Points de vues du Gers Carnets

" Harmonie du Soir "

J’ai déjà eu l’occasion d’écrire que régulièrement j’apprenais un poème, histoire d’entretenir ma mémoire et de retarder ainsi la dégénérescence des cellules de mon cerveau.

Je récite ensuite les textes appris lors de mes marches, ou la nuit lorsque l’insomnie me tient éveillé.

Je suis ainsi en train de mémoriser un nouveau et magnifique poème des « Fleurs du Mal » de Baudelaire (1821-1867), « Harmonie du Soir », que voici :

 

« Voici venir les temps où vibrant sur sa tige

Chaque fleur s’évapore ainsi qu’un encensoir ;

Les sons et les parfums tournent dans l’air du soir ;

Valse mélancolique et langoureux vertige !

 

Chaque fleur s’évapore ainsi qu’un encensoir ;

Le violon frémit comme un coeur qu’on afflige ;

Valse mélancolique et langoureux vertige !

Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir.

 

Le violon frémit comme un cœur qu’on afflige,

Un cœur tendre qui hait le néant vaste et noir !

Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir ;

Le soleil s’est noyé dans son sang qui se fige.

 

Un cœur tendre qui hait le néant vaste et noir,

Du passé lumineux recueille tout vestige !

Le soleil s’est noyé dans son sang qui se fige…

Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir ! »

 

Ce poème est court mais paradoxalement difficile à retenir. Il utilise un style poétique bien particulier, le pantoun, forme d’origine malaise, qui a été évoqué pour la première fois en France par Victor Hugo dans une des notes de ses « Orientales », en 1828.

 On assiste en fait au retour d’un quatrain à l’autre de certains vers : le 2ème et le 4ème vers d’une strophe deviennent le 1er et le 3ème de la strophe suivante, et ainsi de suite. Et il est donc moins aisé pour la mémoire de s’y retrouver car il lui faut replacer des vers déjà récités dans le quatrain suivant, et pas à la même place !

 Ce procédé donne au poème une certaine musicalité  et procure un effet incantatoire. S’y ajoute une autre forme particulière : toutes les rimes sont alternativement, vers après vers, en « ige » et en « oir », afin de créer un rythme lancinant et provoquer un tourbillon d’images et de sensations.

 Le tout voulant dégager un sentiment d’harmonie et de régularité dans le déroulé des états d’âme du poète et dans l’appréhension des différents sens, vue, ouïe, odorat, qui se répondent l’un l’autre.

 Ce poème, comme quelques autres, a été inspiré au poète par Apollonie Sabatier, jeune femme ravissante, peintre, demi-mondaine qui tenait salon, et à qui Baudelaire voua une passion secrète, la considérant comme sa muse (elle l’était aussi pour d’autres artistes de l’époque), et sa madone.

 « Harmonie du soir » est tout à fait imprégné de ce qu’on a appelé le «spleen » baudelairien (spleen en anglais veut dire mauvaise humeur), cet état de mélancolie (« l’illustre compagne », écrivait le poète), de découragement, d’isolement, d’angoisse existentielle, qui n’a pas de cause définie mais qui est lié au temps, au souvenir, à l’ennui…

 Avec ce poème, on est dans l’antithèse ombre-lumière, où le thème de l’angoisse de la mort est prédominant, le poète cherchant à l’exorciser pour ne plus la craindre. Il y a de la douleur dans le texte, mais elle se trouve transfigurée autant que faire se peut par la beauté de l’évocation poétique.

 Il y a par ailleurs une dimension religieuse dans ce poème,  de par les termes employés : « Voici venir les temps… », qui est une injonction biblique, prophétique ; « encensoir » ; « reposoir » ; «ostensoir »…, manière pour  Baudelaire de considérer le sentiment amoureux comme d’essence sacrée.

Le poème évolue vers de sombres perspectives d’une triple façon :

-          au plan temporel, on passe du crépuscule à la nuit

-          au plan spatial, on quitte le mouvement pour l’immobilité

-          au plan affectif, à la perception agréable des choses se substitue la souffrance puis le souvenir (« passé lumineux ») de la femme aimée.

 Le dernier vers du poème est un bel et tendre hommage amoureux rendu à la dame. La femme y est sublimée, divinisée, Baudelaire faisant d’elle son soleil intérieur, son « ostensoir » !

 J’ai pour ma part une forte admiration pour le vers qui caractérise si bien la beauté d’un soleil couchant rougeoyant, comme on en voit souvent dans le ciel du Gers : « Le soleil s’est noyé dans son sang qui se fige ». Quelle puissance expressive dans cette figure rhétorique !

Je pense en cet instant à une très belle expression de Denis Podalydès, comédien et metteur en scène, qui s'applique si bien à la poésie de Baudelaire : "L'éphémère absolu crée le sentiment de la beauté".

Au-delà de l'exercice de mémoire, j'éprouve beaucoup de plaisir à apprendre de telles poésies. La lecture de si beaux textes de la langue française est pour moi source d' élévation de l'esprit, d'inspiration personnelle et d' enrichissement intellectuel.Je deviens par procuration poète à mon tour, une condition qui m'est facilitée parce que je porte en moi aussi, depuis mon plus jeune âge, le spleen des romantiques... 

 Fait le 30 août

 

 

10.000 pages

Mon blog vient d’enregistrer 10.000 pages lues.

Il n’y a pas tout à fait un an que j’ai ouvert ce blog, « Points de vues du Gers », puisque c’était courant septembre 2012.

On me demande souvent quelle (s) intention(s) m’animait (m’animaient) lorsque j’ai pris la décision de « bloguer ».

J’en ai déjà parlé dans un billet d’avril dernier quand j’ai atteint les 5.000 pages lues.

Au premier chef, c’est le plaisir d’écrire.

Certes, me dit-on, mais n’est-ce pas aussi pour le plaisir d’être lu ? Et si possible par le plus grand nombre ?

Car si cela n’est pas le but recherché, et peut-être inavoué, pourquoi ne pas se contenter d’un journal intime manuscrit réservé à soi-même et à quelques proches ?

L’argument est pertinent.

Sauf à faire remarquer que mon blog n’est pas dans l’indiscret ou le confidentiel puisqu’il livre rarement, sauf exception, des états d’âme ou des secrets personnels.

Il relève davantage de l’observation et du compte-rendu, avec parfois de ma part  des prises de position sur des enjeux de société ou des évènements à l’ordre du jour .J’évoque bien entendu régulièrement le Gers pour dire mes rencontres, mes impressions, ou pour mettre en valeur tel ou tel de ses acteurs.

Voici pour illustrer le propos le récapitulatif, année par année, et mois par mois,  des titres donnés aux 77 billets écrits depuis septembre de l’an dernier (en comptant celui-ci) :

2012

Septembre (2)

Rose

Petit Renaud et le Gers

 

Octobre (11)

Marche

Makila

En colère : trop, c’est trop

Fleurance

Domaine d’Arton

Un livre (« Pour seul cortège », de Laurent Gaudé)

Le Bourgeois Gentilhomme

Un film (« Quelques heures de printemps »)

Le Gers en allemand

D’Artagnan

Le Gers à pied

 

Novembre (6)

Légitimité politique

« Le Sermon sur la chute de Rome », de Jérôme Ferrari

A Hubert Nyssen

La cuisine gersoise sous les feux de la rampe

« Amour »

Ma mère

 

Décembre (9)

Le Gers dans « Le Monde »

Poème

Inégalités

La Ronde des crèches du canton de Miradoux

Jubeau

Jacques Rigaud

Influences

Armagnac à paris

Escapade à Paris

 

 2013

 Janvier (10)

 Le Musée de l’Ecole Publique à Saint-Clar

Dérives journalistiques

La garbure sur TF1 au journal de 13 heures

« Django Unchained » - Quentin Tarantino

« Des Racines et des Ailes » : le Gers sur France3

Le mariage pour tous

« Renoir »

France2 sur le marché de Fleurance

Labyrinthique hôpital

Vœux 2013

 

 Février (6)

 Les photos de Pierre-Paul Feyte : le coup de « foudre »

« Shadow Dancer »

Foie gras de canard du Gers sur TF1

« Lincoln »

Le Gers à nouveau sur TF1 : maison médicale à Mauvezin

« Plaisirs du Gers »

 

Mars (5)

 « Au bout du conte », film d’Agnès Jaoui

Le Gers à l’honneur au Concours général agricole 2013

Gramont : château, auberge « Le Petit Feuillant », musée du miel

La femme du « Monde » : Natalie Nougayrède

Alain Schrotter : un peintre de nos amis

 

Avril (7)

 « Carnets de campagne » France Inter 1 et 2

Tristram dans « Le Monde »

Spécial Gers sur FR3 Midi-Pyrénées

5.000 pages

Romain Gary

Verdi/Nabucco/Muti

Poisson d’avril

 

Mai (7)

 1er mai : la fête du muguet et du Travail

Petitrenaud à Saint-Mont

1967-1973 : des années studieuses, malgré tout…

Théâtre amateur

« Elévation », Baudelaire

« Le Pouvoir »

Lény Escudero

 

Juin (5)

 L’auberge de Bardigues

Le Floc de Gascogne

Publicité TV

Le Festival « Eclats de voix »

Corruption politique en France : Assez !

 

Juillet (6)

 « Plaisirs du Gers » n°9 – Pleins feux sur Pierre Barouh

« Plaisirs du Gers » n°9 

« Le Questionnaire » de Proust

Chemins et pèlerins de Compostelle

« La Beauté », Charles Baudelaire

« Bienvenue chez nous »

 

Août

10.000 pages

Dune halle à l’autre

Glosek Gourmet

Je viens d’avoir 65 ans

 

On me demande également comment je choisis les thèmes abordés. En fait, au hasard de mes envies, des gens rencontrés, de l’actualité, ce hasard devant nécessairement s’accompagner du désir et de la motivation de traiter le sujet, de l’écrire.

 Chaque billet, très long en général, demande en moyenne 2/3 heures de travail. C’est dire si j’y consacre du temps.

 Puissent mes lecteurs trouver eux aussi du plaisir à parcourir mon blog qui n’a d’autre prétention que de relater et de commenter, un peu à la manière du journaliste que j’aurai voulu être, un journaliste hors de la norme (pour ne pas dire hors-jeu), puisqu’il s’autorise délibérément longueurs et digressions, violant ainsi impunément toutes les règles de  concision et de synthèse qu’impose le métier.  

Fait le 24 août

 

D'une halle à l'autre

Le dimanche 18 août dernier a été une belle journée.

Nous nous sommes rendus en fin d’après-midi sous la halle de la commune de Jégun (près d’Auch) pour écouter un trio vocal féminin, « Les Sages Voleuses » (photo ci-contre) dont j’ai  déjà parlé en conclusion d’ un billet de juin, intitulé «Le Festival  Eclats de Voix ».

Il y avait beaucoup de monde pour les entendre, et elles méritaient leur public.

Elles étaient les invitées de "La légende irlandaise", un pub tenu par l'américano-irlandais Michaël Geoghegan , qui est devenu, et lui avec, une véritable institution , avec ses bières de là-bas, ses chambres d'hôtes et sa programmation régulière de rendez-vous musicaux.

Sous la halle se déploie aussi un restaurant très couru, "Le restaurant de la halle", fermé ce soir là (www.restaurantlahalle.fr )

Les voix des "Sages Voleuses" sont belles, cristallines,  harmonieuses et complémentaires. Les chants sont  pour la plupart d’entre eux a cappella. Mais elles savent  jouer de quelques instruments : accordéon, maracas, castagnettes, utilisant aussi les services en telle ou telle occasion chantante d’un contrebassiste, qui s’avère être l’homme- orchestre de ces dames… Elles ont le sens du rythme, la gestuelle et l’énergie avec, et elles prennent beaucoup de plaisir à se trouver là, et nous aussi. Le talent est au rendez-vous, car le  rendu est de qualité. Mais on imagine sans mal le travail qu’il leur a fallu  abattre pour parvenir à ce niveau.

Leur répertoire est très éclectique et traverse les âges, les genres et les  pays. On reconnaît au passage le boléro « Besame  Mucho » (« Embrasse-moi fort »), « La Vie en rose » (Edith Piaf), des airs africains à la mode Rokia Traoré, des chants espagnols, portugais, italiens, bulgares, ou  encore le fameux « Hollywood mon amour »…Dommage qu’elles n’aient pas repris le « Boogie Woogie » qu’elles avaient interprété magistralement à Auch (voir mon billet de juin).

Elles s’appellent Véronique Far, Frédérique Thibault et Sophie Brouilhonnat, et ont entre elles une intense complicité qui sans doute aide à la parfaite coordination du trio. Leurs débuts ? Tout simplement lors d’un mariage d’une amie, à laquelle en mairie de Jégun elles réservèrent une surprise de taille en chantant « La Vie en rose » d’Edith Piaf (la chanson est de 1947 !).

«Quand il me prend dans ses bras

Qu’il me parle tout bas

Je vois la vie en rose

Il me dit des mots d’amour

Des mots de tous les jours

Et ça m’fait quelque chose »…

Pour la petite histoire le marié de ce jour là est un conseiller municipal de Jegun…

 Nul doute que « Les Sages Voleuses » feront de plus en plus parler d’elles.  Elles prolongent à leur manière la tradition bien ancrée dans notre vie musicale des groupes vocaux français de variétés, comme « Les Frères Jacques », qui savaient si bien combiner mimes et chansons (1946-1982), ou dans les années soixante « Les Parisiennes » (musique yéyé ), « Les Trois Ménestrels » (chansons et balades populaires), « Les Troubadours » (musique folk),  « Les Enfants Terribles » (textes poétiques et arrangements  vocaux inouïs), et encore le « Big Bazar » de  Michel Fugain créé en 1971 –dans son cas on parle plus volontiers de troupe que de groupe car la formation a compté jusqu’à  35 personnes. Constitué  dans un esprit communautaire (on partageait tout, selon la mode hippie alors en vogue), le « Big Bazar » connut un grand succès grâce à des mélodies rythmées et festives.

 A la table d’à côté sous la halle, se trouvait un couple hollandais de La Haye qui vient chaque année en vacances au camping de Castera-Verduzan. Nous conversions tranquillement en attendant le spectacle des « Sages Voleuses », et les échanges étaient facilités par le bon français pratiqué par le mari néerlandais.

Celui-ci vint à nous présenter un étrange outil musical : une flûte à nez (un genre de  masque miniature qu’on  se  « colle » sur le nez et la bouche) !  Il s’agit d’un petit instrument à vent, d’origine amazonienne, qui peut être en bois ou en plastique, dans lequel  le nez fournit l’air tandis que la bouche fait caisse de résonance. La fréquence de la note est modulée en modifiant le volume de la bouche (à l’aide des joues et de la langue).En fait, l’air soufflé par le nez est canalisé par un conduit vers un biseau collé à la bouche. C’est le même principe que lorsqu’on souffle sur le goulot d’une bouteille : l’air résonne dans la bouche, et le volume de la bouteille agit sur la note. Plus il est petit, plus la note est aigüe.

 Notre voisin nous gratifia alors d’un récital étonnant qui attira sur notre musicien l’attention des gens rassemblés autour de nous. Ne manquaient plus que les applaudissements ! La correspondante du journal local s’intéressa d’ailleurs à lui, prenant en photo cette flûte à nez dans la perspective probablement  de lui consacrer une « brève » dans une prochaine édition.

 Et nous n’en avions pas fini avec la musique…

 Après la halle de Jegun, direction la halle du petit village de Saint-Puy (à une dizaine de kms de Condom),  avec  changement de décor et de registre.

 Cette halle abrite l’été les tables du restaurant « Chez Vous » (une heureuse dénomination qui considère le client comme un membre de la famille ou un ami proche).L’endroit, que nous avons déjà fréquenté à plusieurs reprises,  est donc très plaisant, d’autant que la halle en question, de style Baltard, est charmante, avec une armature métallique contemporaine de la Tour Eiffel, que valorisent bien les éclairages d’ambiance.

 Le bistrot a réouvert en 2003, grâce à l’initiative et au financement des frères Difenthal qui ne supportaient plus ses portes closes (dans la famille, Frédéric est le comédien, révélé par le film «Taxi », et Jean-Marc, le patron du lieu, avec en appui, sa compagne Sandrine). C’était le terrain de jeu de leur enfance, et ils entendaient le faire revivre  - « les jeunes venaient jouer au baby-foot, les anciens à la belote, et on y refaisait le monde », dit avec un brin de nostalgie le frère acteur.

 L’endroit le soir est magique,  et il se trouve que ce dimanche 18 août nous eûmes droit en dînant à un accompagnement musical fort agréable,  procédant successivement d’un guitariste « manouche » et d’un chanteur gitan, très copié-collé de Manitas de Plata (le pauvre a aujourd’hui 92 ans et se dit ruiné et malade).

 Quant à l’assiette, nous n’avons pas été déçus : le foie gras cru cuit au sel, servi sur l’ardoise,  était excellent, de même que les ris de veau et le magret de canard (bien que ces viandes ne soient pas cuisinés avec beaucoup d’inventivité). Les desserts ont excité également nos  papilles : un fondant au chocolat chaud pour moi, et des profiteroles au chocolat (copieux à souhait !) pour mon épouse, le tout arrosé d’un rosé frais du château de Monluc (www.monluc.fr ), domaine sis à Saint-Puy même  et qui produit de très bons vins, dont le célèbre Pousse-Rapière (mélange de vin blanc et de liqueur d’Armagnac), sans oublier son «vin sauvage », un rosé élaboré à la champenoise.

 La halle affichait complet, avec beaucoup d’anglais parmi la clientèle. L’atmosphère fut chaleureuse et détendue, au diapason de ce Gers  où l’on se sent en vacances toute l’année.

 Un seul bémol sur le lieu : il y a du négligé ici et là. On pourrait l’attribuer à une certaine décontraction. Mais même si cela en est, elle n’excuse pas tout…

Il est aussi un peu dommage que le restaurant ne soit pas doté d’un site internet. Il est le seul dans sa catégorie à ne pas en avoir…Mais le bouche à oreille reste, c’est vrai, un bon plan marketing.

 NB Dans le sud-ouest, la halle est inhérente à l’organisation d’une bastide. Créée de toutes pièces à l’époque médiévale -surtout aux XIIIème et XIVème siècles -pour mieux contrôler un territoire et ses populations, la bastide s’est construite selon un plan en damier, où les rues se coupent à angles droits pour former des parcelles très régulières qui gravitent  autour d’une place centrale bordée souvent de couverts ou arcades. La halle est  le cœur de la vie de la cité, le  lieu de rencontres et de déroulement des foires et marchés. Et en son centre, comme à Fleurance, s’élève parfois la maison commune, siège de l’administration locale. Dans le Gers, chaque halle a son histoire et son architecture. J’aime pour ma part les halles les plus anciennes, qui semblent avoir toujours été là, comme celles de Monfort, de Bassoues (qui enjambe la rue principale) ou de Saint-Clar, avec leurs belles charpentes et leurs piliers en bois ou en pierre.

Fait le 21 août

Glosek Gourmet

Michel Glosek est à la tête à Fleurance d’une petite PME, Glosek Gourmet (www.glosekgourmet.com) , qui met au point et fabrique des spécialités gastronomiques en conserve (en fait dans des bocaux en verre d’une contenance en général de 250 g), à la portée de toutes les bourses.

J’apprécie beaucoup ses produits qui se caractérisent par des compositions et des saveurs originales.

Il y a des mijotés de fruits comme « Le paradis d’amour » (fruits exotiques), le « Bahia » (compoté d’ananas cuisiné au rhum et à la vanille), le « Griottissimo » (cuisiné de griottes juste pochées dans leur jus), le « Jadis » ( fondue de rhubarbe à la framboise) , ou des nages de fruits, telles le « Figu’O Floc » (figues entières confites dans un sirop de Floc de Gascogne) ou la « Clémentine » (fruits confits dans un sirop).

Il y a des desserts pâtissiers, dits desserts de Gascogne, pochés dans un sirop d’Armagnac : le « Baba gascon », le «Canelé d’Armagnac », la « Charlotte de Gascogne «  (biscuit à la charlotte fourrée aux pruneaux), le « Crumble gascon » (spécialité aux pruneaux et Armagnac  recouverte dune pâte façon crumble), la « Dentelle » (crêpes aux saveurs d’orange).

Il y a aussi les desserts de nos terroirs : « Baba du bougnat » (poché dans un sirop à la verveine artisanale de la maison Couderc à Aurillac), « La Polonaise » -allusion sans doute à l’origine familiale de Michel Glozek – qui est une brioche pochée d’un sirop d’Armagnac et de Grand Marnier, le « Baba créole » (poché dans un sirop de rhum aux saveurs caraïbiennes), le « Baba impérial » (poché dans un sirop d’Armagnac et de liqueur de mandarine), la « Charlotte Belle-Hélène » (pochée dans un sirop à l’eau de vie de poire et fourrée au chocolat).

Autre gourmandise : la « Crème de Caramagnac », une crème de caramel au beurre salé et à l’Armagnac.

Il y a encore les confitures : la « Confiture de Noël » (confit d’abricots cuisinés avec des fruits confits, des  fruits secs et des épices), la « Confiture du vieux Garçon » (confits de fruits rouges et de baies rouges), et des confitures Extra de Pêche, de Fraise, d’Abricot, de Figue, de Cerise Noire, de Melon-Pêche (« Meli-Melon).

Il y a également les confits de fruits : confit d’oignons au Floc de Gascogne, « Configu’O Floc » (confit de figues au Floc de Gascogne), « Coing-Coing » (confit  de coings au pain d’épices ), et le « Carat de Melon » (pépites de melon semi confites), le chouchou de Michel Glosek et le produit dont il est le plus fier, car pour sa préparation il a fallu  non seulement de la technicité mais aussi beaucoup, beaucoup de savoir-faire.. En regard de la saison du melon de Lectoure, ce « Carat de Melon » 2013 va sortir dans un mois et demi environ. Le fruit est si fragile et délicat que la mise au point du produit a déjà nécessité cinq ans de travail, et notamment un temps de collaboration avec le Centre de recherche agroalimentaire sur les fruits d’Avignon. C’est dire si l’homme de l’art est impatient de connaître le résultat final, qu’il prévoit au demeurant  exceptionnel.

Vu la gamme des produits, il y en a donc  pour tous les goûts et toutes les situations : au petit-déjeuner, en apéritif, en cuisine, en entrée, en plat, au fromage, en dessert, en en-cas…

Reste que la stratégie à venir  de Michel Glosek va être de se recentrer sur une trentaine de desserts en conserve, avec à la clef un nouveau nom pour l’entreprise, une nouvelle communication, un nouveau packaging…

Au-delà des produits, l’homme qui les conçoit et les fabrique est  une haute figure de la  gastronomie (il est délégué régional de l’Académie Nationale de Cuisine et s’est vu attribuer en 2006 pour ses desserts de fruits le Prix de l’Innovation au Salon International de l’Agro-Alimentaire de Paris -  la photo ci-dessus montre Michel Glosek, diplôme en mains, le jour de son intronisation à l’Académie Nationale de Cuisine).C’est aussi  et peut-être surtout un personnage attachant au plan humain et passionné par ce qu’il entreprend. La  vie ne l’aura cependant pas épargné, avec  la disparition soudaine et accidentelle en 2010 de son épouse avec qui il partageait tant et tant de choses, « trimbalant » pour toujours désormais  la souffrance et l’injustice  de son absence.

Michel Glosek est par ailleurs un grand voyageur, écumant toutes les régions du monde, non pas tant pour rechercher de nouvelles saveurs ou de nouvelles épices, à la manière d’un Roellinger (un de nos grands chefs français, installé à Cancale), mais pour le plaisir de la découverte d’autres peuples, d’autres civilisations, et, dit-il, « pour préparer le dernier voyage »….

Curieusement, la cuisine ne l’a rattrapée que dans les années 90, même s’il avait en lui, sans le savoir,  les gènes de la gastronomie par une maman qui mitonnait d’excellents plats, dignes des grandes tables.

Michel Glosek fut dans une autre vie ingénieur en informatique, créant dans les années 80, après quelques expériences en entreprise, sa propre société. Il connaîtra alors un développement fulgurant (de 4 à 75  salariés !), grâce à l’arrivée en France des micro-ordinateurs américains  qu’il saura pourvoir de systèmes et de logiciels parfaitement adaptés aux besoins de la clientèle, notamment dans le domaine, lui aussi naissant, des ressources humaines. Lassé peu à peu par ces aspects technologiques, il se consacrera ensuite  au développement commercial de l’affaire, avant que celle-ci ne soit rachetée. On voudra alors lui donner des ordres, et Michel Glosek s’en ira car il n’est pas dans sa nature de se laisser commander …

Signe du destin ? Sans nul doute, puisque le rendez-vous avec la cuisine et le produit se profile. Michel Glosek découvre par hasard  dans un magazine (on est en 1992) une annonce de recrutement d’étudiants lancée par l’Ecole des Arts Culinaires et de l’Hôtellerie, créée deux ans auparavant par le célèbre cuisinier lyonnais Paul Bocuse. Il s’inscrit et suit le cursus sur 18 mois au lieu de 3 ans grâce aux compétences de gestion et de management  qu’il a pu acquérir dans ses précédents métiers et qui le dispense d’une partie de l’enseignement prévu. Il souligne la qualité de la formation reçue, car distribuée pour partie par des Meilleurs Ouvriers de France (MOF), titre de prestige, et garantie du grand talent des professionnels qui en ont le label.

Fort du diplôme obtenu, l’équivalent de celui de l’Ecole Hôtelière de Genève, Michel Glosek aurait pu prétendre diriger un grand établissement hôtelier. Mais l’appel de la cuisine est trop fort : il ouvre un restaurant à Argelès-sur-Mer, près de Perpignan, convaincu que les flux touristiques de cette station balnéaire lui assureront une clientèle friande de haute gastronomie. Las ! Il y avait surtout là des campings et des gens d’origine populaire, plus amateurs de pizzas que de mets raffinés. Michel Glosek se convertira donc en pizzaiolo de luxe, mais seulement quelques mois car il avait d’autres ambitions culinaires à l’esprit.

Et après un tour du monde de trois mois, il se met à la recherche d’un nouveau restaurant, et crée en 1994 à Fleurance « Le Cybèle ».Le nom n’est pas neutre : c’est celui d’une divinité gardienne des savoirs…Là aussi la haute gastronomie ne prend pas. Michel Glosek a la riche idée alors de proposer une cuisine locale travaillée selon les règles de l’art, c’est-à-dire telles qu’elles ont été établies et transmises au fil des générations  pour continuer à s’appliquer aujourd’hui. Le restaurant ne désemplit pas, et notre chef en profite pour tirer la cuisine vers le haut, ce qu’il appelle une gastronomie élégante, c’est-à-dire tout simplement bonne. La carte change tous les mois, avec aussi un menu d’ailleurs, et tous les produits, sauf la glace, sont fabriqués maison, pain compris. 

Michel Glosek veut continuer à apprendre. Il suit des cours par correspondance liés à la biologie et la nutrition, avec la volonté de répondre à la question : « Comment manger bien en se faisant du bien ? ».

Un voyage au Vénézuela lui donne envie en rentrant de s’intéresser de près à la fabrication des produits, à leur séchage et à leur mise en  conserve. Il s’inscrit à cet effet  au Centre régional d’innovation et de transfert de technologie (CRITT) d’Auch et bénéficie de l’appui fort utile de la Chambre de commerce et d’industrie par l’intermédiaire de son Centre européen d’entreprise et d’innovation (CEEI).

Michel Glosek vend entre temps son restaurant, c’est en 2000, faute de gagner de l’argent et va connaître une période matériellement très difficile, la vente tardant à se concrétiser – il faudra six mois.

Instruit par le CRITT, Michel Glosek met en application les apprentissages reçus en créant sa société « Mon marché en Gascogne/Les saveurs du bien-être » qui va se charger de commercialiser un premier produit de sa facture. Profitant de l’attachement des gascons aux valeurs de la nature, et  du contexte porteur des soins par les plantes, mis en œuvre dès les années 58 par Maurice Mességué à Fleurance (ville dont il sera Maire un long moment) notre chef va créer les « fleurandises », des gelées extraites de la saveur des fleurs. Il s’emploiera à les commercialiser via les épiceries fines et les marchés, mais sans grand succès.

Les tâtonnements et déconvenues rencontrés sont souvent utiles pour rebondir. Michel  Glosek en est la preuve car dans la foulée de l’expérience peu convaincante  des « fleurandises », il va mettre sur le marché un produit cette fois plus gagnant : le baba gascon, poché dans un sirop d’Armagnac, qui figurait d’ailleurs à la carte du Cybèle. L’idée de mettre des desserts pâtissiers en conserve était née !  Michel Glosek est fier de dire qu’il s’est vendu à ce jour 3 millions de babas gascons !

Glosek Gourmet est créé, le cannelé à l’Armagnac  suit le baba gascon, et en 2009 la petite équipe s’installe dans ses locaux actuels et la saga est lancée. Lors d’un énième voyage, cette fois en Amazonie, Michel Glosek découvre le procédé qui va permettre de mettre en conserve  des fruits sans sucre. C’est la déshydratation osmotique ( !).

Aujourd’hui, Michel Glosek ne fait plus de recherche et développement .Il se concentre sur les produits existants, remet à  plat tous les systèmes d’information de l’entreprise, et s’attache à  parfaire ses différents  réseaux de vente : présence aux salons professionnels et grand public ; référencements dans les épiceries fines (350 aujourd’hui contre une centaine il n’y a pas encore si longtemps), comme par exemple dans les boutiques « Fleurons de Lomagne » de Condom, Lectoure et Agen (aujourd’hui  350 épiceries fines ont mis en rayon les produits Glosek contre une centaine il n’y a pas encore si longtemps) et chez les « coliseurs » ( ceux qui proposent des colis/cadeaux de fin d’année aux comités d’entreprise) ; vente sur internet …

De nouveaux marchés sont par ailleurs en exploration : les repas à bord des avions (ce qu’on appelle le catering),  les restaurateurs et les traiteurs, mais à condition de substituer au verre, interdit dans les cuisines, des emballages en barquette.

L’aventure économique de Michel Glosek est loin d’être terminée. L’homme est à coup sûr plein de projets. Il a le goût d’entreprendre et d’avancer. Il est audacieux et tenace, ne craignant pas de prendre des risques. Qu’il échoue ou qu’il réussisse, il sait exploiter envers et contre tout la situation pour poursuivre plus avant. Il a pour lui de vibrer de passion et d’exigence pour son produit et la perfection de la qualité l’obsède.

C’est tant mieux car on tellement besoin d’artisans – j’écrirai même à son sujet : « ARTisan » - qui ont l’amour de leur métier et veulent progresser, alors que bien  d’autres sont désabusés et démotivés. 

 N.B.  Une belle réflexion de Michel Bras, grand chef étoilé dans l’Aubrac, à Laguiole, que Michel Glosek pourrait parfaitement reprendre à son compte : « Ce qui importe en cuisine comme ailleurs, c’est de se connaître et d’exprimer ce que l’on est ». 

Fait le 18 août

Je viens d'avoir 65 ans...

Je viens d’avoir 65 ans.

Je suis comme une automobile qui totalise aujourd’hui  300.000 kms. On sait que sa durée de vie est désormais limitée. Mais on souhaite qu’elle tienne le coup encore quelques 80.000 kms de plus,  dussions-nous accélérer les visites chez le garagiste pour la maintenir en bon état de marche.

L’homme vit en moyenne 78 ans contre 84/85 pour la femme. A 65 ans, je sais donc qu’il ne me reste  que 13 ans à accomplir pour atteindre ladite moyenne, c’est-à-dire trois fois rien. On forme en réalité le secret espoir d’aller bien au-delà  de ces 78 ans. La vie en vaut la peine, et Malraux disait : « La vie ne vaut rien, mais rien ne vaut la vie ».

Pour ma part, je partage cette philosophie, mais en aucun cas je ne voudrai d’une vieillesse saccagée par la maladie grave  ou  l’infirmité irréversible, que Charles de Gaulle qualifiait à juste titre de naufrage. Je préférerai dans ce cas abréger mes souffrances, et si j’étais dans l’incapacité mentale d’en décider, je voudrai compter sur mes proches pour mettre en  œuvre une décision que bien entendu j’aurais clairement exprimée au temps de ma lucidité. « Mourir cela n’est rien / Mourir la belle affaire / Mais vieillir…Ô vieillir ! », chantait jacques Brel.

Je ne crains pas la mort et je ne suis pas croyant. IL faut savoir s’en aller. Epicure écrivait : « Ne craignez pas la mort : quand elle sera là, vous n’y serez plus ».Et Marcel Pagnol : « La mort, c’est tellement obligatoire, que c’est presque devenu une formalité ». Le plus dur néanmoins est de quitter les êtres qui vous sont les plus chers et de se dire que nous n’aurons plus de nouvelles d’eux…Quant à celles du monde, on peut s’en passer.

Pierre Mauroy, homme politique,  qui fut Premier Ministre de François Mitterrand de 1981 à 1984, et qui est décédé en juin dernier, avait une belle formule : « La fin de vie, c’est comme lorsque j’ai vu la mer la première fois. Elle s’impose à vous, majestueusement, avec solennité, beaucoup de force et une très grande beauté ».

On ne sait pas néanmoins  quand elle se présentera car la vie comme la mort est une véritable loterie, avec l’injustice qui en résulte. L’important est d’avoir une mort « heureuse ».Je veux dire par là que je souhaite faire partie de celles et ceux qui n’ayant pas connu de déboires physiques ou mentaux majeurs, et ayant atteint  un âge bien avancé, sont happés en douceur par la « faucheuse », par exemple dans leur sommeil ou par un arrêt soudain du cœur.

Il y a hélas !tellement de morts « malheureuses » et révoltantes, à commencer par celles qui touchent des individus encore loin du bout, privés brutalement  de leur existence par la guerre, la maladie, les accidents, les crimes, quand il ne s’agit pas de nouveaux nés dont les géniteurs se débarrassent comme ils le font d’un déchet ordinaire. Et puis il y a les morts stupides liés la plupart du temps à l’imprudence, à l’irresponsabilité ou à l’ivresse : l’agriculteur écrasé par son propre tracteur, le couvreur qui dépourvu de protection (harnais, casque, filets…) tombe du toit et se tue, la simulation de pendaison ou d’étouffement (un jeu sordide prisé des jeunes) qui n’en est plus une, la noyade, parce qu’on n’a pas voulu respecter l’interdiction de se baigner, l’accident de voiture en sortant de boîte de nuit, le maniement d’explosifs qui tourne mal, la guêpe ou le frelon qui pique son dard dans la gorge et vous asphyxie….

En ce qui concerne la « gestion » de la mort, j’ai personnellement une préférence pour la crémation qui est précédée d’une cérémonie courte et laïque qui me va bien. Et puis, je vois trop de tombes abandonnées au fil des décennies, et  l’idée que la mienne subisse le même sort m’est insupportable. Je pense dans cet esprit à la dernière demeure de ma mère, enterrée au cimetière du Petit Saint-Jean à Amiens il y a maintenant  cinquante-sept ans. Sa tombe en  marbre rosé est aussi belle qu’au premier jour, ce funeste lundi 28 mai 1956.Mais qu’en sera-t-il plus tard, quand tous les enfants de Rose auront disparu et que ses petits-enfants s’abstiendront de lui rendre visite et d’entretenir le lieu où elle repose, faute de l’avoir connue ?

J’ai eu jusqu’à présent peu d’occasions de m’incliner devant le corps d’une personne décédée, avant qu’elle ne soit mise en terre ou incinérée. Ce fut à chaque fois en poussant la porte d’une chambre mortuaire dans un établissement de santé. L’endroit est par nature inhospitalier puisqu’il vous donne rendez-vous avec la mort.  Et  le teint de cire du visage du défunt n’est  guère engageant. Mais il n’en montre pas moins une quiétude et des traits reposés d’où toute douleur a disparu,  qui, ajoutés au silence absolu du recueillement, créent une  considérable impression  de sérénité et de paix , qu’on pense être pour le disparu  le début de l’éternité (Rimbaud : « L’éternité, c’est quoi ? C’est la mer allée avec le soleil »).

Nous avons dans notre rapport à la mort, religion aidant, un comportement très rituel et très respectueux. Pour les survivants, à l’église comme au cimetière, et quelles que soient les circonstances du décès,  il faut être nécessairement grave dans l’attitude, porter un habit sombre, avoir le geste sobre, le salut discret, la mine triste et déconfite, la tête et les épaules courbées ainsi que  les yeux rougis pour témoigner du  chagrin ressenti (sincère ou non). Reste ensuite l’épreuve des condoléances bafouillées à la va-vite et à la queue leu-leu, une épreuve remplacée de plus en plus fort heureusement par la signature du registre ad hoc.  Et gare à celui qui rate l’enterrement du plus lointain des cousins ou du voisin peu fréquenté la vie durant car il s’expose alors aux pires médisances et commérages !

Dans d’autres civilisations et religions, comme par exemple dans la communauté noire, les obsèques sont plus « joyeuses », avec des cérémonies chantantes et dansantes, signe que la mort est en réalité une autre phase de la vie qui doit être saluée comme telle,  donc avec  gaieté et espérance.

Les témoignages de ceux qui revenus à la vie après avoir été  déclarés cliniquement morts racontent ce qui leur est  arrivé donnent raison à cette approche « festive » de la disparition. Quel que soit le pays considéré, l’âge, la religion, le sexe, les témoins d’une Expérience de Mort Imminente (EMI) disent à peu près tous la même chose : le sentiment de planer en toute légèreté au-dessus de son corps ; de vivre une sensation de bonheur absolu et d’extase, et de baigner dans un amour mille fois plus vrai que celui vécu jusqu’alors ; l’impression d’être projeté à travers un tunnel très sombre vers une source de lumière intense et accueillante (l’un parle à ce sujet d’une lumière d’un blanc très pur, plus pur encore que la neige) ; de parvenir enfin  en un lieu merveilleux (un jardin exceptionnel, une ville de transparence à nulle autre pareille) où des êtres rayonnants  de bonté viennent à votre rencontre. Certains disent avoir alors retrouvé là des membres de leurs familles ou des amis décédés parfois depuis très longtemps. De retour sur terre, les rescapés sont convaincus qu’il y a bien une autre vie après la mort. Pour eux, plus rien ne sera comme avant. La mort est totalement apprivoisée. Les relations avec les êtres chers, avec autrui en général, prennent une dimension fondamentale et prioritaire. Et les notions d’ambition et de réussite leur sont devenues définitivement étrangères.   

 Philippe Labro, homme de médias, cinéaste, écrivain, a  connu cette aventure de l’entre-deux, à la suite d’une pneumopathie foudroyante qui  l’a plongé à plusieurs reprises dans des comas cauchemardesques. Il a raconté son histoire dans « La Traversée », livre publié en 1996 chez Gallimard.

 Voici ce qu’il écrit : « «Je me sens sortir de mon corps. J’ai l’impression que je me vois sur le lit, entouré des hommes en blanc et en vert, avec, derrière ce rideau d’hommes, les assistantes et les infirmières. Je vois toute la pièce, les objets, les murs, la machine et les écrans. Je peux les décrire avec une précision de laser…Je prends un peu d’altitude et je flotte au-dessus de la pièce et au-dessus de mon corps et j’entends, plus précisément que tout à l’heure tout ce qui se dit, les consignes données, les questions posées sur la suite de mon traitement, les rendez-vous pour l’extubation – ce sera le matin dans quarante-huit heures. Dans le vocabulaire du cinéma, on pourrait dire que j’ai une vue en « plongée » de toute la scène…Je suis devenu une caméra qui se promène autour de moi-même. Je suis une caméra, l’expression est un peu trop facile – mais que recouvre-t-elle ? Ce ne sont pas mes yeux qui ont vu mon corps sur le lit, entouré des médecins. C’est mon esprit, c’est ce qu’il y a dans mon cerveau – ou bien est-ce autre chose, à quoi aucun d’entre nous ne peut trouver un nom ?...Or, le tunnel n’a plus rien d’effrayant. Non seulement il n’est pas en pente, il ne descend pas, mais  il semble monter doucement, dans une ascension bienveillante. En outre, il est clair, de plus en plus clair, il devient même tellement lumineux que je suis aveuglé par cette lumière et je ne vois plus que cela : de la lumière…Ici, maintenant, il n’y a aucune souffrance. La lumière vient m’apporter une sensation de paix comme je n’en ai pas connu depuis mon entrée en réa, depuis que je me suis retrouvé subissant la machine et les prises de sang, les étouffements et le chaos. Je n’éprouve qu’une consolante et surprenante sensation de paix et encore plus d’amour que je n’en ai ressenti récemment à l’égard des miens ou des autres. Cet amour est indéfinissable. Je voudrais pouvoir le donner et l’offrir autour de moi comme du miel, mais je ne suis entouré que de lumière. Comme des voiles de lumière, des passages et des courants de blancheur, quelque chose de diaphane, quelque chose de cristallin. Il n’y a personne vers qui je puisse dispenser l’abondance d’amour qui me submerge. Il n’y a personne jusqu’à ce que, fugacement, apparaissent des formes ».

 La fin de vie est devenue en France un véritable enjeu de société, relancé au demeurant par le Président de la République qui avait inscrit dans les propositions de sa campagne présidentielle une réflexion sur « Une assistance médicalisée pour mourir dans la dignité ».

L’acharnement thérapeutique, c’est-à-dire l’emploi de thérapies exagérément lourdes par rapport à l’amélioration attendue,  est rejeté par le Code de déontologie médicale. On préconise à la place les soins palliatifs, dont le but premier n’est jamais de provoquer la mort, mais pour soulager la douleur on use de doses d’analgésiques et d’antalgiques qui risquent de rapprocher l’heure du décès.  

On est donc pas loin de l’euthanasie qui, elle, est punie en France par la loi (à l’inverse de la    Belgique, du Luxembourg et des Pays-Bas), car il s’agit dans ce cas de provoquer le décès pour faire cesser une maladie incurable qui inflige des souffrances morales et/ou  physiques insupportables. On distingue cependant l’euthanasie active considérée comme illégale (le fait pour un tiers de donner la mort à une personne qui est dans un état désespéré) et l’euthanasie passive qui est admise par la loi Léonetti : les traitements sont arrêtés sur décision du médecin (sauf les soins palliatifs), ce qui abrège la vie, mais il faut l’accord du malade et/ou de la famille.

L’accélération de la fin de vie peut dans la réalité prendre différentes formes : l’interruption du traitement médical ; l’injection de produits létaux (qui entraînent la mort) ; l’arrêt de la nutrition et/ou de l’hydratation ; l’administration de sédatifs (substances qui calment la douleur).

Il y a aussi la possibilité du suicide médicalement assisté, pratiqué notamment en Suisse, mais interdit en France. Une association prend en charge le malade sous la supervision d’un médecin-conseil,  et l’accompagne jusqu’à sa mort par injection d’un barbiturique, en l’espèce le Pentothal. Il faut préalablement avoir vérifié le discernement de la personne concernée, la manifestation de sa volonté réitérée, et être en présence d’une maladie incurable et de souffrances insupportables, avec un pronostic fatal ou une évolution vers une invalidité définitive et irréversible.

 Emmanuèle Bernheim, écrivain, a publié au début de cette année un récit bouleversant sous le titre « Tout s’est bien passé » (Gallimard), qui relate avec d’infinies émotions l’aide qu’elle a apportée à son père, qui le lui avait demandé (« Papa m’a demandé de l’aider à en finir »), pour mettre fin à sa vie suite à un accident vasculaire cérébral qui l’avait terriblement diminué. C’est  un bel exemple de cheminement d’un individu vers une fin lumineuse, dignement choisie lorsqu’il n’y a plus de futur possible.

Un sondage récent indique que 56% des français souhaitent être aidés médicalement pour mourir. Les médecins, qui considèrent la mort comme un échec, sont encore aujourd’hui plutôt sourds aux attentes des patients, privilégiant la performance technique, et peinant à entendre que les malades puissent vouloir cesser de vivre

Fort de ce constat, et de l’avancée d’autres pays européens, François Hollande a confié à une commission dite Didier Sicard (du nom de son Président, médecin et ancien Président du Comité consultatif National d’Ethique) le soin de réfléchir aux modalités d’assistance au décès pour les personnes en fin de vie. Le rapport rendu en décembre 2012 (voir photo ci-dessus) rejette toujours  l’euthanasie, mais suggère d’activer davantage la possibilité de la sédation profonde inscrite dans la loi Léonetti de 2005 -c’est le fait d’administrer au patient un antalgique ou un  sédatif pouvant hâter sa mort. Dans cet esprit, la Commission propose qu’une sédation terminale par administration d’opiacées entraînant un coma puis la mort puisse être administrée aux patients qui l’auraient demandé de manière réitérée.

Le rapport ouvre la voie par ailleurs au suicide assisté « qui serait réservé aux personnes atteintes d’une maladie évolutive et incurable au stade terminal, dont la perspective d’être obligée de vivre jusqu’au terme de leur vie…peut apparaître comme insupportable ».Mais la Commission en appelle dans ce cas à l’implication de l’Etat et des professions de santé, plutôt qu’à celle des associations militantes pour le droit à mourir.

Le Président de la République a ensuite sollicité l’avis du Comité Consultatif National d’Ethique qui a produit un avis quelque peu décevant en juillet dernier, faisant d’ailleurs division dans ses rangs.

Le Comité demande d’abord la poursuite de la réflexion et la tenue d’Etats généraux dans tout le pays ,avant qu’un projet de loi ne soit présenté au Parlement.

Sur la question des dernières volontés exprimées par les patients pour leur fin de vie, le Comité suggère de leur donner une valeur obligatoire dans le cas où elles ont été formulées avec l’aide d’un médecin par un patient atteint d’une maladie grave.

Sur la dignité des derniers instants, il est recommandé un rééquilibrage entre les droits des patients et les devoirs des médecins, avec un renforcement de la procédure collégiale pour y intégrer non seulement les médecins et le patient, mais aussi la famille et les personnels soignants.

A propos de la sédation profonde, le Comité considère qu’elle doit être accordée si le patient la demande. Il s’agirait alors d’un droit nouveau qui s’ajouterait à celui de refuser tout traitement.

Enfin sur l’assistance au suicide, le groupe majoritaire demeure dans l’interrogation, pendant que le groupe minoritaire suggère de lever les hypocrisies en demandant à la loi d’autoriser à donner la mort dans des conditions bien entendu très rigoureusement définies.

Pour ma part, je suis favorable à la liberté du patient : c’est à lui qu’il appartient de décider de l’heure de sa mort à partir du moment où la maladie le condamne de manière irrévocable et qu’il a à connaître des souffrances insupportables. Il lui faudra bien sûr avoir clairement, lucidement  et formellement exprimé sa volonté. Et c’est bien ainsi que  je compte agir à titre personnel pour abréger une existence qui n’en vaudrait plus la peine.

N.B. Sur la mort, j'aime cette belle formule de Jules Supervielle, écrivain franco-uruguayen (1884-1960) : "Ce doit être ici le relais où l'âme change de chevaux".

 

Fait le 5 août 2013

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Commentaires

08.09 | 02:24

notre génération a toujours ressenti un fort penchant pour Denise Glaser n'est-ce pas Thierry ?

...
11.08 | 03:28

Tu nous donnes l'eau à la bouche

...
08.05 | 11:12

Belles descriptions des villes de notre Bretagne qui est si belle mais tant décriée à cause du temps très changeant dans une seule journée!

...
04.03 | 02:39

et dans un autre domaine tournons nous vers une élection à la proportionnelle

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