Points de vues du Gers Carnets

Crèche à Brugnens

Avant de consacrer un billet à la Ronde des Crèches 2013 de Miradoux et de son canton (comme je l‘avais fait en 2012 dans un billet du mois de décembre de cette année là),je voulais ici dire un mot de la crèche de l’église de  Brugnens, petit village de près de 300 habitants, à 5 kms de Fleurance.

Nous l’avons visitée ce jour pour la première fois (voir détail ci-contre), et elle connaît un vrai succès de fréquentation (ouverture toutes les après-midis, de 14 à 18 heures, jusqu’au 5 janvier 2014)). A notre arrivée, outre des voitures « 32 », il y avait sur le parking des véhicules immatriculées « 12 », « 31 », « 51 », « 82 »,  sans doute des familles en séjour dans notre région le temps des vacances de Noël, car on ne les imagine pas venant spécialement de Rodez, de Millau, de Reims, de Châlons-en-Champagne, ou de  Montauban. Mais qui sait ?

La crèche vaut le déplacement. Elle est le fruit du travail en solo d’un fleurantin d’adoption, Inaki Garmendia, d’origine basque espagnole. L’homme expose sa crèche ici à Brugnens  gratuitement pour la quatrième fois, n’ayant jamais pu parvenir à établir un partenariat avec l’église de Fleurance. Dommage pour cette  commune et quelques- uns de ses commerces car ce sont plusieurs milliers de visiteurs qui se présentent ici. Il se dit que Fleurance s’en mord aujourd’hui les doigts…

Inaki Garmendia  perpétue par cette initiative la tradition familiale de la crèche et des santons, héritée de sa mère,  en lui donnant à l’évidence une toute autre envergure, née de son imagination et de son esprit créatif.

Déroulée sur  25 m2 et contenant une centaine de personnages, cette crèche géante comporte de nombreux tableaux en mouvement : cascades, rivières, fontaines, moulins, lavoirs… On trouve dans la crèche, entre autres, un commerce artisanal de poterie, dont la réalisation des pièces miniature a été confiée aux enfants de 6/7 ans de l’atelier musical de Fleurance.

Issue d’un mot ancien, krippia, qui signifiait la mangeoire dans laquelle on déposait le foin pour les animaux, la crèche présente bien sûr toutes les facettes de l’histoire religieuse de Noël : l’Annonciation, le roi Hérode, les Rois Mages, la Nativité….Pour autant, le jour de la naissance de Jésus-Christ n’est pas une date reconnue exacte d’un point de vue historique, faute de source disponible. Pendant plusieurs siècles d’ailleurs, la fête de Noël du 25 décembre a été ignorée des chrétiens , jusqu’à ce qu’une célébration ait lieu à partir du VIème siècle en l’église Sainte Marie Majeure à Rome pendant la nuit du 25 décembre autour des reliques de la crèche rapportée de Bethléem.

C’est François d’Assise qui a créé en 1223 une des premières crèches vivantes dans une grotte  de Greccio en Italie, avec des personnages, dont un bébé, joués par les familles du village et des animaux réels.

La crèche vivante a ainsi donné naissance à une tradition, qui a évolué ensuite par  l’utilisation de personnages en bois, en cire, en carton-pâte, en faïence, en verre, par définition même plus faciles à mettre en scène.

Les crèches qui ressemblent à celles d’aujourd’hui font leur apparition dans les églises au XVIème siècle –les jésuites en réalisent notamment à Prague en 1562, qui figurent parmi les plus anciennes connues.

Elles vont être installées par la suite dans les familles, particulièrement à Naples dans les demeures aristocratiques, où elles reproduisent le plus souvent la vie quotidienne de la ville. Elles se développeront encore plus chez l’habitant sous la révolution, les crèches publiques étant interdites. C’est à partir de là que naissent les crèches provençales qui s’inspirent de la vie locale autour de personnages typiques de la région, du village, ou des défunts des familles. On ajoutera plus tard les santons (petits saints en provençal) qui représentaient les métiers de l’époque : meunier, rémouleur, lavandière, etc…

Aujourd’hui, la crèche n’est plus seulement religieuse. Beaucoup de gens l’ont adoptée chez eux comme un élément d’animation et de fête au même titre que le sapin, sans se soucier de sa dimension sacrée. Et ils vont la visiter ici et là comme ils visiteraient un jardin remarquable ou un zoo. Elle est devenue très populaire, au point d’être sans doute à l’origine de l’expression argotique « Où est-ce que tu crèches ? », ce qui veut dire, comme chacun sait, « Où habites-tu ? ».

Pour ma part, je ne suis plus croyant depuis longtemps et je ne cours pas les crèches en période de Noël. Mais pour autant j’admire  l’inventivité qui préside à la réalisation de certaines d’entre elles, comme à Brugnens, ou comme celles de la Ronde de Miradoux, et je n’hésite pas alors à les visiter par curiosité. Mais je déplore a contrario la pauvreté de beaucoup d’autres, qu’on se contente de ressortir des cartons d’année en année. J’ai à l’esprit l’exemple si quelconque, si insignifiant, de la crèche de la cathédrale Saint-Pierre de Condom (XIV-XVI èmes siècles), que nous avons revisitée il n’y a pas longtemps, et qui n’est quand même pas la première venue des  églises. Il me semble que pour les croyants et leur clergé, l’évènement en soi considérable et joyeux de la naissance de Jésus,  fils de leur Dieu, mériterait à travers la crèche une représentation autrement plus éclatante que celle, banale et terne,  qui lui est trop souvent  donnée.

NB Ce billet est le 100ème depuis l’ouverture de mon blog en septembre 2012. Soit une moyenne de 6,5 billets par mois, ce qui est un rythme d’écriture soutenu, d’autant qu’au fil du temps  j’ai eu tendance à développer très sensiblement  la longueur de mes chroniques. Mon compteur affiche par ailleurs un total en cette fin d’année de  18.800 pages ouvertes en quinze mois et demi, ce qui est aussi un bon niveau de lecture par ceux qui me suivent (merci à eux). Ce billet sera sans doute le dernier de l’année 2013, mais il y en aura bien d ‘autres en 2014.Rendez-vous donc l’an prochain…

Fait le 30 décembre

La gastronomie du Gers à nouveau à l'honneur chez Petirenaud

Jean-Luc Petitrenaud, le critique gastronomique, a un faible pour  le Gers .

Ses « Escapades » sur la chaîne France 5, tous les dimanches à 12 heures,  font halte de temps en temps dans  notre région, et mes billets en font régulièrement état.

Ce fut encore le cas ce dimanche dernier 22 décembre où à l’occasion des prochaines fêtes de Noël l’émission a posé ses valises à  Montréal-du-Gers et dans les environs.

Premier décor : celui de la maison familiale des Méliet,  à Lagraulet- du- Gers, un castelnau (village sur les hauteurs)  de 450 habitants.

L’aventure des « J’Go »

 Les Méliet déroulent une belle aventure avec la gastronomie. Huguette, la maman, a encore un restaurant, Place Wilson, à Toulouse,  ouvert dans les années 1990, « Le Bon Vivre », tout un programme…Suivant son exemple, son fils, Denis, a ouvert, à Toulouse aussi, en 1995, le premier « J’Go » (référence au fameux gigot à la broche proposé par  Huguette à ses clients au « Bon Vivre »),suivi de deux autres , à Paris, le « J’Go » Drouot en 2002, et le « J’Go » Saint-Germain- des- Prés en 2007.J’Go » est également présent chaque été au Festival de Jazz de Marciac, investissant un lieu qu’elle décline d’une part en restaurant , dans un vaste jardin ombragé, d’autre part en bistrot, le Marciac Café, dédié à la fête, aux grignotages et à la musique live,  le tout accompagné d’une boutique de produits de choix à emporter.

Il s’agit de promouvoir dans ces établissements les richesses  du terroir du sud-ouest,  autour d’un partenariat étroit avec les agriculteurs, les éleveurs, les vignerons, les maraîchers, les arboriculteurs, les bergers…, partenariat qui soit de nature à réduire le plus possible les intermédiaires. On fait là une « cuisine de famille, d’étable, de basse-cour et de potager », en s’appuyant  aussi sur l’héritage reçu des maîtresses de maison gasconnes.

On achète des carcasses entières de bœuf, de mouton, d’agneau, et des légumes ainsi que des fruits frais. Rien sous plastique ou en barquette ! Et on valorise les métiers et les savoir-faire sur place avec des équipes non seulement de cuisiniers mais aussi de bouchers et de légumiers.

Les mêmes préceptes et exigences  de proximité, de saisonnalité et de qualité s’appliquent aux produits proposés à la vente  dans les « Jardins du J’Go », au marché couvert de Saint-Germain-des-Prés, un véritable « garde-manger gascon »  qui regorge de fruits, de légumes, de soupes, de coulis, de plats préparés, de conserves, de confitures, de compotes, d’huiles, de jus, de canard gras, etc…

L’épopée du « J’Go » est vivante et dynamique. Elle est relayée (voir le site internet) par un blog, une rubrique « L’Actu du J’Go », une autre intitulée « l’Ego du J’Go », qui édite des billets d’humeur, et aussi une gazette que les clients peuvent parcourir entre les plats, « Les J’Gotages », aux titres amusants : « Alimentaire, mon cher gascon ! », « Canard+ à la demande », « Un groin de paradis » (pour vanter les mérites de la viande du porc noir de Bigorre)…

Les foies gras de canard d’Huguette

Retour dans la cuisine d’Huguette à Lagraulet-du-Gers où se préparent  les foies gras de canard  rôtis en entier, cuits à cœur tout en douceur, mais qu’il faut malgré tout garder très moelleux – « ils doivent être bien croustillants à l’extérieur », dit la maîtresse de maison. « On sale tranquillement, sans excès,  et on ajoute du poivre blanc pour ne pas les colorer », précise son fils  Denis. Les foies  seront servis avec des  raisins pelés et épépinés (« dans la famille, c’était toute une affaire d’Etat si on ne le faisait pas », précise Huguette), dans un fond de sauce cuisiné à partir d’os de jointures de veaux bien grillés, avec poireaux, céleris, carottes, oignons…Denis  goûte la préparation, en faisant observer qu’ici dans le Gers la société est matriarcale : dans  les cuisines les femmes dirigent, et les hommes goûtent, histoire de « rectifier » si nécessaire les assaisonnements.

Les vins de « Domino »

Autre décor : le domaine du Haut Campagnau à Montréal-du-Gers, tenu  « avec un immense cœur », par Dominique Andiran, dit Domino. Il se présente comme un paysan vigneron, produisant en bio  sur 19 ha 85 % de vin blanc (des  blancs sec ou moelleux, qui portent des noms charmants et originaux : « Vain de Ru », « Montis Régalis », « Soyeux », « Les Pissenlits »…),  et qui sont produits à partir des cépages Colombard,  Ugni blanc, Gros et Petit  Manseng, Muscadelle, Petit Courbu et Sauvignon gris. Le vin  rouge est issu, lui, des cépages Merlot, Tannat, Cabernet Sauvignon et Cabernet Franc. 

Certains vins blancs demeurent sept ans en barrique selon un mode de vieillissement dit du vin de voile, qui se caractérise par le développement spontané après fermentation alcoolique de levures à la surface du vin dues au contact avec  l’air ambiant. On dit que ce vin est non « ouillé », au sens où on ne refait pas le niveau des fûts. Cette méthode donne au vin des arômes de noix fraîche et de très grande longueur en bouche, tel le vin de Xérès ou le vin jaune du Jura.

Domino, qui a aussi une boutique « Produits du terroir à emporter » sur la place à arcades de Montréal , dit « marcher à l’instinct et faire confiance à la vigne et aux raisins. Je suis d’abord un éleveur de raisin. Après, si le raisin est bien élevé, le vin ça marche tout seul ».

Les casse-croûtes et le magret rôti à l’os

Dans la grande cheminée du chais de vieillissement  du domaine, qui fut la maison du grand-père, Denis Méliet a poêlé deux petits casse-croûtes de rêve qui régalaient les paysans vignerons (on les appelle « l’estomac », version lyonnaise du « tablier du sapeur ») : le lard du porc noir de Bigorre, et le boudin noir fait avec le « masque » du cochon (les oreilles, les os et la viande).De son côté, Bernard Daubin, restaurateur de qualité à Montréal-du-Gers (il se considère comme un « nourrisseur d’amis »),  prépare le magret de canard rôti à l’os, selon la tradition. Pour lui, le magret est plus goûteux et soyeux ainsi et on ne détruit pas la fibre de  la chair. « Ca nous démarque sur tout ce qui se fait de négatif sur le magret », dit-il sentencieux….Réputé pour son fort caractère, Petitrenaud le qualifie de « Lucifer de ce village », tant il paraît « sortir de la braise »…

Le restaurant Daubin

Les parents Daubin sont arrivés à Montréal en 1958 et lui, Bernard, est tombé très jeune dans la marmite de sa mère Simone, une merveilleuse cuisinière. Aller « Chez Simone », c’était un pèlerinage de gourmandise ! Son fils, qui lui a succédé à la tête du restaurant,  s’inscrit dans cette tradition familiale de la sincérité culinaire, qui s’appuie sur les produits locaux et  le rythme des saisons. L’ambiance de la table est festive, les portions sont généreuses et la cave bien remplie. Les incontournables : la macaronade au foie gras, la terrine de foie gras mi-cuit, le cochon de lait, la poule au pot, et bien sûr le magret de canard rôti sur l’os.

Les chapons d’Astarac de Bigorre

Toujours  chez Domino, Jean Dupont , Président de l’association de la Poule gasconne, (voir mon billet sur cette volaille un peu plus bas), arrive avec ses chapons noir aux  reflets vert d’Astarac de Bigorre, nourris au maïs et aux céréales du terroir. Ils sont emmaillotés un quart d’heure après leur mort, non vidés, juste éviscérés, à 8 mois d’âge (pour être conservé au chaud) dans un habit couleur bleu de Lectoure, « le bleu des Mousquetaires », dit  Denis. Le plumage de la bête se fait « à sec ». « C’est de l’orfèvrerie », dit Jean Dupont, preuve en est que seulement 0,5 % des volailles sont ainsi plumés en France. Rappelons que le chapon est un coq castré pour offrir plus de tendreté et de masse. Cela me rappelle une histoire drôle racontée jadis par Valéry Giscard d’Estaing : « Quelle est la différence entre une poule et un chapon ? ».  Et l’ancien Président de la République de répondre avec ce cheveu sur la langue qui caractérisait son expression orale : « Une poule « cha » pond », un chapon « cha » pond pas »...

C’est Huguette Méliet qui va rôtir les chapons  dans sa cuisine, en les accompagnant  d’endives braisées à l’huile d’olive très légèrement sucrées,  et de salsifis cuits dans une eau bouillante citronnée avec un peu de farine pour que le légume reste blanc d’aspect.

L’armagnac de « La Boubée »

Retour chez  Domino qui reçoit la visite de Jean Ladevèze, producteur d’Armagnac Ténarèze dans les alentours de Montréal-du-Gers,  en son domaine de « La Boubée », un nom qui évoque la boulbène, ce sol argilo-limoneux qui est un condensé des terroirs propices à la production de cette plus vieille eau de vie du monde. Elle a en effet plus de 700 ans, quand la vigne, elle, remonte au  IVème siècle. L’homme est élégant  (« il a l’allure de son produit », dit Petitrenaud),  et arbore fièrement une moustache « d’artagnanesque ».L’Armagnac  a un équilibre optimal en bouche et au nez à 25-30 ans, fait  observer Jean Ladevèze. Ensuite, il est toujours agréable en bouche, il a du gras, mais le nez, lui, devient « poussière » avec le temps, conclut le bel homme. Le domaine produit aussi le fameux Floc de Gascogne, un apéritif répandu ici, et également deux apéritifs anciens  à base de vin de liqueur à l’Armagnac (composé de jus de raisins surmaturés) : le « Gaston Ladevèze », en hommage à la lignée familiale de Jean, et « La Fourcésienne », du  nom de Fourcès, la belle bastide ronde, voisine de Montréal.

Le pastis gascon, et autres desserts

Nous sommes ensuite à nouveau à Lagraulet-du-Gers, où David, fils de Denis et jeune chef du « J’Go » à Toulouse, prépare la croustade aux pommes, un dessert typiquement gascon, que j’ai déjà évoqué dans un ancien billet. Il s’agit d’un gâteau feuilleté, de forme circulaire, dont on a « tiré » la pâte en un voile très fin par un tour-de-main qui suppose une rare dextérité. On empile dans le plat pas moins de 8 couches de feuilles de pâte, qui sont ensuite beurrées (avec une plume d’oie en guise de goupillon), sucrées et garnies de morceaux de pommes arrosées d’Armagnac. On recouvre le tout d’un chapeau de 3 couches de plus de pâte,  fripée à souhait pour former une belle rosace. On laisse mariner dans son arôme deux jours, puis on met au four. Résultat : une croustade à la pâte croustillante et aérienne. Succulent !

Denis préfère parler à son sujet de pastis gascon, qui est le vrai nom ici de cette spécialité. Il rappelle par ailleurs que dans le passé, on ne mettait pas de pommes. Car le produit était tellement subtil et léger qu’on ne jugeait pas nécessaire de l’alourdir avec autre chose. On le travaillait exclusivement  avec de la graisse d’oie, ce qui lui conférait un parfum tout particulier.

Les Méliet aiment les desserts fait maison, et la caméra nous présente alors un roulé à la confiture de prunes (une génoise qui fait envie !), et une salade de fruits cueillis dans le verger de la propriété, dont des kakis, fruit national du Japon, qui arrive à maturité après les grands gels.

Omar Hasan, le baryton

Cerise sur le gâteau, certaines séquences de la fin de  l’émission ont été accompagnées d’airs chantés par le baryton Omar Hasan, un beau gaillard né en Argentine, qui fut ancien pilier international de rugby, et qui joua, entre autres, à Agen, Auch, Toulouse. Il s’est reconverti désormais en chanteur lyrique, participant notamment à des productions du groupe vocal  « Les Chants de Garonne»,  ayant élargi depuis peu  son répertoire au tango, origines obligent. Avec  l’interprétation de l’hymne national de son pays et de l’ « Ave Maria » de Gounod, Omar Hasan nous a donné un aperçu d’une belle voix juste et ample.

Le réveillon d’avant-Noël scénarisé par Jean-Luc Petitrenaud  peut alors commencer (voir photo ci-dessus), dans une atmosphère chaleureuse, faite de simplicité, de convivialité, d’authenticité, où, à coup d’accent gascon, le bien-vivre ensemble, le respect des traditions,  le plaisir de la table sont portés haut par les trois générations de Méliet rassemblées pour l’occasion dans la maison de famille. L’émission aura su pendant 30 minutes être le reflet de ces valeurs inestimables du Gers où le bonheur est bien dans le pré...et chez les Méliet.

Fait le 25 décembre

Du coq à l'âne

Une fois n’est pas coutume, je vais aborder dans ce billet divers sujets, sans lien évident entre les uns et les autres.

D’où le titre que je lui ai donné : « Du coq à l’âne ». C’est une expression qu’on emploie volontiers, et comme souvent en matière de dicton, on ne se montre pas curieux de son origine. En fait, on peut la trouver dans un conte des frères Grimm, « Les Musiciens de Brême » (ces conteurs du XIXème siècle ont à leur actif bien des récits qui continuent à enchanter les enfants, comme « Blanche Neige », « Cendrillon », « La Belle au bois dormant », « Le Petit Chaperon rouge »…).

L’histoire raconte la rencontre de quatre animaux musiciens qui partent s’engager dans l’orchestre municipal de Brême et qui découvrent en cours de route une maison habitée par des voleurs. Pour s’en emparer, ils vont utiliser un malin stratagème : l’âne se met devant la fenêtre du logis, le chien monte sur l’âne, le chat sur le chien et le coq sur le chat (voir ci-dessus leur représentation par le sculpteur allemand Gehrard Marcks – 1889-1981). Ainsi « pyramidalisés », du « coq à l’âne »,  les animaux parviennent à épouvanter les brigands qui prennent aussitôt la fuite, libérant la place pour les quatre compères.

Il est une autre explication : un mot ancien, l’asne, désignait la canne, femelle du canard. Et « sauter du coq à l’asne », une expression dont on trouve trace dès le XVII ème, se rapportait à la saillie que le coq tentait parfois de pratiquer  avec une canne, qu’il confondait avec une poule…Le mot asne est devenu ensuite âne, mais la locution est restée.

Lectures

J’ai finalement peu lu ces dernières semaines. L’envie m’a pris d’abord de relire de vieux classiques. C’est ainsi que j’ai sur ma table de nuit, à moitié lus, « Le Grand Meaulnes » d’Alain-Fournier (1913), et « Histoire de la grandeur et de la décadence de César Birotteau », de Balzac (1837). Je parlerai de ces ouvrages lorsque je les aurai achevés. Pour Balzac, je n’ai que l’embarras du choix pour engager d’autres lectures après Birotteau, car je possède en 24 tomes les 127 œuvres de « La Comédie Humaine », une collection des classiques Garnier que  le journal« Le Monde » avait proposée à  la vente il y a quelques années.

Lu également en cette récente période, trois petits livres, mais un seul m’a enthousiasmé.

"Tombeau de Romain Gary", Nancy Huston (Actes Sud, 1995)

Nancy Huston est une écrivaine franco-canadienne, qui vit à Paris, et  qui a publié de nombreux livres à succès : en 1996, « Instruments des ténèbres », Prix Goncourt des Lycéens et Prix du Livre Inter ; en 1999, « L’Empreinte de l’ange », Grand Prix des lectrices du magazine « Elle » ; en 2006, « Lignes de faille », Prix Femina et Prix France Télévisions, et plus récemment « Infrarouge » (2010) et cette année « Danse noire ».

Romain Gary fait partie de mon Panthéon littéraire et je lui ai consacré un billet en avril dernier. Je ne pouvais pas ne pas lire cet essai de Nancy Huston, qui n’est ni une ode funèbre, ni un chant d’amour pour cet écrivain de génie. C’est à la fois l’artiste et l’homme que Nancy Huston dévoile dans un face à face avec l’auteur, avec ses œuvres, avec sa vie, en usant d’un tutoiement d’une lucidité brûlante et presque douloureuse. J’ai dévoré la centaine de pages de ce livre riche, lumineux, passionnant, où Nancy Huston  donne l’impression d’avoir vu juste, d’avoir approché de près la « vérité » de Romain Gary, après avoir tout lu,  tout vu et tout entendu de lui . Et cela malgré les zones d’ombre du personnage, qui n’a eu de cesse de se démultiplier, de se doter de pseudonymes, de brouiller les pistes, de travestir, de mentir… « Très vite, j’ai vu que la question que tu incarnais…était celle de l’identité…à savoir être un, coïncider avec soi-même. Tu apparaissais comme un véritable tissu de contradictions, un être protéiforme, à la limite, parfois, de l’incohérence », écrit Nancy Huston à Romain Gary, qui lui avait déjà répondu de son vivant : « La vérité ? Quelle vérité ? La vérité est peut-être que je n’existe pas. Ce qui existe, ce qui commencera  à exister peut-être un jour, si j’ai beaucoup de chance, ce sont mes livres, quelques romans, une œuvre, si j’ose employer ce mot. Tout le reste, c’est de la littérature ». Et au bout du compte : 32 livres et 10.000 pages au bilan, pour pouvoir dire : « C’est la quantité qui compte ; il faut laisser derrière soi non pas deux ou trois mais toute une étagère de livres, sinon on n’existe pas… ». Le livre de Nancy Huston n’est ni une naïve louange, ni une féroce critique de Romain Gary. Il est au-dessus de cela, comme une implacable célébration, une forte reconnaissance, qui ne tait pas pour autant les faiblesses, les fêlures et les faux-semblants  que le sujet incarnait à la perfection.

« Nul n’aura connu…une détresse aussi absolue, une inaptitude à vivre aussi massive. Tu as rejeté toutes les couvertures qui procurent du bonheur au commun des mortels : et par « couvertures » je veux dire non seulement les partis politiques, les idéologies et les religions (« je suis un minoritaire-né »), mais aussi les activités les plus banales. La vie quotidienne avec ses régularités rassurantes – faire les courses, regarder un enfant qui dort, se pâmer sous des caresses, prendre le thé en bavardant, aller à la pêche, marcher dans la forêt – t’était interdite…Il fallait que tu sois constamment sur le qui-vive, écorché, exposé aux malheurs du monde »…

En même temps que je lisais ce livre, je prenais connaissance dans « Le Monde » du 10 décembre d’un papier de Brigitte Salino sur la mise en scène au théâtre de l’Oeuvre à Paris (jusqu’au 23 janvier) de « Gros-Câlin », une fable humoristique parue en 1974 sous la signature d’Emile Ajar, le plus fameux des pseudonymes de Romain Gary - on trouve le livre en poche dans la collection Folio. C’est l’histoire de Cousin qui aligne des statistiques toute la journée dans un bureau, puis rentre dans son petit appartement où l’attend son python  qui s’enroule autour de lui, lui faisant de gentils  câlins, d’où le titre de l’ouvrage. Cousin, qui cherche désespérément à combler son existence, se persuade que son python l’aime (Roman Gary écrit au sujet de ce couple bizarre : « …une amitié immédiate, un élan chaud et spontané, une sorte de mutualité »). Mais en réalité l’écrivain développe là une vision grinçante de l’existence, vouée inévitablement à une solitude irrémédiable, car finalement Cousin donnera le python au zoo du Jardin des Plantes, manière de dire que le bonheur n’est qu’une illusion déchirante. La pièce est jouée par Jean-Quentin Châtelain qui est seul en scène. La journaliste dit beaucoup de bien de ce comédien : « Il faut l’entendre, parce que les grands acteurs sont rares, et qu’il en est un, à part. Unique en son royaume de la parole ».

"L’Accompagnatrice", Nina Berberova (Actes Sud, 1985).

L’auteur est une écrivaine et poétesse russe née à Saint-Pétersbourg  en 1901 et morte en 1993 à Philadelphie, ville américaine de Pennsylvanie. Elle aura en fait trois vies : la première en Russie jusqu’à son exil en Europe en 1922,  dû à la révolution de 1917 qui a fait fuir l’intelligentsia du pays ; la seconde à Paris de 1925 à 1950 (elle subviendra à ses besoins en écrivant dans les journaux de l’immigration russe) ; et la troisième aux Etats- Unis où elle enseignera dans de prestigieuses universités la langue et la littérature russes. Une existence romanesque, difficile, mais qui lui allait bien, elle qui disait « : « Je n’aime pas la vie facile ». Elle aura été servie ! Elle disait aussi ne pas être un roc, mais un fleuve, « parce que je bouge », ajoutait-elle, « je bouge non seulement géographiquement, mais aussi intérieurement », et on veut bien la croire, elle qui aura traversé en mouvement  tout un siècle.

Elle sera malheureusement connue très tardivement en France et c’est la perspicacité d’Hubert Nyssen, fondateur des Editions Actes Sud, qui lui vaudra une réputation internationale, avec la parution en 1985 de ce roman « L’Accompagnatrice », écrit en…1934…, une publication qui sera suivie de bien d’autres, dont son autobiographie, « C’est moi qui souligne ». La notoriété de l’auteur a encore d’ailleurs bien des progrès à faire car lorsque j’ai commandé « L’Accompagnatrice » dans une libraire du Gers, l’employée m’a demandé qui était Nina Berberova…

« L’Accompagnatrice » raconte, en quelques scènes où  l’économie des moyens renforce l’efficacité du trait, les rapports d’une cantatrice issue de la haute société russe, avec  Sonetchka, son accompagnatrice-pianiste, bâtarde et pauvre. Le roman décrit leur exil dans les années qui suivent la révolution d’octobre, et leur installation à Paris où leur relation va se terminer dans le silencieux paroxysme de l’amour et de la haine, aidé par le poids de l’antagonisme sournois des classes sociales. Sonetchka souffre de l’injustice née de la perfection qu’incarne la soprano avec sa beauté, sa voix, elle qui n’est rien et qui vit à côté d’un monde qui la subjugue. Elle rêve ainsi de se venger d’elle, de la punir en la faisant chuter, et cherche l’occasion pour y parvenir. Mais même dans cette tentative elle échouera…

L’écriture est serrée, précise,  le roman, violent et subtil, va droit à l’essentiel, et il y a sur la musique quelques beaux développements. Mais il manque dans ces pages cette émotion, ce sentiment, qui eux seuls peuvent donner de la chair et du cœur à une histoire qui se veut pourtant dramatique dans ses ressorts et sa conclusion.

« La Lettre à Helga »,  Bergsveinn Birgisson (Editions Zulma, 2013)

L’auteur, né en 1971, est titulaire d’un doctorat en littérature médiévale scandinave. Il porte la mémoire des histoires que lui racontait son grand-père, lui-même éleveur et pêcheur dans le nord-ouest de l’Islande.

Bjarni, qui écrit la lettre,  est un éleveur de moutons islandais au soir de sa vie. Il s’adresse à Helga, elle déjà morte, qui fut la seule femme qu’il dit avoir aimé ardemment (Helga exploitait une ferme voisine de la sienne). Bien que mariés l’un et l’autre, ils connurent le feu de la passion. L’idylle fut brève, non pas en raison du qu’en dira-t-on, pourtant oppressant en milieu rural, mais parce que le fermier refusa l’offre d’Helga, qui ne lui pardonnera pas, de partir refaire sa vie avec elle en ville, à Reykjavik. « Ici à la campagne, j’ai eu de l’importance. Et si ce n’est qu’une idée, au moins aurais-je eu l’impression d’en avoir. Voilà une différence qui compte ». Il fait ainsi le choix de la terre de ses ancêtres, de son élevage, de la pêche, et de ses autres activités : contrôleur du fourrage, membre actif de la coopérative des fermiers islandais…Et pourtant que cette terre du fin fond d’un fjord sauvage, balayée par le vent du nord, est rude, glaciale, implacable. Que la vie y est difficile (l’Islande est alors sous occupation américaine pendant la seconde guerre mondiale), âpre, faite entre autres d’un isolement et d’un froid terribles,  qui au cœur de l’hiver obligent parfois à « fumer » les morts, comme des poissons, en attendant que le sol puisse au printemps  être creusé pour accueillir les corps.

Il y a dans ce livre beaucoup de réflexions sur le temps qui passe, sur le désir, la fidélité, le destin, l’âme islandaise, le mode de vie dans ces contrées arriérées. L’aspect documentaire est indéniable, grâce notamment  à l’évocation de sagas anciennes et d’anecdotes pittoresques, ce qui donne de la saveur et de l’authenticité au récit, encore renforcées  par l’usage d’une langue parfois crue, triviale et souvent poétique.

Bjarni en arrive presque dans sa Lettre à rendre la femme aimée responsable de la rupture. C’est pourtant lui qui fait le choix de ses moutons et de son tracteur, plutôt que le choix d’Helga.

Le livre perd là sa crédibilité. Car pour moi l’amour intense ne peut que l’emporter sur toutes autres considérations. Il vainc nécessairement tous les obstacles, il emporte tout sur son passage, rien ne lui résiste. C’est un torrent, c’est un raz-de-marée. Et si ce n’est pas le cas, on ne peut que s’interroger et douter de sa réalité et de sa force. Comme  on doute donc de celui que Bjarni dit porter à Helga. Et elle l’a bien compris, elle qui renvoie sine die à ses moutons le brave fermier. La punition est à la mesure de la preuve d’insuffisance d’amour que lui témoigne Bjarni en refusant de la suivre à Reykavik.

Il y aura bien de la part d’Helga, beaucoup  plus tard, un nouveau et pressant appel fait à Bjarni de la rejoindre, mais il se dérobera à nouveau…démontrant une fois encore la fadeur de son amour.

Bref, je n’ai pas cru à cette soi-disant histoire d’amour en pays islandais. Ce qui fait de moi un lecteur d’exception, au sens où je n’ai pas eu de coup de cœur pour ce livre, alors qu’il  rencontre un succès fulgurant ici en France, après l’avoir connu dans les pays scandinaves et en Allemagne, et qu’il a fait l’objet à sa sortie de critiques quasi-panégyriques.

Librairies

Dans un billet de novembre dernier, « J’enrage », j’avais déploré le mouvement de fermeture qui touche les librairies en France.

Un article du « Monde », dans son Supplément « Culture et Idées » du 10 décembre, signé Anne Chemin, m’a un peu rassuré. Un rapport publié au début de cette année (« Le soutien aux entreprises de librairie», de Serge Kancel,  Inspecteur général des Affaires Culturelles) rappelle qu’il y a dans notre pays entre 2.000 et 4.500 « lieux faisant de la vente de livres à titre significatif » - des maisons de la presse, des librairies-papeteries, des librairies indépendantes, des grandes surfaces culturelles comme la FNAC, des magasins ou des grandes surfaces alimentaires. Et parmi ces lieux, on compte un millier de libraires dit « de premier niveau », avec lesquels les éditeurs réalisent une bonne partie de leur chiffre d’affaires, et 500 « librairies indépendantes de référence » (LIR), un label qui reconnaît, valorise et soutient le travail de qualité qui est fait dans ces librairies.

Et il se trouve que ce sont ces librairies qui tirent le mieux leur épingle du jeu, avec une progression de leur chiffre d’affaires de 7,6% entre 2003 et 2009. « En revanche, les librairies généralistes,  de plus petite taille, les maisons de la presse et les librairies-papeteries apparaissent comme les principales victimes des évolutions récentes du marché ».

Et c’est justement dans ces librairies « LIR » que j’aime aller car on y entre sans forcément savoir ce qu’on va acheter, avec l’idée qu’on va peut-être  dénicher par hasard ce qu’on ne cherchait pas. On déambule entre les tables (les livres sont de moins en moins dans des rayons), on prend son temps, on découvre des livres  qui sont mis en vedette par le libraire, par exemple  par des « petits mots » qu’il pose sur les couvertures ou par une mise en vitrine privilégiée. On feuillette les ouvrages, et il y a même parfois des  espaces-salon pour lire sur place (pas encore assez à mon goût). On va solliciter aussi les conseils du libraire, car on le sent ouvert et disponible, et  prêt par passion à vous accompagner dans votre choix. Faîtes la comparaison avec les magasins de la FNAC, les maisons de la presse, les centres culturels de Leclerc, où il vaut mieux venir en sachant à l’avance ce qu’on veut…

Avec  le libraire labellisé, (il y a aussi de bons libraires qui ne sont pas nécessairement labellisés) on est  dans une économie de l’offre et plus du tout dans une économie de la demande. On cherche à séduire le lecteur, à lui donner envie, et il ne demande d’ailleurs que cela. On va organiser pour lui des clubs littéraires, des festivals, des Salons du livre, des rencontres avec les auteurs, des lectures publiques, parfois avec un accompagnement musical, des conférences, des expositions…

« Nous sommes dans une logique de contre-proposition : nous proposons au lecteur de faire un pas de côté », disent les responsables de la librairie « Le Livre » à Tours.

Preuve est faite que dans ce métier survivent et survivront les meilleurs libraires, ceux qui avec leur talent et  leur passion perpétueront, malgré les vicissitudes, des lieux au service du livre, de la littérature et du lecteur.

« Le Monde » et l’éclair au chocolat

La semaine dernière  étant à Auch, j’achetais « Le Monde » du jour, ayant déjà dit dans un billet ancien l’attachement que j’ai pour ce quotidien, que je lis depuis près de cinquante ans.

Pris d’une envie gourmande, je traversais  l’avenue pour me rendre en face dans une boulangerie-pâtisserie où je m’offris un éclair au chocolat.

M’est venue alors à l’esprit  une comparaison financière curieuse entre mon journal préféré et ce gâteau très français. Le premier coûte pièce 1,80 €, le second 2,20 €. Et je me suis dit qu’une certaine hiérarchie des valeurs n’était pas bien respectée dans ce rapport de prix.

Car, quand même !, comment peut-on vendre plus cher qu’un journal (+ 22%) un bout de pâtisserie chocolatée, qu’on avale en peu de temps (justement, comme l’éclair),  en trois, quatre bouchées, et dont la saveur en bouche est bien éphémère.

Certes, le travail du boulanger-pâtissier mérite d’être reconnu. Et il lui faut bien répercuter dans son prix tous les investissements, toutes les charges auxquels il a à faire face, sans oublier son salaire et le bénéfice qu’il est en droit d’espérer en retour de son labeur.

En regard, « Le Monde »  est un produit certes indigeste  au plan alimentaire, mais ô combien comestible quant aux informations,  aux analyses, aux mises en perspective qu’il contient, et qu’on dévore avec une rare gourmandise. Il y a là chaque jour, sur 20/25 pages en moyenne (sans compter des suppléments thématiques qui font  8/10 pages chacun), une richesse, une variété, une densité de compétence et d’intelligence. Et je trouve choquant de «vendre » cette production de référence  à un prix moindre que celui d’un éclair au chocolat !

Comment faire autrement ? Augmenter le prix du journal ? Baisser celui de l’éclair au chocolat ?

Je n’ai pas la solution, sauf à dire que la réponse à la question mérite d’être étudiée, sans vexer l’éclair au chocolat, mais sans laisser « Le Monde » être plus longtemps « déshonoré » par une comparaison aussi peu flatteuse à son égard…

Tracteurs

Le Gers est un pays à tracteurs car l’agriculture céréalière est ici omniprésente. Il y en a de toutes les marques, de toutes les couleurs, de tous les formats, des anciens, des modernes, des fourbus, des pétulants, des maigrichons, des ventripotents …

Je suis impressionné par l’allure « monstrueuse » qu’ont les machines d’aujourd’hui, et lorsque je les vois manœuvrer dans les champs pendant mes marches, je me dis que le paysan du XXIème siècle n’a vraiment plus rien à voir avec ses aïeux, dont le travail était tellement plus harassant et usant. Il leur fallait labourer avec les bœufs et moissonner à la faux, quand les tracteurs de maintenant pourraient même se passer d’un conducteur pour faire le travail, tant la technologie embarquée est exceptionnelle (l’échéance est retardée simplement  pour des questions d’assurance).

Je m’interroge par ailleurs sur l’importance des investissements que représentent ces matériels, et je me demande si les agriculteurs peuvent y faire face sans s’endetter lourdement.

La lecture dans le supplément du « Monde », « Eco et Entreprise » du 13 décembre, d’un article de Cédric Pietralunga sur l’évolution des ventes de matériel agricole en France m’a de ce point de vue bien intéressé.

Il se trouve qu’en 2013 les ventes de tracteurs ont augmenté de plus de 8 %, (pendant que l’automobile chutait de 6 %), grâce à l’embellie constatée dans les récoltes depuis 2010 (il n’est pas sûr qu’il en soit de même pour 2013).

Un tracteur standard coûte entre 80.000 et 100.000 €. Les plus gros, les Rolls Royce de l’agriculture, qui ne sont pas les derniers à se vendre, affichent des prix bien plus élevés. Ainsi, le nouveau Massey-Ferguson, un monstre de 400 chevaux, avec un moteur à six cylindres de 8,4 litres et des roues de 2,15 mètres de diamètre, est vendu 230.000 € prix catalogue !

Les constructeurs  ont depuis plusieurs années mis l’accent sur l’électronique et les systèmes d’aide à la conduite, convainquant les agriculteurs de renouveler  leur parc de tracteurs pour bénéficier de ces avancées. J’ai eu l’occasion de monter dans le tracteur de mon voisin agriculteur et de faire à ses côtés quelques sillons d’ensemencement de blé. Explications à l’appui, j’ai découvert dans la cabine un équipement  informatique impressionnant. De quoi calculer, et corriger si nécessaire, tous les paramètres utiles à la meilleure  performance possible.

Le guidage par satellite permet par exemple aux tracteurs de ne jamais repasser deux fois au même endroit dans les champs où ils interviennent. Le GPS a une précision de deux centimètres quand celle des voitures est de dix mètres !

Outre une technicité considérablement renforcée des machines et des moteurs, le confort des agriculteurs fait partie des préoccupations premières des fabricants, et l’amélioration constante des systèmes de climatisation, d’insonorisation, d’amortisseurs font partie de leurs priorités absolues. « Avec nos cabines suspendues, on traverse un champ comme on roule sur une autoroute », s’enorgueillit un responsable de Massey-Ferguson, la marque au tracteur rouge.

Je suis personnellement ravi de tous ces progrès qui servent l’homme et la machine, et chaque fois que je vois évoluer les tracteurs dans les champs gersois, je  ne manque pas de songer à la part éminente qu’ils prennent dans l’entretien, au cordeau,  de notre superbe nature, et dans la production de nos richesses agroalimentaires. Attention par contre sur nos routes étroites : les croiser en entrée de virage peut réserver parfois des surprises….

Clinique « inhospitalière »

En janvier de cette année, j’avais écrit dans un billet titré « Labyrinthique hôpital » les impressions défavorables que je retirais d’une consultation médicale dans l’établissement d’Auch.

C’est ce qui m’avait décidé à faire le choix en cette ville de la  clinique de Gascogne pour programmer au début de l’année prochaine une bégnine intervention. J’ai revécu là  les mêmes travers qu’à l’hôpital d’Auch.

La salle d’attente du service où j’avais rendez-vous, presque un hall d’entrée, était sinistre. Viennent là par définition même des individus en souci de santé, grave ou mineur. Il serait donc préférable dès leur arrivée de soulager leur inquiétude en les accueillant dans un lieu agréable et confortable. Au lieu de cela, ils se doivent de patienter (l’expression « prendre son mal en patience » trouve là toute sa pertinence) dans une  pièce inhospitalière, sans âme, surchauffée, dépourvue de tout élément de décoration, notamment  floral. Peu de magazines pour distraire les personnes présentes, et leur état de « fatigue » (ils ont été feuilletés par tant de mains) est tel qu’ils ne donnent pas envie du tout d’être consulté. Ailleurs, dans les salles d’attente des médecins généralistes  notamment, il y a à l’inverse  souvent pléthore de revues (beaucoup sont médiocres) et embarras de choix. Mais outre qu’elles sont tout aussi défraichies que dans cette clinique, elles ont un autre inconvénient majeur : il n’est pas rare que leur date de parution soit très ancienne. Une remontée dans le temps qui  n’excite pas la curiosité...Je salue au passage un plus, c’est si rare, chez mon médecin traitant, qui met à la disposition de ses clients une belle collection de numéros de « Géo ». Peut-être est-ce un moyen pédagogique astucieux que de faire rêver le patient de voyages au long cours pour lui faire oublier un instant où il se trouve….

Patienter dans cette salle d’attente de la clinique en question n’est pas un vain mot. Mon rendez-vous était fixé à 15 heures le jour dit, et je ne suis rentré dans le bureau du docteur qu'à 16h15. J’étais sur le point de me lever pour aller dire à l’assistante, avant  de m’en aller,  combien je ne jugeais pas convenable un tel retard, quand je fus enfin appelé. J’aurais sans nul doute provoqué de la surprise, peut-être même de la désapprobation, auprès de mes semblables, tant il y a chez la plupart d’entre eux une docilité, une résignation, une soumission, une humilité qui est propre au comportement de l’homme face à  la médecine et à la maladie, et qu’on retrouve aussi dans le mécanisme de  la peur du gendarme et des effets qu’elle engendre quand vous êtes contrôlé. Il faut dire qu’on a trop souvent l’impression que les hommes de l’art médical remplissent à l’excès leur carnet de rendez-vous (est-ce une question de montant d’honoraires à atteindre coûte que coûte en une journée ?) ,au  point de nous recevoir le moment venu , qui n’est plus le moment convenu, presque en coup de vent , en tout cas trop rapidement, pour que nous en soyons satisfaits, nous qui venons chercher auprès d’eux de l’attention  et de la considération.

Qu’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas dit : en France, les chirurgiens, les médecins, spécialistes ou non, le personnel de santé en général , sont compétents et dévoués. Ils sont pour leur excellence en haut du classement, en Europe comme dans le monde entier. Mais on peut déplorer qu’ils se soient enfermés dans un système, un rythme, de « productivité » (« au suivant, au suivant, »…), qui fait de nous des pions, des numéros, des dossiers, avant d’être des hommes et des femmes dont les différences, les spécificités, liées aux origines, aux parcours, aux modes de vie, à l’âge, au sexe, à la profession, devraient être intégrées davantage qu’ils ne le sont dans l’élaboration des diagnostics et des traitements médicaux.

J’ai eu à regretter aussi un déficit sérieux de confidentialité. Quand votre tour approche, l’assistante vous appelle dans son bureau, afin de dégrossir votre dossier et mieux préparer ainsi votre rencontre avec le professeur. Elle vous pose en conséquence des questions personnelles de tous ordres, auxquelles vous répondez pendant que se présente au guichet ouvert dudit bureau celle ou celui qui sortant de sa visite vient s’acquitter du prix de la consultation. Cela n’empêche pas la secrétaire de poursuivre son interrogatoire, les réponses que vous livrez, qui touchent parfois à l’intime, profitant alors au tiers qu’on fait attendre et qui n’en peut mais. Il me paraîtrait souhaitable et même impératif, par respect pour ce que nous sommes, qu’une telle mise à nu  se tienne en un lieu discret et fermé, d’autant que certaines personnes  soumises avant moi à ce questionnement avaient une voix si forte que depuis la salle d’attente on apprenait tout d’eux…

Un moment drôle cependant, lorsque fut appelé par le médecin Monsieur d’Artagnan…Je me vis basculer soudainement au XVIIème siècle, à l’époque de Louis XIV,  et m’attendais à voir surgir, comme dans un rêve,  le célèbre mousquetaire, rapière au fourreau, feutre à panache sur la tête, bottes aux pieds, avec sa belle casaque bleue ornée de grandes croix d’argent à fleurs d’or…Mais se leva à sa place un « Monsieur tout le monde », qui n’avait du héros d’Alexandre Dumas que le nom !

Rencontre…

Une autre drôlerie relevée dans le journal « Sud-Ouest », et qui fait plaisir à la veille des fêtes de Noël  : un homme de 91 ans, veuf depuis cinq ans, ne souhaitant plus rester seul, planta dans son jardin, près de Libourne, un panneau ainsi libellé : « Cause décès, cherche femme pour vie commune, 70/80 ans, avec ou sans voiture, téléphone : ….. » ! Il eut à examiner plusieurs « candidatures », et retint celle d’une femme de 86 ans, avec qui il file maintenant le parfait amour…Quelle belle histoire ! C’est le moment pour présenter  aux deux tourtereaux mes  vœux de bonheur et de longue vie commune.

Fait le 20 décembre

La poule de Gascogne à l'honneur sur TF1

A l’heure de la préparation des réveillons de fin d’année, les médias n’ont de cesse actuellement  de nous suggérer des produits et des recettes pour faire ripaille à Noël ou au Nouvel An, mettant à l’honneur en cette occasion telle ou telle région française.

Il en fut ainsi pour le Gers lors d’un  un reportage  présenté au cours du journal de 13 heures de Jean-Pierre Pernaut, sur TF1, le 3 décembre dernier, qui annonçait le retour, la renaissance, de la poule noire de Gascogne.

Exemple et images à l’appui : à Aux-Aussat, dans le sud du Gers, au nord de Tarbes. Sous la halle du marché, on entend le volailler conseiller à sa cliente de  cuire la poule à feu doux (160°) car pour se mériter elle doit mijoter. Le bon roi Henri IV (1553-1610)  en raffolait en vrai gascon qu’il était (puisque né à Pau),  et espérait que ses sujets pourraient faire de même : « Si Dieu me donne encore de la vie, je ferai qu’il n’y aura point de laboureur en mon royaume qui n’ait moyen d’avoir une poule dans son pot ». En écho, à l’aube de la Révolution française, le peuple dénoncera la promesse non tenue, en chantant : « Enfin, la poule au pot va être mise. On peut du moins le présumer. Car depuis deux cents ans elle nous est promise. On n’a cessé de la plumer ».

Rendez-vous ensuite avec Christophe Peres, un jeune éleveur, béret béarnais vissé sur la tête, qui  a relancé sur sa ferme la race de la poule gasconne .Il l’aime son gallinacé, le tenant affectueusement dans ses bras et lui prodiguant maintes caresses.

La poule  gambade et picore dans les prés et les champs en toute liberté, faisant fi  des ratios de rentabilité qui régissent l’élevage d’un certain nombre d’autres races. Christophe Peres dira devant  la caméra qu’elle aime bien faire les choses calmement, doucement, et que c’est là sa spécificité. "No speed, no stress !", dit la poule de Gascogne, s'inspirant en cela d'ailleurs des préceptes de vie des gens d'ici.

Pourvue d’une grande crête rouge, simple et droite, la bête est svelte, très vive, fière mais rustique, avec un plumage noir, et de courtes pattes d’un gris bleuté. Elle est très bonne pondeuse (200 œufs par an en moyenne,  de 60 à 65 grammes la pièce) et se consomme au terme de 5/6 mois, grasse mais sans excès, pesant vif alors de 2 à 2,250 kgs. Si on sait patienter un peu, elle se fera chapon à 8 mois pour un poids de 2,8 à 3 kgs.

C’est l’intensification de l’agriculture à partir des années 50 (il fallait nourrir au plus vite les français au lendemain de la guerre),  qui fut fatale à cette volaille car elle s’accommodait mal des  conditions d’élevage en claustration.

Elle a su toutefois résister cahin-caha, grâce à la passion de quelques- uns. C’est la création en 2003 de l’association « La poule gasconne » qui redonna un coup de fouet à son élevage. En 2011, on comptait ainsi 14 éleveurs installés sur 21 sites, qui produisaient 5.215 volailles et 1.850 chapons. L’association entend conserver et protéger l’espèce, étudier ses potentialités, développer sa production, et la promouvoir auprès des éleveurs, des artisans de la filière, des commerçants et des consommateurs.

Un programme de sauvegarde et de mise en valeur de la poule de Gascogne a été mis en place avec l’appui du Conservatoire du Patrimoine Biologique de Midi-Pyrénées, et un partenariat conclu avec la volaille de Bresse pour professionnaliser la conservation et la maîtrise génétique des lignées de la race de cette poule gasconne chérie.

Le reportage se poursuit ensuite dans les cuisines de Fabrice Gosset, le chef du restaurant « La Bombance » à Montréal-du-Gers. Il a découvert presque par hasard la poule de Gascogne, et ne tarit pas d’éloges à son sujet : chair blanche très fine, très serrée, très goûteuse. Elle est pochée dans un petit bouillon de volaille, eau frémissante, une dizaine de minutes. Elle est ensuite dorée à la poêle, accompagnée d’une sauce blanche , de pleurotes, de courges spaghettis (c’est un légume-fruit d’hiver dont la chair généreuse forme d’étonnantes spaghettis végétales) et de gnochhis à la parisienne (préparés avec de la pâte à choux et de la sauce béchamel), le tout agrémenté d’un bon vin du terroir gascon.

Tout en contentement, une cliente de « La Bombance » dira de la chair de cette poule de Gascogne ainsi mitonnée qu’elle est  d’une tendresse extrême et donc particulièrement fondante en bouche.

Fabrice Gosset et son épouse Séverine proposent dans leur restaurant, une ancienne ferme du XVIIIème siècle,  une cuisine raffinée et festive (Menu des Agapes, Menu Découverte, Menu Dégustation),  de plus en plus courue dans ce coin authentique du Gers, arborant fièrement sur leur site une belle invitation à se régaler d’Oscar Wilde (écrivain irlandais du XIXème siècle) : « La meilleure façon de se débarrasser d’une tentation, c’est d’y succomber ». Le couple propose aussi ,en mode traiteur, quelques plats savoureux : terrine de foie gras mi-cuit au floc et à l’armagnac, saumon fumé maison, et magret fumé, maison également.

A partir de cette belle adresse gastronomique, et de  l’éclairage médiatique que vient de lui réserver TF1 (chapeau à la chaîne pour avoir « déniché » un tel sujet !), nul doute que la poule de Gascogne  conquerra dans les temps qui viennent d’autres tables et d’autres gourmands. De quoi procurer un plaisir posthume à Henri IV… 

Yves Saint-Laurent, Pierre Bergé : l'amour fou

Je suis sensible aux belles histoires d’amour, et lorsqu’elles concernent des couples qui y ajoutent une éclatante réussite professionnelle obtenue en duo, je suis encore plus sous le charme.

Dans cet esprit, un récent documentaire de Pierre Thoretton, « Yves Saint-Laurent, Pierre Bergé : l’amour fou », programmée sur France 3 le 26 novembre dernier, m’a beaucoup ému.

La mode et Pierre Bergé, « peu me chaut »

Je ne suis pas très attiré par la mode et la haute-couture, et personnellement, je ne porte pas, ou si peu,  du  Hugo Boss, ni du Cerruti, ni du Kenzo, ni du Lacoste, ni du Ralph Lauren,  que sais-je encore, ne souhaitant pas dépenser des sommes folles dans mon habillement, préférant investir dans mes loisirs. Pour autant, j’apprécie les femmes et les hommes chics et élégants, et suis navré par le négligé ou le peu de soin de  la tenue vestimentaire de beaucoup de gens – on peut s’habiller élégamment à moindres frais, c’est une question de goût avant tout.

Je n’ai pas par ailleurs de sympathie particulière pour Pierre Bergé, sa réputation étant celle d’un homme très imbu de lui-même, caractériel, suffisant,  méprisant. En outre, j’ai de la répugnance pour les grosses fortunes qui  en rendant l’argent et le luxe rois, pervertissent inévitablement les vraies valeurs humaines. 

Le couple

Malgré tout,  l’histoire, la légende,  du couple Bergé-Saint-Laurent me fascine depuis toujours, et j’ai découvert dans le reportage un Pierre Bergé étonnamment sobre, humble, presque  abattu par la tristesse et le poids du deuil,  liés à l’évocation du compagnon disparu .Il dira qu’entre lui et Yves Saint-Laurent, les rôles avaient été distribués dans tous les domaines  dès le début, qu’il s’agisse du sexe, de l’art, des affaires, de la vie en général. Et chacun n’est jamais rentré dans le domaine de l’autre, confie-t-il. L’un au crayon, l’autre à la machine à calculer, une parfaite complémentarité.

Yves Saint-Laurent est né en 1936 à Oran, en Algérie française, issu d’une famille aisée, où sa mère lui donnera le goût de la mode et de l’esthétique. Après un bref séjour à l’école de la Chambre syndicale de la Haute Couture à Paris, il est présenté à Christian Dior qui l’engage à 19 ans comme assistant. Deux ans plus tard, à la mort de son mentor,  il prend  les rênes de la Maison Dior. Il n’avait alors que 21 ans.

Pierre Bergé, lui, est né sur l’île d’Oléron, en 1930 (il a donc aujourd’hui 83 ans), issu d’un milieu plus modeste que son futur compagnon (mère institutrice, père fonctionnaire des impôts).  Il arrive à Paris à 18 ans et va vivre un évènement insolite : la chute devant lui , sur les Champs-Elysées, depuis la fenêtre d’un immeuble, du poète Jacques Prévert .Une manière comme une autre de mettre un pied dans les milieux littéraires…Il devient marchand de livres en éditions originales (déjà la passion de la collection) et fréquente Pierre Mac Orlan, Jean Cocteau – il est le dépositaire aujourd’hui du droit moral des oeuvres de ces deux auteurs -, Aragon, Camus, Sartre, Breton…Il rencontre le peintre Bernard Buffet dont il va partager la vie et gérer la carrière pendant huit ans. Jean Giono occupera aussi une place importante dans la vie de Pierre Bergé. Puis ce fut la rencontre avec Saint-Laurent…

Ce qui ne l’empêchera pas de s’investir dans bien des domaines autres que la haute couture. Il deviendra propriétaire du Théâtre de l’Athénée, qu’il dirigera  de 1977 à 1981.Il présidera l’Opéra national de Paris de 1988 à 1994, année où il est nommé « Ambassadeur de bonne volonté » de l’UNESCO. Homme de médias, il fonde en 1990 « Courrier International », puis en 1995 le magazine gay « Têtu », et prendra la propriété du journal « Le Monde » en 2010, avec Xavier Niel (Free) et Matthieu Pigasse (Banque Lazard).

En 2001, il crée rue Drouot, avec une antenne à Bruxelles, la Maison Bergé et associés, société de ventes volontaires, qui s’est chargée notamment de la vente aux enchères de pièces de collection issues de la bibliothèque de Dominique de Villepin, dont j’ai parlé dans mon dernier billet de novembre.

Mécène depuis toujours (« Pour mécéner, il faut aimer »), il sera présent sur bien des fronts culturels et artistiques, notamment auprès de prestigieux musées (le Louvre, le Centre Pompidou, la National Gallery de Londres…) pour aider à enrichir leurs collections ou à rénover leurs aménagements intérieurs. En tant que Président du Comité Cocteau, il sera à l’origine de l’ouverture en 2010 de la Maison Cocteau à Milly-la-Forêt (elle fut le refuge de l’artiste qui l’avait acquise dès 1947 pour s’éloigner de l’agitation parisienne), puis  lance en 2011  le projet de restauration (quatre ans de travaux) de la Maison Zola à Médan, dans les Yvelines (acquise par l’écrivain en 1878), où sera créé un Musée Albert Dreyfus.

Homme de gauche, il aidera le Parti socialiste, et quelques uns de ses leaders : François Mitterrand bien sûr, une rencontre riche et importante pour Pierre Bergé, qui lui permettra de retrouver à partir de 1981, une place influente dans la sphère politique, Bertrand Delanoë, Ségolène Royal, Vincent Peillon…

Militant de la cause homosexuelle, Pierre Bergé s’engage dès les années 80 dans la lutte contre le sida, et préside depuis 1996 l’association Sidaction. Un combat salué comme tel par Jack Lang : « .. .l’amour qui les liait avait valeur emblématique, donnait du courage, de la force, de la noblesse aux autres ».

2002 : la décision de s’arrêter

En ouverture du documentaire, nous sommes tout de suite saisis par la scène qui nous est proposée : la conférence de presse donnée le 7 janvier 2002 par le couturier pour annoncer son retrait, après 48 ans de métier  et de succès . Yves Saint-Laurent a alors 66 ans et il lui reste 6 ans à vivre. Fatigué, usé, lisant ses notes, il est pathétique, mais son message est fort. Il considère avoir créé la garde-robe de la femme contemporaine et participé à la transformation de l’époque. Pour lui, la mode n’est pas seulement faite pour embellir la femme, elle doit aussi la rassurer, lui donner confiance, lui permettre de s’assumer. Si Chanel avait libéré la femme des contraintes vestimentaires auxquelles elle était encore soumise, Yves Saint-Laurent, lui, donnera à la femme le pouvoir par l’habit.

Il dit également que tout homme a besoin pour vivre de fantômes esthétiques. Lui, il les a poursuivis, cherchés, traqués, en passant par des angoisses, des enfers, la peur et une terrible solitude, entourés des faux-amis que sont les tranquillisants, les stupéfiants, la prison de la dépression et celle d’une maison de santé. Il en est sorti « ébloui » mais aussi « dégrisé », rappelant à ce moment le mot de Proust :… «la magnifique et lamentable famille des nerveux est le sel de la terre » -Pierre Bergé dira de son ami qu’il était né avec une dépression nerveuse….

Yves Saint-Laurent poursuit en affirmant ne pas avoir choisi cette « lignée fatale ». Et pourtant c’est grâce à elle, reconnaît-il, qu’il a pu s’élever dans le ciel de la création, côtoyer les « faiseurs de feu » dont parle Rimbaud (en réalité, le poète avait écrit « les voleurs de feu »), se trouver, et comprendre que la rencontre la plus importante de la vie est  la rencontre avec soi-même. « Les plus beaux paradis sont ceux qu’on a perdus. ».

2008 : la disparition d’Yves Saint-Laurent

Rapide séquence alors sur les obsèques d’Yves Saint-Laurent en juin 2008, avec Pierre Bergé au pupitre, dans l’église Saint Roch, très digne, très sombre, s’adressant au défunt : « C’est la dernière fois que je te parle… ».Et à l’extérieur, rue Saint Honoré, beaucoup, beaucoup de monde, pour saluer à sa juste mesure le talent considérable  et l’immense notoriété internationale du couturier. Ses cendres seront dispersées dans la roseraie du somptueux jardin de Majorelle de la villa Oasis que possédaient les deux amis à Marrakech (j’en reparlerai plus loin). Un mémorial y est érigé composé d’une colonne romaine ramenée de Tanger et d’un socle qui porte une simple plaque ainsi libellée :

« In Memoriam

 Yves Saint-Laurent

Couturier français

Oran 01/08/1936

Paris 01/06 /2008 »

La collection d’art et sa vente aux enchères

Pierre Bergé, qui sera, bien sûr, au coeur du documentaire, évoque ensuite sa décision de mettre en vente la fabuleuse collection de tableaux, sculptures, meubles et autres objets d’art constituée durant vingt ans dans le duplex parisien de la rue Babylone .Chaque m2 du somptueux appartement a été ô combien « rentabilisé » ! L’histoire a commencé par l’acquisition d’un Mondrian, dans la foulée de la collection présentée par Yves Saint-Laurent en 1965 qui s’inspirait justement de la peinture de cet artiste néerlandais (1872-1944), un des pionniers de l’abstraction. Pierre Bergé dit au passage avoir été bluffé, ébloui,  par cette collection qui se caractérisait sur les robes par un petit carré rouge sur l’épaule, « d’une telle justesse ». Il raconte la constitution de cette collection d’œuvres d’art (« rencontrées par hasard ») avec tellement d’humilité que l’histoire pourrait se narrer presque pareillement pour une collection de timbres-poste ou de voitures miniature !

Après un oiseau africain du pays Senoufo (ethnie répartie entre le Burkina-Faso, le sud du Mali et la Côte d’Ivoire), des vases géants de Jean Dunand (1877-1942), l’un des plus grands créateurs Art déco, une sculpture de Constantin Brancusi (1876-1957), l’un des sculpteurs les plus importants du début du XXème, vinrent des œuvres de Mondrian donc, de Goya (« L’enfant bleu »), de Buffet , de Picasso, de Matisse, d’Ensor, de Braque…Yves Saint-Laurent les appelait ses enfants…

En se séparant de ce trésor, Pierre Bergé ne cache pas que c’est une partie de son âme, de sa vie, qui s’est trouvé ainsi livrée aux « croque-morts de l’art » et au feu des enchères. Mais perdre quelqu’un avec qui on a tout partagé pendant 50 ans, à qui on a fermé les yeux pour le dernier voyage, c’est d’une toute autre importance sentimentale que de voir des objets s’en aller, dit Pierre Bergé, qui a tenu d’ailleurs à en contrôler le destin, les comparant volontiers à des oiseaux qui vont  s’envoler pour se percher dans des endroits nouveaux.

La vente aux enchères, conduite par la maison Christie’s, eut lieu au Grand Palais en 2009 (un monde fou !) – « La Collection du siècle ! », titra « Le Monde ». Les sommes recueillies, près de 375 millions €, ont été en partie affectées à la Fondation Pierre  Bergé – Yves Saint-Laurent et à la recherche contre le sida. Les images montrent, entre autres, l’envol vertigineux des prix pour certaines pièces : le Brancusi de la collection, adjugé-vendu 26 millions €, un fauteuil aux dragons de 1917, adjugé-vendu  19,5 millions €… ( !!!!).

Pierre Bergé se demande dans le documentaire ce qu’il serait advenu de cette collection s’il avait disparu avant Yves Saint-Laurent. Il est en tout cas persuadé que le couturier ne s’en serait pas séparé, sinon à être pris de vertige, à se retrouver devant un vide « sidéral »…Il aurait fait confiance à l’avenir, à l’au-delà, « à je ne sais quoi », dit le compagnon survivant…

La rencontre

Pierre Bergé rappelle comment il a connu Yves Saint-Laurent. Ils se sont d’abord côtoyés lors des obsèques de Christian Dior en 1957. « Un signe bienveillant du destin », poursuit Pierre Bergé. Le coup de foudre est survenu un peu plus tard lors d’un dîner privé, et quelques mois après ils décidaient de vivre ensemble.

La vie commune n’a pourtant pas commencé sous les meilleurs auspices : Yves Saint-Laurent, qui devait accomplir son service militaire en pleine guerre d’Algérie, a voulu se faire réformer. Boussac, alors patron de la maison Dior et du journal « L’Aurore », pro-Algérie française, n’a pas pardonné à son couturier cette incartade et lui a signifié son congé.

La création de la Maison Saint-Laurent, les succès

Heureuse circonstance néanmoins, puisqu’elle conduisit à la création de la maison Yves Saint-Laurent, Pierre Bergé se chargeant dès lors de l’intendance, trouvant un riche américain pour financer les débuts de l’aventure et les locaux, ouverts en 1962, « dans une rue perdue » du XVIème arrondissement (c’était quand même rue Spontini…).

Le succès fut immédiat avec une première collection dite du Trapèze qui présenta 178 robes, et dont Saint-Laurent dira « Je n’en suis pas mécontent ».La réussite est dès lors au rendez-vous, le couturier   inventant au fil des années et des collections le vestiaire de la femme moderne : caban, trench-coat, smoking, saharienne, tailleur-pantalon…Il ouvrira à Paris en 1966 la première boutique de prêt-à-porter « Saint-Laurent Rive Gauche » (« pour les jeunes qui n’ont pas d’argent », disait le couturier), qui sera suivie d’autres, partout en France, à New-York, à Londres…En 1974, il investira avec Pierre Bergé un nouveau lieu pour sa Maison, un hôtel particulier, sis au 5, avenue Marceau. Un moment fort parmi d’autres dans le déroulé des collections YSL : 1998, où Saint-Laurent fait défiler pour ses 40 ans de couture, dans l’enceinte du stade de France, en avant-première de  la Coupe du monde de football,  les 300 plus belles femmes du monde, caparaçonnées d’or, de soie et de lumière.

On voit sur l’écran des images de ces instants de fébrilité, d’agitation, de désordre apparent, qui parcourent les coulisses des présentations de mode YSL, avec à la baguette le colonel en chef Bergé. Viennent ensuite les embrassades, les acclamations, les effusions, avec en final de la vingtième collection, en guise de mariée, une jeune et jolie femme peu vêtue et couverte de fleurs, genre vahiné tahitienne. Le couturier dira que le mariage étant  très ennuyeux, il  préférait montrer en l’occurrence une femme symbole de l’éternel féminin.

Et tout au long de sa carrière, Yves Saint-Laurent créera aussi des costumes pour le théâtre, pour la danse, pour le cinéma, collaborant avec Roland Petit, Jean-Louis Barrault, Truffaut, Resnais,  habillant Jean Marais, Zizi Jeanmaire , Arletty, Jeanne Moreau, Claudia Cardinale, Isabelle Adjani, Catherine Deneuve, qu’il appelait son « porte-bonheur ».

Pierre Bergé, sans nier l’importance qu’il a eue dans cette odyssée,  salue l’artiste Yves Saint-Laurent en précisant que sans son talent il ne serait rien passé. « Il avait le génie ».

Les muses

Le couturier avait ses muses, ses égéries, et surtout Betty Catroux et Loulou de La Falaise, qui furent pour lui d’indéfectibles amies. La première, ancien mannequin au corps dégingandé, d’apparence androgyne, était un peu l’âme damnée de Saint-Laurent, qui la considérait comme sa « soeur jumelle » rock, comme son incarnation féminine. Elle était là au côté de lui pour le divertissement et les amusements, courant avec lui le soir et jusqu’à l’aube les boîtes de nuit à la mode, « Chez Régine », « Le Palace », « Le Sept »…  («j’ai eu une vie de conte de fées avec lui »), étant sur la même longueur d’ondes que le couturier : « La vie est un enfer…pourvu que cela finisse vite…on cherchait à aller mieux par tous les moyens…fuir la réalité, le quotidien…échapper à la vie, et on y arrivait…Il avait besoin d’une béquille pour traverser la vie ».

A l’inverse de Betty Catroux, Loulou de la Falaise, décédée il y a deux ans,  qui était aussi  une reine de la nuit et qui abusera toute sa vie du bon champagne, communiquera  à Yves Saint-Laurent une énergie positive, le stimulant dans son travail de création, occupant auprès de lui diverses responsabilités, dont celle du département « Maille et accessoires », où elle créera 2.000 pièces, dont des chapeaux et des bijoux haute-couture. Elle se disait d’autant plus épatée par le couple Saint-Laurent-Bergé, qu’elle avait eu à connaître le divorce douloureux  de ses parents. Elle admirait l’amour de Pierre pour Yves et le respect qu’Yves portait à Pierre, même si elle a eu à affronter, comme tant d’autres, l’autorité « terrifiante » de Bergé et ses emportements.  

Les dérives, le départ de Pierre Bergé

A 30 ans, le couturier confiera dans une interview que sa jeunesse lui avait manqué , ayant dû très tôt assumé dans son métier de lourdes responsabilités. Il se considèrait dans une cage, dont il ne pouvait plus sortir (« on ne sort pas si facilement de la haute-couture »). Il voulait partir pendant très longtemps, oublier, ne rien faire, et revenir pour voir s’il avait toujours envie de faire des robes. Il souhaitait redevenir très jeune, « faire des bêtises »…

C’est à partir de 1975 que les « relations » d’Yves Saint-Laurent avec l’alcool et la drogue s’aggravent. Pierre Bergé avait pressenti cette échéance depuis longtemps, tant le métier du couturier était épouvantable, tant la pression sur ses épaules était considérable, ne serait-ce que parce les collections devaient être prêtes coûte que coûte à des dates fixes et incompressibles. Betty Catroux observe que c’est dans ces moments de « délire total » qu’Yves Saint-Laurent  a créé des collections fantastiques, comme la collection « Opéra », ou la collection « russe », qui avait généré à elle seule 40.000 dessins de toute beauté.

Les absences et « débauches » répétées d’Yves Saint-Laurent , qui oublie de plus en plus de rentrer rue de Babylone, vont conduire Pierre Bergé à faire ses valises puis à les défaire, jusqu’au jour où il élit définitivement  domicile à l’hôtel Lutetia, « au bout de sa rue », celle de Saint-Laurent,  car il est trop difficile de s’en éloigner vraiment.

« Opium »…, le mal-être, le talent…

Il y eut aussi dans cette période l’aventure de la sortie tonitruante, en 1977, du quatrième parfum  d’Yves Saint-Laurent, « Opium », pour femmes. Le nom du produit, présenté comme l’incarnation du charme et du mystère de l’Asie,  « respirait » fort l’ambiguïté, l’allusion (le slogan publicitaire était d’ailleurs dans cette « veine » : « Opium, pour celles qui s’adonnent à Yves Saint-Laurent »). Aux Etats-Unis, la communauté chinoise s’insurgea contre cette dénomination car le souvenir  est encore vif en son sein  des millions de morts que la Chine a comptés du fait de la drogue, et de l’opium en particulier, un pavot mortifère qui est à ce pays ce que l’holocauste est à la population juive, dit dans le documentaire, un représentant de la communauté sino-américaine.

Le mal être de Saint-Laurent n’allait que croître. Il ne voulait plus rencontrer personne. Il s’effaçait petit à petit. Et Pierre Bergé de citer à son sujet Mme de Staël : « La gloire est le deuil éclatant du bonheur ».Une gloire qui n’était que souffrances, avec du bonheur seulement deux fois par an, au terme de la présentation des collections, quand les applaudissements et les « hourrah ! » faisaient oublier le désespoir chronique. Mais dès le rideau tombé, Saint-Laurent retournait à sa tristesse, à sa solitude, à ses démons intérieurs. Pierre Bergé dit : « Il n’y avait rien à faire. J’ai tout essayé, mais il ne voulait pas… ».

Mais Saint-Laurent  pouvait être aussi rieur et drôle, malgré sa timidité maladive. Ainsi est-il dans ses réponses à un questionnaire à la Prévert que lui soumet Pierre Bergé, caméra au poing, et qui est reproduit dans le documentaire de FR3 : Idéal de bonheur terrestre ? Un grand lit rempli. Qualité préférée chez l’homme ? Le poil. Chez la femme ? Le charme. Ce que j’apprécie le plus chez mes amis ? La joie. Le trait de mon caractère ? La gentillesse. Comment j’aimerais mourir ? Dans mon lit bien rempli (décidément !).

Pierre Bergé cite  Metternich (1773-1859),diplomate et homme politique autrichien, ennemi juré de Napoléon : « Le grand art, c’est de durer ». Ce qu’a réussi Saint-Laurent en restant fidèle durant toute sa carrière à un seul et même style, comprenant son époque même s’il ne l’aimait pas. Pour Bergé, l’artiste vit  sa propre vie parallèlement à son temps. Il voit à notre place (« Avant Turner, il n’y avait pas de brouillard à Londres », écrivait Oscar Wilde), tel Rimbaud, voleur de feu, et auteur des  « Lettres du voyant » qui en appelaient à un nouvel ordre poétique.

« Ma plus belle histoire d’amour… »

En 1990, Yves Saint-Laurent guérit de ses excès grâce à une cure réussie de désintoxication, se repliant dès lors sur son métier jusqu’à son retrait en 2002.Le départ de l’artiste fit l’objet d’une cérémonie fort émouvante (voir photo ci-dessus) sur la piazza du Centre Pompidou, en présence de 2.000 personnes,  de la mère du couturier et de bien des célébrités (Lauren Bacall, Jeanne Moreau, , Paloma Picasso…), qui assistèrent à un défilé-rétrospective prestigieux,  Catherine Deneuve-Barbara  chantant  pour lui en final « Ma plus belle histoire d’amour » 

« …Qu’importe ce qu’on peut en dire

Je tenais à vous le dire

Ce soir je vous remercie de vous

Qu’importe ce qu’on peut en dire

Je suis venue pour vous dire

Ma plus belle histoire d’amour, c’est vous… »

La chanteuse est  rejointe sur le podium par Laetitia Casta, toutes deux dans ce smoking noir pour femmes  créé par Saint-Laurent, et à leurs côtés 80 femmes tout en noir (référence au propos du couturier : « Pour être belle, il suffit à la femme d’avoir un pull noir, une jupe noire, et à son bras l’homme qu’elle aime »).Yves Saint-Laurent est alors apparu, hagard, le regard dans le vague, chancelant (il avait 66 ans), un peu perdu dans ce charivari de reconnaissances, s’arrimant fort à sa femme « porte-bonheur », mais nul doute qu’il était bouleversé par le tendre et bel hommage qui lui était rendu.

Pierre Bergé dira que son compagnon s’était retiré car pour lui ce métier, son métier, ne voulait plus rien dire. La mode avait été livrée aux commerçants…Il dira encore qu’il avait bien fait, que c’était une décision lucide, intelligente, et d’une certaine manière modeste.

La Fondation

Le couple créera alors la Fondation Pierre Bergé - Yves Saint-Laurent , qui s’installera dans les murs de la Maison Saint-Laurent au 5, avenue Marceau. La Fondation, très vite reconnue d’utilité publique, se fixera trois missions, qu’elle continue aujourd’hui à mener : la conservation de 5.000 vêtements haute-couture et de 15.000 accessoires, dessins et objets, qui sont autant de témoignages de la création d’YSL durant 40 ans ; l’organisation d’expositions de mode, d’arts déco, de peintures, de photos… ; le soutien à des actions culturelles et éducatives. « Pour transformer les souvenirs en projets », dira Pierre Bergé.

Le PACS avant de mourir…

Yves Saint-Laurent mourra six ans plus tard, en 2008, emporté par une tumeur au cerveau. Peu de temps avant le décès du couturier, Pierre Bergé et Yves Saint-Laurent signeront un Pacte Civil de Solidarité (PACS), ultime preuve de leur amour.

Les lieux de villégiature

Plusieurs lieux de villégiature, et quels lieux !, ont structuré la vie du couple. D’abord, le duplex parisien de la rue de Babylone, que j’ai déjà évoqué.

Ensuite, la villa « Oasis », située dans la médina de Marrakech, de style mauresque et art déco, richement meublé, couplé à un jardin somptueux, exotique, luxuriant, le jardin Majorelle,  du nom de Louis Majorelle, peintre français, décorateur Art nouveau  (1886-1962) , qui mit quarante ans pour créer ce lieu enchanteur. Les bassins, les chemins d’eau, les fontaines en font un havre de fraîcheur et  un véritable eden. Pierre Bergé et Yves Saint-Laurent, amoureux de la ville et du lieu, en firent l’acquisition en 1980, à un moment où la propriété tombait en ruine et où elle était appelée à disparaître au profit d’un complexe hôtelier. Ils y firent beaucoup de travaux, notamment pour rendre le jardin exceptionnel. Un musée Berbère a été installé dans l’ancien atelier de Majorelle, où figurent les collections du couple liées à la culture de ce peuple très ancien de l’Afrique du nord. Le couturier venait là  préparer ses collections et aussi  se détendre et s’amuser. Ce fut une « très belle époque », se rappelle Pierre Bergé, la vie nocturne était intense et joyeuse, et les balades en voiture en fin d’après-midi, sans but précis, sont restés  pour lui inoubliables. Le bien a été transmis à la Fondation Bergé-Saint-Laurent. Le jardin et ses 300 espèces différentes,  jalousement entretenus par une vingtaine de jardiniers, sont ouverts au public  et accueillent chaque année quelques 600.000 visiteurs.

Enfin, il y eut la propriété de Deauville, le château Gabriel, fréquenté les week-ends et l’été, où Saint-Laurent venait travailler un peu, mais surtout se reposer quand il n’allait pas bien. Pierre Bergé espérait qu’il trouverait en ce lieu les ressorts pour « entamer une autre vie »…Pour  faciliter et raccourcir les trajets depuis Paris, il avait même passé son brevet de pilote. Saint-Laurent ne voulait voir personne, malgré la présence à proximité des Rotschild, de Sagan, de Duras…Le couturier avait décoré la maison à la « proustienne », chaque chambre portant le nom d’un personnage évocateur de l’œuvre de Marcel Proust. Fasciné par le dandy d’ « A la recherche du temps perdu », Saint-Laurent avait ainsi donné le nom de Swann à la sienne, un patronyme dont il se servait aussi pour s’enregistrer dans les hôtels. La propriété a été vendue, mais Pierre Bergé en a conservé au milieu des bois une datcha mystérieuse et poétique où Saint-Laurent aimait à se trouver.

Film et livres

Le 8 janvier 2014 sortira dans les salles un film biographique (on appelle cela aujourd’hui un « biopic »), « Yves Saint-Laurent », qui se concentre sur la rencontre et la relation des deux hommes. Co-écrit et réalisé par Jolil Lespert, il est joué par Pierre Niney dans le rôle du couturier, Guillaume Gallienne dans celui de Pierre Bergé, Laura Smet dans celui de Loulou de La Falaise, et Marie de Villepin (fille de Dominique) dans celui de Betty Catroux.

On pourra lire ou relire quelques livres de Pierre Bergé consacrés à la saga des deux hommes, en se disant que nul « n’est jamais mieux servi que par soi-même » : «Histoire de notre collection –Pierre Bergé Yves Saint-Laurent », avec Laure Adler (Editions Actes Sud -2009) ; « Lettres à Yves » (Editions Gallimard – 2010) ; « Yves Saint-Laurent, Une passion marocaine » (Editions de La Martinière – 2010) ; « Saint-Laurent rive gauche, la révolution de la mode », avec Jéromine Savignon (Editions de La Martinière – 2011).

Quête d’absolu

Sur le mémorial d’Yves Saint-Laurent à Marrakech, on aurait pu reproduire cette belle expression du couturier qui résume si bien sa vie et  son art, constamment en quête d’absolu : « Un peu de poussière d’étoiles, un peu de poussière de lune, un peu de poussière d’amour, et la magie apparaîtra ».

 

NB Une autre belle histoire d'amour: celle de Nelson Mandela avec l'histoire, avec son peuple, avec son pays, l'Afrique du Sud. Il vient de disparaître à 95 ans, et le monde entier pleure cet homme qui après 27 ans de prison s'est évertué en tant que Président à réconcilier les communautés blanche et noire, plutôt que de chercher à se venger du terrible apartheid qui a si longtemps sévi là-bas."Un nouveau Jésus-Christ", a dit une habitante d'Afrique du sud, "un autre Gandhi," a écrit mon frère.

Fait le 5 décembre

 

 

 

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Commentaires

08.09 | 02:24

notre génération a toujours ressenti un fort penchant pour Denise Glaser n'est-ce pas Thierry ?

...
11.08 | 03:28

Tu nous donnes l'eau à la bouche

...
08.05 | 11:12

Belles descriptions des villes de notre Bretagne qui est si belle mais tant décriée à cause du temps très changeant dans une seule journée!

...
04.03 | 02:39

et dans un autre domaine tournons nous vers une élection à la proportionnelle

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