Points de vues du Gers Carnets

Chèvres, chevreaux, chevrettes et bouc

Il y a tous les samedis matin dans le cœur de notre village d’Ordan-Larroque un tout petit marché, hélas ! peu fréquenté,  où sont présentes une sympathique fermière que j’ai appelée dans un ancien billet (voir mars 2014) la marchande des quatre saisons (elle vend légumes, œufs, pain, huiles…) et  une charmante jeune femme, Cindy , qui propose, elle, ses fromages de chèvre frais ou affiné, dont nous raffolons. Elle a quitté  la région parisienne, pour s’épanouir ici, au milieu de ses biquettes, en se gorgeant de nature et d’air pur, des denrées précieuses,  devenues fort rares dans la capitale.   

Rendez-vous de principe avait été pris avec elle pour assister un jour au « dîner » des chèvres et à leur traite.

La nourriture

Nous nous sommes donc présentés récemment à la ferme du Serré, qui se trouve à  Saint-Jean de Bazillac, un lieudit d’Ordan-Larroque. Dans l’étable, étaient regroupés en trois compartiments distincts, les chevreaux, puis les chevrettes, et les quelques  25 à 30 chèvres (la plupart ont deux ans) qui fournissent le précieux lait nécessaire à la fabrication des fromages.

Cindy et Fabien, son compagnon, qui est  le fils de la ferme, ont créé cet élevage début 2013 à partir de chèvres pyrénéennes et d’alpines chamoisées, avec pour objectif à terme d’être labellisé bio.

La manière de nourrir les petits, qui ont deux mois et demi environ, est étonnante : Fabien et Cindy ont concocté un récipient qui contient la poudre de lait diluée,  avec en sortie une série de tétines. C’est un  ingénieux  dispositif ! Une fois ledit récipient déposé dans l’enclos, on voit les chevreaux et chevrettes se jeter avidement sur ces biberons collectifs. Et là pas de politesse ni de galanterie (la règle du « après vous, je n’en ferai rien » est bien entendu ignorée), chacun et chacune pour soi, quitte même à piquer par la force la tétine de l’autre, en se disant qu’elle est peut-être plus riche que la sienne. Le manège des animaux est un vrai rapport de force où les plus faibles concèdent leurs tétines aux plus costauds, en se débrouillant vaille que vaille pour en retrouver une autre, et en ayant aussi la possibilité de se rattraper sur la paille d’avoine, autre source d’alimentation de ces petits ….

Avant l’épisode biberonnage, nous avons pu  constater  combien ces animaux, bébés ou adultes, sont doux et affectueux. Ils s’approchent de vous sans crainte, avec leurs têtes sympathiques et leur regard filou, et vous ne pouvez résister à l’envie de les caresser. Certaines chèvres portent d’ailleurs un nom, « ce qui fait qu’on s’y attache davantage », dit Fabien.

Les chèvres sont à la bonne saison tous les jours en pâture (de 9h30/10h. le matin à 17h30), et quand elles rentrent à la maison, on leur sert encore un mélange de céréales avec du foin et de la luzerne (cultivée sous le tournesol). Il s’agit de bien les nourrir pour s’assurer une production de lait suffisante et de qualité. En deux traites par jour, puis une seule (l’herbe est idéalement  nourricière au printemps, et bien moins à partir de juin), chaque chèvre donnera pendant une dizaine d’années  2 à 3 litres de lait quotidien, et jusqu’à  5 pour les meilleures laitières (ces différences de production d’une bête à l’autre sont une question de génétique).

Les progénitures

Afin d’agrandir la famille animale, Cindy et Fabien peuvent compter sur le bouc de la propriété. Agé de deux ans, l’animal, qui est  d’une robustesse impressionnante,  vit à part, bien barricadé, car laissé libre de ses mouvements il  ne cesserait de faire des avances aux dames chèvres, les perturbant d’autant. Le beau mâle n’est autorisé à les honorer qu’un mois par an, en août-septembre, période où  les femelles sont d’un poids moyen de 35-38 kgs. Après une gestation de  cinq mois, elles mettent bas un, deux, ou trois rejetons, l’espoir du fermier étant qu’il s’y trouve  le plus de chevrettes possibles, lait et fromage obligent.

La traite

Nous avons assisté ensuite à la traite des chèvres, managée par Fabien durant une heure environ . Celle-ci ne se fait plus à la main, elle est automatisée, avec des fournées de huit chèvres à la fois. On aurait pu penser qu’il ne soit pas aisé de les inviter à se rendre de l’étable  à la salle de traite par le portillon de bois qu’on lève et qu’on baisse à souhait pour leur passage d’un lieu à l’autre. C’est en fait presque tout le contraire, car l’astuce est de disposer des graines dans la mangeoire du plateau de traite en guise d’appât, et tel le chien de Pavlov, les animaux acquièrent vite un réflexe conditionnel (la traite = les graines), qui les conduisent à se précipiter pour être parmi les premières à présenter à la machine les mamelles de leur pis, plein comme une outre pour la circonstance. Bien que leur lait soit donné, il n’est pas rare que certaines chèvres  ne se décident pas à quitter leur box, malgré les injonctions et les petits coups de baguette de Fabien (« elles font leur maline, leur belle », dit-il). Nul doute qu’il reste quelques graines dans leur « assiette », et qu’elles n’entendent pas les laisser à celle qui va suivre…

La fabrication des fromages

Nous nous rendîmes  enfin à la fromagerie sous la conduite de Cindy. Elle nous expliqua là le parcours qu’emprunte le lait pour devenir  fromage de chèvre. Première salle d’abord pour la filtration. Une seconde, dite salle de transformation, où le lait est mis en cuve avec un mélange de petit lait et de présure (coagulant d’origine animale). La mixture va reposer 24 heures, avant qu’elle ne soit moulée pour donner un premier fromage, la faisselle, appelé aussi fromageon. La faisselle est en fait le nom du moule dans lequel le fromage frais de lait cru s’égoutte.

Douze heures après, on va retourner une première fois le fromage dans la faisselle et  saler une face. Douze heures après à nouveau, on le sort de la faisselle  afin de l’égoutter davantage et saler l’autre face. On le laisse « mijoter » encore douze heures avant de le vendre en frais (il a alors 36 heures au compteur).

Si on veut aller au-delà et obtenir un fromage de chèvre  affiné et sec  (l’affinage est la période de maturation au terme de laquelle le fromage se corse en goût et en texture), on va le conserver une fois frais en salle de transformation durant 4 jours supplémentaires, en le retournant toutes les douze heures également. Devenu crémeux, il passe alors dans un séchoir à 17° durant 24 heures, avant de finir sa fabrication dans un hâloir à 12/13°, à raison de 3 jours pour devenir demi-sec et au moins un mois pour terminer très sec. Nous avons vu aussi les premières  tommes de chèvre réalisées par Cindy (elles vont bientôt être commercialisées et nous sommes impatients de les goûter), dont la fabrication et l’affinage répondent à des process spécifiques, mais le temps nous a manqué pour les explications.

Les normes d’hygiène à respecter dans une fromagerie sont bien entendu très strictes, et les locaux  d’avant le séchage sont réfrigérés et dotés d’une climatisation réversible. L’investissement est donc d’importance, et Fabien faisait remarquer qu’en raison principalement de cet équipement l’électricité pèse lourd (25%)  dans le fonctionnement de l’exploitation.

Les clientèles

Les clientèles des fromages de la ferme de Serré sont diverses : les restaurants, les particuliers qui soit viennent ici, soit achètent sur les marchés d’ Ordan-Larroque, de Vic-Fezensac et de Fleurance (Fabien dira que ceux qui lui achètent son produit  à Fleurance sont des personnes sympathiques, qui  se montrent curieuses, et veulent en savoir plus sur la fabrication du fromage de chèvre), étant entendu que la vente à des intermédiaires ne peut dépasser règlementairement  30% de la vente totale. Cindy dit vouloir s’intéresser aussi aux écoles, ne serait-ce que pour développer le goût du fromage chez les enfants, et peut-être déclencher ensuite en famille des réflexes et des envies  de consommation .

Le « WWOOFing »

J’ai lu quelque part que Cindy et Fabien pratiquent le « WWOOFing ».Le « WWOOF » (« World-Wide Opportunities on Organic Farms », en anglais) est un réseau né en Angleterre dans les années 70 de fermes bio qui se proposent d’accueillir toute personne souhaitant partager leur quotidien et leurs travaux, en contrepartie du gîte et du couvert. Le réseau s’ est peu à peu  internationalisé,  et la France compte une antenne très active. Nul doute que  les « wwoofers »  seront enchantés de venir chez Cindy et Fabien : tout concourt ici à l’équilibre et au bien-être, y compris le travail, et il ne manque pas.

 NB Dans son n°4, qui vient de sortir, le magazine à papier glacé « Voyager ici et ailleurs » a consacré une douzaine de pages au Gers, sous le titre un peu curieux : « Le Gers, un paradis perdu » (un paradis, oui assurément, perdu ???). Les images et les rubriques manquent d’originalité (on a l’impression d’avoir déjà lu ça), mais peu importe, ce qui compte est ce nouveau coup de clairon médiatique entonné pour notre beau département. Pour la petite histoire, cette publication trimestrielle, qui a été créée en juin 2013, titre aussi à la une de son nouveau numéro (7,50 €)  sur le Bassin d’Arcachon, Londres et Abu Dhabi (le Gers est en bonne compagnie...).

Fait le 26 avril 

Rencontre au Musée de l'Ecole Publique de Saint-Clar

J’avais fait un long billet en janvier 2013 pour dire tout le bien que je pensais du Musée de l’Ecole Publique de Saint-Clar, une charmante petite bastide  gasconne (un millier d’habitants), capitale de l’ail blanc, située dans le nord-est du département.

C’est pour cette raison que j’avais choisi ce lieu pour notre deuxième Rencontre. La précédente (voir billet de novembre 2013) avait concerné le CIRCA d’Auch, le lieu culturel pluridisciplinaire de cette ville, qui intègre notamment le cirque contemporain (Auch peut s’enorgueillir d’être un Pôle national des Arts du Cirque).

Les « Rencontres du Gers »  réunissent un réseau d’amis et de relations à qui je propose plusieurs fois par an d’aller à la rencontre d’un acteur significatif du département, qu’il soit culturel, artistique, économique, social, scolaire, ou autre…

L’accueil au Musée de l’Ecole Publique

Nous étions ainsi une bonne vingtaine  à avoir été accueillis au Musée de l’Ecole Publique  le 9 avril dernier par sa Directrice, la jeune et pétillante Elodie, et par la Présidente de l’Office de Tourisme de Saint-Clar. Un petit détail amusant : en entrant dans la  cour  (le Musée est installé dans une ancienne école créée par la commune à la fin du XIXème siècle), on déclenche un enregistrement sonore qui reproduit les cris des enfants jouant et chahutant durant la récréation. On s’y croirait !

La marelle

Se trouve par ailleurs au sol le dessin d’une marelle, jeu des petites filles par excellence, même si les garçons ne se privaient pas d’en être, ne serait-ce que pour « crâner » auprès d’elles. C’est un jeu très ancien (il est pratiqué encore dans la plupart des pays de la planète), dont l’usage remonte à l’époque romaine. Au Moyen-Age, son dessin rappelait celui d’une église, avec en bas la terre et en haut le ciel, qu’il fallait s’employer à atteindre par un jeu de cloche-pied très éducatif, car il apprenait aux enfants à acquérir le sens de l’équilibre, à améliorer leur dextérité, et aussi à compter…Son nom est issu du vieux français merel, mereau, qui voulait dire au XIIème palet, jeton, petit caillou.

Les cruautés de la cour de «récré »

Je disais à Elodie, en aparté, combien une cour de récréation pouvait être cruelle, car c’est le lieu où railleries et moqueries  trouvaient  à s’exprimer aux dépens des gamins qui  par leur aspect physique ingrat, leur tenue vestimentaire particulière (les plus pauvres étaient  à ce sujet les plus ciblés), le nom qu’ils portaient, ou bien par la jalousie qu’ils suscitaient, prêtaient le flanc à des plaisanteries blessantes et humiliantes.

A cause de mon patronyme d’origine flamande (Decrock, qu’on prononce dans le nord de la France où je suis né « Decroque »), je n’ai pas échappé à ces tourments qui prenaient la forme de multiples jeux de mots, tels que « decrocodile », « decroquemort », « decroquemitaine », « decroqueenjambe », « decroquemonsieur » (au moins celui-là était utile pour se souvenir de mon nom)…

 Elodie me fit justement remarquer que la cour de récréation aide aussi   à se former et à se construire, y compris dans l’adversité.

 Sous le marronnier pour une leçon d’histoire

 En arrivant, nous nous assîmes à l’ombre sous le marronnier (l’arbre est emblématique des cours de récréation, et nous avons tous des souvenirs de jeux avec les marrons, y compris dans leur usage de projectiles..). Le temps pour Elodie de contextualiser les enjeux scolaires  aux plans historique et sociologique, et de nous faire revivre les débuts de l’école à la campagne, où les enfants arrivaient à pied, parfois de  loin, les galoches ou les sabots aux pieds, portant la gamelle de leur repas  de midi. Les écoliers contribuaient par ailleurs au fonctionnement de leur classe, notamment par la corvée de bois pour le chauffage du poêle de la salle.

Il faut se rappeler que pendant  longtemps, la famille ne fut guère enthousiaste à l’idée de scolariser les enfants. On craignait que les filles ne deviennent trop instruites et menacent ainsi l’autorité de l’homme, d’autant que leur sort était de se marier, de faire des enfants  et de tenir la maison. Sous le second Empire, les programmes qui  étaient destinés à celles qui avaient la chance de fréquenter l’école ou un précepteur restaient définis en fonction du rôle social qu’on leur assignait (on leur enseignait ainsi les travaux ménagers et la puériculture), et même avec les lois Ferry subsistera une matière dite «les travaux d’aiguille» ! Et pour les garçons, à quoi bon apprendre à compter, à écrire et à lire, dans la mesure où ils étaient destinés aux travaux des champs ? Il était d’ailleurs fréquent qu’ils quittent l’école en cours d’année pour donner le coup de main nécessaire à la ferme.

Les lois Jules Ferry de 1881-1882 qui rendirent l’enseignement primaire laïc et obligatoire, ainsi que les réformes qui suivront, viendront à bout petit à petit de ces conservatismes. Il faudra aussi beaucoup de temps  pour que soit rendue obligatoire et effective  la mixité scolaire (l’école de Saint-Clar avait deux entrées et des salles de classe différentes pour les filles et les garçons, et le Musée a conservé un morceau du mur qui les séparait  dans la cour de récréation).

La visite du Musée

Après cette introduction passionnante, nourrie de nombreuses questions des participants, Elodie nous conduisit à l’intérieur du bâtiment pour une visite du Musée lui-même, une visite qui fut passionnante et instructive grâce au savoir-faire de sa Directrice. Elle a su nous captiver par des commentaires vivants, appuyés parfois par des anecdotes amusantes, n’hésitant pas par ailleurs à nous interroger sur les raisons de telle ou telle évolution dans l’histoire scolaire de notre pays. Elle nous fit remarquer notamment que certaines  matières mises au programme dans la foulée des lois Ferry (histoire-géo, leçon de choses, lecture, écriture, calcul…) avaient certes pour objet de donner des bases d’intelligence aux jeunes cerveaux, mais avaient aussi pour finalité de créer les conditions de l’unité nationale (ainsi le gascon, et tous les autres dialectes de France et de Navarre étaient désormais interdits d’expression à l’école) et de mieux « armer » les futurs soldats des connaissances nécessaires (lecture d’une carte d’état-major, compréhension des ordres reçus…), dont la guerre perdue de 1870 avait révélé le piètre état.

Le Musée a , entre autres, restitué avec beaucoup d’authenticité,  deux espaces  liés à la vie de l’école : d’une part, la cuisine du couple d’instituteurs qui ici logeait sur place à l’étage. Le logis était modeste, même si leur rôle dans la commune, au même titre que le curé, était considérable au plan social, associatif et même politique,  et reconnu comme tel (l’instituteur était un homme influent et souvent le Secrétaire de la mairie) ; et d’autre part, la salle de classe, reconstituée à partir de mobiliers et d’éléments de la première moitié du XXème siècle, telle que nous l’avons fréquentée, avec son tableau noir et sa craie blanche, l’estrade et le bureau du maître, les cartes géographiques accrochées aux murs, les pupitres des élèves avec les encriers…..On y respire presque  les odeurs de cire, d’encre  et de bois qui se consume dans le vieux poêle Godin. Ne manque plus que le maître avec sa blouse grise ! Que de souvenirs et d’émotions le lieu souleva auprès de chacun d’entre nous !

La dictée

Elodie se transforma  alors en maîtresse d’école, nous enjoignant de prendre place pour la dictée (voir photo ci-dessus). Pas facile au demeurant pour les grands et les corpulents de s’installer, vu l’exiguïté des tables ! Nous prîmes le temps d’abord de nous réhabituer  au porte-plume trempée dans l’encre violette , en évitant  les « pâtés », buvard à l’appui.

Le texte proposé s’intitulait « Les joujoux de Suzanne ». Il est extrait d’une des oeuvres d’Anatole France (1844-1924), « Le livre de mon ami » (1885). Cet ouvrage est en fait une autobiographie déguisée de l’enfance de l’écrivain, vue au travers des souvenirs de son personnage, Pierre Nozière, et de ceux de sa fille Suzanne. Anatole France est aujourd’hui malheureusement un auteur oublié, qui fut pourtant Prix Nobel de Littérature en 1921, et considéré alors comme une autorité littéraire et morale de premier ordre.

Les quelques lignes qui nous furent soumises n’étaient pas d’une grande difficulté, hormis quelque pièges, mais il faut préciser qu’elles avaient été un sujet de dictée du certificat d’études des années 50 pour des enfants de 11-12ans. Je pense que si cette épreuve était à nouveau proposée à un public du même âge, les résultats seraient consternants, tant le niveau scolaire a sombré. La faute à qui ? A la société qui ne véhicule plus assez les vertus du travail, de l’effort, du mérite, de la réussite ? A l’école qui a baissé les bras, qui ne parvient  pas à épouser son époque, faute notamment d’avoir les moyens d’une politique éducative efficace ? Aux parents, qui ont démissionné de leurs responsabilités ? Je ne sais, mais le débat est ouvert, et avec lui la recherche des solutions pour enrayer ce déclin scolaire. C’est urgent, me semble-t-il.

Alors, voici le texte de cette dictée lue et relue par Elodie, qui avec la gentillesse qui la caractérise, nous a facilité la rédaction en insistant « lourdement » sur certaines liaisons « z’opportunes » (elle ne manqua pas cependant de rappeler à l’ordre telle ou tel qui copiait impunément sur la voisine ou le voisin) :

« Les joujoux de Suzanne »

« Suzanne a une grande corbeille pleine de joujoux, dont quelques-uns seulement sont des joujoux par nature et par destination, tels que animaux en bois blanc et bébés de caoutchouc.

Les autres ne sont devenus des jouets que par un tour particulier de leur fortune : ce sont de vieux porte-monnaie, des chiffons, des fonds de boîte, un mètre, un étui à ciseaux, une bouillotte, un indicateur des chemins de fer et un caillou.».

 Les résultats, les fautes

 Nous nous sommes tous appliqués avec un zèle exemplaire et l’envie de faire plaisir à la maîtresse.

Quatre seulement d’entre nous firent un sans-faute, soit à peine 20 % de la classe. Pour ma part, je fis deux erreurs : l’une impardonnable, en mettant un « s » à monnaie dans le mot  porte-monnaie (j’avais beaucoup hésité à conjuguer au pluriel, me disant néanmoins qu’il y a nécessairement plusieurs monnaies dans un porte-monnaie), la seconde plus contestable en mettant aussi un pluriel à boîtes dans l’expression « des fonds de boîte » (selon moi, s’il y a plusieurs fonds, il y a donc plusieurs boîtes).En me promenant sur internet, j’ai pu vérifier que mon orthographe n’était pas en l’occurrence  si sacrilège que cela (un site notamment relate le travail d’un artiste qui transforme « les fonds de boîtes  en carton en espaces architecturaux»)…Pour la petite histoire, mon épouse ne trébucha que sur les fonds de boîte…

 « Joujoux », « caoutchouc », « bouillotte », « ciseaux », « caillou », constituaient d’autres chausse-trappes à éviter, de même qu’il ne fallait pas oublier les tirets de « quelques-uns » ou de « porte-monnaie ».

Elodie distribua ensuite dans une ambiance « potache » quelques bons points aux meilleurs élèves de la classe, qui reçurent leur récompense avec une fierté non dissimulée…

 En partageant dans la cour de « récré » le verre de l’amitié à l’issue de l’après-midi, nombreux furent ceux qui firent part de leur satisfaction à propos de cette deuxième Rencontre, en appelant à une troisième aussi tôt que possible. Nous devions ce succès à Elodie, une guide de qualité et connaissant bien son sujet.

 Il est clair que Saint-Clar dispose avec elle et son Musée de l’Ecole Publique d’un fort atout touristique (il enregistre une moyenne de 5.000 entrées par an), comme nous l’avait confirmé dans son allocution de début de Rencontre la Présidente de l’Office de Tourisme. Et c’est tant mieux, car l’association gestionnaire du site (son Président n’avait pu être des nôtres) et les collectivités ne ménagent pas leurs efforts et leurs budgets pour pérenniser ce magnifique lieu de mémoire créé en 1993, il y a déjà plus de vingt ans, afin de rendre hommage à l’école de la République et à son histoire.

Fait le 20 avril

L'auberge de Fourcès sur TF1 / Le château de Camille

Dans le journal de 13h de TF1, animé par Jean-Pierre Pernaut, un sujet a été consacré à nouveau au Gers le 8 avril dernier, à l’occasion du 500ème restaurant labellisé « Auberge de village ».

Fourcès

Il s’agit en l’occurrence de l’auberge de Fourcès , une petite commune du nord-ouest du département,  elle-même appartenant au label « Les plus beaux villages de France »  (il y en a cinq dans le Gers : outre Fourcès, Montréal, Larressingle, Lavardens et Sarrant).

Ce village pittoresque et très touristique  compte à peine 300 habitants, avec cette particularité d’être la seule bastide du Gers à avoir été construite en plan circulaire. La place ronde couverte de platanes devait correspondre à une ancienne motte cadastrale arasée. Ses rues partent du cercle vers l’extérieur, et les maisons sur la place ont de beaux colombages et possèdent des arcades dites aussi couverts.

Elle compte au nombre de ses citoyens un journaliste célèbre de presse écrite, radio et télé, Michel Cardoze, un personnage haut en couleurs, qui a notamment présenté, à sa manière,  la météo à TF1 dans les années 1987-1991. Il anime encore des émissions et chroniques sur Sud-Radio et la chaîne locale TV7 de Bordeaux. On lui doit l’exceptionnel Marché aux Fleurs de Fourcès (37ème édition en 2013), qui accueille 75 exposants chaque dernier week-end d’avril et attire beaucoup, beaucoup  de monde.

L’auberge de Fourcès

Mais la vedette du village présentement , c’est Bernard Sicher (ci-dessus dans sa cuisine), le sympathique chef de l’Auberge, objet des attentions de TF1.Etre labellisé auberge de village au plan national (il y en a 11 dans le Gers), est une marque de reconnaissance qui indique qu’ici on s’appuie sur les traditions culinaires du terroir, dans un esprit de convivialité, de simplicité et d’authenticité. Le label désigne des restaurants avec ou sans hébergement (jusqu’à 19 chambres), situés en zone rurale, et qui offrent une cuisine généreuse, familiale,  à base de produits régionaux pour 20 € au maximum. Les établissements distingués s’inscrivent ainsi dans une démarche d’animation et de défense économique de la ruralité et de participation à la vie sociale du village, lequel  doit compter moins de 3.500 habitants (on peut se procurer gratuitement le Guide de ces Auberges de Village par le biais du site internet de la Fédération ).

Les images montrent une auberge où l’ambiance propre à la Gascogne est à l’ordre du jour. Comme le dit un habitant d’ici, un « festayre » (mot gascon pour désigner le fêtard) : « on se retrouve entre copains, on discute, on rigole »…Un couple de touristes est attablé là car en passant devant l’entrée il s’est montré justement séduit par l’ambiance qui régnait chez Bernard Sicher. Et que dire de la période de l’été où la terrasse bondée sur la place du village se prête encore davantage à la fête et à l’échange !

Aux fourneaux devant la caméra, le chef annonce une surprise au menu du jour du tournage : des pigeons du coin ramenés par les chasseurs cette semaine. L’auberge propose aussi un magret de canard, Gers oblige,  avec une sauce « digne d’un restaurant étoilé » : à base de caramel au chorizo et aux piments d’Espelette. Le chef a une philosophie bien précise : « faire plaisir aux clients avec des produits de qualité et pas trop chers », manière de se faire plaisir aussi. Et la journaliste d’ajouter : « Le bonheur est dans l’assiette à 13 €, avec le sourire du patron en plus ».

Sur le site de l’auberge, on trouve à la carte des propositions  aussi alléchantes les unes que les autres, où sont mêlées aux produits du terroir des saveurs du monde. Par exemple, en entrée : Foie gras mi-cuit maison et sa confiture de figues ; carpaccio de canard au wasabi (condiment d’origine japonaise) ; en plat : confit de canard gras du Gers ; magret de canard entier au miel de gingembre ; ris de veau au floc de Gascogne et aux cèpes. Et en dessert, pourquoi pas la spécialité gasconne, une croustade aux pommes avec sa glace aux pruneaux imbibés d’Armagnac ? Les vins sont issus très majoritairement des producteurs locaux voisins, dont les Domaines de Chiroulet, du Haut Campagnau, de Magnaut  et de Pellehaut  (ah ! le rouge, « Les Marcottes », de Pellehaut… divin !).

Nous n’avons pas encore fréquenté l’auberge de Fourcès. Il faut dire que le village se trouve assez éloigné de nos bases (aujourd’hui 52 kms contre 45 quand nous habitions à Fleurance).Il faut trouver l’occasion du larron…

Le château de Camille

Par contre, pas plus tard qu’hier midi, nous avons découvert le Château de Camille , un restaurant situé à Saint-Jean le Comtal (350 habitants), à  15 minutes de notre domicile, que nous avait conseillé le vendeur de la maison qui est désormais la nôtre. L’endroit est magnifique. Il n’a pas grand-chose  d’un château mais ses bâtiments sont imposants, et l’établissement occupe un ancien chai superbement aménagé.

C’est là que la famille seigneuriale des Monlaur s’est installé en 1692, une lignée qui s’éteindra en 1930.On retient parmi celle-ci Jacques-Marie, Maire de la commune de 1816 à 1826, poète, musicien, compositeur, passionné de physique, membre de la Société d’Agriculture de Toulouse qui a laissé de nombreux documents manuscrits,  et Camille de Monlaur  (d’où le nom actuel de la propriété), qui a écrit les mémoires de sa famille, et fut une grande bienfaitrice pour le village. La devise des Monlaur : « Virus auro potior » (« Plutôt le courage que la richesse »).

Remanié au XVIII ème siècle, le château était richement meuble et décoré, au point d’être  considéré à la fin du XIXème comme l’un des plus remarquables de l’Astarac (région naturelle du sud du Gers et du nord des Hautes-Pyrénées), en raison aussi de ses parcs magnifiques. Après le décès de la comtesse Camille, tout ce que le château contenait a été dispersé. En 1924, le mobilier d’art et celui de la chapelle ont été donnés à l’église de Saint-Jean le Comtal, la mairie recevant pour sa part une belle collection de livres anciens.

Le restaurant, tout en longueur,  comporte de grandes baies vitrées prolongées d’arcades, avec au-delà une terrasse d’été qui s’ouvre sur le parc arboré du château. A l’intérieur, une salle, impressionnante de  volume (l’ancien chais donc), de 200 m2,  faite de vieilles pierres et de poutres apparentes, est destinée aux évènements de tous genres (cocktails, mariages, anniversaires, séminaires, concerts, expositions,  repas de groupes, soirées dansantes…), avec en appui une mezzanine de 50 m2.

On se sent bien d’emblée dans ce lieu qui fait le lien entre un passé historique prestigieux et un présent commerçant qui n’ôte rien toutefois  à la noblesse du site, respectée en tant que telle par le couple qui est à la tête de cette affaire depuis 7 ans (elle en cuisine, lui au service).

Nous nous sommes contentés  d’un déjeuner simple articulé autour du menu du jour à 15 € par personne, servi toute la semaine, et comportant en entrée une salade de fromage de chèvre chaud, puis des filets de rouget pour mon épouse, et un  magret pour moi, et en dessert un mi- cuit au chocolat, le tout accompagné par un vin rouge en carafe. Excellent ! A la hauteur de la réputation de l’établissement qui affiche une cuisine fine et traditionnelle – nous étions d’ailleurs environ 25 convives ce vendredi.

D’autres  menus  sont par ailleurs proposés : 20 € pour une entrée et un plat ou un plat et un dessert, et 26 € pour 3 plats. Parmi les spécialités de la maison : un foie gras mi- cuit au jambon noir de Bigorre, crème balsamique ; une côte de veau fermière, émulsion au parmesan reggioso ;  un croustillant de ris de veau, jus au porto…

A noter que le Château de Camille est référencé dans les « Tables du Gers »,  catégorie « Tendance », un classement établi par le Comité départemental du Tourisme, qui regroupe sous ce label les meilleurs restaurants du Gers, où  cuisine de qualité et  produits du terroir riment avec cadre accueillant et d’exception.

Nul doute que nous ferons connaître cette adresse à nos amis (l’assiette est un partage), et qu’elle deviendra pour nous un « point d’ancrage » gastronomique.

Fait le 12 avril

Le tango

J’aime depuis très longtemps le tango, sans savoir le danser, au même titre que le fado portugais, et le flamenco, d’origine andalouse. Sans soute suis-je attiré dans ces musiques et ces chants par la puissance évocatrice des racines et du mal du pays qu’ils évoquent, et par la  profonde mélancolie qui s’en dégage  - ce qui ne va pas chez moi jusqu’à  adhérer à la belle formule de Victor Hugo : « La mélancolie, c’est le bonheur d’être triste ».

« Expreso Tango », à Marciac

J’en parle car nous venons d’assister à l’Astrada, l’équipement culturel de Marciac (petite ville du sud du Gers, à  40 kms de notre domicile, connue mondialement pour  son festival de Jazz), à un merveilleux spectacle de tango, « Expreso Tango ».

Les danseurs

Sur scène, un couple de danseurs accomplis, qui sont aussi partenaires dans la vie, Pilar Alvarez et Claudio Hoffmann , accompagnés par le quartet argentin (piano, contrebasse, guitare électrique et violon)  du bandéoniste Daniel Binelli , le tout inscrit dans un partenariat artistique avec  Mariso Alvarez, célèbre chorégraphe.

Quelle grâce chez ces danseurs, quelle technicité, quelle complicité, quelle fusion ! L’un et l’autre ont suivi l’enseignement des plus grands chorégraphes et danseurs (lui a commencé les tournées dès l’âge de 18 ans), et sont d’ailleurs devenus à leur tour des professeurs émérites, animant ici et là des master classes très appréciés. Ils ne cessent de se produire dans  les lieux les plus prestigieux d’Europe, d’Asie et d’Amérique, ce qui souligne d’autant le tour de force de « L’Astrada » d’avoir pu les programmer dans sa saison 2013/2014.

Je n’ai pas trouvé toutefois chez Pilar Alvarez et Claudio Hoffmann ce que les danseurs de tango de ce niveau doivent exprimer pour être en parfait accord avec la musique : la sensualité, le charnel, l’érotisme, car cette danse est un rapport de corps, de séduction, de désir, de conquête de l’autre (ce que le dessin ci-dessus fait bien entrevoir)…Et si la danseuse n’est pas à incriminer (même si sa chevelure rousse n’avait rien de flamboyant, elle avait une belle féminité et une très jolie silhouette ), l’homme, lui, manquait de cette élégance, de ce charme viril et de cette  assurance  qui sont le propre des « tombeurs de ces dames ». Un peu enveloppé et lourd, vêtu d’un costume de ville gris et peu seyant, il était loin d’incarner l’image du bel hidalgo brun, aux cheveux gominés, un rien sauvageon,  et à l’allure altière. Il dansait bien, très bien, mais un peu «comme « sur des œufs », ainsi qu’on danse dans les lieux parisiens bien fréquentés du dimanche après-midi, où des dames bien mises viennent chercher la compagnie des  messieurs chics, en tout bien tout honneur bien sûr.

La musique, le bandonéon

Et puis, il y eut, entre les moments de danse, de longs instants de musique pure conduits par Daniel Binelli, un des grands maîtres actuels du bandonéon, arrangeur et compositeur, à la tête de son quintette « Junto al Quinteto » (ce qui veut dire approximativement : « Ensemble en quintette »).Quel plaisir d’entendre ces tangos où le bandonéon tenait la dragée haute aux autres instruments tant ses sonorités sont multiples et insoupçonnables !  Il est un orchestre à lui tout seul, et entre les mains, et les doigts, de Daniel Binelli, qui a revisité ce soir- là quelques œuvres du grand Astor Piazzola (1921-1992), nous frôlions le sublime ! Je ne mésestime pas pour autant le talent des autres musiciens, avec notamment un pianiste excellent, et un contrebassiste qui s’avéra le temps d’un morceau un joueur d’harmonica exceptionnel.

Le bandonéon  est d’origine allemande et était destiné dans un premier temps à interpréter  des airs du folklore d’Europe centrale. Son développement est lié à une demande croissante de pouvoir jouer dans toutes les tonalités.  Il arrivera en Argentine à la fin du XIXème siècle et deviendra très vite l’instrument emblématique du tango.

Enrique Santos Discipolo, poète et compositeur ( 1901-1951), disait du tango que c’était « Une pensée triste qui se danse ». Oui, sans doute. Mais cette musique est porteuse aussi d’énergie, de force, d’espoir, de tendresse, d’amour, d’amitié, de fierté et de noblesse, ce qui nous la rend si pénétrante et si vibrante en notre for intérieur.

Histoire du tango

Le tango est une danse sociale et un genre musical issus du Rio de la Plata, un estuaire qui s’ouvre sur l’Océan Atlantique, où se trouvent, côté Argentine, Buenos-Aires et La Plata, et côté Uruguay, Montevideo, la capitale du pays.

Le mot tango trouve son origine dans la communauté noire d’Amérique latine issue de l’esclavage, qui eut un poids important dans la société argentine tout au long du XIXème siècle, jusqu’à sa quasi-disparition au début du XXème. La musique et la danse tango vont émerger de l’alchimie qui va se réaliser entre les Noirs qui métissent leurs propres danses avec les danses européennes de salon (mazurka, polka), et les Blancs qui se moquent des Noirs en singeant leurs manières de danser. Ladite alchimie, faite d’influences et d’imitations mutuelles,  conférera  à ce tango originel un caractère provocant et insolent, sinon indécent (ce qui faisait dire à Clémenceau : « On ne voit que des figures qui s’ennuient (en parlant des visages) et des derrières qui s’amusent »…), qu’il perdra au fur et à mesure de son ascension sociale. Au début du XXème siècle, le tango est lié à la vie des bordels et des bouges en Argentine, que fréquentaient beaucoup d’immigrés.

Les jeunes hommes argentins de bonne famille aimant à s’encanailler vont à leur tour découvrir le tango. Mais ils ne peuvent le danser avec les jeunes filles de leur rang, cette danse étant considérée aux yeux de leur classe comme trop immorale. Et c’est ainsi que lors de leurs voyages à Paris (la capitale française était déjà incontournable), ils initieront les milieux parisiens au tango, qui l’adopteront en l’embourgeoisant. Et c’est fort de cette influence européenne, que le tango retournera sur ses terres natales, quittant les tripots pour se diffuser  dans la bonne société argentine et uruguayenne.

Le tango va se démoder en Europe après la crise de 1929, en même temps que son tempo se ralentit fortement, au point de devenir le plus lent de son histoire. Il s’intègre alors aux danses de salon, aux danses musette et de compétition. On qualifie cette  période de « Vieille Garde ».  1940-1955 sera l’âge d’or du tango, qui verra les orchestres fleurir en Argentine, avant que ne s’amorce son déclin, des années 55 à 80, en raison de l’apparition de nouvelles musiques prisées par les jeunes, telle le rock’n’roll, les Beatles…, et parce que débutent en Argentine trois décennies de violences et d’instabilités politiques, avec une série de coups d’Etat militaires fort préjudiciables aux libertés individuelles et à la jeunesse. Le tango renaîtra à partir des années 1990, grâce à un nouvel engouement en Europe, et à sa démocratisation par la multiplication des lieux de danse, bals et autres, où le tango s’autorise davantage d’improvisation.  

Tango de salon et tango  Rio de La Plata

L’histoire a longtemps opposé le tango dit de salon, qui fut fort pratiqué en Europe durant plus de 60 ans, et le tango originel du Rio de la Plata qui renaîtra à partir des années 90 et finira par s’imposer. La danse de salon était assimilée à une danse rétro, certes tonique et pleine d’énergie, mais qui, aux dires des argentins, rendait le tango un peu sec dans son expression, parfois même guindé et raide, alors que leur tango à eux se voulait une danse très fluide, souple et improvisée.

La musique du tango

Le tango englobe trois formes musicales sur lesquelles se dansent traditionnellement les pas : les tangos proprement dits, les milongas et les valses. S’agissant des milongas, nées avant le tango, et qui ont donné leur nom aux lieux de bals, elles se dansent comme celui-ci mais le rythme est plus vif, plus alerte, et la danse est  plus gaie et  plus simple.

Le tango est le plus souvent une mesure à deux ou quatre temps, mais avec un vaste éventail de tempos et de styles rythmiques, qui font que la musique est en fait très différente d’une époque à l’autre, et selon les compositeurs, et les orchestres. J’ai quelques CD de tango, et j’ai pu constater en effet cette éblouissante variété d’expressions musicales, dont rendent compte entre autres les œuvres d’Astor Piazzola , qui s’appuient sur un son, un timbre, et une improvisation qui n’appartiennent qu’à lui.

La danse

Le tango est d’abord une marche  où les deux partenaires vont ensemble vers une direction impromptue. Il n’existe pas de séquence conventionnelle qu’il faudrait à tout prix reproduire ou apprendre par cœur. Il y a certes un pas de base, dit « salida », mais un danseur qui guide sa partenaire se déplace  sur la piste sans penser à ses pas. Il danse en fait selon son ressenti.

La danse est néanmoins très structurée autour d’éléments techniques qu’il faut bien maîtriser, tel l’ « abrazo », qui est la manière de se prendre dans les bras afin de transmettre au mieux l’énergie d’un danseur à l’autre.

Mais le partenaire qui guide, ne guide pas littéralement avec les bras, ni avec les mains, mais avec le buste, avec le poids du corps. Ce guidage, qui semble imperceptible pour le profane, est infiniment plus clair pour le partenaire qui suit l’autre que s’il était effectué directement par les bras. C’est ce mode de transmission, un peu mystérieux et opaque, qui crée, quand il est réussi, cette fusion si admirable des deux danseurs. Le tango est ainsi un jeu géométrique complexe d’une marche improvisée à quatre jambes où il ne s’agit pas de porter le poids de l’autre ou de faire porter son poids à l’autre, car c’est la condition de cette fluidité et de cette complicité qui lient les deux danseurs et  qui donnent au tango ce charme si singulier.

Quelqu’un disait : « Le tango est infiniment baroque. L’esprit classique avance droit devant lui. L’esprit baroque s’offre des détours malicieux, délicieux. Ce n’est pas qu’il veuille arriver plus vite. Ce n’est même pas qu’il veuille arriver. C’est qu’il veut jouir du voyage ».Belle manière de définir le tango !

Le chant

S’il est musique et danse, le tango est aussi chant. J’aime un peu moins ce genre, même si je prends plaisir à écouter de temps en temps des chanteurs de tango, comme Carlos Gardel (1890-1935), le plus grand de tous, trop tôt disparu. L’une des chansons phare, que lui et tant d’autres  ont mis à leur répertoire, est la fameuse « La cumparsita » - l’origine du mot veut dire danse de carnaval et aussi formation de musiciens et de danseurs. Composée en 1915-1916 par le musicien uruguayen Gérardo Matos Rodriguez (1897-1948), cet air, qui connut un succès immense en 1927 avec l’interprétation qu’en a donnée Gardel, est devenu l’hymne populaire et culturel de l’Uruguay, qui s’en dispute d’ailleurs la propriété avec l’Argentine.

Léo Ferré a évoqué dans sa belle chanson « Mister Giorgina » (1962) cette « Cumparsita », créant pour la circonstance une musique de tango absolument magnifique. Je ne résiste pas au plaisir de livrer ci-après deux extraits du texte, sachant qu’il est un peu comme du bois mort sans sa musique :

« Tu joues, tu joues d’ l’accordéon

Dans un bistrot qui n’a plus d’nom

Tell’ment les gens sont habitués

A y danser, à y danser

La cumparsita

Que tu leur joues toutes les nuits

Pour un salair’ qui fait pas d’bruit

Car ton métier c’est d’ fair’ danser

C’est  d’ fair’ danser

Mister Giorgina”…

 

Ou encore :

 

“Toi les frangin’s qui vienn’nt guincher

Avant d’ se fair’ comparsiter

Tu les regardes avec tes doigts

T’as l’œil qui joue en do en fa

La comparsita »…

 

Pour la petite histoire, le titre de la chanson mêle une référence à Jean Cardon, accordéoniste et ami de Léo Ferré qu’il accompagna souvent sur scène et dans ses enregistrements (appelé donc « Mister » de manière respectueuse), avec celle du mot argot « giorgina » qui désigne en italien l’accordéon.

 

Même Brel a produit des chansons sur des rythmes de tango.

Tel « Tango Funèbre » (1964) :

 

« Ah ! Je les vois déjà

Me couvrir de baisers

Et s’arrachant mes mains

Et demandant tout bas

Est-ce que la mort s’en vient ?

Est-ce que la mort s’en va ?

Est-ce qu’il est encore chaud ?

Est-ce qu’il est déjà froid ?

Ils ouvrent mes armoires

Ils tâtent mes faïences

Ils fouillent mes tiroirs

Se régalant d’avance

De mes lettres d’amour

Enrubannées par deux

Qu’ils liront près du feu

En riant aux éclats

Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! »...

 

Et “Knokke-le-Zoute Tango” (1977 – Extrait de la comédie musicale « Vilebrequin ») :

 

« Les soirs où je suis argentin

Je m’offre quelques argentines

Quitte à cueillir dans les vitrines

Des jolis quartiers d’Amsterdam

Des lianes qui auraient ce teint de femmes

Qu’exportent vos cités latines

Ces soirs là je les veux félines

Avec un rien de brillantine

Collée au cheveu de la langue

Elles seraient fraîches comme des mangues

Et compenseraient leurs maladresses

A coups de poitrine et de fesses »…

 

Tango éternel

 Le tango est de tous les temps : passé, présent et futur. Sa  musique, sa danse, son chant, sont éternels, tel un patrimoine culturel universel, traversant les époques, les  générations, les pays, en se renouvelant et en suscitant toujours la même passion auprès des afficionados et des tanguéros. De nombreux festivals lui rendent hommage ici et là en France : Paris, Nice, Menton, Aix-en-Provence, La Grande Motte (Hérault), Roquebrune (Var), Val Cenis (Savoie), Saint-Geniel d’Olt (Aveyron), et plus proches de nous : Bordeaux, Toulouse et Tarbes.

 

Fait le 8 avril

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fd | Réponse 19.04.2014 15.09

quid de votre folle semaine parisienne ? un parisien-lyonnais

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Commentaires

08.09 | 02:24

notre génération a toujours ressenti un fort penchant pour Denise Glaser n'est-ce pas Thierry ?

...
11.08 | 03:28

Tu nous donnes l'eau à la bouche

...
08.05 | 11:12

Belles descriptions des villes de notre Bretagne qui est si belle mais tant décriée à cause du temps très changeant dans une seule journée!

...
04.03 | 02:39

et dans un autre domaine tournons nous vers une élection à la proportionnelle

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