Points de vues du Gers Carnets

"Les Carnets de Julie"- France 3 - Honneur au Gers

Julie Andrieu

Julie Andrieu fait partie de la famille des critiques gastronomiques, au même titre qu’un Jean-Luc Petitrenaud et  qu’un Jean-Pierre Coffe, dont elle est le pendant féminin.

Journaliste, productrice, animatrice TV et radio, elle est l’auteure d’une vingtaine de livres consacrés à la cuisine et possède son propre site internet. C’est  en préparant de bons petits plats pour son compagnon de l’époque, que cette jolie femme blonde  de 39 ans, à la longue silhouette, fille de la comédienne Nicole Courcel, s’est découvert un talent certain devant les fourneaux (elle dit volontiers : « La cuisine est un lieu fœtal », une bien belle expression).

Plus jeune, elle se lança avec succès dans le photojournalisme,  bourlinguant à cet effet  dans le monde entier. Julie Andrieu voulait absolument se faire remarquer, « sortir du lot », une attitude dont elle est totalement revenue : « Les gens trop indépendants finissent par être trop dépendants d’eux-mêmes », constate-t-elle.

Cette « beautiful  people » est passionnée par la cuisine, qu’elle soit française ou étrangère, d’autant que l’art culinaire est pour elle un moyen  privilégié pour favoriser l’échange entre les peuples et apprendre à connaître les civilisations des pays et leur histoire.

"Les Carnets de Julie"

Elle est depuis 2012 aux commandes d’une émission télé  hebdomadaire sur FR 3, « Les Carnets de Julie ». Il s’agit pour elle de partir à la découverte d’une région, de parcourir son passé à travers une recette ancestrale typique pour mieux comprendre ses spécificités et ses richesses.

Au volant d’une vieille Peugeot  rouge décapotable (c’est un peu cliché parisien…), elle va dans des endroits insolites, à la rencontre de personnages chaleureux et truculents capables de lui faire comprendre le ciment créatif, gastronomique, culturel, patrimonial ou économique d’une contrée.

Dans cette émission, la cuisine joue plus que jamais son rôle de lien, soude les familles par la transmission des savoir-faire, et relie les générations autour de valeurs fortes (la convivialité, le partage, la simplicité) qui forgent l’identité d’une région.

Le Gers à l'honneur dans l'émission du 26 octobre

« Les Carnets de Julie » étaient consacrés samedi dernier 26 octobre au Gers, et plus particulièrement à Condom et à son pays, le temps de « s’offrir une bonne tranche de cette douceur de vivre gasconne… », privilégiant,dans un souci d’authenticité,  les rencontres de cuisine ménagère, au plus près des produits, plutôt que la fréquentation  des restaurants et de leurs chefs.

Le canard farci au foie gras de Lucie

Première halte de Julie chez Lucie Vernezy, institutrice à la retraite, fille et petite fille d’agriculteurs, elle-même agricultrice avec son époux Marino, avant de céder l’exploitation en fermage à un voisin, et pour le vignoble (vins des Côtes de Gascogne, Armagnac, floc de Gascogne),le domaine de Magnaut, au cousin Jean-Marie Terraube.

Après avoir enfilé le tablier d’usage, Julie va concourir à l’élaboration d’une vieille recette gasconne (voir photo ci-dessus), le célèbre canard  farci au  foie gras, un plat que Lucie prépare l’hiver pour les repas de famille et les fêtes de fin d’année. Après 3 heures de cuisson, le plat présenté crève l’écran et excite les papilles, au point qu’en gourmand invétéré on a envie de se jeter dessus ! A la fin de la séquence, la recette apparaît en détail, comme ce sera le cas dans l’émission pour chaque présentation culinaire.  

Le pruneau d'Agen

Cap ensuite sur le château de la Grangerie,  situé à Lannes, dans le Lot-et-Garonne, aux confins du Gers. La propriété est superbe avec un ancien prieuré du XIIème, transformé au XVIIIème  en château. Antoine et Robert de Langalerie, dont la famille est propriétaire du lieu depuis 1900, cultivent là, outre l’Armagnac et le floc sur 35 ha de vignes,  le pruneau d’Agen, une Indication Géographique Protégée (IGP) qui déborde sur le Gers et les autres départements périphériques. On y apprend comment s’effectue la cueillette de ce fruit à la belle couleur violet  (3 semaines de récolte sur le domaine) : il doit être ramassé au maximum de sa maturité et donc se détacher tout seul de l’arbre, d’où l’emploi d’une machines spécialisée et étrange (elle s’ouvre comme les pétales d’une tulipe) pour secouer le prunier d’ente…Le pruneau termine ensuite sa course  dans des fours  où il cuira pendant 24 heures à 75°, pour en sortir noir et sec, un véritable fruit confit proposé alors à la vente, nature ou à l’Armagnac, dénoyauté, mi-cuit ou réhydraté.

L'Atelier du bleu de Lectoure

Visite après de l'Atelier du bleu de Lectoure, où Julie est reçue par Cécile Gex, teinturière, formée comme designer textile à Lyon, et qui travaille  là depuis 7 ans. C’est Saint-Louis qui mit à l’honneur le bleu, couleur de l’humilité, de la simplicité, de la bonté, alors qu’avant lui prévalait le rouge, symbole de la puissance et de l’autorité du roi. Le pigment bleu extrait des feuilles du pastel, une plante fourragère, servira à teindre vêtements et textiles et atteindra son apogée durant la Renaissance, faisant la richesse des négociants pasteliers toulousains. La concurrence du bleu indigo puis des colorants synthétiques conduira à son déclin, même  si Napoléon lui donnera un nouvel élan en l’adoptant  pour habiller les soldats de l’Empire. L’atelier de Lectoure remet en valeur depuis 1994 l’usage de cet « or bleu » qui produit une teinture quasi-éternelle – plus on lave le textile plus le bleu sera lumineux. Cécile montrera à Julie comment un tissu blanc plongé dans un bain de pigment devient progressivement bleu  au contact de l’air, sachant qu’il faut unetonne de feuilles de pastel pour produire 2 kilos de teinture.

Les arènes de Montréal

Rapide tour aux arènes de Montréal-du-Gers, labellisé « Plus Beau village de France », pour suivre quelques évolutions de course landaise, sport qui se pratique principalement  dans le Gers et les Landes. Les images nous montrent  des hommes athlétiques et souples effectuer des sauts périlleux acrobatiques au-dessus des cornes des vaches.  Une tradition tauromachique qui est encore aujourd’hui au cœur de bien des fêtes de village.

La croustade d'Isabelle

Arrêt à Biran, au lieudit Le Bourdieu, chez Isabelle Fauqué, agricultrice, reine de la croustade, une spécialité gasconne faite d’une pâte feuilletée extrêmement fine (on pourrait dire « dentellisée »), fourrée aux pommes macérées dans l’Armagnac. Isabelle fait preuve d’un savoir-faire et d’un doigté extraordinaires qui épatent  Julie et le téléspectateur que je suis. Un instant cocasse dans la fabrication lorsqu’Isabelle use d’un sèche-cheveux pour sécher la pâte…Il nous est dit au passage que la technique du feuilletage, si difficile à maîtriser, fut importée par les Maures  au VIIIème siècle lorsqu’ils envahirent le sud-ouest depuis l’Espagne avant d’être défaits à Poitiers par Charles Martel, une défaite qui mit un terme à l’expansion musulmane médiévale en Occident.

Le bâton gascon de Guy Lanartic

Vient alors un sujet sur le faiseur de bâton gascon, Guy Lanartic, installé à Vic-Fezensac. J’avais fait un billet sur Guy au mois d’octobre 2012 (voir mon blog), il y a un an, car je lui avais commandé ce bâton du berger basque, dit «makila », qui est depuis mon fidèle ami durant mes marches. Je ne reviendrai donc pas sur sa fabrication que j’avais largement décrite à cette occasion. Je suis ravi que Guy ait bénéficié de ce coup de projecteur car j’admire son travail. Et puis, je suis un peu jaloux de lui, pour avoir côtoyé la belle Julie….

Le fromage de brebis des Baylocq

Une autre belle rencontre de Julie, celle-là bucolique, avec la bergère Carine Baylocq, qui gère, avec Mathieu, une ferme d’élevage de 250 brebis adultes et d’une cinquantaine de petits (la ferme Lacave d’En haut, près de Fourcès). L’exploitation produit et affine chaque année 1.000 tomes de fromage (une tome = 30 litres de lait), un fromage si bon et si goûteux qu’il fut primé Médaille de bronze au Concours général agricole 2013.Il faut dire que les Baylocq font ce qu’il faut pour livrer un excellent fromage, opérant la transhumance du troupeau pendant 4 mois dans la vallée de l’Ossau, au col d’Aubisque, histoire de trouver là  l’herbe que les bêtes n’ont plus alors dans le Gers.

L'alicuit d'Hélène

Enfin, dernier rendez-vous de Julie, dans une superbe maison d’hôtes, près de Condom, « Les Bruhasses ». Cette vieille bâtisse du XVIIIème, entièrement rénovée, appartient à Hélène et Jean Royer. Tous deux ont longtemps vécu aux Etats-Unis, chacun étant  restaurateur, lui québécois, elle gasconne d’origine. A l’ordre du jour, la préparation de l’alicuit (d’un mot gascon qui signifiait les ailes et les cous), un ragoût mode gersoise, une soupe paysanne, où mijotent avec les légumes de saison (pommes de  terre, carottes, oignons, ail…) revenus dans la graisse de canard les morceaux les moins nobles du volatile (ailerons, cous, carcasse). On sent à l’évidence à travers l’écran le fumet si agréablement odorant de ce plat de tous les jours.

Le banquet de clôture

Pour finir en beauté, Julie offrit sur place, dans les jardins des Bruhasses, un banquet pantagruélique à celles et ceux qui avaient contribué à l’émission. Au menu : le melon de Lectoure, arrosé de floc rouge aux arômes fruités ; les demoiselles du canard, soit la carcasse et les restes du canard, qu’on mange grillées, de préférence avec les doigts ; le canard farci au foie gras de Lucie ; l’alicuit d’Hélène ; le fromage de brebis des Baylocq (malheureusement absents des agapes pour raisons professionnelles –les brebis les accaparent) ;  et en dessert la superbe croustade aux pommes d’Isabelle.

Galant homme, Guy Lanartic offrira à son hôte un presse-papiers de sa facture, en gros buis, estampillé « Gers 2013, Les Carnets de Julie », avec en reproduction la guimbarde rouge de Julie, la cathédrale d’Auch et sa tour d’Armagnac, et la figure de d’Artagnan, le héros des gascons.

Guy me confiera que le scénario de l’émission prévoyait qu’il accompagnerait Julie dans une promenade en forêt pour ramasser des cèpes,  voir les fameux néfliers sauvages, le bois du bâton basque, et pour visiter une palombière. Mais les circonstances du tournage de l'émission ne l’ont pas permis, me précisa-t-il, avec comme un regret dans la voix….

Il m’a rapporté aussi un bon mot de Julie lorsque le plat des demoiselles du canard fut présenté à la table du banquet (voir plus haut). Guy  précisa à son attention que le croupion de canard était le meilleur morceau desdites demoiselles. Ce à quoi Julie rétorqua : « Ah !les gascons aiment donc particulièrement le cul des demoiselles ! », un propos coupé au montage…

« Les carnets de Julie » : une bien belle émission avec une bien belle présentatrice, toute en sourire, gentillesse, charme et séduction  …

Fait le 28 octobre

Antoine de Saint-Exupéry / "Le Petit Prince"

"Qui, enfant, n’a pas lu ou ne s’est pas fait lire « Le Petit Prince » d’Antoine de Saint- Exupéry ?

"Le Petit Prince", l'enfance, l'âge adulte

Ce fut bien sûr mon cas. Mais je n’avais pas pris le temps, comme beaucoup d’autres, de relire l’histoire une fois devenu adulte.

Et pourtant ce conte philosophique, tout en poésie et mélancolie, profond et dépouillé, s’adresse aux « grandes personnes », véhiculant une conception symbolique de la vie, même s’il est écrit dans un langage simple pour être compris par les enfants, qui au demeurant l’adorent pour son héros, ce petit ange blond, « un petit bonhomme tout à fait extraordinaire »,  pour l’esprit d’aventure, le mystère et le rêve que colporte le livre, et bien entendu pour les merveilleuses aquarelles , de la main même de Saint Ex’ (voir ci-dessus).

C’est parce que j’ai choisi il y a peu d’ajouter à la signature de ma messagerie électronique un très beau dessin du Petit Prince que l’envie m’a pris de redécouvrir l’œuvre. Je l’ai d’abord entendu réciter par Sami Frey (quelle belle voix !) et puis l’ai relue en tant que tel.

Et il est vrai que ma lecture d’homme « accompli » (au sens des nombreuses années déjà vécues)  n’a plus rien à voir avec celle qui avait été mienne enfant, et dont j’avais conservé presque intact le souvenir. Le message de Saint-Exupéry est bien destiné au monde des adultes, dont il dénonce le comportement absurde pour en appeler à conserver l’enfant en soi, avec sa joie de vivre, son rire, son innocence, sa  simplicité, sa logique propres, qui font dire au Petit Prince que les « grandes personnes sont décidément bien bizarres ».Et le texte reste si vrai aujourd'hui ! Avec de la  noirceur, mais aussi de la féérie et de l'espoir. 

Lorsqu’il demande à l’aviateur en panne d’avion en plein désert de lui dessiner un mouton, il ne se satisfait d’aucun des dessins proposés (il est trop ceci, il n’est pas assez cela…), jusqu’à ce que lui soit dessiné par son interlocuteur excédé une caisse, « Et le mouton que tu veux est dedans »… « C’est tout à fait comme ça que je le voulais », s’exclama le Petit Prince. L’enfant, comme l’artiste d’ailleurs, veut ainsi laisser courir son imagination pour rêver son mouton à lui, pendant que les adultes, tellement sérieux, entendent tout connaître dans le détail, tout identifier, tout chiffrer, tout évaluer, tout normaliser, ne croyant que ceux qui leur ressemblent….Ainsi, l'aviateur nous apprend qu'un savant turc qui avait annonçé en 1909  la découverte de l’astéroïde où vivait le Petit Prince, ne fut pas pris au sérieux parce que vêtu en tenue traditionnelle de son pays. Plus tard, lors d’une conférence internationale,  il renouvela l’information et il fut cru car il s’était habillé à l’européenne, avec un costume élégant…

Et l’aviateur rappelle en ouverture du conte qu’il avait été découragé du dessin parce qu’ayant un jour voulu représenter un serpent boa digérant un éléphant, les « grandes personnes » n’avaient vu qu’un chapeau (de par la forme prise par le corps dudit boa après avoir avalé le pachyderme).Il dessina alors l’intérieur du boa afin qu’il soit mieux compris. Las ! «… les grandes personnes ne comprennent jamais rien toutes seules, et c’est fatigant pour les enfants de toujours et toujours leur donner des explications ». « J’ai donc dû choisir un autre métier et j’ai appris à piloter des avions ».Et lorsque l’aviateur montra son premier dessin au Petit Prince, celui-ci reconnut aussitôt, non pas un chapeau, mais un boa en train de digérer un éléphant….

« L’enfance,

C’est encore le droit de rêver,

Et le droit de rêver encore

Mon père était un chercheur d’or,

L’ennui, c’est qu’il en a trouvé ». (Jacques Brel, « L’Enfance »)

 La dédicace

« Le Petit Prince » fut dédié par l’auteur à Léon Werth, l’un de ses plus grands amis, romancier, essayiste, journaliste, critique d’art, un esprit très indépendant, antibourgeois et libertaire. Et voici cette dédicace qui elle aussi renvoie à l’enfance :

 « Je demande pardon aux enfants d’avoir dédié ce livre à une grande personne. J’ai une excuse sérieuse : cette grande personne est le meilleur ami que j’ai au monde. J’ai une autre excuse : cette grande personne peut tout comprendre, même les livres pour les enfants. J’ai une troisième excuse : cette grande personne habite la France où elle a faim et froid. Elle a besoin d’être consolée. Si toutes ces excuses ne suffisent pas, je veux bien dédier ce livre à l’enfant qu’a été autrefois cette grande personne. Toutes les grandes personnes ont d’abord été des enfants (mais peu d’entre elles s’en souviennent). Je corrige donc ma dédicace : à Léon Werth, quand il était petit garçon ».

 D'où vient le Petit Prince ?

Mais d’où est sorti ce beau personnage du Petit  Prince ? On parle d’un voyage en train pour rejoindre Moscou, où Antoine de Saint-Exupéry  avait face à lui un couple d’ouvriers, qui tenaient dans leurs bras un chérubin magnifique, profondément endormi. « Il était né de ce couple là une sorte de fruit doré…Mozart enfant…Les petits princes des légendes n’étaient point différents de lui ».On dit aussi qu’il s’était inspiré du fils d’un ami québécois ou encore de Pierre Sudreau, résistant, homme politique, plusieurs fois Ministre et ami cher à Saint- Ex’.

Antoine de Saint-Exupéry

Antoine de Saint-Exupéry, écrivain, poète, aviateur, est né en 1900 et a disparu le 31 juillet 1944 aux commandes de son avion au large de Marseille, alors qu’il effectuait un vol de reconnaissances photographiques en vue du débarquement en Provence (des débris de l’avion furent retrouvés en 2004).Sans que cette thèse ait pu être vérifiée à 100%, il semble néanmoins que l’avion fut abattu par un pilote ennemi allemand. La veille de sa mort, il avait écrit : « Si je suis descendu, je ne regretterai absolument rien. La termitière future m’épouvante. Et je hais leur vertu de robots. Moi, j’étais fait pour être jardinier ».Il avait été affublé du surnom de « Pique la lune », non seulement parce qu’il avait le nez en trompette, mais surtout en raison de sa tendance à se renfermer dans son monde intérieur, au point d’être souvent distrait, y compris dans son activité de pilote, ce qui aurait pu emporter des conséquences bien fâcheuses…

 Les premiers livres de Sain-Ex'

Saint- Ex’ connut de son vivant de belles aventures  littéraires, avec « Courrier Sud », son premier roman (1929), «Vol de Nuit » (1931), Prix Fémina, et « Terre des Hommes » (1939), Grand Prix du Roman de l’Académie Française. Ces ouvrages sont en rapport direct avec sa vie d’aviateur,  une passion et un métier qui lui valurent de vivre des expériences, des émotions et des amitiés  hors du commun, notamment en transportant le courrier pour Latécoère, de Toulouse au Sénégal, puis en Amérique du sud.

Le succès considérable du "Petit Prince"

« Le Petit Prince » fut publié en version anglaise en 1943 à New-York où le manuscrit original se trouve toujours (Saint- Ex’ était alors aux Etats-Unis dans le cadre d’une mission officielle visant à faire entrer les américains en guerre). C’est seulement en 1946 que le livre fut publié en France. L’auteur ne put malheureusement pas apprécier le succès considérable et planétaire de son œuvre : 145 millions d’exemplaires vendus dans le monde entier (traduction en 270 langues et dialectes), dont 12 millions en France, ce qui situe le livre immédiatement derrière la Bible ;  une quatrième place dans le classement des 100 meilleurs livres du XXème siècle, derrière « L’Etranger », d’Albert Camus, « A la Recherche du Temps Perdu » de Marcel Proust, et « Le Procès » de Franz Kafka ; des versions multiples en opéras, en comédies musicales, en  pièces de théâtre (la chaîne TV France Ô, sur le satellite, en présentera une, enregistrée au Festival d'Avignon 2013, ce dimanche 27 octobre à 23H45), en films, en téléfilms, en dessins animés, déclinés en autant de livres, de cassettes, de DVD et de CD…

 On ne compte plus les lieux qui portent son nom : rues, écoles, cinémas, aéroport et gare TGV à Lyon, sa ville natale…Une inscription sur les murs du Panthéon honore sa mémoire et  de nombreux timbres-poste, des statues, des bustes lui ont été dédiés, de même qu’un billet de 50 francs qui a circulé de 1996 à 2002. Une Fondation a été créée en 2009 par les héritiers de Sain-Ex’ pour soutenir en France comme dans le monde entier des projets tournés vers les jeunes et portant les valeurs de l’écrivain.

 Le message du Petit Prince est donc universel et n’a rien perdu de sa force depuis 70 ans.

 La planète du "Petit Prince", les volcans, les baobabs, sa rose...

En quittant sa toute petite planète, l’astéroïde B 612, pas plus grande qu’une maison, le Petit Prince va aller à la rencontre d’autres planètes et de ses habitants,  hommes, animaux, plantes, et ainsi confronter ses valeurs, ses vérités d’enfant avec celles, souvent plus navrantes, des êtres croisés.

 Il racontera son histoire à l’aviateur, auprès de qui il restera  huit jours durant, nouant avec lui une profonde et touchante amitié.

 Il lui confia que sur sa planète (si petite qu’un jour il vit le soleil se coucher 43 fois), il passait une grande partie de son temps à ramoner les volcans qui s’y trouvaient, y compris un volcan éteint (on ne sait jamais, il peut se réveiller), et à arracher les jeunes pousses de baobabs, car si on les laissait croître ils envahiraient  la minuscule astéroïde du Petit Prince et la perforeraient de leurs racines. L’allusion aux forces de l’axe (le Reich allemand, l’Italie de Mussolini et le Japon) est on ne peut plus claire…

 Il élevait aussi une belle rose à laquelle il prodiguait mille attentions. La description de l’éclosion de la fleur est un bon moment de littérature : « La fleur n’en finissait pas de se préparer à être belle, à l’abri de sa chambre verte. Elle choisissait avec soin ses couleurs. Elle s’habillait lentement, elle ajustait un à un ses pétales. Elle ne voulait pas sortir toute fripée comme les coquelicots. Elle voulait apparaître dans le plein rayonnement de sa beauté…Elle était très coquette. Sa toilette avait donc duré des jours et des jours. Et puis voici qu’un matin, justement à l’heure du lever du soleil, elle s’était montrée. Et elle qui avait travaillé avec tant de précision, dit en baillant : Ah ! je me réveille à peine…Je vous demande pardon…Je suis encore toute décoiffée… ».

 D’une « vanité ombrageuse », la rose était exigeante, réclamant un paravent pour se préserver des courants d’air et un globe la nuit  pour se protéger du froid. Le Petit Prince se montra un peu impatient face à de tels caprices, mais le regretta  peu après car la fleur ne cherchait en réalité qu’à se faire aimer : « J’aurais dû deviner sa tendresse derrière ses pauvres ruses ».

De ce qui est important...

Le Petit Prince était inquiet pour sa rose par rapport au mouton qu’il allait ramener chez lui. Il interrogea l’aviateur  sur le risque encouru et sur le rôle de défense que les épines de la fleur pouvaient tenir pour empêcher le mouton de manger la rose.

 « Les épines, ça ne sert à rien », répondit sèchement l’aviateur, « c’est de la pure méchanceté de la part des fleurs ».

 Questionné encore et encore, l’aviateur très occupé à réparer son aéronef, finit par s’emporter : « Je m’occupe, moi,  de choses sérieuses ! ». Le Petit Prince se mit alors en colère : « Tu parles comme les grandes personnes », « Tu confonds tout, tu mélanges tout ».

 « Il y a des millions d’années que les fleurs fabriquent des épines. Il y a des millions d’années que les moutons mangent quand même les fleurs. Et ce n’est pas sérieux de chercher à comprendre pourquoi elles se donnent tout ce mal pour se fabriquer des épines qui ne servent jamais  à rien ? Ce n’est pas important la guerre des moutons et des fleurs ?... Et si je connais, moi, une fleur unique au monde, qui n’existe nulle part, sauf dans ma planète, et qu’un petit mouton peut anéantir d’un seul coup, comme ça, un matin, sans se rendre compte de ce qu’il fait, ce n’est pas important ça ? ».

 Il poursuivit, avec la même rage : « Si quelqu’un aime une fleur qui n’existe qu’à un exemplaire dans les millions et millions d’étoiles, ça suffit pour qu’il soit heureux quand il les regarde. Il se dit : « Ma fleur est là quelque part… ». Mais si le mouton mange la fleur, c’est pour lui comme si, brusquement, toutes les étoiles s’éteignaient ! Et ce n’est pas important ça ! ».

 Le Petit Prince éclata en sanglots et l’aviateur, comprenant son erreur, et ne se pardonnant pas son emportement, le consola en lui disant : « La fleur que tu aimes n’est pas en danger…Je lui dessinerai une muselière à ton mouton…Je te dessinerai une armure pour ta fleur »…Je ne savais pas trop quoi dire. Je me sentais très maladroit…C’est tellement mystérieux le pays des larmes ».

 Le Petit Prince n’en avait pas fini avec les grandes personnes maladroites et étranges, comme il le raconta à l’aviateur.

 Le roi sans sujet

Il rencontra ainsi sur une première planète visitée un roi sans sujet, qui se félicita d’en trouver un en la personne du Petit Prince pour exercer sur lui son autorité. Et lorsque le Petit Prince lui demande s’il pouvait s’asseoir, le roi qui se voulait puissant lui répondit : « Je t’ordonne de t’asseoir ». Il prétendait régner sur tout, mais avait la sagesse de dire : « Il faut exiger de chacun ce que chacun peut donner ».

 Le vaniteux, le buveur

Dans une autre planète, il croisa un vaniteux (« Ah, ah ! Voilà la visite d’un admirateur »), qui invita le Petit Prince à frapper dans ses mains, obsédé qu’il était par le besoin d’être applaudi et admiré.

 Puis un buveur, qui buvait pour oublier qu’il a honte de boire…

 Le businessman

Quatrième planète abordée, quatrième grande personne rencontrée, peut-être la pire du genre, car elle symbolise à merveille cette société avide de posséder, insensible à l’émotion et au rêve, que Saint-Ex dénonçait donc  déjà il y a plus de 70 ans : le businessman. Il gère, compte et recompte les étoiles, « des petites choses qui font rêvasser les fainéants ». « Mais je suis sérieux, moi ! Je n’ai pas le temps de rêvasser ». Il « possède » les étoiles pour être riche, prêt à en acheter d’autres si quelqu’un en trouve. « Mais tu ne peux pas les cueillir », rétorque le Petit Prince ! « Non, répond le businessman, mais je puis les placer en banque ». Et le bel ange blond de conclure : « Moi, j’arrose ma fleur tous les jours. Je possède trois volcans que je ramone toutes les semaines. Toi, tu n’es pas utile aux étoiles ».

 L'allumeur de réverbère

Après le businessman, l’allumeur de réverbère qui allume et éteint le seul réverbère de sa planète, « c’est la consigne », dit-il. Comme la planète tourne de plus en plus vite, il allume et éteint son réverbère une fois par minute. Est-il absurde ? En tout cas moins que le roi, le vaniteux, le buveur, le businessman. Ceux-là le mépriseraient, mais il est pourtant le seul à ne pas être ridicule car il s’occupe d’autre chose que de lui-même. Et le Petit Prince est séduit par le personnage : au moins son travail a un sens. C’est comme s’il faisait naître une étoile de plus ou une fleur, et quand il éteint, ça endort la fleur ou l’étoile. C’est vraiment utile puisque c’est joli.

 Le géographe

Dernière planète visitée  avant la terre : celle où se trouve un géographe, qui en réalité ne se déplace jamais. Il reçoit des explorateurs et si  la description de leurs découvertes est intéressante, une enquête de moralité est diligentée pour s’assurer du sérieux, preuves à l’appui, de leurs investigations. Il  faut s’employer à éviter les menteurs. Et aussi les ivrognes, car ils voient double, et si on n’y prenait garde on indiquerait dans les livres de géographie deux montagnes là où il n’y en a qu’une ! Répondant à une question du Petit Prince, le géographe précisa, au grand désespoir du petit garçon,  qu’il ne consignait pas les fleurs car elles sont éphémères, mais seulement les choses éternelles et pérennes…

La Terre et les "grandes personnes"

Terre enfin, cette planète où  «… avant l’électricité, on y entretenait une armée de 462.511 allumeurs de réverbères ».

« Les hommes  occupent peu de place sur la Terre. Si les deux milliards d’habitants se tenaient debout et serrés comme pour un meeting, ils logeraient aisément sur une place publique de vingt milles de long sur vingt milles de large…Les grandes personnes bien sûr ne vous croiront pas. Elles s’imaginent tenir beaucoup de place. Elles se voient importantes, comme des baobabs ».

 Dans le désert du Sahara, le Petit Prince aborda un serpent, un animal « qui parle toujours par énigmes ». Où sont les hommes, demanda-t-il au reptile ? On est un peu seul dans le désert, ajouta-t-il. « On est seul aussi chez les hommes, dit le serpent.

 Découvrant ensuite l’écho du haut d’une montagne, le petit garçon dira : «…les hommes manquent d’imagination. Ils répètent ce qu’on leur dit ».

 Le jardin aux 5.000 roses

Marchant et marchant encore, le Petit Prince se retrouva dans un jardin aux 5.000 roses.

« Je me croyais riche d’une fleur unique et je ne possède qu’une rose ordinaire. Ca et mes 3 volcans qui m’arrivent au genou, et dont l’un, peut-être, est éteint pour toujours, ça ne fait pas de moi un bien grand prince… ».

Le renard

Désabusé, l’enfant fit alors une belle rencontre avec un renard, acteur central du livre, avec l’aviateur. L’animal lui demanda de l’apprivoiser, un mot que le Petit Prince ne comprenait pas. Cela veut dire créer des liens, précisa le renard. « Si tu m’apprivoises, nous aurons besoin l’un de l’autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde ».

« On ne connaît que les choses qu’on apprivoise…Les hommes n’ont plus le temps de rien connaître. Ils achètent des choses toutes faites chez les marchands. Mais comme il n’existe point de marchands d’amis, les hommes n’ont plus d’amis. Si tu veux un ami, apprivoise-moi ».

 Le renard invita alors le Petit Prince à revoir les roses du jardin : « Tu comprendras que la tienne est unique au monde ». Et face à elles, l’ange blond leur dit : « Vous n’êtes pas du tout semblables à ma rose, vous n’êtes rien encore…Personne ne vous a apprivoisées et vous n’avez apprivoisé personne. Vous êtes comme était mon renard. Ce n’était qu’un renard semblable à cent mille autres. Mais j’en ai fait mon ami, et maintenant il est unique au monde ».

Et encore : « Vous êtes belles, mais vous êtes vides…On ne peut pas mourir pour vous. Bien sûr, ma rose à moi, un passant ordinaire croirait qu’elle vous ressemble. Mais à elle seule, elle est plus importante que vous toutes, puisque c’est elle que j’ai arrosée. Puisque c’est elle que j’ai mise sous le globe. Puisque c’est elle que j’ai abritée par le paravent. Puisque c’est elle dont j’ai tué les chenilles (sauf les deux ou trois pour les papillons). Puisque c’est elle que j’ai écoutée se plaindre, ou se vanter, ou même quelquefois se taire. Puisque c’est ma rose ».

Et le renard de révéler alors au Petit Prince son secret, la règle de vie à observer pour fuir les apparences et aller au plus près des êtres et des choses : « On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux  ».Et « Tu deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé. Tu es responsable de ta rose ».

Le puits, l'eau

Le Petit Prince avait fini de raconter son histoire à l’aviateur. Huit jours étaient  passés depuis sa rencontre avec celui-ci. L’avion n’était toujours pas réparé, et il n’y avait plus d’eau. L’enfant suggéra de se mettre à la recherche d’un puits. Et malgré l’absurdité de la proposition – « …chercher un puits, au hasard, dans l’immensité du désert » -, ils marchèrent jusqu’à trouver à l’aube le puits bienfaiteur.

« Cette eau était bien autre chose qu’un aliment. Elle était née de la marche sous les étoiles, du chant de la poulie, de l’effort de mes bras. Elle était bonne pour le cœur, comme un cadeau ».

A l’aviateur, le Petit Prince dira : « Les hommes de chez toi cultivent 5.000 roses dans un même jardin et ils n’y trouvent pas ce qu’ils cherchent. Et cependant ce qu’ils cherchent pourrait être trouvé dans une seule rose ou un peu d’eau …Mais les yeux sont aveugles. Il faut chercher avec  le coeur».

 Le départ du "Petit Prince"

Un an venait de s’écouler depuis le début de l’escapade du Petit Prince. Il se devait de rentrer chez lui. L’aviateur de son côté avait pu réparer son avion. Ne pouvant emporter si loin sa carcasse trop lourde, le Petit Prince se servit de la complicité venimeuse d’un serpent pour s'alléger de son corps, et ne conserver pour le départ que son esprit.. Avant de partir, il s’adressa à l’aviateur, accablé de chagrin : « Tu regarderas la nuit les étoiles. C’est trop petit chez moi pour que je te montre où se trouve la mienne. C’est mieux comme ça. Mon étoile, ce sera pour toi une des étoiles. Alors, toutes les étoiles, tu aimeras les regarder .Elles seront toutes tes amis. Et puis je vais te faire un cadeau. ».

« Pour les uns qui voyagent, les étoiles sont des guides. Pour d’autres, elles ne sont rien que des petites lumières. Pour d’autres, qui sont savants, elles sont des problèmes. Pour mon businessman, elles étaient de l’or. Mais toutes ces étoiles là se taisent. Toi, tu auras des étoiles comme personne n’en a ».

« Quand tu regarderas le ciel, la nuit, puisque j’habiterai dans l’une d’elles, puisque je rirai dans l’une d’elles, alors ce sera pour toi comme si riaient toutes les étoiles. Tu auras, toi, des étoiles qui savent rire…Tu seras toujours mon ami. Tu auras envie de rire avec moi. Et tu ouvriras parfois ta fenêtre, comme ça, pour le plaisir…Et tes amis seront bien étonnés de te voir rire en regardant le ciel. Alors tu leur diras : « Oui, les étoiles, ça me fait toujours rire !  Et ils te croiront fou…Et ce sera comme si je t’avais donné, au lieu d’étoiles, des tas de petits grelots qui savent rire… ».

« Moi aussi je regarderai les étoiles. Toutes les étoiles seront des puits avec une poulie rouillée. Toutes les étoiles me verseront à boire (allusion à l’eau trouvée dans le désert)…Ce sera tellement amusant. Tu auras cinq cent millions de grelots. J’aurai cinq cent millions de fontaines ».

 C’est six ans après avoir passé ces huit jours avec  le Petit Prince que l’aviateur se décida à raconter cette belle rencontre. Il s’inquiéta alors d’avoir oublié de dessiner la courroie de cuir de la muselière du mouton , avec le risque qui pouvait en résulter de voir l’animal manger la rose… »Et si c’est le cas, « alors les grelots se changent en larmes ! ».L’aviateur avait déjà craint à un autre moment de l’histoire que faute d’être attaché à un piquet  le mouton irait n’importe où, droit devant lui. Le petit garçon écarta d’emblée cette horrible hypothèse du mouton prisonnier, estimant qu’il n’y avait pas de risque car sa planète était si petite. « Droit devant soi, on ne peut pas aller bien loin »…

 « C’est là un bien grand mystère. Pour vous qui aimez aussi le Petit Prince, comme pour moi, rien de l’univers n’est semblable si quelque part, on ne sait où, un mouton, que nous ne connaissons pas, a oui ou non mangé une rose. Regardez le ciel. Demandez-vous : le mouton a-t-il oui ou non mangé la fleur ? Et vous verrez comme tout change ».

 « Et aucune grande personne ne comprendra jamais que ça a tellement d’importance ! ».

 Fait, le 24 octobre

Jacques Brel

Jacques Brel est  né en 1929 et décédé à 49 ans le 9 octobre 1978 d’une embolie pulmonaire (fumeur invétéré, le chanteur consommait en moyenne cinq paquets de cigarettes par jour…).

Voilà donc trente cinq ans que l’artiste nous a quitté, mais cet anniversaire a eu, hélas !, peu d’écho dans les médias, contrairement au cinquantième anniversaire de la mort d’Edith Piaf qui, lui,  a fait l’objet de nombreuses évocations dans la presse écrite, radio  et télévisée.

Brel et moi

Jacques Brel m’accompagne depuis mes 15 ans.

Je l’ai découvert dans les années 62/63, à un moment où il connaissait le succès et la consécration.

Je passais à l’époque quelques unes de mes vacances scolaires chez ma grand-mère maternelle, dans un petit village du nord de la France où vivait aussi une sœur de ma défunte mère et sa fille Catherine, ma cousine. C’est elle qui m’a confié des disques vinyl de Brel et un électrophone, successeur du phonographe, ancêtre de la chaîne hi fi, appelé également tourne-disques, pick up, ou «  table tournante » au Québec . Cette découverte m’a permis de rompre avec l’ennui et la monotonie de cette période de ma jeunesse, et de quelle belle manière !

Brel a donné du sens à lui tout seul à ma pauvre existence d’alors, et ses textes, d’une force inouïe, ont agi comme un coup de tonnerre sur ma sensibilité et ma personnalité en aiguisant mon regard et ma réflexion sur l’amitié, l’amour, la femme, les bourgeois, les curés, les flics,  l’enfance,  les vieux, l’armée, la mort…J’ai pris en pleine figure comme autant de vérités, bonnes ou pas bonnes à dire, ses idées sur la vie et sur les gens. Il y avait chez l’homme et dans ses chansons de la rage, de la passion, de l’énergie, de la désespérance, de la tendresse, de la sincérité, de l’intelligence, de la poésie, du rêve,  toutes formes d’expression qui éclaboussaient le jeune garçon timide que j’étais, lui inculquant ainsi cet esprit d’’audace et d’aventure qui lui était jusqu’alors étranger .

Dans un autre ordre d’idées, je me souviens , entre autres, d’une chanson, peu connue sauf des bréliens pur jus, obsédante pour moi, « Quand Maman reviendra » , que je passais en boucle dans ces années là, tant elle correspondait à mon état d’adolescent orphelin,  malheureux et mélancolique,  privé depuis 6/7 ans de l’affection de sa mère emportée à 31 ans d’une leucémie – « Si ma maman revenait / Qui c’est qui serait content : c’est moi ».

Aujourd’hui, je connais toutes les chansons de Brel par cœur ou presque. J’ai tout  écouté et visionné de ce que compte le marché du CD et de la vidéo en interviews et en récitals. Pour autant, j’ai gardé ma collection de disques  33 et 45 tours, me souvenant des conditions d’achat de chacun d’eux car chaque acquisition était difficile en ces temps reculés où les moyens me manquaient.

Et j’ai dans ma bibliothèque quelques biographies qui font autorité (dont l’excellent « Jacques Brel, une vie » d’OlivierTodd , Editions Robert Laffont) , ainsi que des coupures de presse qui jalonnent l’histoire du « Grand Jacques ».

Me manque  néanmoins le plus important : n’avoir pas vu Brel sur scène, un des plus grands regrets de ma vie. L’opportunité s’était pourtant présentée, lorsqu’il s’est produit en Bretagne, à Quimper, où j’étais lycéen. J’avais entre 17 et 18 ans et j’habitais  à une trentaine de kms du chef-lieu du Finistère. Mais mon père, qui n’était pas à une avarice près, et qui n’a jamais su faire plaisir à ses enfants, refusa de me financer le prix d’un billet, qui devait s’élever à 20 ou 30 francs de l’époque. Je n’ai pas un souvenir précis de ma déception, de ma colère, de mon désespoir. Ils devaient être terribles et ont ajouté un peu plus de rancœur et de distance  à l’égard de mon père. En tout cas, je traîne encore aujourd’hui l’amertume de ce rendez-vous manqué, d’autant que peu de temps après Brel quittait pour toujours la scène, me privant de la faculté de rattraper la fin de non-recevoir paternelle.

Le chanteur

Brel était exceptionnel sur les planches. Le dégingandé  surgissait de derrière le rideau tel un ouragan, dégageant une puissance lyrique et une vaillance démesurées, soutenu par une orchestration musicale à la mesure de l’enjeu, chantant, mimant, gesticulant, avec ses bras immenses, ses mains qui volaient en mouettes autour du micro, sa bouche contorsionniste, la sueur dégoulinante, le postillon généreux pour les premiers rangs, chantant chaque soir comme si c’était la dernière fois……

Son don de soi en la circonstance était tel qu’il refusait les rappels et les bis, considérant qu’il avait tout donné et n’avait plus rien à offrir.

Honnête, il ne trichait pas avec son public, preuve en est que durant les 20 ans où il a chanté il vomissait de peur avant chaque représentation (« Je trouille tout le temps »). Et s’il s’est arrêté si jeune, à 37 ans, après un rythme de 250 concerts par an, c’est  aussi pour ne pas être obligé de faire semblant, en vivant trop tranquillement, d’une manière trop établie.

Juliette Gréco disait au sujet de son départ : « Il a traité tous les sujets, il a tout dit sur tout ; je comprends parfaitement qu’il s’arrête, il ne faut jamais refaire deux fois la même chose ».Elle parlait aussi, elle qui l’avait si bien connu, de son immense talent, de son génie d’inventeur de mots, le qualifiant de grand témoin de son temps.

La vie de Brel avait commencé à Zandwoorde (village belge d’un millier d’habitants dans le sud des Flandres),  dans la grisaille d’une enfance terne et morne – « Mon enfance passa / De grisailles en silences ….déjà certain/ Que mes oncles repus/ M’avaient volé le Far West ».

Après une étape scolaire peu convaincante, Brel entre en 1947 dans la cartonnerie de son père (« Mon père m’a encartonné », dira-t-il) où il se morfond dans l’exercice d’un travail insipide (« Il pleut/ C’est pas ma faute à moi / Il pleut / Les carreaux de l’usine / Sont toujours mal lavés / Il pleut / Les carreaux de l’usine / Y’ en a beaucoup de cassés »). Pour fuir l’usine, il devancera à 19 ans l’appel sous les drapeaux, se mariera en 1950 et quittera définitivement l’entreprise de Papa en 1953 pour se consacrer à la chanson. Repéré pour un premier 78 tour enregistré à Bruxelles avec deux titres improbables, il monte à Paris, mange un  temps de la vache enragée tout en faisant la tournée des cabarets (Les Trois Baudets, l’Echelle de Jacob, l’Ecluse…), et le succès arrive, dopé notamment en 1956 par la chanson « Quand on n’a que l’amour » :

« Quand on n’a que l’amour

A s’offrir en partage

Au jour du grand voyage

Qu’est notre grand amour

Quand on n’a que l’amour

Mon amour toi et moi

Pour qu’éclatent de joie

Chaque heure et chaque jour

Quand on n’a que l’amour

Pour vivre nos promesses

Sans nulle autre richesse

Que d’y croire toujours

Quand on n’a que l’amour

Pour meubler de merveilles

Et couvrir de soleil

La laideur des faubourgs

Quand on n’a que l’amour

Pour unique raison

Pour unique chanson

Et unique secours…..

Alors sans avoir rien

Que la force d’aimer

Nous aurons dans nos mains

Amis, le monde entier ».

 Suivront dix ans de  gloire et de chansons toutes aussi inoubliables les unes que les autres. Et lorsqu’on me demande mes préférées, je réponds toujours : « Je les aime toutes ».

L'adieu à la scène

Puis Brel dételle avec dans sa besace près de 200 chansons de sa facture, pour «  être loin du tumulte, tracer de nouveaux chemins,  réapprovisionner la peur, car j’aime bien avoir peur, apprendre, prendre des coups sur la gueule, savourer d’autres dangers… », « …m’offrir le temps de me taire, regarder, aller voir, ça s’appelle la liberté ».Brel, l’homme du défi permanent.

 Ses adieux à l’Olympia en 1966 seront bouleversants d’émotion. Il reviendra sur scène en peignoir pour dire à un public qui ne voulait pas s’en aller : « Je vous remercie, ça justifie quinze ans d’amour ». Brel honorera ensuite les contrats en cours, et donnera son dernier tour de chant en mai 1967 à Roubaix, la ville de ma naissance…

"L'homme de la Mancha" / Don Quichotte

Suivra un nouveau défi : l’adaptation du livret de la comédie musicale américaine « L’Homme de la Mancha », inspirée du roman de Cervantès « Don Quichotte » (1605/1615). La pièce, avec Brel en rôle-titre, et Dario Moreno puis Robert Manuel en Sancho Pança, se jouera en 1968, d’abord à Bruxelles, puis à Paris, au Théâtre des Champs Elysées, et connaîtra un immense  succès.

 De la pièce, je retiens notamment  l’interprétation époustouflante  par Jacques Brel de la chanson « La Quête », qui colle tellement à ce qu’il a voulu être et qu’il a été, le chasseur de l’inaccessible étoile :

 « Rêver un impossible rêve

Porter le chagrin des départs

Brûler d’une possible fièvre

Partir où personne ne part

Aimer jusqu’à la déchirure

Aimer, même trop, même mal

Tenter, sans force et sans armure

D’atteindre l’inaccessible étoile

Telle est ma quête

Suivre l’étoile

Peu m’importent mes chances

Peu m’importe le temps

Ou ma désespérance

Et puis lutter toujours

Sans questions ni repos

Se damner

Pour l’or d’un mot d’amour

Je ne sais si je serai ce héros

Mais mon cœur serait tranquille

Et les villes s’éclabousseraient de bleu

Parce qu’un malheureux

Brûle encore, bien qu’ayant tout brûlé

Brûle encore, même trop, même mal

Pour atteindre à s’en écarteler

Pour atteindre l’inaccessible étoile ».

 Jacques Brel disait du héros de Cervantès : «… dans la galerie des fous, c’est le plus beau, le plus généreux ».Il ajoutait : « Le monde me pèse un peu car il n’est pas très fou. Car les gens sont trop raisonnables…Un jour, on va finir par faire une assurance sur le bonheur… ».Un propos  sur les assis, les immobiles, les prudents,  qu’il renouvellera souvent  en diverses formes – « Je hais la précaution, je hais la prudence », ou encore : « Les infirmes, ce sont les hommes prudents », et : « Il est urgent de ne pas être prudent ».

 Le comédien, le cinéaste

Autre risque qu’il prendra, autre rêve qu’il assumera   (« Il y a ceux qui rêvent et ceux qui réalisent leurs rêves ») : le cinéma. Tournant huit films, Il s’avèrera être un très bon comédien (« L’aventure, c’est l’aventure », « Mon oncle Benjamin »,  « L’emmerdeur » avec Lino Ventura, l’un de ses grands amis, « Les Risques du métier »…), mais il ne connaîtra pas la même réussite dans la mise en  scène : « Franz » en 1971, puis « Far West » en 1973, ne convaincront pas. Il disait : « La vraie liberté, c’est le droit de se tromper », et : « L’échec est une preuve de sa liberté »… Le départ

Le départ

Le vertige du partir l’obsédait. « Je suis parti parce que j’avais peur de devenir trop vite mort, trop vieux…Je suis parti pour trouver quelque chose et ce quelque chose, je ne l’ai pas encore trouvé… ». Il disait encore : « Il faut fuir la gravité des imbéciles, la vie c’est une aventure, presque un jeu »

Avec sa compagne, Maddly Bamy, rencontrée sur le plateau de « L’aventure, c’est l’aventure », Jacques Brel prend alors la mer avec son bateau « Askoy II ». Départ d’Anvers en 1974 et  après maintes escales et retour en arrière (Bruxelles) pour revers de santé,  arrivée et point final du voyage et de sa vie aux Marquises en 1976, un bout du monde à 20.000 kms de Paris,  sur l’île d’Hiva Oa  , en quelque sorte son île au trésor….  «  Une île au large de l’espoir / Où les hommes n’auraient pas peur / Et douce et calme comme un miroir… ».

 Il mènera là-bas, dans le petit village d’Atuona, une vie simple et paisible. Il faisait partager son goût et son talent pour la cuisine, et, vu sa passion pour le septième art, aida à la création d’un cinéma en plein air où il présenta les dernières nouveautés cinématographiques.  Passionné d’aviation (il possède un brevet de pilote depuis longtemps), il acquiert un avion de tourisme, un bimoteur Beechcraft. Il devient alors un taxi des airs,  et notamment un facteur volant pour  les habitants de l’île. Il réalise aussi des évacuations  sanitaires, et tout cela gratuitement. Avec de grands élans d’humanisme et  d’altruisme , il fut ainsi deux ans durant tout à la fois le Don Quichotte, le Mermoz et le Saint-Exupéry de l’île.

 L'amitié

L’avion s’appelait « Jojo », en hommage à Georges Pasquier, dit « Jojo », disparu en 1974, et qui fut pendant près de vingt ans le régisseur et le fidèle ami de Brel,  à qui il faisait aveuglément confiance. En 1977, il lui dédiera une chanson émouvante, une formidable déclaration d’amitié, dont voici un extrait :

 « Jojo,

Je te quitte au matin

Pour de vagues besognes

Parmi quelques ivrognes

Des amputés du cœur

Qui ont trop ouvert les mains

Jojo,

Je ne rentre plus nulle part

Je m’habille de nos rêves

Orphelin jusqu’aux lèvres

Mais heureux de savoir

Que je te viens déjà

Six pieds sous terre Jojo tu frères encore

Six pieds sous terre Jojo tu n’es pas mort ».

 L’amitié est un sentiment qui a beaucoup compté dans la vie de Jacques Brel (cf aussi les chansons « Jef » ou « Voir un ami pleurer »). Elle est synonyme pour lui de tendresse, qu’il considère être une grande qualité propre à  l’homme, s’exerçant dans un « jeu égalitaire ». Il disait : « Un homme qui n’est pas tendre, ça n’existe pas. Un homme dur, un homme qui ne pleure pas, ça n’existe pas. Faut-il être égoïste pour ne jamais pleurer, que ce soit de honte ou de joie ! ».

 Selon Brel, la tendresse chez l’homme se couple avec la fidélité. « La fidélité,c'est ce que je respecte le plus entre les hommes. Cela m’émeut aux larmes, c’est beau, c’est noble, c’est très supérieur à tous les autres sentiments. Et le phénomène amoureux n’a rien voir avec ça ».

 Les femmes

Avec les femmes, il ne s’agit pas de tendresse, ni de fidélité. On est dans la passion, puis dans la patience, puis dans le remords, considérait-il. « Je suis passé un  peu à côté des femmes, ou par paresse, ou par pudeur. C’est un travail, les femmes. J’aime trop l’amour pour beaucoup aimer les femmes. Les femmes sont toujours en dessous de l’amour dont on rêve, à côté de l’amour… ». De tels propos ont valu à Brel d’être taxé de misogynie, mais je crois que l’accusation ne vaut pas car en fait cette idéalisation de l’amour vaut aussi bien pour l’homme que pour la femme. L'un comme l'autre sont inévitablement confrontés à la réalité quotidienne d’un amour trop théorisé, trop rêvé, avec les déceptions qui en résulteront sur le moyen et long terme. Et s'agissant des femmes, Brel les a trop bien chantées r (« Ne me quitte pas », « Quand on n’a que l’amour », « Je t’aime »…) pour mériter cet anathème.

 Le dernier disque

En 1977, Brel part à Paris pour  enregistrer son treizième et dernier album, un 33 tour, qui sortira avec une pochette  prémonitoire : rien qu’un ciel bleu nuageux et en son milieu  le nom « BREL » en majuscules, comme au cœur du firmament, déjà immatériel, déjà dans l’au-delà...

Tellement espéré, le disque s’est arraché (1 million d’exemplaires réservés dans les heures qui ont suivi sa mise en rayons), et je me souviens m’être moi-même précipité, alors parisien, à la FNAC de l’avenue de Wagram pour me procurer ce trésor musical. J’ai toujours le disque, 36 ans après.

 Que de belles chansons sur cet album (il deviendra disque d’or puis de platine),  avec en pointe de diamant « Les Marquises », un hommage vibrant à sa terre d’accueil :

 « …Le rire est dans le cœur, le mot dans le regard

Le cœur est voyageur, l’avenir est au hasard

 Et passent des cocotiers qui écrivent des chants d’amour

Que les sœurs d’alentour ignorent d’ignorer

 Les pirogues s’en vont, les pirogues s’en viennent

Et mes souvenirs deviennent ce que les vieux en font

 Veux-tu que je te dise, gémir n’est pas de mise

Aux Marquises ».

 La mort

Malheureusement, un an après, la maladie prendra le dessus et Jacques Brel s’éteindra à l’hôpital de Bobigny le 9 octobre 1978 à 4 h10 du matin. J’ai pleuré comme tant d’autres. J’avais 30 ans et il m’a tout de suite cruellement manqué, même si Juliette Gréco a raison de dire : « Il est là, il est très présent, il ne mourra probablement jamais… ».Lui aussi, comme Jojo, "frère encore".

 Toute la population de  l’île  était là à l’enterrement de Jacques, pleurant unanimement non pas l’artiste, mais l’homme qu'elle avait connu et côtoyé au jour le jour, l'ami des uns et des autres, généreux, gentil, serviable, courtois, sincère (Pierre Perret disait de lui : « L’être le plus sincère que j’ai jamais rencontré »). Son infirmière, une « doudou » de là-bas, se vit accorder, comme beaucoup d’autres salariés, un congé exceptionnel d’une journée. S’étonnant de cette mesure, elle en conclut que décidément le défunt devait être une haute et célèbre personnalité  pour provoquer cette largesse. Elle ne s’en était pas jusqu’alors rendu compte tant Brel évoluait auprès des marquisiens en général, et d’elle-même en particulier, sans forfanterie aucune et en toute simplicité.

Le chanteur repose au cimetière du Calvaire ( !), avec en gravure sur  la pierre tombale les effigies des visages tournés vers le soleil couchant de Jacques Brel et de sa compagne, et pour voisin d’éternité Paul Gauguin.

 Pélerinage aux Marquises

Avec mon épouse, j’ai fait il y a une dizaine d’années le pèlerinage des Marquises pour découvrir  l’univers de Brel, m’incliner sur sa tombe , voir la modeste maison blanche où il vécut, visiter l’Espace Brel, un hangar-musée qui retrace la vie de Brel à Antuona  et où est conservé le fameux avion  « Jojo »,restauré grâce au groupe Dassault,  et me rendre jusqu’à la stèle qui lui est dédiée sur les hauteurs, face à la mer, là où il avait l’intention de construire son faré (la maison traditionnelle polynésienne). Que d’émotion éprouvée  et que de souvenirs inoubliables ramassés en la circonstance !

La Fondation Brel

« Après ma mort, vous fermez vos gueules ! », avait dit jacques Brel à ses amis. Certains d’entre eux ont respecté la consigne, d’autres non. France Brel, l’une de ses filles, vivifiera l’héritage en créant la Fondation Brel, un lieu installé à Bruxelles, où je me suis d’ailleurs rendu, qui s'emploie à cultiver  la mémoire et la légende du grand artiste. Est proposée actuellement une exposition permanente sur le thème "J'aime les belges", qui retrace les relations complexes, parfois contradictoires, mais toujours passionnelles, que Brel a entretenu avec son pays natal. Le site internet de la Fondation offre en complément une richesse d’informations sur l’homme et le chanteur, et présente un Livre d’Or que je parcours de temps en temps car j’y trouve de si beaux textes d’hommage et de reconnaissance à Brel émanant d’admirateurs de toutes nationalités.

 Mon Panthéon, Brel, Rimbaud, Gary, Nyssen

Brel est au nombre des quatre hommes qui m’accompagnent depuis toujours ou presque, les trois autres étant Arthur Rimbaud, Romain Gary et Hubert Nyssen. En rédigeant ce billet, je viens de trouver le dénominateur commun qui fonde ma profonde admiration à leur égard : ils sont tous quatre pour moi l’expression d’un grand  talent d’écriture et d’un formidable esprit d’aventure, avec les risques et les embûches que cela suppose. Chez Rimbaud, cette aventure ce sont les fugues incessantes ("aller voir de l'autre côté de la colline"...), la quête de l’absolu et la rupture ; chez Gary, l’engagement dans les forces aériennes libres, la diplomatie, le jeu du double ; chez Nyssen,  la création au fin fond des Alpilles et en dépit de tout, d’une maison d’éditions, Actes Sud, devenu un modèle du genre. Et chez Brel, le désir de réaliser ses rêves, fussent-ils les plus fous.

 L'aventure

Pour Brel, l’aventure est consubstantielle à l’homme. Voici ce qu’il disait à ce sujet dans une interview que je reproduis telle quelle : «  Je crois qu’un homme est un nomade. Il est fait pour se promener, pour aller voir de l’autre côté de la colline…Et je crois que par essence la femme l’arrête. Alors, l’homme s’arrête près d’une femme et puis la femme a envie qu’on lui ponde un œuf, toujours, toutes les femmes du monde ont envie qu’on leur ponde un œuf…Et puis on pond l’œuf. Alors l’homme, il est bien bon, mais il est gentil, il calcule infiniment moins que la femme. Je ne dis pas que la femme est méchante, je dis que l’homme est con…Et l’homme, il reste près de cet œuf. Et alors, il faut de la paille en dessous. Alors, on met de la paille. L’homme, il va chercher de la paille pour mettre en dessous de l’œuf. Et puis un jour, il pleut. Alors là, il va chercher de la paille, et il fait un toit. Et puis après, il y a des courants d’air, alors il bâtit des murs. Et puis après, il reste là. Et l’homme est un nomade. ..un homme normal rêve de foutre le camp…vers des espèces d’aventures quelles qu’elles  soient, même si le gars est fonctionnaire depuis quarante ans. Quand on le voit un soir et qu’il essaie de se libérer un peu, il vous dit : « J’aurais voulu être pilote, j’aurais voulu être machin ». Tous les hommes ont envie de faire quelque chose. Et les hommes ne sont malheureux que dans la mesure où ils n’assument pas les rêves qu’ils ont. Alors que la femme a un rêve, c’est de garder le gars. C’est pas méchant, c’est un ennemi ».

 En guise de conclusion, même si on ne conclut pas avec Brel, j’emprunte cette ultime phrase d’un éditorial de Richard Cannavo, écrivain et journaliste,  dans un supplément TV du « Nouvel Observateur » de septembre-octobre 2003.Tout est dit : «  Aujourd’hui,  lorsque nous entendons sa voix, ses mots, c’est-à-dire nos hantises, lorsque nous revoyons son visage, ce regard éperdu qui semble tourné vers l’intérieur, plus que jamais nous éprouvons le mal de lui ».

 

NB Comme l’avion « Jojo », sauvé de la disparition de par la volonté des habitants de l’île de Hiva-Oa, le bateau « Askoy II » (en référence à une île norvégienne), avec lequel Brel est arrivé aux Marquises, est en cours de restauration. Belle histoire au demeurant que ce sauvetage. Le chanteur, à peine débarqué, revendit le bateau à de jeunes mariés américains. Le bateau connut ensuite bien des vicissitudes, passant de propriétaire à propriétaire, (il appartint même à un moment à un trafiquant de drogue allemand), pour échouer finalement sur une côte néo-zélandaise, devenir ruine et pourrir peu à peu,  enseveli dans le sable et les goémons. Conçu par un fameux architecte belge,  l’Askoy II aurait dû périr là sans coup férir. Les fils du fabricant, les belges Wittevrongel,  sensibles au souvenir de Jacques Brel que leur père leur avait transmis, décidèrent de sauver le bateau via une association baptisée « Save Askoy II ».Le chantier, qui s’élève à 800.000 € est en cours, même si les financements sont difficiles à boucler. Néanmoins, une preuve supplémentaire est ainsi donnée que tout ce qui touche à Jacques Brel  ne laisse pas indifférent et que ses admirateurs sont prêts à soulever des montagnes pour ne pas laisser disparaître des témoins privilégiés, fussent-ils avion ou bateau, de la vie de ce monstre de la chanson. Une fois remis à l’eau (aux dernières nouvelles, ce serait pour bientôt) « Askoy II »  aura pour objet de permettre à des gens simples, à des jeunes à mobilité réduite ou en difficulté de réaliser leur rêve de navigation. Brel aurait apprécié ! On parle même à son sujet  d’un nouveau voyage au long cours, destination... Hiva Oa !

Fait le 17 octobre

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Séjour à Arles (en 3 billets )

Nous venons de passer quelques jours à Arles. Le choix de cette ville n’était  pas neutre.

Hubert Nyssen et Actes Sud

J’avais dit dans un billet publié sur mon blog en novembre 2012 le profond attachement que j’avais pour Hubert  Nyssen, homme de bien et de culture, écrivain, fondateur de la maison d’éditions  Actes Sud, qu’il installa en 1978 dans la bergerie de son mas au Paradou, petit village des Alpilles, et qu’il transféra  à Arles en 1983. Indifférent aux  ricanements des éditeurs parisiens qui considéraient que l’édition était une affaire exclusivement germanopratine, Hubert Nyssen  fera prospérer Actes Sud bien au-delà des prévisions, au point que son « bébé » est aujourd’hui une référence dans les milieux littéraires.

Hubert Nyssen est décédé en novembre 2011, ayant confié dix ans avant les clés de la boutique à sa fille Françoise, sans pour autant s’en désintéresser, loin s’en faut. J’ai « vécu » avec lui des années durant, par « Carnets » interposés, qu’il tenait sur internet au jour le jour, narrant d’une belle écriture ses nombreuses rencontres et confiant ses réflexions sur maints sujets qui lui tenaient à cœur.

Actes Sud à Arles, au bord du Rhône, Place Nina Berberova (du nom de la femme de lettres et poétesse russe du XXème siècle découverte  en France par Actes Sud) est un lieu à tiroirs. S’y trouvent,  certes le siège et les services de l’éditeur, mais également une librairie de 300 m2, un cinéma Art et Essai de plusieurs salles, un restaurant, un hammam, et une église désacralisée, le Méjan, où sont proposés  à l’année expositions, lectures publiques et rendez-vous musicaux.

On aura compris que notre venue à Arles avait un goût de pèlerinage lié à l’aventure d’Actes Sud, et je reviendrai plus loin sur la fréquentation, presque frénétique, que nous avons  eue avec le lieu le temps de notre séjour arlésien.

Arles, un passé considérable

Arles est une ville de 52.000 habitants, située dans le département des Bouches-du-Rhône et dans la région Provence-Alpes-Côte d’Azur. Elle connaît une forte fréquentation touristique  liée à son passé. Lieu d’habitat celte, colonisée par les grecs, la ville devient ensuite romaine.  Elle revient donc  de loin, si j’ose dire, puisque son histoire a plus de 2.500 ans. En témoignent ses nombreux et remarquables  monuments, dont  l’Amphithéâtre et ses arènes (90 après J.C.), le Théâtre antique (fin du 1er siècle après J.C.), les Thermes de Constantin (IVème siècle après J.C.), les Alyscamps (nécropole médiévale), les cryptoportiques (galeries souterraines, 30 à 20 avant J.C.)…  Ils appartiennent depuis 1981 au Patrimoine Mondial de l’Humanité, ainsi que 65 ha du centre-ville. 44 d’entre eux sont classés Monuments Historiques et 48 autres inscrits à l’Inventaire supplémentaire. En 2008, on retrouvait dans le Rhône le seul buste connu  de l’empereur romain Jules César sculpté de son vivant (il vécut des années 100 à 44 avant Jésus-Christ).A l'occasion d'une belle et fortuite rencontre, un habitant du quartier de La Roquette, menuisier-ébéniste-décorateur de son état, et qui participe à la rénovation d'églises, m'a conduit jusquà son domicile pour m'offrir une miniature de ce buste retrouvé de César, un geste auquel j'ai été très sensible.L'empereur trône désormais sur la cheminée de mon bureau.

On vient aussi de remettre en état une barge à fond plat de 31 mètres de long, retrouvée dans le fleuve et datant du milieu du 1er siècle. Elle est exposée depuis quelques jours au Musée Arles Antique qui a poussé ses murs pour l’accueillir (un Musée majeur de la romanité que faute de temps nous n'avons pas visité à notre grand regret , ce que nous ferons une prochaine fois).

La ville compte également une panoplie impressionnante de couvents, chapelles, bas-reliefs,  hôtels particuliers, (dont l’hôtel de ville, une splendeur du XVIIème), pour la plupart construits à la Renaissance ou à la période classique, sans oublier un chef d’œuvre de portail roman, celui de la primatiale Saint-Trophime (du nom d’un des premiers évêques d’Arles), datée des XIIème et XVème siècles, et dotée d’un cloître considéré comme le plus célèbre de Provence par l’élégance et la finesse de ses décorations sculptées (malheureusement en travaux lors de notre passage).

Van Gogh

Le souvenir du peintre Vincent Van Gogh, qui séjourna un moment  ici  pour y produire quelques uns de ses plus beaux chefs d’œuvre (un séjour qui n’en fut pas moins tourmenté en raison de son état psychologique fragile et de querelles incessantes avec Paul Gauguin venu le rejoindre), est au coin de chaque rue de par un parcours fléché et un Espace qui lui est dédié dans l’ancien hôtel-Dieu où l’artiste se fit soigner en 1889. Et doit voir le jour l’an prochain une Fondation Van Gogh, qui s’installera dans le superbe hôtel  Léautaud de Donines (XVème siècle), et aura pour objet la valorisation de l’héritage artistique du peintre et sa résonance dans  l’art actuel.

Le Rhône

Le Rhône est un autre acteur majeur de la ville d’Arles, porteur pendant longtemps d’une activité économique  de premier ordre jusqu’à l’arrivée du chemin de fer dans les années 1850, qui porta le coup de grâce au transport fluvial, même si le port d’Arles traite encore aujourd’hui quelques 350 bateaux et 520.000 tonnes de marchandises.

Son cours est puissant et majestueux. Il est néanmoins redouté des Arlésiens qui se souviennent bien, dix ans après, des terribles inondations de 2003 – les quartiers nord de la ville ont été submergés par 16 millions de m3 d’eau...

La Roquette

Nous avions notre chambre d'hôtes dans le quartier de la Roquette, près justement du Rhône. C’était autrefois le quartier des pêcheurs, des marins et des artisans liés aux métiers du fleuve. Avec l’effondrement de l’activité fluviale, les lieux périclitèrent et accueillirent un temps des vagues successives de populations immigrées. Aujourd’hui, la Roquette, en plein renouveau, est devenu résidentiel, avec des allures de village, où pour autant les gens ne semblent pas se connaître et ne se disent pas bonjour, selon les dires d’un habitant installé là depuis longtemps. Il n’empêche, l’endroit est charmant et pittoresque,  avec ses petites rues et ses hautes et étroites maisons.

Fêtes et convivialité

La ville aime la fête et s’est créée de nombreuses occasions pour la faire : férias de Pâques et du Riz,, corridas et jeux taurins, « Les nuits de l’art équestre », « Jazz in Arles », « Escales du Cargo » (rendez-vous de pop music),  « Arelate » (reconstitutions de combats de gladiateurs, courses de chars dans les arènes, projections de peplums au Théâtre antique), « Drôles de Noëls » (festival des arts de la rue), fêtes d’or et de soie, fête des gardians, « Les Suds », carrefour des musiques des cinq continents, Nuit blanche musicale, musique gitane….

La convivialité est également sur les boulevards (avec le marché typiquement provençal du samedi, qui remonte au XVIème siècle), dans les rues et sur les places du cœur ancien de la ville, telle la place du Forum, animée par les terrasses de cafés et de restaurants qui ne désemplissent pas.

La qualité de vie s'appuie aussi sur une lumière incomparable,qui séduit les artistes, un soleil qui brille 300 jours par an, des parfums et saveurs dont profite la gastronomie locale (huile, olives,riz de Camargue, sel, écrevisses, viande de taureau,saucisson, fruits et légumes, miel, fromage,poissons, coquillages....

 Arles et la photo

Arles est par ailleurs, et de quelle belle manière, la ville de la photo (c’est ici en 1957 que fut réuni le premier fonds mondial de la photographie), avec son Ecole Nationale Supérieure de la Photographie, et ses Rencontres Internationales de la Photographie, lancées en 1970, et renouvelées depuis chaque année de juillet à septembre. C’est un festival exceptionnel, avec une soixantaine d’expositions présentant près de 5.000 oeuvres des plus grands photographes du monde entier, vingt sites investis et une programmation éclectique et contemporaine. Malheureusement, les Rencontres 2013  étaient achevées au moment de notre visite à Arles. L’évènement décliné cette année tout en noir et blanc aura accueilli près de 100.000 personnes.

La Fondation Luma

Nous avons beaucoup visité. Bien sûr, les incontournables liés au passé d’Arles, ville d’art et d’histoire. Puis nous nous sommes rendus sur le site  des anciens ateliers de la SNCF, poumon industriel des XIXème et XXème siècles qui comptèrent jusqu’à 1.800 salariés en charge de l’entretien et de la réparation des matériels ferroviaires. Là, le futur se prépare dans le cadre d’un réaménagement  urbanistique du site qui compte 11 ha. Sa dimension culturelle sera essentielle avec l’installation au cœur du parc de la Fondation LUMA créée par Maja Hoffmann, richissime héritière des laboratoires suisses Roche, qui a passé une partie de son enfance dans la cité camarguaise.

Dédié à l’image et à la création contemporaine, le projet, entièrement autofinancé par la Fondation, comprendra  en figure de proue une tour de 56 mètres de hauteur (voir maquette ci-dessus) , argentée et brillante comme le carénage d’une fusée, mais bosselée et irrégulière à l’image des Alpilles voisines. L’immeuble accueillera des expositions, des résidences d’artistes, une bibliothèque et des espaces d’agrément pour le public (restaurant, boutique, librairie…), se voulant un lieu ouvert,  en ébullition culturelle, lieu de création, de recherche et de production artistiques comme  scientifiques.

Autour de lui, un jardin, un cinéma, un théâtre, un hôtel, le tout constituant un espace de promenade et de loisirs, mais aussi un lieu de travail, de débats,  de partage et de transmission de la connaissance, mis en lien et en itinéraire avec les fleurons historiques romains et romans de la ville..

Maja Hoffmann a confié la conception de la tour au célèbre architecte Frank O. Gehry, père entre autres de la Fondation Guggenheim à Bilbao et de la future Fondation Louis Vuitton à Paris (au bois de Boulogne, dans le Jardin d’Acclimatation). Nous avons été captivés par la vidéo projetée sur place, « Esquisses de Frank Gehry »,  qui raconte 83 minutes durant  la vie et l’œuvre de cet homme de l’art, interviewé et filmé par son vieux complice, le cinéaste américain Sydney Pollack. Il bouscule à l’envie les codes de la profession, se plaît à le dire, prônant une conception des bâtiments délibérément audacieuse, « tordue » pourrait-on dire,  rompant avec l’architecturalement correct .Ses réflexions sur le métier, sur la création, sur la place et le rôle de la construction dans la vie sociale sont tout simplement admirables, une vraie et profonde profession de foi ! Du talent à l’état pur! Dommage que le sujet qui  date de 2006 n’ait pu intégrer, et pour cause, un commentaire de sa part sur le projet Luma.

Fait le 9 octobre

 

 

Séjour à Arles et dans les environs - Suite

Belle soirée musicale  au Théâtre de La Calade

Autre moment fort de notre séjour : une soirée musicale au Théâtre de La Calade (un petit théâtre en bordure de Rhône, à 2 minutes de noter chambre d’hôtes, qui propose dans un ancien grenier à sel une programmation annuelle fort riche), donnée dans le cadre de la Nuit blanche musicale. La chorale « Domino »s’y produisait autour d’un répertoire de musiques anciennes et de musiques traditionnelles méditerranéennes, avec à sa tête un petit bonhomme  fort attachant et qui exprime bien sa passion, Henri Agnel.

La deuxième partie de la représentation fut consacrée à des chants magnifiques extraits du Cantique des Cantiques, un livre de la Bible qui met en valeur dans un langage hébraïque les amours sensuels entre une jeune fille et son bien-aimé. Bien que sa composition remonterait au IVème siècle avant J.C., il ne fut retenu dans le canon juif (textes régissant le culte) qu’au cours du 1er siècle après J.C. Nous avons assisté à une remarquable interprétation produite par deux splendides voix féminines et  trois musiciens, Henri Agnel, son fils Idriss, talentueux percussionniste, et Yann Hajosi, guitariste. Ils se sont accompagnés ,au gré des morceaux , de divers  instruments d’époque ancienne comme le cistre (cordes pincées, XVème), l’orpharion (cordes métalliques, proche du luth), le pandore (de la famille des guitares), l’oudou pour les percussions (d’origine nigériane, jarre de poterie percée d’un trou), le zarb (tambourin d’origine iranienne), la vièle (Moyen-Age, cordes et archet), le rebec (une sorte de vièle à deux ou trois cordes, Moyen-Age et Renaissance)…

Cerise sur le gâteau musical et vocal : la beauté rare de l’une des deux chanteuses, Lila Hajosi Losada (la demie  sœur du guitariste),  une jeune fille à la flamboyante chevelure rousse et au regard magnétique .Tous les hommes auront  sans nul doute été « envoutés » (ce fut mon cas bien sûr)  autant par la voix (elle joue aussi du cistre ou de la vièle) que par le charme fou de cette femme, maquillée et habillée avec une  recherche toute… théâtrale . Une soirée inoubliable donc…

Virées à Actes Sud

Comme je l’ai écrit plus haut, nous avons multiplié les virées à Actes Sud. Avec à la librairie une soirée littéraire qui avait pour invité Lyonel Trouillot, écrivain et poète haïtien engagé, venu présenter ici son dernier livre, publié bien sûr par l’éditeur arlésien : « Parabole du failli », une belle histoire d’amitié. L’homme ne m’est pas très sympathique, d’abord parce qu’il impose à son public l’odeur et la fumée de son tabac (une cigarette toutes les dix minutes en moyenne) dans un lieu où son usage est pourtant interdit (il aurait posé comme condition à sa venue le droit de fumer à volonté…).Ensuite, parce que son discours imprégné de convictions marxistes finit par lasser, devenant peu à peu excessif et caricatural. Pour autant, sa lutte pour les droits de l’homme et la démocratie en Haïti est tout à fait utile et respectable, et l’écrivain a des choses à dire, et à écrire, grâce à sa vive intelligence et à sa curiosité pour le genre humain. Cette rencontre sera aussi notre premier contact avec la librairie, un lieu vaste et riche de quelques quarante mille références. On s’y sent bien !

Autre visite place Nina Berberova : l’apéritif littéraire qui a lieu en fin de matinée tous les samedis jour du marché. On y retrouve, autour d’un verre de vin et quelques gourmandises, une poignée de lecteurs fidèles qui échangent avec les libraires leurs avis sur les livres lus, et aimés ou pas. Les échanges nous ont donné envie de partir avec deux ouvrages récents  particulièrement complimentés : chez Actes Sud, « Confiteor », de Jaume Cabré, l’un des écrivains catalans les plus reconnus, et  chez Zulma, « La Lettre à Helga » (en l’occurrence une belle lettre d’amour, mais bien tardive, d’un homme à une femme), de l’auteur islandais Bergsveinn Birgisson.

A l’issue de la séance, nous nous sommes restaurés d’un bon couscous à « L’Entrevue », bar-restaurant-hammam, qui appartient à la maison d’éditions, décidément sur tous les fronts…

Autre soirée : au cinéma Actes Sud, labellisé Art et Essai, pour y voir malheureusement un mauvais film (pas digne du label en question), « The Way », d’Emilio Estevez, avec Martin Sheen. Le récit s’articule autour du chemin de Saint Jacques de Compostelle, mais avec un « déficit de réalité », selon les propos confiés récemment au « Figaro » par Jean-Christophe Rufin, écrivain, membre de l’Académie Française, qui a fait le chemin et  relaté son aventure dans « L’Immortelle randonnée ».

Rendez-vous enfin un autre et dernier  soir dans le quartier d’Actes Sud : à la Chapelle du Méjan, où l’association éponyme donnait le coup d’envoi de sa saison 2013/2014 avec une lecture publique de l’écrivain Nancy Huston. La salle était comble et l’auteure en pleine forme, avec une diction parfaite autour d’extraits de « Ultraviolet », un petit roman touchant de 70 pages (publié en 2011), où Lucy une petite fille de 13 ans se met à écrire un journal intime à qui elle confie tout ce qu’elle ne peut pas dire à haute voix. L’arrivée du docteur Beauchemin à la maison va lui changer aussi la vie, provoquant ce passage jamais tranquille de l’enfance à l’adolescence…La surprise de la rencontre, en tout cas pour moi, fut néanmoins ailleurs (le fait d’avoir lu le livre avant n’est pas une bonne chose car il vous prive de la découverte) : fort de la présence à ses côtés d’un guitariste, Nancy Huston mêla à la lecture des moments chantés, faits d’airs du folk-rock américain ! Sa voix est belle et entraînante, et elle a le sens du rythme, même si la salle m’est apparue bien apathique….Derrière la carrière d’écrivain déjà bien brillante, se profilerait-il  pour Nancy Huston une carrière de chanteuse ? Le talent est là à coup sûr.

Ainsi, avec Actes Sud et son association du Méjan, mais aussi avec pas mal d'autres acteurs évoqués tout au long de ces trois billets, la vie culturelle à Arles est riche et variée.On pourrait encore ajouter Harmonia Mundi, grande maison de production et de distribution de musique ancienne et classique, qui a son siège ici ainsi qu'une boutique-forum en centre-ville, ou encore le Théâtre d'Arles, Scène conventionnée centrée sur les écritures d'aujourd'hui dans les domaines du théâtre, de la danse et du cirque.

Le musée Réattu, « Nuage »

Ultime étape de notre périple arlésien : le musée Reattu, du nom du peintre arlésien (1760-1833) qui vécut dans ce lieu prestigieux, l’ancien grand prieuré de l’Ordre de Malte. On y trouve en temps normal des collections permanentes, avec bien sûr des œuvres de Jacques Réattu , une donation par Picasso de 57 dessins (le peintre, amateur taurin, avait un lien fort avec Arles et ses arènes), un département photographique et un autre d’art sonore. Nous avions acheté avec notre billet-forfait l’accès à ces collections. Las ! Elles avaient disparu au profit d’une exposition temporaire « Nuage », qui a envahi toutes les salles du musée jusqu’au 31 octobre prochain, et pour laquelle nous avons dû acquitter un supplément d’entrée. De quoi râler car payer pour une exposition visible, passe encore (et nous voulions la voir en tout état de cause), mais payer pour des collections remisées !!!!

« Nuage » réunit plus de 120 œuvres et 57 artistes (avec quelques fameuses signatures, comme Man Ray, Andy Warhol, Jean Arp) : sculptures, installations –parfois réalisées pour le lieu -, peintures, œuvres sonores, photographies, vêtements, vidéos, s’y répondent en un champ de résonances multiples mêlant les genres et les géographies. Comme dans toute manifestation d’art contemporain, la provocation, le farfelu, l’insolite, le grossier, le vulgaire sont au rendez-vous. On comprend, on ne comprend pas, on peste, on hausse les épaules, on s’énerve….Et le nuage dans tout cela ??? Beaucoup d’oeuvres présentées sont sans rapport avec lui. Il  y a un côté fourre-tout, n’en déplaise au  texte éditorial qui ouvre une plaquette sur l’exposition en vue d’en  affirmer la cohérence : «C’est donc loin de la question du paysage et de la représentation, mais au plus près du corps, dans l’intimité du lien reliant l’ombilic au nuage, que se développe toute l’exposition »…Pourquoi pas ? Je n’étais pas le seul en tout cas à m’interroger sur la sincérité et la valeur de ces expressions artistiques, moi qui n’apprécie l’art, la musique, la peinture, la littérature, que lorsque l’œuvre fait naître l’émotion et le ravissement. A mon sens, c’est moins la performance qui compte  que l’élévation d’esprit que me procure le tableau regardé, le concerto entendu, le livre lu…

Arles, l’envers du décor

Puisque je suis à l’instant dans le registre des réserves, je poursuis dans le genre pour souligner les « mauvais côtés » d’Arles (ils sont au demeurant peu nombreux par rapport à tous ses excellents aspects)  : autochtones peu aimables, notamment derrière les guichets des lieux de visite ; insécurité et délinquance notoires (sur un parking excentré, nous avons pu constater au sol, sur plusieurs emplacements, de nombreux morceaux de verre de pare-brise et de vitres de voitures, preuve d’un vandalisme commis sans vergogne) ;  place « royale » accordée partout à l’automobile, y compris dans les rues des quartiers anciens de la ville où le piéton doit se réfugier sur des trottoirs exigus (pourquoi ne pas développer davantage les rues piétonnes, les lieux s’y prêtent ?) ; laideur architecturale de certains bâtis : le toboggan géant et bruyant, qui sert au passage de la nationale 113 ; le parking aérien payant du boulevard des Lices ; l’office du tourisme logé dans des locaux quasiment préfabriqués, alors qu’un tel organisme, porte d’entrée et image de la ville pour les visiteurs, devrait  être hébergé en un lieu  emblématique de la beauté patrimoniale de la cité (sur le plan touristique, j’ai beaucoup apprécié par contre l’utilisation qui est faite des portes des compteurs de rue d’EDF sur lesquelles s’affichent en image et en texte , en anglais et en français, des informations touristiques et historiques liées aux quartiers concernés, avec un éclairage de couleur par l’intérieur pour être lues le soir).

 Je ne m’attarderai pas ici sur les moustiques puisqu’ils sont aux abonnés absents ou presque en cette période automnale. Mais ils constituent, semble-il, une véritable plaie en été, au point que les fenêtres des habitations  et les lits dans les chambres sont dotés de moustiquaires. Et nous avons beaucoup ri en découvrant le bâtiment commun à la Police et à la Gendarmerie : les ouvertures du rez-de-chaussée et de l’étage sont toutes pourvues de barreaux, telle une prison…Est-ce à dire que les policiers et les gendarmes d’Arles ne sentent pas eux-mêmes en sécurité ?

Cap maintenant sur les extérieurs d’Arles.

L’abbaye de Montmajour, Christian Lacroix

Et d’abord l'abbaye de Montmajour, installée sur sa butte à quelques kilomètres d’Arles. L’édifice  a terriblement souffert des exactions révolutionnaires qui ont « dépecé » les bâtiments . Si l’église et le cloître du XIIème siècle ont été peu à peu réhabilités, le monastère, lui du XVIIIème, n’a été que partiellement restauré. Nous nous étions promis de visiter les lieux car Christian Lacroix, célèbre couturier, enfant du pays (l’abbaye était un de ses terrains de jeux de prédilection), y a mis en scène, comme un jeu de piste, une exposition de photos, peintures et installations d’art contemporain (de belles pièces en verre notamment, ou encore un bel escalier aérien, à emprunter pour s'élever vers les cieux...- voir photo ci-dessus) et d’objets  religieux du XVIIIème, ainsi que de quelques costumes d’opéra créés par lui pour un « Aïda » de Verdi à Cologne (dont d’effrayants costumes d’évêques aux mitres chancelantes). Une correspondance magnifiquement réussie entre les œuvres, la pierre et l’histoire du lieu, et qui montre l’abbaye sous un jour inattendu et authentique à la fois.

Fait le 9 octobre

Séjour à Arles et dans les environs - Fin

Le MUCEM à Marseille

Incursion une autre fois à Marseille (80 kms) pour y voir le MUCEM, Musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée, ouvert en juin dernier dans le cadre de la désignation par l’UNESCO de Marseille comme capitale européenne de la culture pour 2013.

Quelle belle réalisation de Rudy Ricciotti (photo ci-dessus), architecte qui a grandi en Camargue et a son atelier dans le Var ! Le bâtiment, « de pierre, d’eau et de vent », est un carré noir de 15.000 m2, de 72 mètres  de côté, drapé d’une jolie robe en résille noire de béton (sur le site le matériau est magnifié un peu partout), comme un manteau de maille, à la façon d’un moucharabieh.

Le MUCEM, installé sur une petite presqu’île,  est construit sur un lieu chargé d’histoire, le  fort Saint-Jean (une passerelle élégante, en béton aussi, relie l’un à l’autre), un ancien fort militaire gardien historique du Vieux Port que domine le musée. Placé sous la protection de Notre Dame de la Garde, toute proche, adossé à la mer, le bâtiment, tel un phare,  regarde vers le grand large, ouvert ainsi aux « vents des idées », et fait face aux paquebots en provenance du Maghreb et de toute la Méditerranée.

Le MUCEM est consacré à l’étude, la présentation et la médiation d’un patrimoine anthropologique relatif à l’aire européenne et méditerranéenne à partir de collections d’origine internationale et de recherches tournées vers une approche interdisciplinaire.Il a vocation aussi à fonctionner comme un forum, un lieu de débats où les collections permanentes comme temporaires s’articulent autour de grandes questions de société.

Le musée comprend deux niveaux de collections, un auditorium de 400 places, une librairie, et un restaurant panoramique au 4ème étage (la vue sur la mer à travers les dentelles de béton est absolument superbe).

Il aurait fallu au moins deux jours pour visiter le lieu, d’autant qu’i y avait beaucoup de monde, c’était un dimanche, et qu’on atteint vite un niveau de saturation et d’« essoufflement » intellectuel  à vouloir tout visiter en quelques heures. Nous y reviendrons donc.

Curieusement nous avons préféré l’exposition temporaire « Le noir et le bleu, un rêve méditerranéen », aux présentations permanentes. Ces dernières, même si elles sont bien agencées, sont un peu statiques et font trop penser aux écomusées  de nos régions, et d’ailleurs le MUCEM expose là des collections et des objets hérités du Musée national des Arts et Traditions Populaires de Paris (on y voit, entre autres, l’inévitable charrue à soc pour le labour).

Par contre, « Le noir et le bleu » nous a paru correspondre bien davantage à l’objet même du musée (nous n’étions pas loin de penser que c’est cette exposition qui aurait du être permanente) : raconter du XVIIIème siècle à nos jours l’histoire et la confrontation des civilisations méditerranéennes avec les questionnements et les enjeux qui en résultent à travers  les conflits, les expéditions militaires (comme Bonaparte en Egypte, l’Algérie…), les attentats, les guerres, les luttes pour l’indépendance. Sont évoqués aussi, en pendant des évènements,  le mouvement des idées,notamment au plan religieux, les richesses artistiques, scientifiques (l’espace méditerranéen devient au XIX ème siècle un véritable objet d’études), les échanges commerciaux, la civilisation des loisirs (réservée d’abord aux classes les plus aisées), et aussi malheureusement  la gangrène mafieuse…

Associant peintures, photographies, sculptures, manuscrits et livres rares, revues, affiches, installations contemporaines et archives audiovisuelles et sonores, au gré d’un parcours thématique dynamique, cette exposition interpelle les multiples représentations de la Méditerranée de part et d’autre de ses rives. Avec pour idée centrale : « ce qui fait civilisation, et ce qui la nie ».La visite s’achève sur un point d’interrogation : quelles  formes prendra à l’avenir le rêve méditerranéen ? A chacun de l’imaginer, sachant que l’histoire des peuples est sans cesse en train de s’écrire…Le libanais Wajdi Mouawad, homme de théâtre, metteur en scène, comédien, auteur, écrit à ce sujet : « C’est dans cette obstination à rêver que chaque civilisation trouve sens et direction ».A noter un documentaire consacré au MUCEM sur France 5 le dimanche 20 octobre, dans le cadre de l'émission "La Galerie France 5".

Les Alpilles  et la Camargue en passant

Nous avions ainsi bouclé, ou presque, le programme de notre séjour à Arles. Reste à signaler un petit raid dans les Alpilles et les Baux-de-Provence, un pays de crêtes aux roches d’une incroyable blancheur où se mêlent le vert sombre des pins et des cyprès, le vert délavé des garrigues brûlées par le soleil et le vert argenté des feuilles d’olivier. En porte d’entrée, un très agréable déjeuner sous les platanes d’une petite place de Fontvieille, un arrêt au pied d’un moulin remis en état , dit moulin Alphonse Daudet, qui inspira le titre et l’esprit du recueil de nouvelles « Les Lettres de mon moulin » (l’auteur venait souvent séjourner à Fontvieille au château de Montauban, chez son cousin).Puis, un passage éclair, et sans grand intérêt, dans les communes Les Baux-de-Provence (au secours, les « marchands du temple » ont envahi les rues et les maisons !) et Saint-Rémy- de- Provence (surfait !).

Au cimetière du Paradou

Point final de l’expédition, le plus émouvant : mon  recueillement sur la tombe d’Hubert Nyssen, qui repose dans le cimetière du Paradou depuis le 12 novembre 2011.Ont été gravés dans une pierre blanche sur le côté la pipe qui ne le quittait jamais et un livre ouvert, symbole de son métier d’éditeur, de sa qualité d’écrivain et de sa passion pour la littérature. Une photo du défunt, scellée sur le dessus du caveau, le représente jeune (la pipe au bec), souriant, au côté de son épouse, Christine Le Boeuf, elle toujours de ce monde, traductrice de métier (elle a notamment traduit pour Actes Sud les œuvres de Paul Auster), tous deux renvoyant l’image d’un couple heureux, charmant, tout en complicité.  Nous avons découvert en cette triste circonstance que dans les parties les plus récentes du cimetière, les cercueils ne sont plus enterrés dans la terre, comme autrefois, mais enfermés dans des coffrages de béton posés à même le sol (comme celui d’Hubert Nyssen), les familles pouvant, ou non, les ennoblir de parements de pierre ou de végétaux .Et comment va-t-on désormais appeler dans le rite funèbre ce qui jusqu'alors se dénommait inhumation ou enterrement, des mots dont la racine évoquait directement la terre où les corps étaient enfouis ? 

Et pour gagner Perpignan afin d’y revoir des amis (nous aimons beaucoup aussi cette ville), nous avons traversé la Camargue, pays plat où le regard se perd à l’horizon, ne remarquant que quelques rares chevaux blancs ici et là. Un arrêt à Saintes Maries de la Mer n’aura eu d’intérêt que de permettre à mon épouse, fort courageuse vu la fraîcheur de l’eau, de prendre un bain dans la Méditerranée. Elle était l’un des seuls nageurs à avoir tenté l’aventure, et pour ma part je ne m’y serais pas risqué !

 

NB L’émission « Des Racines et des Ailes » de FR3 du mercredi 6 novembre prochain sera consacrée à Arles et aux Alpilles.

Je ne résiste pas par ailleurs au plaisir de reproduire ci-après des propos tenus par le sculpteur Auguste Rodin dans les années 1910 et publié sur le site du  Théâtre de La Calade d’Arles :

« Aujourd’hui, les artistes et ceux qui les aiment font l’effet d’animaux fossiles. Notre époque est celle des ingénieurs et des usiniers, des banquiers, mais non point celle des artistes. L’on recherche l’utilité dans la vie moderne. L’on s’efforce d’améliorer matériellement l’existence. La  science invente tous les jours de nouveaux procédés pour alimenter, vêtir ou transporter les hommes. Elle fabrique économiquement de mauvais produits pour donner au plus grand nombre des jouissances frelatées.

Mais l’esprit, mais la pensée, mais le rêve, il n’en est plus question. L’art est mort ?

L’art,  c’est la contemplation. C’est le plaisir de l’esprit qui pénètre la nature. C’est la joie de l’intelligence qui voit clair dans l’univers.

Mais aujourd’hui, l’humanité croit pouvoir se passer d’art. Elle ne veut plus méditer, contempler, rêver. Elle veut jouir physiquement. Les hautes et les profondes vérités lui sont indifférentes. Il lui suffit de contenter ses appétits corporels. L’humanité présente est bestiale : elle n’a que faire des artistes.

L’art, c’est encore le goût. C’est le sourire de l’âme humaine. C’est le charme de la pensée et du sentiment incorporé à tout ce qui sert aux hommes. »

 « Visionnaire, non ? », signe Henry Moati, le Directeur artistique du lieu, metteur en scène et comédien.

Fait le 9 octobre

 

 

 

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Commentaires

08.09 | 02:24

notre génération a toujours ressenti un fort penchant pour Denise Glaser n'est-ce pas Thierry ?

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11.08 | 03:28

Tu nous donnes l'eau à la bouche

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08.05 | 11:12

Belles descriptions des villes de notre Bretagne qui est si belle mais tant décriée à cause du temps très changeant dans une seule journée!

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04.03 | 02:39

et dans un autre domaine tournons nous vers une élection à la proportionnelle

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