendra bien cette affection, toujours disponible et proche de lui, au point de faire rallumer les lumières de la salle après son tour de chant pour le voir les yeux dans les yeux. Pour être allé entendre Lény Escudero (il y a longtemps), je peux témoigner  du lien très fort, très amical, très familial en effet, qui s’établissait entre Lény et les gens présents. Un peu comme s’il était le « pote » de tout le monde. Et pourtant, il rentrait sur scène à reculons, tant il avait le sentiment de se mettre à nu, ce qui lui était difficile, lui si pudique.

Le plus beau compliment qu’il ait reçu ? Celui d’un homme venu lui dire à l’issue d’une représentation donnée pour le comité d’entreprise de Peugeot à Sochaux : « Je travaille depuis l’âge de 14 ans sur les hauts fourneaux. Toute ma vie, j’ai adoré la belle chanson française. Ce soir j’ai eu une émotion que je n’ai eu qu’une seule autre fois. C’était avec Jacques Brel, et quand il chantait, j’avais l’impression que c’était pour moi seul. Avec toi, quand tu chantes, j’ai l’impression que tu m’écoutes. »

Lény ne connaissait  rien aux codes du métier, étant moqué pour son ignorance du solfège, composant avec l’oreille ses lignes mélodiques – « je sortais de ma tête ce que j’avais dedans, comme un  oiseau qui chante, comme un tzigane… », confie t’-il. Il disait aussi en 1978, dans une interview à la presse : « On m’a reproché d’avoir un vocabulaire qui ne dépasse pas 1.000 mots. J’ai fait avec ce que j’avais. C’est long de reprendre leurs mots aux riches. »

Il aura pour amis Mouloudji, un « môme de Paris », « une âme de titi », Maurice Fanon (ah ! la chanson « L’Echarpe » : « Si je porte à mon cou En souvenir de toi Ce souvenir de soie Qui se souvient de nous … » !), un « mec bien, rare et unique », Guy Béart, Fernand Raynaud…Il marquera beaucoup d’estime pour Edith Piaf (cette croqueuse d’hommes, avec laquelle  il devra se montrer insolent pour écarter catégoriquement ses « appels oreiller »),  Juliette Gréco, Pia Colombo, Georges Brassens, Romain Gary (« J’ai tellement de tendresse pour lui ! »).Son seul regret : l’hostilité de Jacques Brel à son égard, pour des histoires de jalousie, alors qu’il le portait aux nues  - « Je suis admiratif au-delà de la raison ».

Aujourd’hui, Lény a plus de 80 ans. Il a cessé de chanter, la voix ne suit plus. Il vient de faire paraître un premier tome de ses mémoires, « Ma vie n’a pas commencé » (Editions du Cherche Midi).Un titre curieux,  en réaction au propos d’un de ses petits-enfants qui, remarquant que son grand-père n'avait pas raconté dans ce livre son enfance, lui dit : « Alors, ta vie n’a pas commencé ! ».

L’ouvrage est touchant et se présente comme une série de tableaux de souvenirs émouvants.  Il s’ouvre sur  l’année 1952. Lény a 19 ans, et se présente sous une pluie diluvienne, qui le rend peu présentable, pour un emploi de manœuvre terrassier. Il est embauché. « Et pour que la fête soit complète, comme une récompense, il ne pleut plus .C’est pas Austerlitz. Il n’y a pas de soleil pour me sécher un poil, mais j’ai un travail et je suis content. ».

Lény se retrouve ainsi dans l’actualité (radios, télés) et court les Salons du Livre. Notamment celui de Villeneuve-sur-Lot, le week-end des 25 et 26 mai, où je me rends pour le revoir et acquérir sa biographie. Nous avons échangé beaucoup d’émotions, la larme presque à l’œil. L’homme a vieilli,  s’est rapetissé, les cheveux sont gris mais toujours longs,  et il conserve une belle allure dans son blouson de cuir noir. Pour moi, il signera son livre d’un « VIVE LA VIE »  retentissant. Et quand je lui dirai que le temps passe, il me répondra : »Non, c’est nous qui passons , pas le temps. ».Ils seront nombreux ce jour là à se présenter à lui, le visage éclairé de cette lumière qui s’affiche quand on rend visite à un être cher ou à un ami qu’on n’a pas vu depuis  longtemps….

Simple et humble, des qualités qui se font rares dans ce monde de faux-semblants et de « bling-bling », Lény Escudero est tel un grand frère, qui m' a accompagné depuis ma  plus jeune adolescence et m' accompagnera jusqu’au terme de mon existence, comme « un ange qui nous escorte », comme un « arc-en-ciel au fond du trou »…

Fait le 28 mai

"Le Pouvoir"

Vu ce 24 mai au cinéma à Auch « Le Pouvoir », documentaire  de Patrick Rotman (1h40).

Le réalisateur est un spécialiste de la vie politique française (il a à son actif sur le sujet de nombreux livres et documentaires télévisés).

Associé à Pierre Favier, journaliste politique, Patrick Rotman raconte et montre dans ce film les huit premiers mois  de François Hollande à l’Elysée (mai -décembre 2012).

Curieux et passionné de la chose publique, j’ai aimé ce reportage au cœur du pouvoir, même si bien sûr, confidentialité oblige, les portes  se refermaient devant les caméras au moment où la situation devenait intéressante pour le voyeur-spectateur que j’étais.

Premier constat : le Chef de l’Etat m’est apparu très à l’aise « dans ses baskets » présidentiels, avec l’air très satisfait de se trouver là. Les lieux, il les connaissait déjà bien, pour avoir été de 1981 à 1983 Chargé de mission au Palais sous François Mitterrand, recruté et « cornaqué » par Jacques Attali, alors Conseiller spécial du Président. François Hollande reconnaît néanmoins dans le film que pour autant il n’avait jamais mis les pieds dans le sacro-saint bureau de l’homme du Programme commun.

Oui, comme un poisson dans l’eau. Ou plutôt, dans un aquarium…Et quel aquarium ! Les images disent le  luxe et la richesse de l’endroit : tapis de la Manufacture nationale de La Savonnerie, tapisseries des Gobelins, d’Aubusson, lustres en bronze et cristaux de Bohême, marbre blanc de Carrare, rivalisent avec les lourdes tentures, les mobiliers d’époque en bois doré Louis XV et Louis XVI garnis de soieries de Lyon, les colonnes, les pilastres, les plafonds peints, sans oublier les brassées de fleurs un peu partout….Les ors de la République, dit-on couramment.

L’Histoire, avec un grand H, charge le lieu d’encore plus de solennité : construit en 1718-1722 pour le Comte d’Evreux, l’Elysée aura vu passer bien des personnages illustres (dont  la marquise de Pompadour, favorite de Louis XV, la duchesse de Bourbon, le Maréchal de France Murat, Napoléon, le duc de Wellington, le duc de Berry…) pour devenir à partir de 1874 la résidence officielle des Présidents de la République par décision du Maréchal  Mac Mahon.

Et que de pompes, de rituel, d’apparat et de protocole en ce Palais ! Argentiers (pour la vaisselle), lingères, agents du service intérieur, garçons de vestibules (les « petites mains »), fleuristes, huissiers, jardiniers, agents de sécurité, volètent à qui mieux mieux, avec cet art si consommé de la discrétion et du « rasage » de murs…Il faut voir entre autres l’obsession de la perfection  qui habite, et même hante, les employés chargés de placer sur les tables assiettes, verres et couverts  au millimètre près, après avoir passé un ultime coup de fer à repasser sur les nappes et  mesuré avec un mètre-ruban leur égale retombée vers le sol…

On comprend vite dans ces conditions le danger pour le Président, et pour celles et ceux qui travaillent autour de lui, de s’éloigner très vite de la réalité et du terrain. François Hollande en est bien conscient, lui qui qualifie l’Elysée de lieu « convenu et contenu », qu’il faut savoir quitter pour ne pas perdre le contact avec les Français. C’est d’ailleurs le message qu’il fait passer à ses collaborateurs, réunis autour de lui pour leur intronisation : vous êtes ici pour servir la France, et n’oubliez pas de sortir…Pas facile pourtant  d’échapper à un enfermement si confortable, lorsqu’on sait de surcroît les charges de travail des uns et des autres qui les immobilisent en leurs bureaux. C’est tellement vrai que la seule vraie scène filmée de contact du Président François Hollande avec la foule, en Corrèze, en devient presque surréaliste et saugrenue. Comme une exception dans une vie présidentielle quasi-monarchique, où le » roi » élu est bien loin des préoccupations de ses sujets…

Sur le fond, le film ne nous apprend pas grand-chose quant à la préparation des décisions et aux circuits qu’elles empruntent. Nous assistons à des bribes de réunions , à l’Elysée bien sûr (dont le fameux Conseil des Ministres le mardi dans le salon Murat), mais aussi dans l’avion présidentiel entre Paris et New-York, dans le train pour Bruxelles…On devine l’importance des échanges et des discussions …On voit, mais on n’entend pas (on a l’image, mais pas le son !)…Le journal « Le Monde », dans son édition du 12 mai dernier, sera sévère : « …film empesé par l’étiquette et la langue de bois, totalement désincarné… »

Une singularité : le Président reçoit en tête-à-tête les Ministres des Affaires Etrangères, de la Défense, de l’Economie et des Finances, hors la présence du Premier Ministre…Il s’agit certes là, avec la Justice, de domaines régaliens (au sens de compétences souveraines qui fondent l’existence même de l’Etat). Mais comment le Chef du Gouvernement peut espérer ensuite disposer d’une quelconque autorité sur ces Ministres qui ont accès directement au « primus inter pares » ?

Parfois, le comportement des personnages est fort instructif .On découvre ainsi un Hollande ferme et « musclé » qui rappelle à l’ordre ses collaborateurs à propos de discours trop longs, remis trop tardivement, ou qui omettent  des messages essentiels…A propos d’une notre préparée à son attention pour un dossier précis, il dira à son Secrétaire général , qui encaisse sans broncher : « …ça va pas du tout …c’est une info qu’on a dans le journal çà… ». On jauge à cet instant, comme à d’autres,  la personnalité du Secrétaire général de l’Elysée, le patron des services, tour de contrôle de François Hollande, dont il fut le condisciple à l’ENA (comme la Directrice de cabinet) : l’homme est calme, chaleureux, un peu onctueux à la manière d’un cardinal…Il y a aussi Emmanuel Macron, l’un des Secrétaires généraux adjoints de  l’Elysée, en tandem avec Nicolas Revel ( fils de Jean-François Revel, philosophe, écrivain et journaliste ). Il est assurément brillant, crève l’écran, et  ne laisse pas passer son tour dans la production d’avis autorisés. Enarque, ancien haut-fonctionnaire, éminent spécialiste des questions économiques et financières, il était avant de rejoindre le Chef de l’Etat, banquier d’affaires chez Rothschild...

Instructif aussi la poignée de mains aux huissiers (c’est tellement démocratique et « normal »). Hollande, Ayrault, la plupart des Ministres, s’y prêtent volontiers…, sauf un dans le film : Laurent Fabius. Vu de sa condition de membre le plus fortuné du Gouvernement (6 millions € de patrimoine), on peut comprendre la distance avec le « petit personnel ». Le saluer, passe encore, mais lui serrer la main……N’est-ce pas lui qui à l’évocation de la possible élection de François Hollande à la Présidence de la République avait rétorqué : « Hollande à l’Elysée ? Mais vous rigolez ! »…

Une image amusante pour conclure : celle de l’huissier, un jour de Conseil des Ministres,  planté au bas du perron de l’Elysée pour accueillir, les unes après les autres, les voitures ministérielles, et  ouvrir chaque porte arrière droite, les membres du Gouvernement qui en descendent  ayant autre chose à faire que de s’en occuper eux-mêmes. Enième voiture, énième geste de l’huissier…Sauf que personne ne descend par la porte arrière droite...Et pour cause, le véhicule est celui de Benoît Hamon, et le Ministre de l’Economie sociale et solidaire et de la Consommation était assis à côté de son chauffeur (voilà une idée qui ne viendrait pas à l’esprit de Laurent Fabius…) ! Troublé, presque désorienté, l’huissier se dirigera vers la porte avant droite de la voiture suivante, s’apprêtant à l’ouvrir, mais le Ministre concerné sortira de l’arrière, comme la quasi-totalité de ses collègues…Le protocole républicain est presque sauf !

 Fait le 25 mai

"Elévation", Baudelaire

Dans un billet déjà ancien, je disais que j’apprenais périodiquement  des poèmes afin de faire travailler ma mémoire, choisissant des textes qui m’enchantaient par leur grâce, leur beauté ou par la charge de symbole qu’ils comportaient.

Je les récite  ensuite régulièrement, principalement au cours de mes marches sur les petites routes du Gers. J’y mets ce qu’il faut de déclamation, d’intonations et de rythme, que j’accompagne parfois (quand personne ne me voit) d’une gestuelle appropriée, comme si je me préparais à me produire sur scène.

A mon programme : du Rimbaud (« Le Bateau Ivre » - 20 quatrains, s’il vous plaît ! ; « Ma Bohême » ; « Le dormeur du Val »…), et maintenant du Baudelaire.

J’ai ainsi puisé dans « Les Fleurs du mal » (1857) « Elévation », un poème en cinq quatrains d’alexandrins, que voici :

 

« Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées

Des montagnes, des bois, des nuages, des mers,

Par-delà le soleil, par-delà les éthers

Par-delà les confins des sphères étoilées

 

Mon esprit, tu te meus avec agilité

Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l’onde

Tu sillonnes gaiement l’immensité profonde

Avec une indicible et mâle volupté

 

Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides

Va te purifier dans l’air supérieur

Et bois, comme une pure et divine liqueur,

Le feu clair qui remplit les espaces limpides

 

Derrière les ennuis et les vastes chagrins

Qui chargent de leur poids l’existence brumeuse

Heureux celui qui peut d’une aile vigoureuse

S’élancer vers les champs lumineux et sereins

 

Celui dont les pensers, comme des alouettes,

Vers les cieux le matin prennent un libre essor

- Qui plane sur la vie et qui comprend sans effort

Le langage des fleurs et des choses muettes. »

 

Ce poème est  dans le désir de fuite, d’évasion, de libération, qu’inspire une société ennuyeuse et vulgaire. L’élévation en question est celle du poète qui veut s’arracher du monde d’en bas, un monde « monotone et petit », écrivait ailleurs Baudelaire, pour aller vers les hauteurs, vers les sphères supérieures, toutes en lumière et en pureté, où on accède à l’idéal et à  l’intelligence des choses.

« N’importe où ! N’importe où ! pourvu que ce soit en hors de ce monde ! » (dans « Le Spleen de Paris »).

Ce poème est un peu de ce fait l’antithèse d’un autre poème baudelairien « L’albatros », où le poète est présenté  à l’image de cet oiseau qui déposé sur le pont du bateau perd toute sa superbe : « Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule ; Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid… ».

Mais après tout, ne sommes nous pas nombreux à aspirer à une telle « ascension », conscients que nous avons besoin de respirer de temps en temps un air pur qui nous lave de nos « miasmes morbides » (les miasmes sont des substances en décomposition qu’on disait dans le passé être à l’origine de certaines maladies mortelles comme le choléra) ? Il y a d’ailleurs dans « Elévation » une correspondance entre les trois éléments purificateurs, air, eau, et feu, tandis que la terre est associée à l’impureté.

Le poème, par les mots qu’il emploie, fait aussi naître une sensation forte de mouvement (« Au-dessus », « Par-delà », » «tu te meus », « Tu sillonnes », « S’élancer », « prennent un libre essor »,…), qui est l’expression d’une liberté, d’un bonheur physique et spirituel qui rend le poète tout puissant (la «mâle volupté » du deuxième quatrain fait d’ailleurs de l’élévation une activité pour le moins virile).

Ecoutant l’ouverture de « Lohengrin » de Wagner, Baudelaire dira : « Je me sentis délivré des liens de la pesanteur, et je retrouvai par le souvenir l’extraordinaire volupté qui circule dans les lieux hauts… ».

Mais la fin du poème sonne comme un triste retour à la réalité : Baudelaire pousse dans les quatrième et cinquième quatrains un soupir de déception car ce n’est plus le poète qui est « …celui qui peut d’une aile vigoureuse s’élancer vers les champs lumineux et sereins ».Il est redevenu l’albatros du navire :

« Le Poète est semblable au prince des nuées

Qui hante la tempête et se rit de l’archer

Exilé sur le sol au milieu des huées

Ses ailes de géant  l’empêchent de marcher ».

L’échec de cette tentative d’élévation concerne d’ailleurs chacun d’entre nous, tant il est difficile, sinon impossible, d’échapper à une « existence brumeuse », où «… ennuis et vastes chagrins chargent de leur poids… » notre condition humaine. Il n’est donc peut-être pas encore né  celui qui comprendra  « …sans effort le langage des fleurs et des choses muettes ! ». Mais pour ma part, comme bien d'autres,je m'essaie au jour le jour à "atteindre l'inaccessible étoile" ("La Quête", Jacques Brel)... 

 Fait le 20 mai

Théâtre amateur

Avec mon épouse , je suis allé voir à Lectoure le 20 avril dernier une pièce de théâtre, « Le Flot des passants », jouée par une compagnie locale de comédiens amateurs, « Le Théâtre d’un jour » (photo de la troupe ci-contre).

Nous avions eu connaissance de cette représentation par l’un des comédiens en question, Jean-Claude Pavlovsky, qui est par ailleurs Président des Amis de Flaran (www.amisdeflaran.com), association qui a pour objet d’aider à la promotion et à l’animation de l’abbaye de Flaran, située à Valence-sur-Baïse, (www.abbayedeflaran.fr), un très bel ensemble cistercien du XIIème siècle.

Nous avons été extrêmement enchantés de cette soirée : la salle était pleine, les comédiens excellents (de vrais pros !), et les textes d’une grande intelligence comique et poétique.

Se sont succédées à un rythme soutenu des scénettes très drôles, mais souvent d’une drôlerie grinçante, impertinente et parfois même « acide », qui dénoncent les travers de la société contemporaine. Se croisent ainsi des gens d’aujourd’hui  plus ou moins bien dans leur peau, dans leur vie, qui expriment leurs (nos) doutes, leurs inquiétudes, leurs rires (jaunes parfois), leurs colères, leurs malaises, leurs difficultés à être….

En vrac : l’ivrogne ; l’homosexuel ; la vieille femme à laquelle le fils reproche de s’accrocher égoïstement, de s’éterniser  (je pensais à la chanson de Jacques Brel, « Ces Gens là », : « …on attend qu’elle crève, vu que c’est elle qui a l’oseille… ») ; les réfugiés espagnols qui ne cessent de dire merci (un merci ironique et dérangeant) aux français qui les ont accueillis lors de la guerre civile dans leur pays, mais accueillis de manière indigne dans des «camps de concentration » (termes officiels de l’époque) ou d’internement ; une autre femme qui voudrait rompre avec sa solitude et que les autres évitent à tout prix ; celle qui est obsédée par le souvenir de ses parents ; un homme ridicule, tant il est imbu de lui-même, passant son temps à se regarder dans  le miroir, convaincu de son pouvoir de séduction ; deux américains en train de se livrer à une séance de « bouffe » monstrueuse (« Mange » !), manière de s’en prendre à l’obésité qui ne cesse de progresser outre-atlantique et qui a « contaminé » désormais l’Europe entière ; l’homme qui veille avec obsession sur l’autre, dans tous les compartiments de sa vie,  et qui se veut rassurant (« je veille sur toi ! »), pour moquer nos psychoses sécuritaires et la toile d’araignée technologique dans laquelle nous sommes dorénavant tous enfermés….

Les textes en question sont principalement issus de  l’œuvre « Le flot des passants » (d’où le titre donné à la représentation), de Jean-Philippe Ibos , un auteur né à Tarbes en 1967 qui écrit pour le théâtre et la radio, après avoir fait des études d’arts plastiques à Bordeaux. Il apprécie le contact avec les publics, a le plaisir du débat et de la transmission, mettant au centre de l’objet théâtral des fragments de vie intime, où avec une certaine tendresse, il veut dire le monde, susurrer les bonheurs et hurler les dépits. Et c’est réussi, tant l’observation sociale bête et méchante qu’il transcrit est juste et pointue, prise sur le vif, sans concession. Il dit : « On vit dans un monde faussé. On nous impose comme vraies des images fabriquées, des gestes de communication. Vivre dans un monde faussé, c’est forcément violent. Il faut mordre ! Je pense qu’il est urgent d’entrer dans le lard des choses. ». Pour lui, l’urgence de vie, c’est l’urgence du refus du « chacun pour soi dans le meilleur des mondes » ( c’est d’ailleurs le sous-titre donné à la pièce dans un livre publié en 2008 par les Editions Lansman).

D’autres textes (les plus durs, selon Jean-Claude Pavlovsky) sont de Louis Calaferte, un écrivain français (1928-1994).  Mystique laïque, il a laissé une œuvre forte et personnelle, faite de pièces de théâtre (dont les personnages sont plus des stéréotypes de comportement que des personnages proprement dits), de recueils de poésie, de récits, de carnets. Quelques citations de lui : « Amertume : vice de vieillard », « Vacances : drogue populaire », « Moderne : future vieillerie », « Touriste : idiot de passage »…

Enfin, la scénette de l’ivrogne, que j’ai évoquée plus haut, et qui fut magistralement jouée, est tirée d’une chanson de Boris Vian (1920-1959), « Je bois » (« Je bois Systématiquement Pour oublier les amis de ma femme… »).

Le Théâtre d’un jour a une belle histoire, héritée  de celle d’une autre compagnie de comédiens amateurs créée il y a une trentaine d’années. En était issue Annie Descamps, ancienne professeur agrégée de français, comédienne, metteur en scène, aujourd’hui Présidente de l’association.

Venant d’un territoire qui couvre Lectoure et Condom, les 11 comédiens qui constituent l’équipe (qu’on se le dise : le recrutement est toujours ouvert) sont de tous âges (parmi les plus jeunes, Violette Lochard, une étudiante qui prépare une agrégation de philosophie), de toutes origines sociales et professionnelles (facteur, coiffeur, cadre dirigeant d’entreprise, préfet, psychiatre…), certains à peine arrivés, d’autres plus anciens, le tout faisant une heureux « mélange » qui se plaît à travailler ensemble des textes qui sont choisis démocratiquement dans un registre plutôt contemporain depuis quelques années, avec des décors minimalistes, comme « La mastication des morts » de Patrick Kermann. Furent aussi jouées des pièces plus classiques, des comédies, telles « Lysistrata » d’Aristophane (poète comique des V/IV èmes siècles avant JC) ou « Tailleur pour dames » de Feydeau. N’oublions pas le rôle essentiel tenu dans la mise en scène par celui qu’on ne voit pas, bien qu’il soit « aux manettes » : le régisseur, Xavier Robert, pourvu d’un DESS de cinéma.

La musique a aussi toute sa part dans la distribution, comme on l’a vu au cours de cette soirée, où un enregistrement très jazzy (« I like to see you ») d’une jeune chanteuse suisse, Sophie Hunger (une très jolie voix),  rompt régulièrement, pour un instant, avec le défilé des scénettes. Ce moment est au demeurant assez cocasse car  en dessous du rideau qui ne touche pas le sol, dansent le bas des jambes et les pieds des comédiens. A nous, pour nous amuser, de réattribuer les chaussettes et les chaussures à tel ou tel, en se disant que celui-ci a le sens de la musique, et celui-là pas….

Pour Jean-Claude Pavlovsky, le théâtre est facteur de lien social et en jouer, c’est chercher à donner le goût du théâtre à d’autres, et à faire venir des gens qui n’iraient sans doute pas autrement fréquenter des scènes trop impressionnantes et trop éloignées qui se trouvent par exemple à Bordeaux ou à Toulouse (il n’y a jamais eu moins de 80 personnes à une soirée, mais nous sommes prêts à jouer même devant 4-5 personnes, par respect pour eux, dit Jean-Claude Pavlovsky). C’est aussi une manière de les faire réfléchir aux enjeux de l’existence, grâce à des textes et des situations qui posent de bonnes questions sur le pourquoi et le comment. Ce partage théâtral est d’autant plus convivial, qu’il se poursuit dans les coulisses après la représentation, le temps d’un verre pris avec les artistes, temps pour apprendre à se connaître et à échanger (j’ai apprécié qu’il soit laissé à chaque spectateur la liberté de donner à ce moment là le prix d’entrée, et de sortie donc, qui lui paraissait juste en regard du plaisir pris et du travail des acteurs).

Une pièce est prévue pour durer en moyenne une année , à raison de 6 à 8 représentations. Elles sont données à Lectoure, mais également en d’autres lieux, comme Valence-sur-Baïse, Bassoues, ou encore à Saint-Louis, en Alsace, où se tient tous les ans le Festival de Théâtre amateur, Théatra, ( www.festival-theatra.com ), qui depuis 26 ans met au cœur de sa programmation les auteurs contemporains.

Sachez que « Le flot des passants » sera à nouveau joué cet été : les 14 et 15 juin ; les 17 et 18 juillet, et les 13 et 14 août. Et bravo à ce « Théâtre d’un jour » pour la qualité de sa prestation. Le public était conquis, et nous avec. 

Fait le 15 mai

1967-1973 : des années studieuses, malgré tout...

J’avais à peine 18 ans, c’était en 1965, lorsque mon père quitta l’Oise, et un petit village qui s’appelle Gournay-sur-Aronde (www.gournaysuraronde.com ) où nous vivions, pour transporter tout son petit monde en Bretagne, près de Quimper, à Bannalec pour être précis (www.bannalec.fr ).

J’avais l’âme en peine, car je laissais derrière moi, avec le ferme espoir toutefois de la revoir, une amourette de deux ou trois étés, une niçoise, qui venait en juillet ou en août passer quelques vacances dans un château de sa famille. J’avais compris que son père était « quelqu’un », genre ami d’Aragon, car il avait, semble-t-il, quelques lettres de « noblesse » intellectuelles et militantes au sein du Parti communiste. Cela renforçait mon admiration aimante pour sa fille, qui du haut de ses 18/19 ans, montrait déjà, outre une beauté blonde malicieuse, une urbanité,  une intelligence et une culture qui m’épataient, moi qui étais encore bien gauche et pas dégrossi à l’époque.

Nous correspondîmes assidûment –elle usait au dos de l’enveloppe d’un mot de passe postal qui caractérisait bien la « fièvre » de nos relations épistolaires,  « Presse le pas, facteur, l’amour n’attend pas »… Nous échangeâmes ainsi des mots définitifs et grandiloquents, qui furent néanmoins autant de promesses vaines, car l’éloignement brisa notre histoire…

Baccalauréat

En piteux état sentimental, je terminais ma scolarité secondaire à Quimper et décrochais mon Bac Philo en 1967, avec une mention peu brillante : « Passable », c’est-à-dire juste moyen, ce que disaient bien les professeurs qui s’intéressaient à moi lorsqu’ils annotaient mon carnet de notes d’un « Peut bien faire », ou « Peut bien mieux », ou encore « Peut mieux faire », et même : « Personnalité incontestable mais parfois encombrante »…

Mon Droit

Bac en poche, je n’avais pas une idée précise à 19 ans des études supérieures que je comptais entreprendre, et je n’avais personne pour me conseiller. Pour autant, je me sentais en capacité d’engager un cursus universitaire, convaincu qu’il me fallait obtenir un bagage suffisant pour m’ouvrir des voies professionnelles prometteuses.

Mon père accepta en renâclant mon inscription à la Faculté de Droit de Rennes, m’accordant à cet effet une si petite allocation financière  (chambre d’étudiant comprise) qu’il me fallut envisager très vite de me pourvoir d’un petit boulot pour subvenir à mon (modeste) train de vie.

Il faut dire qu’il y avait à la maison 8 enfants – 6 nés de ma mère (voir mon billet sur elle en novembre 2012), et 2 que mon père a eus de sa seconde épouse  -, et cette «charge » rendait impossible un financement convenable de mes études par le budget familial.

Le pire dans cette situation fut qu’à aucun moment l’idée d’une bourse ne fut soulevée à mon sujet, alors qu’avec autant de bouches à nourrir, une femme au foyer, et un salaire moyen de cadre de direction pour le père, il aurait été juste que la République française comprenne que son aide m’était nécessaire, à défaut d’avoir suffisamment celle de ma famille.

De fait, je m’étais interdit de pousser plus avant les hypothèses de rentrer dans une Ecole de journalisme ou de suivre une formation au métier d’avocat – deux pistes que j’aurais voulu privilégier-, car de telles études s’avéraient trop onéreuses…

Mai 68, l’engagement avec

Je fis donc par défaut ma rentrée à la Faculté de droit de Rennes en l’automne 1967, sans imaginer à quel point ma première année universitaire serait très agitée. Passer d’un statut de lycéen à celui d’étudiant est déjà en soi constitutif d’une rupture « historique », au demeurant fort agréable : on est libéré des tutelles pesantes de la vie familiale et scolaire (la discipline au lycée, même en Terminale, était encore quasi-militaire), et on respire soudainement, à s’en saouler,  l’air bienfaisant de la liberté. Liberté qui allait trouver à s’exprimer plus encore avec les évènements de mai 68, cette révolte étudiante qui à Rennes, comme ailleurs, dénonçait les carcans dans lesquels la société et la morale puritaine enfermaient la jeunesse, et en appelait à la libéralisation des moeurs et au rejet de tous les types d’autorité. « Sous les pavés la plage », « Il est interdit d’interdire », « Jouissez sans entraves », « Soyez réalistes, demandez l’impossible », « Elections, piège à cons », sont quelques uns des slogans qui fleuriront en mai.  

Avec des milliers d’autres étudiants, je défilais et manifestais à qui mieux mieux, j’occupais les « amphis », et je faisais ainsi mon apprentissage à 20 ans de l’engagement politique et contestataire. Parmi mes « faits d’arme » inspirés par les évènements : mon appartenance de cœur au Parti Socialiste Unifié (PSU) de Michel Rocard, dont le positionnement était alors très à gauche (il revendiquait en 68 l’autogestion, c’est dire…), et les cours d’alphabétisation que je donnais bénévolement aux populations immigrées du Maghreb ou d’Afrique noire, et surtout aux femmes auxquelles incombaient toutes les formalités, démarches et contrôles que l’Administration leur opposait au nom de l’intégration.

Je resterai acquis aux idées de la gauche jusqu’en 1972, année où  l’union du Parti socialiste avec les communistes m’a éloigné d’elle – le communisme est une idéologie au nom de laquelle on a commis trop d’exactions et de crimes, pour que j’envisage un seul instant de voter pour ses représentants. Je devins ensuite gaulliste républicain et social (« Le gaullisme, c’est le métro aux heures de pointe », disait André Malraux), sensible un certain temps au discours de la « fracture sociale » de Jacques Chirac, et surtout à la personnalité de Philippe Séguin (il fut mon mentor en politique, et je lui dois les quelques engagements électoraux  qui ont été miens dans le passé), et aujourd’hui de François Fillon ou de Nathalie Kosciusko-Morizet. Je ne me sens pas en tout cas proche de cette droite arrogante, hautaine, trop sûre d’elle-même, qu’incarnent si bien un Sarkozy ou un Coppé.

En 68, je ne devins pas pour autant un affreux « gauchiste » , ayant conscience que j’étais venu à Rennes pour me construire coûte que coûte un avenir aussi radieux et heureux que possible, ayant trop souffert de la grisaille du milieu petit-bourgeois dont j’étais issu, et où j’ai manqué cruellement d’affection, et pas seulement en raison de la disparition de ma mère à l’âge de 31 ans.

Mariage

C’est ce déficit qui va me conduire d’ailleurs à me précipiter imprudemment (l’avenir le montrera) dans les bras d’une jeune fille et à l’épouser dès ma majorité acquise, soit en 1969, (elle était encore fixée à 21 ans, ne passant à 18 ans qu’avec l’arrivée en 1974 de Valéry Giscard d’Estaing à l’Elysée), me retrouvant de surcroît père de famille, sans l’avoir voulu, en décembre 1970…

Ma vie d’étudiant s’en trouva bien sûr radicalement transformée, et ce fut moins facile ensuite. Mon année soixante-huitarde fut au plan de mes études réussie puisque le report des examens à l’automne pour cause de désordre « révolutionnaire » me permit de rattraper le temps perdu en « bûchant » sans relâche, et d’obtenir mon visa pour la seconde année de ma Licence en droit.

« Pionnicat » et études

La perspective de mon mariage , et  notre installation anticipée en couple à Rennes me conduisit, pour des raisons financières, à solliciter pour l’année scolaire 1968/1969 un emploi de Maître d’internat  (on dit plus communément « pion ») auprès de l’Académie de Bretagne. Je fus nommé en décembre 1968 au Collège d’Enseignement Technique (CET) d’Etel (www.mairie-etel.com ), port de pêche dans le Morbihan, soit à 150 kms de Rennes. Je m’y rendais néanmoins chaque samedi pour participer aux Travaux dirigés (TD) de droit ouverts aux étudiants salariés, et passer le week-end avec celle qui allait devenir quelques mois plus tard mon épouse. Cette navette hebdomadaire n’était pas de tout repos et l’activité de pion non plus. Je découvrais ainsi un  milieu d’ados qui se préparaient à coup de CAP ou de BEP à exercer des métiers techniques de base. Ces jeunes étaient relativement turbulents et je dus me montrer autoritaire chaque fois que nécessaire, en faisant respecter malgré mes 20 ans  cette discipline propre à la bonne marche d’un groupe (et dire que je venais peu de temps auparavant de manifester sans cesse, poing levé, pour la liberté et le refus de l’autorité…). Après quelques années de « pionnicat », je disposerai d’assez d’éléments de comparaison entre des types différents d’élèves et d’établissements scolaires pour considérer que ceux du CET d’Etel étaient finalement les moins difficiles à gérer car ils avaient pour eux leur franchise et leur caractère entier, quand les collégiens et les lycéens que j’aurais à côtoyer plus tard seraient, eux, tout en fourberie et hypocrisie.

Je m’évertuais parallèlement, surtout le soir, après que le calme se soit installé dans le dortoir, à « potasser » dans ma « piaule-box » mes cours de deuxième année. Mes bonnes intentions ne suffisaient pas car à cet âge les « pions » que nous étions avaient le désir de se détendre et de s’amuser  . Nous nous retrouvions ainsi dans la chambre de l’un d’entre nous à refaire ensemble le monde, ou au bistrot du port quand nous n’étions pas de service. Là, nous  croisions parfois les marins-pêcheurs du coin qui de retour sur la terre ferme après une longue et lointaine absence venaient s’offrir jusqu’à une heure avancée de la nuit une ivresse du diable avec une part des gains de la pêche qui leur revenaient. Notre dilettantisme,  notre jeunesse estudiantine, nos manières prétentieuses, nos provocations, les irritaient à un point tel qu’il nous fallait savoir prendre la « poudre d’escampette »avant que l’irrémédiable ne soit commis…Je me rappelle d’un soir plus « arrosé » que de coutume, où il nous a fallu sauter par la fenêtre du « troquet » pour éviter d’être boxés par des marins-pêcheurs déchaînés…

Cette existence tiraillée entre des points géographiques éloignés, entre mon office de maître d’internat, mes cours juridiques, et notre noctambulisme épisodique, m’empêchera de réussir ma deuxième année, m’obligeant ainsi à redoubler.

La chance a fait que je pus me rapprocher de Rennes, étant nommé en 1969/1970 surveillant d’externat (plus de service de nuit !) au Lycée de Vitré, à 40 kms de ma Faculté. A partir de là, mes examens successifs furent couronnés de succès, à une exception près, qui m’obligea à un nouveau redoublement, et je décrochais enfin en 1973 , avec une mention « Assez bien », ma Licence en Droit, appelée depuis Maîtrise, à l’issue d’une ultime année où  je fus nommé « pion » à Rennes même, dans un Collège d’Enseignement Secondaire (CES), poste qu’on m’accorda à ma demande à mi-temps, pour être sûr de réussir ma quatrième année, fut-ce au prix d’une perte conséquente de revenus (dans ces années là, un surveillant à plein temps gagnait mensuellement en net 1.200 francs de l’époque, soit environ 600 francs pour un mi-temps…).

Père et vie bohême

Durant ce parcours, la naissance de mon fils en décembre 1970 (j’avais 22 ans) compliqua encore un peu les choses. Il fallut quitter le logement sommaire que nous occupions sous les toits (un meublé d’une pièce cloisonnée en hauteur aux deux-tiers, la chambre d’un côté, la cuisine de l’autre, avec juste un évier pour la toilette et des w.c. à partager à l’étage d’en dessous) pour prendre un peu plus grand mais dans un mode toujours aussi sommaire en terme d’équipements. Il m’a fallu cohabiter alors avec un nourrisson qui ne « faisait pas ses nuits » selon l’expression consacrée, ce qui s’est avéré  très perturbant lorsque je me devais de réviser tard le soir ou tôt le matin, au milieu des criailleries du poupon,  mes polycopiés de droit international ou d’économie politique…

J’ai le souvenir néanmoins d’une époque heureuse, un peu bohême (voir sur la photo ci-dessus ce à quoi je ressemblais dans les années 70).Nous vivions de peu, trouvant de quoi se sustenter pour quelques francs dans les restaurants universitaires, où rares étaient à l’époque les étudiants qui posaient sur leur table avant de manger le couffin de leur rejeton ! Et quand la fin de mois était trop difficile, je m’appliquais, toute honte bue, à écrire une énième lettre circonstanciée à ma chère grand-mère maternelle en lui lançant un nouvel appel au secours. Un billet ou deux nous arrivaient en retour, et jusqu’à mon dernier souffle je me souviendrai de la générosité de ma « mémée », la mère de ma mère.

Mes professeurs

Mon bonheur trouvait pour partie sa source dans la richesse des enseignements que je recevais de mes professeurs de la Faculté de Droit de Rennes qui faisaient autorité dans leur magistère et étaient considérés en ces temps comme parmi les plus talentueux de France. Quelques noms restent bien présents dans mon souvenir, même 40 ans après : Georges Dupuis, un des meilleurs spécialistes du droit administratif, qui plus tard sera Directeur des Etudes à l’Ecole Nationale d’Administration (ENA) , et dont un cercle d’héritiers spirituels perpétue sa mémoire et son exceptionnelle expertise juridique ; Jacques Moreau, un constitutionnaliste de premier ordre ; Jean-Pierre Chaudet, peu plaisant, mais dont les cours de droit international étaient courus…

Ma passion pour le droit public

Nous avions pendant les deux premières années d’études un tronc commun de matières, les unes se rapportant au droit privé, celui qui gère les rapports entre personnes physiques ou morales (droit civil, droit des affaires, droit du travail…), les autres au droit public, celui qui définit les relations avec l’Etat, les Collectivités locales et les autres représentants de la puissance publique (droit constitutionnel, droit administratif, droit fiscal, finances publiques, droit international…).

Très vite, mon intérêt se porta vers le droit public, le droit privé me paraissant terriblement ennuyeux et procédurier à l’excès. Je devins donc « publiciste » à part entière dans la deuxième partie de mes études, d’autant plus sûr de mon choix que les « privatistes » n’étaient pas des étudiants « marrants » et décontractés, sans doute victimes de la « sécheresse » de leur enseignement qui déteignait sur eux…

Le droit public m’a passionné et me passionne toujours. Il a excité ma curiosité et est à l’origine de mon ouverture d’esprit et de ma soif d’apprendre et de connaître. Je lui dois mon profond attachement à la chose publique, à la politique dans le sens noble du terme qui est la vie de la cité, de la société, observée dans sa structure et son fonctionnement. Il a aussi fondé la carrière professionnelle qui a été mienne et que j’ai consacrée à la défense de l’intérêt général ou collectif.

Hommage à Edmond Hervé

Mais celui à qui je dois principalement cette inclination pour le droit public et la science politique avait à l’époque 26/27 ans et animait en qualité de maître-assistant les Travaux dirigés de droit administratif que je suivais les samedis.

Il a su me transmettre sa foi quasi-mystique pour les sciences et les techniques administratives, et j’ai décelé en lui un pasteur, un missionnaire, de la chose publique, avec la conviction et le verbe que cela suppose. Il s’appelle Edmond Hervé, et nul ne se doutait alors de la carrière politique  qu’il serait appelé à faire. Il faut dire qu’autant sur l’estrade il était tout en flamme et panache, autant quand nous le croisions en ville il paraissait timide et effacé, dissimulant d’ailleurs son visage le plus possible à l’aide d’une éternelle écharpe blanche.

Je lui dois beaucoup, et j’ai apprécié cet homme humble et strict qui, sans le savoir, a grandement contribué à faire de moi ce que je suis devenu. J’ignorais cependant qu’il était un militant socialiste très engagé car il ne s’est jamais servi de sa tribune de maître- assistant pour chercher à nous endoctriner, preuve de son sens élevé de la neutralité liée à son statut universitaire.

Il deviendra en 1977 à 34 ans Maire de Rennes, en battant un autre éminent juriste de la Faculté de Droit, Jean-Pierre Chaudet , qui fut mon professeur de droit international, et que j’ai évoqué plus haut. Les électeurs lui renouvelleront ce mandat en 1983, 1989, 1995 et 2001, avec des scores à chaque fois élogieux.il décidera en 2008 de passer la main, après avoir fait de Rennes une ville moderne, jeune, compétitive, très appréciée de ceux qui y vivent et donnant envie à d’autres de s’y installer (www.metropole.rennes.fr). Il fut aussi Président de la communauté urbaine Rennes Métropole, Député, et Ministre à plusieurs reprises dans les gouvernements Mauroy et Fabius. En tant que Secrétaire d’Etat en charge de la Santé, il eut à affronter en 1984/1985 l’affaire du sang contaminé, et fut condamné par la Cour de Justice de la République, à une voix de majorité, pour manquement à une obligation de sécurité ou de prudence, mais  dispensé de peine, pendant que le Premier Ministre Laurent Fabius et la Ministre des Affaires Sociales, Georgina Dufoix, étaient acquittés.

Sachant bien quel homme de droiture et de rigueur il était, si attaché au bien commun, j’ai imaginé la souffrance morale qui a été la sienne en cette période, et je me souviens lui avoir adressé un message de soutien et de réconfort. Issu d’une famille modeste de paysans, il se disait fier d’être d’un milieu populaire, car on ne triche pas dans ce milieu.

Aujourd’hui encore, je regrette de ne pas l’avoir approché de plus près, avec peut-être des perspectives de collaboration qui auraient pu en résulter, pensant, en écrivant ce billet, que la nation a peu d’hommes politiques qui, comme Edmond Hervé ou Philippe Séguin, ou en remontant plus loin Pierre Mendès-France, poussent aussi loin l’exigence du service public et le dévouement à celui-ci. Il disait qu’un élu n’a pas à prendre de décisions den fonction des prochaines échéances électorales, car alors il va chercher avant tout à plaire. 

Case ENA

C’est sans doute grâce au « feu » de l’esprit public qu’il m’avait transmis, lui, et aussi certains de mes professeurs, que mes résultats universitaires furent satisfaisants. Au point de me valoir un rendez-vous en 1972 avec le Président de l’Université  et de la Faculté des Sciences Juridiques de Rennes, qui m’annonça en la circonstance souhaiter me sélectionner avec d’autres pour intégrer le Centre régional de préparation au concours d’entrée à l’ENA. J’en étais honoré, bien conscient  toutefois que je servais en l’occurrence d’alibi social puisqu’il s’agissait à travers moi de montrer que les étudiants  salariés n’étaient pas écartés des voies de promotion. J’opposais toutefois, un peu à contre coeur, une fin de non-recevoir à cette proposition, sachant que dès ma Licence obtenue je me devrais de rentrer sur le marché du travail afin de sécuriser économiquement ma petite famille.

1973, vers la vie professionnelle

Ce que je fis au cours de l’été 1973, en rejoignant à 25 ans, pour le début de mes aventures professionnelles, la Mairie de Mâcon, ville chef-lieu de la Saône-et-Loire, département du sud de la Bourgogne, faisant ainsi d’ouest en est un « saut »dans l’inconnu de 650 kms, avec dans la voiture une femme et un loupiot de 3 ans. 1973 aura d’ailleurs été pour moi une année de cumuls heureux puisque j’ai obtenu cette année là ma Maîtrise en droit public, mon premier emploi, et, cerise sur le gâteau, mon exemption de service militaire et de caserne, un univers que j’appréhendais terriblement de devoir fréquenter.

Petitrenaud à Saint-Mont

Jean-Luc Petitrenaud, chroniqueur gastronomique, a un faible pour le Gers, et plus particulièrement pour ses vins de Saint-Mont (www.vins-saintmont.com ).

J’ai déjà parlé de lui, et de ses visites ici dans le cadre de son émission « Les Escapades de Petitrenaud », sur France5, le dimanche à 12 heures (voir mes billets de septembre 2012 « Petitrenaud et le Gers », et de novembre 2012 « La cuisine gersoise sous les feux de la rampe »).

Il était à nouveau à Saint-Mont les 22,23 et 24 mars dernier,  pour « Saint-Mont Vignoble en fête », qui aura accueilli durant ces trois jours, devant l’imposant monastère-château,  7.000 personnes . C’est l’« Escapade » TV du 28 avril qui en a rendu compte.

En fait, les vins de Saint-Mont (Saint-Mont AOC et IGP - indication géographique protégée -,  Madiran et Pacherenc de Vicq-Bilh) relèvent du Groupement de Plaimont Producteurs (www.plaimont.com ), qui compte aussi dans ses rangs les vignobles de Plaisance, d’Aignan, la cave de Condom et les vignerons de Madiran. La « force de frappe » est impressionnante : 1.000 producteurs, 200 salariés, 5.300 ha et 40 millions de bouteilles commercialisées.

La fête de Saint-Mont, fête de Bacchus, est un rendez-vous joyeux  et populaire, où des vignerons portent le béret et d’autres des tenues des temps médiévaux . Le casse-croûte est géant, avec  des tartines au pâté de canard et foie gras, des côtelettes de porc noir, des cuisses de canard , la garbure…, des mets qu’on accompagne bien sûr d’un bon verre de vin.

 Michel Cardoze était pour un instant l’invité de Petitrenaud, (au terme d’une carrière journalistique bien remplie –beaucoup se souviennent de lui comme présentateur de la météo sur TF1 - l’homme, un épicurien, s’est retiré dans le Gers à Fourcès, et est  à ce titre à l’origine du célèbre marché aux fleurs de la commune). Il dira haut et fort  au sujet de la garbure que dans le Gers la base du plat c’est le chou vert, ce qui n’est pas le cas en Aquitaine –Petitrenaud dira de Michel Cardoze « qu’il va chercher ses mots au fond de la garbure », un beau compliment soulignant l’ancrage du journaliste dans le terroir gascon . A noter qu'il chronique encore pour le bonheur de ses inconditionnels  sur Sud-Radio et sur la télé locale de Bordeaux, TV7 (avec « Vie de château »).

Comme chaque année, c’est la tradition, une reconstitution médiévale (en seront acteurs, entre autres, Catherine Laborde, propriétaire du monastère-château de Saint-Mont, et  membre du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA), André Daguin, qu’on ne présente plus, et Michel Cardoze, déjà présenté) saluera la « mise en perce du faîte », ce qui veut dire « percer » le tonneau pour mettre en bouteilles  ce vin considéré comme le meilleur(le faîte, le sommet…) car résultant d’un assemblage délicat et savant de plusieurs cépages. Le faîte rouge à l’honneur en cette occasion est un millésime 2011 qui mixte 75% de Tannat, 20% de Petit Courbu et 10% de Petit Manseng, 3 cépages caractéristiques du Piémont pyrénéen. Le faîte blanc, lui, est un millésime 2012, qui mélange 70% de Gros Manseng avec 15% de Pinenc  et 10% de Cabernet Sauvignon. Le goûter donne lieu alors à tout un cérémonial hérité d’un passé lointain – et Michel Cardoze , rejouant Monsieur Météo, s’exclamera à propos du temps qu’il fait en cette journée : « soleil de mise en perce et médicinal »…

Diverses animations gastronomiques jalonneront l’émission : une démonstration magistrale (il faut un sacré tour de main !) de confection de la célèbre croustade gasconne aux pommes et à l’armagnac (on l’appelle aussi pastis ou tourtière),  par Elody, de la ferme de Giram à Urgosse, près de Nogaro, qui commercialise sur place conserves de canard (« Il ne fait pas bon être canard dans le Gers » ,dira Petitrenaud), vins et pâtisseries diverses (www.saveurs-giram.com ) ; puis une mise en scène par une gaillarde équipe de boulangers du pain gersois au levain, fait avec le blé d’ici -quel ventre mou et élastique il présente avant cuisson, au point que sa texture, lorsqu’elle est pétrie,  fait penser à celle de l’éléphant de mer, tout aussi flasque ! ; et enfin la présentation par Richard Poullain, chef au château de Projan, (www.chateau-de-projan.com)  d’une recette de carpaccio d’aiguillettes de canard avec copeaux de foie gras.

Petitrenaud évoquera par ailleurs un vin-phare de Saint-Mont, assemblage de cépages locaux de l’appellation : « L’Empreinte »,un blanc aérien et minéral d’une grande pureté, qui exprime en bouche des arômes complexes de fruits à chair jaune et exotique ( existe aussi  « L’Empreinte » rouge).

Le chroniqueur  aura aussi un mot pour le Château de Saint-Go, et  son vin rouge. L’histoire du domaine, situé à Bouzon-Gellenave, remonte à 1421. Mais c’est en 1996 que 6 jeunes vignerons replantent 46 hectares, dont 38 en rouge. Devant la caméra, le vigneron interviewé (photo ci-dessus) parlera de chef d’œuvre à  propos de ce vin, ajoutant : « …il y a tout là dedans, il y a le soleil du Gers… ».C’est le même qui confiera : « On commence à vivre bien à partir de 10 hectares.. ».

Que de belles images de convivialité tout au long du reportage, notamment celles recueillies dans la cave de Saint-Go, où hommes et femmes se côtoyaient en rangs serrés dans le plaisir et le partage de la dégustation des vins de Saint-Mont, ce qui faisait dire à André Daguin que Saint-Mont-Plaimont  était une belle aventure  car « tout le monde est dans le coup ».

Une aventure qui n’est pas prête de s’arrêter,  tant les vignerons  pris sous les feux des projecteurs de « l’Escapade de Petitrenaud » incarnaient par leur jeunesse une relève de génération, une de plus. Ils n’oubliaient pas pour autant de mentionner la présence à leurs côtés de leurs  parents, ainsi que celle de leurs fils et filles, déjà préparés à  prendre la suite. Et les femmes tiennent toute leur place dans cette épopée vineuse et familiale, au point que l’une d’entre elles présentée par Petitrenaud comme femme de vigneron, répondit : « …femme de vigneron oui, mais vigneronne aussi… » . A bon entendeur…

1er mai, fête du muguet et du Travail

Par billet interposé, j’offre à mes lecteurs les quelques brins de muguet ci-contre, qui ont poussé du côté de Pauilhac, près de Fleurance.

« Quand viendra la saison nouvelle

Quand auront disparu les froids

Tous les deux nous irons, ma belle

Pour cueillir le muguet aux bois. »

(1er quatrain de « Villanelle » de Théophile Gautier -1811-1876- , poème pastoral qui deviendra l’une des  six mélodies des « Nuits d’été », écrites par Hector Berlioz en 1840-1841))

La plante avec ses délicates clochettes, qu’on appelle aussi « lys des vallées » ou « amourette », séduit tout le monde, d’autant qu’elle est agréablement odorante.

Mais attention,elle est d’une dangereuse toxicité, car ingérée elle provoque des troubles sérieux, pouvant aller jusqu’à l’arrêt du cœur (l’eau où baignent les brins se trouve aussi contaminée), et elle est de ce fait utilisée pour le traitement de maladies cardiaques particulières.

Heureusement, nous la connaissons et l’apprécions pour bien des raisons.

D’abord, pour sa belle aventure en tant que parfum : le muguet était en tant que tel en effet très apprécié dès le XVIème siècle, notamment de la gent masculine, et le mot  a désigné d’ailleurs jusqu’au XIX° un jeune homme élégant. Aujourd’hui, le muguet se retrouve sous forme synthétique dans certains parfums féminins, et il fut à l’origine du  parfum « Diorissimo », créé en 1956 (et toujours commercialisé) pour Christian Dior (la fleur était l’emblème de sa maison de couture) par le célèbre parfumeur de l’époque, Edmond Roudnitska.

Ensuite pour les symboles heureux qu’elle porte : les 13 ans de mariage sont des noces de muguet ; elle est aussi porte-bonheur et incarne le retour du printemps, sa floraison intervenant en cette période ; elle est encore la fleur nationale de la Finlande depuis 1967.

Son « sort » est par ailleurs étroitement  lié à la journée du 1er mai.

Historiquement, on dit que le jeune roi de France, Charles IX (1550-1574), dans l’attente de son sacre, et sous l’instigation de la régente Catherine de Médicis, sa mère, offrait le 1er mai du muguet aux dames de la cour, nonobstant les terribles guerres de religion qui déchiraient alors le pays.

Mais c’est en 1907 que le muguet est devenu le symbole de la fête du Travail et donc du 1er mai.

Une fête qui trouve ses origines dans des évènements malheureux et anciens.

Tout commence en 1884, année où les syndicats américains décident de lancer des actions visant à obtenir la journée de travail de 8 heures. Ils choisissent pour point de départ de leur mobilisation  le 1er mai car beaucoup d’entreprises démarrent alors leur année comptable en même temps que la date est celle du terme des contrats de travail.

En 1886 à Chicago, se tient  une manifestation des syndicats américains qui revendique ces fameuses 8 heures de travail quotidien. Le mouvement se poursuit plusieurs jours,  avec notamment une grève aux usines McCormick (constructeur de matériel agricole), sévèrement réprimée, et aboutissant à une nouvelle protestation de rue au cours de laquelle une bombe explose, qui sera à l’origine de la mort de plusieurs policiers. Sur cinq meneurs syndicalistes anarchistes arrêtés et condamnés, quatre seront pendus en 1887 sans véritablement de preuves à l’appui. Ils seront d’ailleurs réhabilités en 1893.Sur la stèle de l’un d’entre eux, on peut lire la dernière phrase qu’il aurait prononcée : « Le jour viendra où notre silence sera plus puissant que les voix que vous étranglez aujourd’hui. »…

En 1889, l’Internationale ouvrière et socialiste se réunit à Paris et adopte le 1er mai comme journée d’action dans le monde entier en faveur des 8 heures de travail par jour, choisissant cette date en mémoire et en hommage des martyrs de Chicago.

Le 30 avril 1891, veille d’un 1er mai de grève générale dans le nord de la France, l’armée tire sur des manifestants à Fourmies, ville industrielle de textile du nord du pays, faisant une dizaine de morts. Le retentissement sera considérable.

En 1941, c’est le Maréchal Pétain (doit-on dire hélas, en raison du funeste personnage et de sa collaboration avec l’ennemi nazi ?) qui institue le 1er mai « jour férié, fête du Travail et de la concorde sociale ».

La victoire des syndicats et des ouvriers sera totale en 1947, année où le Code du travail fait du 1er mai un jour chômé, payé et férié. Ce qui est le cas aussi dans la plupart des pays européens, en Amérique latine, en Russie et même en Corée du nord…( aux Etats-Unis et au Canada, c’est le 1er lundi du mois de septembre).

Tradition oblige, le 1er mai fleurissent le muguet…et les défilés syndicaux, à Paris et dans les principales villes de France. Dommage que cette année, comme cela arrive trop souvent, les syndicats manifestent en ordre séparé .La gravité de la situation dans le domaine économique et du chômage aurait mérité que les syndicats mettent leur désaccord de côté et donnent d’eux  une image forte et unitaire pour témoigner ainsi puissamment de l’inquiétude des français face à l’avenir.

Profitez en tout cas de la journée pour vous enivrer du parfum du muguet, mais surtout n’en mangez pas !!

 

N.B. Coïncidence : le journal de TF1 de 13 heures de ce 1er mai  vient d'ouvrir son édition sur un sujet tourné dans le Gers à Terraube (à 12 kms de Fleurance),où Marius, presque centenaire, a planté quelques brins de muguet dans son jardin il y a 35 ans.Et aujourd'hui, il y en a une quantité impressionnante, et il offre généreusement son beau muguet à tout le monde,  notamment aux associations locales.

Écrire un nouveau commentaire: (Cliquez ici)

123siteweb.fr
Caractères restants : 160
OK Envoi...
Voir tous les commentaires

Commentaires

08.09 | 02:24

notre génération a toujours ressenti un fort penchant pour Denise Glaser n'est-ce pas Thierry ?

...
11.08 | 03:28

Tu nous donnes l'eau à la bouche

...
08.05 | 11:12

Belles descriptions des villes de notre Bretagne qui est si belle mais tant décriée à cause du temps très changeant dans une seule journée!

...
04.03 | 02:39

et dans un autre domaine tournons nous vers une élection à la proportionnelle

...
Vous aimez cette page