Points de vues du Gers Carnets

La marche et l'écriture

Mon épouse écoute volontiers France Culture quand elle vaque à ses occupations intérieures. Moi moins, préférant le silence de mon bureau ou bien France Musique ou Radio Classique.

Elle m’a ainsi signalé une émission passée à l’antenne le 28 mai dernier, « La Grande Table », consacrée à l’écriture et la marche. Etant un adepte de la marche à pied, que je pratique régulièrement depuis bientôt trois ans, le sujet m’a intéressé, et j’ai donc écouté en « replay » cette émission.

Raphaël Bourgois, l’animateur, recevait deux invités : Frédéric Gros, philosophe, professeur de philosophie politique à Paris XII, spécialiste de l’œuvre de Michel Foucault, auteur en 2009 du livre « Marcher, une philosophie » (chez Carnet Nord), et l’écrivain Yves Bichet, qui a fait paraître au début de cette année son huitième roman, « L’homme qui marche », chez Mercure de France.

Je ne connaissais pas Yves Bichet et n’ai donc rien lu de lui à ce jour. Il a pour le moins un  parcours atypique, ayant été salarié agricole avant de devenir artisan du bâtiment, tout en se consacrant à l’écriture. Agé de 53 ans, Il habite une maison dans la Drôme, ouverte sur un champ de lavande, qu’il a construite de ses mains. Il fait remarquer que dans la maçonnerie, on ne revient pas sur l’ouvrage construit, on ne corrige pas, alors qu’avec le roman, on peut reprendre sans cesse le texte, on peut le malaxer comme une pâte.

Yves Bichet scrute depuis toujours la part animale chez l ‘homme. Le personnage  de son dernier roman s’appelle Robert Coublevie. Sa femme l’a quitté, et il s’est mis à la marche, parcourant « …jour après jour le même chemin, sillonnant les pays d’altitude, suivant pas à pas son bout de frontière Italie-France, au mètre près ». Il explore les sommets, puis rentre en ville par le bus pour y retrouver la société, le Café du Nord et ses habitués. Il est donc tout à la fois confronté à la beauté de la nature qui jaillit le long des chemins,  mais aussi à l’impureté des hommes et  à la laideur du monde.

L’auteur de l’ouvrage dit de lui qu’il est un homme libre, joyeux, qui possède une forme de sagesse, de bienveillance, soit « un petit héros du quotidien ».

Robert Coublevie est un « chemineau », c’est-à-dire quelqu’un qui suit les chemins, un arpenteur qui a d’ailleurs une histoire : il remonte à la nuit des temps et il allait de monastère en monastère. Ce n’est pas un vagabond, ce que le mot chemineau veut dire dans le langage usuel. C’est plutôt un certain type de pèlerin, comme l’était le troubadour, qui n’a pas de point d’aimantation, et qui mène son pèlerinage sans terme défini.

La marche en tant qu’activité physique est une affaire d’endurance, de patience, de lenteur, et à ce titre elle va produire des effets spirituels de disponibilité, disponibilité à la pensée, à soi-même, à son corps…Pour Frédéric Gros, « La lenteur de la marche, sa régularité, cela allonge considérablement la journée. Et en ne faisant que mettre un pied devant l’autre, vous verrez que vous aurez étiré démesurément les heures. De sorte qu’on vit plus longtemps en marchant, pas au sens où cela rallongerait  la durée de vie, mais au sens où, dans la marche le temps ralentit, il prend une respiration plus ample ».

Marcher, c’est retrouver le temps long, les utopies, les rêves. C’est activer le mouvement du corps qui vient de très loin  et  en même temps c’est échapper au temps de l’horloge, de l’ordinateur, du portable. « Si on redécouvre les bienfaits de la marche, dit Frédéric Gros, c’est que l’on commence à ressentir que la vitesse, l’immédiateté, la réactivité, peuvent devenir des aliénations. On finit dans nos vies ultramodernes par n’être plus présent à rien, par n’avoir plus qu’un écran comme interlocuteur. Nous sommes des connectés permanents. Ce qui fait l’actualité critique de la marche, c’est qu’elle nous fait ressentir la déconnexion comme une délivrance ». La marche fonctionne en fait comme une intensification de la présence.

Il dit aussi : « …en marchant, vous laissez au bord des chemins les masques sociaux, les rôles imposés, parce qu’ils n’ont plus leur utilité. La marche permet également de renouer avec des joies simples. On retrouve un plaisir de manger, boire, se reposer, dormir. Plaisirs au ras de l’existence : la jouissance de l’élémentaire. Tout cela, je crois, permet à chacun de reconquérir un certain niveau d’authenticité ».

Il n’en demeure pas moins que la marche est dans une ambivalence, une ambiguïté,  structurelle : elle est un remède à la mélancolie mais en même temps elle ne cesse de la nourrir. Est-ce qu’on marche pour se retrouver, « être à la verticale de soi », ou pour se perdre ? On peut rechercher en effet dans la marche une fatigue physique en tant qu’elle va éteindre l’esprit.

Selon Yves Bichet, la marche est en tout cas  une idée de mélancolie active, mais c’est aussi une géographie, une localisation du corps dans l’espace, une sorte de géo-littérature, avec dans son roman des Alpes très contrastées où aux paysages sublimes répondent des villes sales, grises, ternes. Dans cette région alpestre, on côtoie également une autre présence, celle de la guerre inutile incarnée par des blockhaus qui n’ont jamais servi.

Ce vers quoi on marche, ce sont des sources d’énergie archaïques, mais qui portent en elles-mêmes le secret de l’avenir. « On marche toujours à l’ouest », car ce vers quoi on va c’est vers un redéploiement des forces  qui nous font avancer.

Car en marchant, on se réinvente : « …on redécouvre le sens de l’horizon, dit encore le philosophe Frédéric Gros. Ce qui manque aujourd’hui, c’est le sens de l’horizon : tout est à plat. Labyrinthique, infini, mais à plat. On surfe, on glisse, mais on reste à la surface, une surface sans profondeur, désespérément. Le réseau n’a pas d’horizon ».

Reste à se demander à quelle marche nous nous rattachons. Flânerie en ville ? Promenade du dimanche ? Randonnée ? Pèlerinage ? Grande excursion ? La réponse est nécessairement fonction de ce qu’on veut trouver dans la marche. Ma quête à moi est de l’ordre de la liberté, de la confrontation avec moi-même, de la méditation, de l'accomplissement, physique et spirituel, du dépouillement, du bienfait pour ma santé et mon équilibre, de la sérénité, du bonheur, de la distanciation (avec les autres, avec un monde qui va dans le mur), de la communion avec la nature….

 

« Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,

Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :

Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.

Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

 

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :

Mais l’amour infini me montera dans l’âme,

Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,

Par la Nature, heureux comme avec une femme ».

 

Arthur Rimbaud

 

Fait le 30 mai

Cinéma : "Dans la cour", "The Homesman"

Nous n’allions plus guère au cinéma ces derniers mois, ne trouvant pas de film qui nous en donne l’envie. Et ce n’est pas faute pourtant de suivre de près l’actualité cinématographique, notamment dans les pages de l’hebdomadaire « Télérama », et du quotidien « Le Monde ».

Et voilà que coup sur coup, nous avons vu à Auch deux réalisations de qualité.

« Dans la cour »

D’abord, « Dans la cour », de Pierre Salvadori, avec Catherine Deneuve et Gustave Kervern.

Le metteur en scène est un habitué des films noirs, sombres, comme l’est « Dans la cour ». Il montre avec sa caméra les tourments des êtres, leurs difficultés à vivre, dans des scénarios  souvent tragi-comiques de désespoir burlesque (« Petites fissures, grandes fêlures », est-il écrit en sous-titre du film). Ses films précédents : « Les apprentis » (1995), avec Guillaume Depardieu et François Cluzet ; « Comme elle respire » ( 1998), avec Guillaume Depardieu à nouveau et Marie Trintignant ; « Après vous… » (2003), avec José Garcia et Daniel Auteuil ; « Hors de prix » (2006), avec Gad Elmaleh et Audrey Tautou, et « De vrais mensonges » (2010), avec Audrey Tautou une nouvelle fois, et Nathalie Baye.

« Dans la cour » est l’histoire d’Antoine (joué par Gustave Kervern), musicien, qui, la quarantaine passée, décide de tout plaquer. Il se fait alors embaucher comme concierge dans un vieil immeuble parisien où Mathilde (Catherine Deneuve) habite. C’est une jeune retraitée, généreuse et impliquée qui partage son temps entre ses activités associatives et la vie de la copropriété, auprès d’un mari,  militant depuis toujours à la CGT (formidable Féodor Atkine, un acteur malheureusement peu connu alors qu’il a joué avec les plus grands – Woody Allen, Lelouch, Almodovar, Eric Rohmer…).

Un soir, Mathilde découvre une inquiétante fissure sur le mur de son salon. Peu à peu, son angoisse grandit pour se transformer en panique (et si l’immeuble s’effondrait ?). Antoine va se prendre d’amitié pour cette femme farfelue,  qu’il craint de voir glisser vers la folie. Entre dérapages et inquiétudes, tous deux formeront un tandem maladroit, drolatique et solidaire, qui ne va pas cependant les emmener bien loin. Il  y a dans ce film tout à la fois du rire, de la tendresse, et de la tristesse.

L’immeuble est pour Pierre Salvadori l’expression du microcosme déglingué de la société d’aujourd’hui, un miroir d’une époque angoissée, où la folie,  l’absurde qui confine au poétique, l’indifférence, le chacun pour soi  se côtoient et fabriquent des espoirs déçus, des peurs, des solitudes, qui nourrissent à leur tour de la désespérance et de la névrose.

Antoine, un être bizarre et clownesque, un « spécialiste de l’accablement » (c’est lui qui le dit), lassé de la vie, a accepté cet emploi de gardien pour hiberner tranquillement et entretenir sa dépression à coup de drogue et d’alcool. Il a démissionné de tout, et cherche en fait un rapport au monde, aux autres, moins pénible. Limite « borderline », il veut se retirer, dormir, et se couper de tout ou presque.

Il a néanmoins beaucoup de douceur en lui, de sensibilité, d’empathie, et est touchée par Mathilde, cette femme folle d’inquiétude, au vrai sens du terme, qu’il ne juge jamais. Quelque part, ils se ressemblent : la bonté, la compassion, la compréhension les animent tous deux. Certes, c’est parfois par culpabilité et par peur d’être seuls qu’ils prennent en charge la douleur des autres. Mais cette bonté gratuite, cette gentillesse, leur donnent une dimension merveilleuse, qui transcende leur existence, et pourrait  être de l’ordre du panache.

Pour le metteur en scène, l’acteur Gustave Kervern, repéré par lui dans les sketches de « Made in Groland » sur Canal+,  a les qualités requises pour tenir le rôle d’Antoine : il a cette patience, ce sens comique, cette capacité à jouer l’étonnement, l’incompréhension, qui font de lui un contrepoint idéal à la folie de Mathilde. Il dit de lui : «C’est aussi un acteur physique, il sait se tenir dans le plan, être juste  sans rien dire, sans être embarrassé de lui-même ». Imposant, patient, tranquille, une vraie présence.

Mathilde, elle, est constamment dans le va-et-vient, entre  gentillesse et nervosité, entre  panique et prise de conscience, entre bienveillance et angoisse. Cette panique va d’ailleurs l’aveugler, l’anesthésier, l’insensibiliser, et c’est seulement après la survenance d’un grave évènement qu’elle va réagir et revenir au monde : « J’ai compris que j’avais fait du monde un murmure…J’ai compris que malgré mes angoisses et mes peurs, il me fallait tout faire pour revenir aux autres »…

Pierre Salvadori a choisi Catherine Deneuve pour jouer Mathilde  sans hésiter. Il voulait travailler avec elle depuis longtemps et a écrit le film pour elle. « Elle joue vite, dit-il, comme Katherine Hepburn ! Et puis elle a cette voix incroyable qui est une arme précieuse pour les dialogues. En fait, elle module tellement le dialogue, qu’elle le chante plus qu’elle ne le dit…Cela vous permet d’être parfois plus littéraire, parce qu’avec elle ça ne se voit pas. On peut risquer le texte, ça ne s’entendra pas. Cela  sera juste. Elle efface tout ce qui peut paraître artificiel et elle donne au personnage une lisibilité tout en gardant une opacité, un mystère ».

J’ai trouvé Catherine Deneuve formidable dans ce rôle, car au-delà des qualités que lui prête Pierre Salvadori, je ne la trouve jamais aussi talentueuse que lorsqu’elle joue à contre- emploi (et son âge aujourd’hui le lui permet), en n’étant plus cette beauté froide, cette femme glamour, image de mode sur papier glacé, enseigne de Saint-Laurent, qui a tant été exploitée par les cinéastes et qui lui enlevait tellement de vérité humaine,  de simplicité et de sincérité. Kervern aussi est excellent, ainsi que la plupart des acteurs secondaires dont les personnages composent une galerie haute en couleurs, certes un peu caricaturaux et outrés, mais cela a pour avantage d’apporter de la légèreté, de la comédie, sans toutefois effacer la part d’ombre qu’ils recèlent en eux -mêmes.

J’ai retenu dans ce film une merveilleuse repartie de Catherine Deneuve-Mathilde : « Les mensonges des gens sont les plus belles déclarations d’amour » (s’agissant bien sûr des mensonges qui visent à  faire du bien à ceux auxquels ils s’adressent ).

« The Homesman »

L’autre film vu à Auch ces derniers jours : «The  Homesman » de Tommy Lee Jones (affiche ci-dessus), qui a été présenté en sélection officielle au Festival de Cannes 2014 (14-25 mai), sans recueillir toutefois de prix. Je suis allé le voir non pas tant parce que Tommy Lee Jones  en est le metteur en scène mais parce qu’il en est l’acteur. J’aime en effet beaucoup cet interprète pour sa « gueule » à nulle autre pareille, pour la distance qu’il prend toujours  par rapport à son rôle, une sorte de détachement, de réserve, qui fait son style et son talent, à la manière d’un Pacino ou d’un Clint Eastwood.

Il a joué dans des films à grand succès, comme  « JFK » d’Oliver Stone (1992), « Le Fugitif » d’Andrew Davis (1993), qui lui valut l’année suivante l’Oscar et le Golden Globe du Meilleur acteur dans un second rôle, « Entre et Ciel et Terre » d’Oliver Stone à nouveau, sorti également en 1993, « Men in Black » de Barry Sonnenfeld  (1997), « No Country for Old Men » des frères Coen (2007), « Dans la brume électrique » de Bertrand Tavernier (2009), « Lincoln » de Steven Spileberg (2012).

Tommy Lee Jones passa derrière la caméra pour un premier film en 2005, « Trois Enterrements », dont il était aussi le principal acteur. Il rafla l’année même à Cannes le Prix du Meilleur scénario et le Prix d’interprétation masculine.

Son deuxième film en tant que metteur en scène et acteur tout à la fois, « The Homesman », est un western crépusculaire, âpre, amer,  tiré du roman de l’écrivain américain Glendon Swarthout (1918-1992), qui se déroule dans le Nébraska, au milieu du XIXème siècle, soit au début de la conquête de l’Ouest.

 Il raconte le destin d’une femme pionnière  courageuse, énergique, forte, Mary Bee Cuddy (incarnée par l’excellente Hilary Swank, révélée en 2004 par « Million Dollar Baby » de Clint Eastwood), qui va se charger (les hommes disponibles se sont lâchement dérobés) du transport vers l’Est , vers l’Iowa,  là où elles seront prises en charge par ce qui leur reste de famille, de trois femmes ayant perdu la raison (l’une a tué son bébé, l’autre a vu mourir les siens , la troisième n’a pas pu tomber enceinte, nonobstant les actes sexuels violents et désespérés du mari ). L’héroïne « ramasse » en cours de route un vagabond rustre, revenu de tout, voleur et déserteur, George Briggs (Tommy Lee Jones), qu’elle sauve du gibet, et qui va l’aider en contrepartie, et moyennant 300 dollars, à mener à bien cette mission rédemptrice pour l’une et l’autre, malgré les dangers et la rudesse de ce très long voyage, et  les territoires hostiles à traverser («The  Homesman », le titre du film, est un néologisme qui veut dire le « rapatrieur », celui qui rapatrie dans cette histoire des femmes perdues pour les confier à des proches) . La trame du film est historique : il y a bien eu des femmes gagnées à cette époque par la folie, tant la conquête de l’Ouest était pour elles une épreuve incommensurable, insurmontable : la terre était aride et particulièrement difficile à cultiver, la faim menaçait, les épidémies sévissaient, les hommes étaient d’une rare brutalité à leur égard…

Pour s’être bien documenté, Tommy Lee Jones rappelle dans un reportage qui lui a été consacré par « M, Le Magazine du Monde », n° du 18 mai) qu’on traitait les femmes  schizophrènes en les plongeant  dans l’eau glacée, en les attachant dans un lit avec des draps gelés, en les sortant nues dans la neige avant de les remettre dans un bain glacé.

Tommy Lee Jones a voulu réaliser un film féminin, témoignant de la place des femmes dans la conquête de l’Ouest, une place souvent malheureuse, non seulement à cause de la folie qui s’empare de certaines d’entre elles et leur font commettre des actes irréparables, mais aussi parce que Mary Bee Cuddy elle-même n’est pas heureuse, ne parvenant pas à convaincre les hommes qu’elles rencontrent à l’épouser, car jugée par eux trop autoritaire et dominante. Elle en tirera d’ailleurs des conséquences terribles. Tommy Lee Jones a tenu ainsi à montrer l’une des  faces noires de ce rêve américain, avec un souci d’authenticité, de restitution de la vérité d’une époque et de l’exactitude des paysages (il rend sensibles le froid, le vent, la neige, l’immensité) qui est d’autant plus réussi que le metteur en scène et acteur sait de quoi il parle : il connaît comme nul autre cette terre, il sait le western, il est l’un des derniers héritiers d’ailleurs de cette épopée pionnière.

Né il y a 67 ans au cœur du Texas, Tommy Lee Jones a une mentalité de cow-boy (d’où la réputation d’être sauvage, de grande gueule, peu disert,  rustre, distant, qui est la sienne –les journalistes le surnomment « Grumpy Lee », Lee le grognon), et considère avoir été « …le gamin le plus privilégié de la terre car Dieu m’avait fait naître au Texas ». Il est plutôt sceptique sur la nature humaine. Hilary Swank tente une explication : « Il ne supporte pas les idiots »…Passé par Harvard (il partageait alors sa chambre avec Al Gore, futur Vice-Président de Bill Clinton), il joua sur les planches du Brecht, du Shakespeare, du Pinter, avant de triompher à Hollywood, ce qui n’est pas tout de même le parcours d’un cow-boy…

Mais s’il devait arrêter de faire du cinéma, il se verrait bien volontiers travailler dans un ranch. Il en possède un d’ailleurs à San Saba,  où il élève du bétail et des chevaux de polo, un sport qu’il pratique avec les amis…« Je peux monter, dit-il, à peu près n’importe quel animal, je sais ce qu’est un troupeau de bétail, et je maîtrise les tâches qu’on attend d’un cow-boy ».

Cow-boy dans l’âme ou pas, caractère difficile ou non, il n’en est pas moins  l’un de mes acteurs préférés, et son talent éclate à nouveau à l’écran dans « The Homesman », un film puissant et magnifique, que j’ai eu un grand plaisir à aller voir.

 

NB Revu par ailleurs sur la chaîne Arte, le 21 mai dernier,  « We need to talk about Kevin » (« Nous avons besoin de parler de Kevin »),  un film terrifiant et dérangeant de Lynne Ramsey (2011) qui raconte le parcours d’un enfant devenu un ado psychopathe, qui dès sa naissance semble n’avoir qu’un objectif : martyriser l’humanité toute entière et sa mère en particulier, jouée par l’excellente Tilda Swinton. Le récit des actes de perversité du garçon va crescendo pour se terminer par une tragique et fatale « apothéose ».

Fait le 28 mai

Le Festival Philosophia à Saint-Emilion

Pour nous « laver » la tête, tellement encombrée par le chagrin que nous cause la disparition le 29 avril dernier d’une amie très chère (voir le premier billet de ce mois de mai), nous avons mis le cap ce week-end sur Saint-Emilion, célèbre pour ses vins, afin de participer à la 8ème édition du Festival Philosophia.

Je connais le Festival et ses responsables pour avoir réfléchi à leurs côtés, lorsque j’étais délégué régional Aquitaine de l’Association pour le Développement du Mécénat Industriel et Commercial (ADMICAL),  à la contribution que le mécénat  pouvait apporter au financement de l’évènement.

Eric Le Collen

Le Festival a été créé sous l’impulsion d’Eric Le Collen, un homme qui compte dans la région et ailleurs dans le domaine de la création, de  l’évènementiel, de la scénographie, et de l’audiovisuel  –« Tout est fragile, vivons d’imaginaire », écrit-il en ouverture de son site.

La Bataille de Castillon

A son actif notamment, le spectacle de « La Bataille de Castillon », une bataille qui fut la dernière de la guerre de Cent Ans,  qui a eu lieu en 1453 près de Saint-Emilion et qui a permis au roi de France Charles VII de reprendre une fois pour toutes  l’Aquitaine  au  roi d’Angleterre.

La reconstitution historique éblouissante, qui a lieu chaque été depuis 38 ans (25.000 spectateurs en moyenne par saison) utilise 7 hectares d’aire scénique, avec 700 bénévoles à l’œuvre, dont 450 comédiens, et plus de 50 cavaliers. Outre les faits d’armes mis en scène à coup de cascades, d’effets spéciaux et de prouesses pyrotechniques, la représentation de deux heures nous replonge aussi dans la vie quotidienne du Moyen-Age.

La Cité des Civilisations du Vin

Eric Le Collen est partie prenante aussi , en  qualité de Conseiller artistique et scénographique, du projet de Cité des Civilisations du Vin qui ouvrira ses portes à Bordeaux, dans le bassin à flots,  en janvier  2016. Fort d’une architecture audacieuse (voir le site internet),  et d’une scénographie très innovante, la Cité compte accueillir quelques 425.000 visiteurs par an, pour un investissement de départ de l’ordre de 60 millions € (dont 15 apportés par les mécènes). Edifié sur 13.350 m2, le bâtiment d’une hauteur de 55 mètres, évoque par sa forme (à nulle autre pareille) « … le mouvement du vin qui tourne dans le verre et révèle un ensemble d’atomes, de particules, d’acquis culturels, visuels, parfumés… ».Nul doute que comme à Bilbao avec le Musée Guggenheim, les visiteurs seront autant motivés par le contenant que par le contenu, par la forme que par  le fond. C’était d’ailleurs là la clef de la réussite du projet, comme on le constate également à Marseille avec le Musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (MUCEM).

Le Festival Philosophia

Le Festival Philosophia s’articule chaque année au mois de mai autour d’un thème (il y eut ainsi la nature, les sens, le monde, le bonheur, l’imagination…). Pour 2014, c’est d’amour dont on philosopha.

Le principe du Festival  est simple : on se voit proposer chaque jour une série de conférences et de tables rondes d’accès gratuit (une bonne trentaine au total) , qu’on choisit en fonction de l’intérêt qu’on porte au sujet qui sera évoqué et aux intervenants  annoncés (la plupart du temps des philosophes, des professeurs de philosophie, , des historiens, des sociologues , des écrivains, des chercheurs...). J’ai d’ailleurs pu vérifier cette année encore que plus leur notoriété  est établie, plus la participation aux  conférences est considérable.

Ville de patrimoine, Saint-Emilion offre à souhait une  variété de lieux historiques suffisante pour la tenue des rencontres, et on déambule ainsi  du Cloître de l’Eglise Collégiale à la Salle des Dominicains, du Couvent des Jacobins au Cloître des Cordeliers, ou encore de la Salle Gothique au musée de la Poterie.

Il y a bien des « Préludes » au Festival qui se sont tenus les  mercredi, jeudi et vendredi à Libourne, en ouverture du week-end de Saint-Emilion. Mais on voit bien que  c’est sur la petite cité médiévale que se concentre  l’évènement.

La fréquentation

La fréquentation au Festival est très élevée, preuve qu’il y a une demande en la matière, à laquelle s’évertuent aussi de répondre ici et là, en d’autres formes, des cafés ou des rendez-vous  philos, comme il s’en trouve dans le Gers à Auch ou à Lectoure, ou bien à Paris, Place Saint-Germain-des-Prés,  avec les célèbres « Mardis de la philo ».

Et dans le cadre de nos déplacements d’un lieu à l’autre, nous nous sommes « cognés »  sur des « hordes » de touristes, qui envahissent par vagues successives les rues,  les boutiques, les cafés, les restaurants, plus attirés par les grands crus que par les monuments pourtant classés incontournables par l’Office du Tourisme. Saint-Emilion, qui accueille chaque année 1 million de visiteurs pour 2.000 habitants, est au vin ce que Lourdes est à l’eau bénite et à la Vierge Marie…

Moments forts

Avec mon épouse, nous  avons participé à une petite dizaine de conférences, dont je retiens quatre moments forts (le compte-rendu que j'en fais procède de mes propres notes).

"Peut-on promettre l'amour éternel ?", Olivia Gazalé

Le premier a été une communication - « Peut-on promettre l’amour éternel ? » -, donnée par Olivia Gazalé , philosophe, professeur à Sciences Po Paris,  Présidente de ces « Mardis de la Philo » que j’ai évoqués plus haut, et auteur d’un premier livre au titre amusant : « Je t’aime à la philo ».

La femme est superbe, avec un regard, une bouche et une chevelure auburn très généreuse  qui  font penser à la  Fanny Ardant des belles années. Son propos est clair, net et accessible à tous. 

Elle veut bien convenir que l’amour à l’état naissant est toujours absolu et qu’il est dans ce moment consubstantiel à l’éternité. Mais comment se battre dans la durée pour la permanence quand tout autour de soi est mobilité ? La philosophe distingue alors les périodes anciennes où  l’adultère était magnifiée par la littérature au nom d’un droit absolu à la passion (le mariage était considérée comme le « tombeau » de l’amour, alors que l’adultère le sublimait), tandis que l’Eglise enseignait, elle,  la fidélité obligatoire. Olivia Gazalé évoque aussi le mythe de l’amour courtois au Moyen-Age où l’amant est celui qui se met  à genoux pour jurer fidélité éternelle à la bien-aimée, pendant que le mari courait de courtisane en courtisane. La situation s’est compliquée avec le mariage d’amour, qui s’est substitué au mariage arrangé : il n’y a plus de place possible pour l’adultère, et l’infidélité devient impardonnable et injustifiable puisque nous sommes tout l’un pour l’autre. « C’est dans la finitude du couple qu’on doit accéder à l’amour infini », dit-elle alors avec une certaine ironie. Je pense à l’instant à ce que Jacques Brel livrait à un interviewer : « J’aime trop l’amour pour aimer les femmes », manière de placer la barre de l’amour très haut…Il n'en a pas moins composé de belles et éternelles chansons d'amour ("Quand on n'a que l'amour", "Ne me quitte pas"...)

Avec le temps, on n’est plus le même, constate Olivia Gazalé : le désamour donc  devient inéluctable. La déclaration d’amour ne vaudrait plus que pour le présent et pas pour l’éternité. Aujourd’hui, le conflit entre les normes morales et l’évolution de la société s’illustre par plusieurs paradoxes.

Le premier concerne le divorce entre le désir de fusion et le désir de liberté, entre le moi et le nous. Dans les mariages heureux, ces deux aspirations apparemment contradictoires se complètent harmonieusement. Mais le plus souvent le narcissisme s’oppose à la tyrannie de la totalité : le couple fait d’un homme total et d’une femme totale ne devient-il pas asphyxiant à la longue, à force de tout partager ? En rivalité, il y a l’individualisme, l ’obsession de l’ego, l’auto-contemplation,  la demande d’avoir son propre espace, son propre temps, le droit à exister sans l’autre.

Le second paradoxe naît du divorce entre le désir de durer et le désir de nouveauté. L’amour s’apparente de plus en plus à un CDD, à l’image de ce qu’est devenue la société. Les individus sont désormais dans une relation « liquide » : on zappe, on jette, on ne répare plus, on remplace….Aux Etats-Unis, on établit en même temps le contrat de mariage et le contrat de divorce au cas où…

Des couples exemplaires dans l'amour

Olivia Gazalé par optimisme livre alors le beau témoignage de trois couples exemplaires, rappelant à leur sujet cette belle expression de Romain Gary dans le roman « Clair de Femme » : « …moins il reste de chacun, plus il reste des deux ».

André Gorz et Dorine

Il y a d’abord le couple que formait André Gorz philosophe et journaliste (1923-2007) avec sa femme Dorine. Il se suicide à l’âge de 84 ans, en même temps que sa femme atteinte d’une grave maladie. Un an avant, il avait publié « Lettre à D. Histoire d’un amour » (chez Galilée), livre qui s’ouvrait par ces lignes : « Tu vas avoir quatre- vingt- deux ans. Tu as rapetissé de six centimètres, tu ne pèses que quarante- cinq kilos, et tu es toujours belle, gracieuse et désirable. Cela fait cinquante- huit ans que nous vivons ensemble, et je t’aime plus que jamais » (quel bel hommage à l’être aimé !). Ici, l’amour est un projet commun, un devenir ensemble, note la philosophe, qui considère qu’en se réinventant sans cesse (« chercher l’infini au cœur du fini »),  le couple trouve le juste milieu entre la stabilité et la mobilité, entre le vertige et la sagesse.

Jacques de Bourbon Busset et Laurence

Autre exemple de couple amoureux jusqu’au bout : celui formé par Jacques de Bourbon Busset (nom de plume de l ‘écrivain et diplomate Jacques de Bourbon, comte de Busset – 1912-2001) et sa femme Laurence. C’est dans un livre, « Lettre à Laurence « (chez Folio), que le mari s’adresse à son épouse disparue et exprime son amour pour elle. Pour lui, le désir ne se maintient pas, il se transforme par la force de l’enracinement, de l’attachement, une force qui permet d’aller partout sans risquer d’être pris dans des vents contraires. Cet enracinement se fait dans la joie (trouver sa joie dans la joie de l’autre), par une alliance de la cohérence et du désir, où complicité et tendresse bienveillante se mêlent intimement. « Tu existes, donc je suis ».

Edgar Morin et Edwige

Et puis, il y a l’exemple du couple Edgar Morin, sociologue et philosophe,  et Edwige. Il consacrera un livre en 2009 à sa femme disparue l’année précédente (« Edwige, l’inséparable », chez Fayard), avec laquelle il vécut un amour d’une intensité rare. Il écrivait à son sujet : « Elle était mon rocher, ma citadelle », « Sans l’idéaliser, je l’ai divinisée », ou encore : « J’ai aimé d’autres femmes, mais aucune n’a,  comme elle, été au centre de gravité de ma vie », « La tendresse était notre oxygène ». Elle était pour lui une source de poésie inépuisable. « Je pleure, je pleure, je la pleure, et me pleure ».

L’amour doit être protégé, secouru, dit la philosophe, et pour elle les couples qui durent sont ceux qui aiment le couple, qui aiment l’amour. Il s’agit d’inventer une durée qui veut l’éternel amour et où les actes sont la substance de l’amour.

Il faut réfléchir à l’amour en se demandant non pas ce qu’on peut recevoir, mais ce qu’on peut donner. Car l’amour est la rencontre de deux générosités, capables de s’épauler réciproquement  et d’aider l’autre à grandir. L’amour s’apprend (il est un généreux apprentissage, une sagesse), il a besoin de maturité pour se conforter. L’amour est toujours menacé car c’est un devenir qui se heurte à  trois types de dangers : le temps,  l’autre, qui se dérobe à soi, et l’amour lui-même. Celui-ci restera de toute manière toujours  impénétrable, mystérieux,  inexplicable, conclut Olivia Gazalé, en citant le philosophe Vladimir Jankélévitch (1903-1985) qui le considérait comme « une présence injustifiée et injustifiable ».Le philosophe et moraliste Montaigne disait pour sa part à propos de son amitié avec le poète  Etienne de La Boétie : « Parce que c’était lui, parce que c’était moi », une formule tout à fait applicable à l’amour…

"Les sentiments durables", Claude Habib

Deuxième temps fort : la conférence « Les sentiments durables », donnée par Claude Habib, écrivaine, professeur de littérature à l’Université de la Sorbonne nouvelle. Franchement convaincue des bienfaits de la vie en couple, elle vient de publier chez Flammarion « Le goût de la vie commune ». Pour elle, vivre à deux, c’est être capable de s’ennuyer ensemble. Claude Habib se revendique « conjugaliste » et apprécie « que les amours durent, que les malentendus se dissipent et que les écarts se pardonnent » (qu’il s’agisse en l’occurrence de scènes de ménage ou d’adultère).

La conférencière considère d’abord que si  l’amour se consume, ce n’est pas la faute des personnes, mais celle du temps. Peut-être demande t’on trop à l’amour, s’interroge t’- elle. La fidélité n’est-ce pas une obstination à vouloir être constant ? Et ce qui dure dans l’amour, c’est ce qui renaît, ce qui se renouvelle. Elle reconnaît devoir plaider pour la monotonie dans le couple, tant celle-ci a mauvaise presse. Elle cite volontiers le bon mot de Flaubert, comme pour s’en satisfaire, : l’amour, c’est « le délire du pot-au-feu »…

Claude Habib considère par ailleurs que pour les femmes travailler à la durée, c’est  plutôt « narcissisant », leur ruse étant de laisser croire que l’amour durera toujours. Et si le couple est castrateur, c’est parce qu’on finit par aimer l’autre comme une partie de soi. Et pour vivre ensemble, il faut rechercher, cultiver l’entente mutuelle. Convoler, c’est être vigilant, ne pas se perdre de vue mais ne pas se cogner non plus. Il faut inventer des trajets dans la « domus » qui arrangent l’un et l’autre, et ces partages se font à deux. Oui à la réciprocité de différences, de dissymétries. Chaque victoire de l’un est une défaite pour les deux.

Pour Claude Habib, il n’est pas vrai que la sexualité soit le moteur de l’amour durable car le vif de l’excitation initiale disparaît. Il faut par conséquent être prudent vis-à-vis de la sexualité car le risque d’adultère n’est pas loin…Elle vilipende les donneurs de leçons en matière de couples et d’amour car les rôles dans le couple sont de l’ordre des pratiques privées et chaque couple se donne l’image qu’il veut de lui-même, et cela ne regarde personne d’autre. On voudrait dans cet esprit  dénoncer la complémentarité comme une régression alors que dans les couples c’est courant et bien agréable, dit encore Claude Habib. Et le féminin existe, parce que nous l’intégrons dans le couple, et parce que la dissymétrie est inhérente à celui-ci. L’entente progresse grâce justement à la synchronisation et à la complémentarité. Ce qui est malfaisant, c’est la croyance collective dans la nécessité du conflit pour constituer le couple, à l’instar de la démocratie qui aurait besoin de la division pour se vivifier. Claude Habib s’élève contre cette conception de la famille comme lieu d’oppression où la violence et la contestation devraient intervenir. Il importe absolument de différencier le lieu privé et le lieu public car si on importe les principes du second au premier on peut craindre une explosion de la famille qui est par essence un lieu de protection. Dans le même esprit, il faut mettre le féminisme à la porte de chez soi, et l’encourager par contre là où il a du sens : dans les entreprises, dans la fonction publique, dans les écoles, dans la sphère politique….

Répondant à une question, Claude Habib dira encore que la femme est le sexe vulnérable. Le destin d’une jeune fille est plus limité que celui d’un jeune homme. Aussi, lorsqu’elle est en couple, la femme considère que tout lui devient possible pendant que l’homme vit la même situation comme un rétrécissement.

"Amour menacé, amour victorieux ?", Alain Badiou

Troisième temps fort avec la conférence d’Alain Badiou, philosophe, romancier et dramaturge français : « Amour menacé, amour victorieux ? ». Ancien maoïste, aujourd’hui communiste envers et contre tout, l’homme , présenté par ses adversaires comme « un révolutionnaire en chambre », suscite la polémique depuis toujours, ayant par exemple pris la défense en son temps (1976-1979) de Pol Pot et des khmers rouges du Cambodge malgré l’ampleur de leurs crimes (il a regretté plus tard cette prise de position). Un aveuglément de plus en tout cas d’un intellectuel parmi d’autres  vis-à-vis des massacres perpétrés tout au long de l’histoire du XXème siècle par beaucoup de régimes communistes. Il n’empêche : la salle était comble tant Alain Badiou est apprécié pour la fulgurance de sa pensée philosophique, même si celle-ci n’est pas toujours facile d’accès pour le commun des mortels  dont je fais partie.

En ouverture de son propos, le philosophe présente l’amour comme une « guérison des solitudes », se référant au poète Arthur Rimbaud qui appelait dans « Une saison en enfer » à « réinventer l’amour ».L’amour est certes un don magnifique, mais il peut engendrer un égoïsme redoutable et aboutir à l’instrumentalisation de l’autre. Ainsi, l’amour peut être une aliénation, une dépendance à l’autre. Alain Badiou considère qu’aujourd’hui on manque de la « gloire d’amour », l’autre versant du risque d’aimer, et ce risque-  là mérite d’être pris.

Le triomphe de l’amour est toujours le triomphe de sa durée et non pas de sa naissance. Le poète René Char parlait de l’amour comme d’une « sérénité crispée », où les partenaires sont  dans le « suspect l’un à l’autre mais révérencieusement ». Pour Alain Badiou, l’amour est l’exercice d’une différence : il ne fusionne pas, il crée un espace afin que naisse la possibilité que les combats des sujets opposés ne comporte à la fin ni vainqueur ni vaincu. René Char encore parle de l’amour comme « une guérilla sans reproche », ou comme « un cygne sur la blessure ».

Dans l’amour, il ne devrait n’y avoir ni capitulation, ni servitude. L’amour est de ce point de vue une alternance de menues victoires et de défaites réversibles. René Char à nouveau : « Je ne parle que pour toi afin que la terre m’oublie »…L’amour est selon Rimbaud un « chemin de quelque vérité » ( dans « Génie », « Les Illuminations »).Il comporte un versant hasardeux, comme toute expérience. On peut ainsi associer l’amour à la rébellion : le droit de penser en dehors de toute opération commune. Le philosophe va jusqu’à dire que l’amour est insurrection, un mode de figure secrète de la rébellion qui lutte contre toute vérité cachée.

Et l’amour doit faire face à deux types de menaces. L’une qu’Alain Badiou qualifie de « droite », où l’amour se conçoit comme un contrat à l’amiable entre deux intérêts , comme une égalité des avantages et une harmonie de chacun. Aussi, quand on se sépare, on indemnise car l’amour a un prix sur le marché du libéralisme qui régente tout aujourd’hui. Sur internet, on se séduit par affinités ("Et plus si affinités"…) alors que l’amour c’est l’expérience de l’autre. Ce commerce des affinités n’est rien d’autre en fait que la résurgence du mariage arrangé. A gauche, la menace est dans l’affirmation que l’amour est  la liberté du désir impératif de jouissance, mais attention, elle revêt  elle aussi une dimension commerciale.

En conclusion, Alain Badiou « prêche » pour un amour qui s’ouvre sur les différences, car pour lui l’unité est dans ces différences, une interprétation qui vaut également pour l’explication du monde, de l’humanité. L’amour, un « droit pour les amants de s’égarer », écrivait le poète et diplomate Saint-John Perse (1887-1975). Et Badiou de dire encore : « L'amour, c’est un, deux et infini », c’est en quelque sorte un communisme à deux (il ne peut pas s’en empêcher !), l’expression d’une vérité du deux.

Les trois conférenciers se rejoignent sur bien des points : l'amour-passion est éphémère, se transformant peu à peu en tendresse. Mais même celle-ci ne peut durer et ne peut vaincre les adversités du couple que si chacun conserve un espace à lui, une liberté et des centres d'intérêt propres. Il doit y avoir une vie commune, mais aussi une vie plus personnelle. A trop "s'accoupler", on risque de se "découpler"...Et au-délà, le plus important à mes yeux est de choisir un partenaire qui partage avec vous beaucoup de choses, mais qui en même temps sait respecter votre jardin secret, comme vous veillez vous-même à respecter le sien. Je m'évertue à mettre en oeuvre ces principes avec la femme qui partage ma vie depuis 26 ans maintenant, ce qui nempêche pas bien sûr que nous ne soyons pas toujours nécessairement en phase ("bien sûr, nous eûmes des orages...", Jacques Brel), et c'est plutôt bien car sinon quel ennui !

Déambulation gustative

Dernier rendez-vous qui m’a beaucoup plu et qui n’était pas de même nature que les autres : une déambulation gustative du vin dans la Salle des Dominicains. Nous n’étions là qu’une cinquantaine de personnes invitée à aller à la rencontre par groupe tournant autour de trois tables dressées à cet effet des trois crus de Saint-Emilion : le Saint-Emilion proprement dit, le Lussac Saint-Emilion et le Puisseguin Saint-Emilion. La dégustation de ces vins, tous jeunes (2010 ou 2011),  était à chaque fois à l’aveugle pour garder le secret de leur identité jusqu’à la fin de l’opération. Derrière chaque table, le vigneron concerné nous accompagnait pour raconter l’histoire et l’élevage de son vin, et pour nous livrer ses expertises,  ses conseils, afin de  nous aider à définir la couleur du vin, son goût au nez, sa saveur en bouche. Par intermittence, une jeune et pétulante  comédienne déclamait de superbes textes de Bernard Pivot, parfois grivois, dédiés au vin et à l’amour ( l’homme d’ « Apostrophes »  a promis d’être là l’année prochaine). Passant ainsi de table en table, nous avons pu comparer les produits, les hiérarchiser, en tentant de deviner de quel cru il pouvait relever (à mon avis seuls les initiés pouvaient y parvenir). Chaque vigneron présent illustrait son vin différemment : ici, une jeune et jolie femme, un peu timide et donc un peu en retrait dans la promotion de son vin ; là un jeune homme bien né, et ça se voyait, avec un discours assuré, typique du commercial bien aguerri ; et enfin un poète du vin, un vrai vigneron, un authentique artisan de la vigne, qui attendait nos questions avec gourmandise et se délectait d’y répondre. On le sentait amoureux et respectueux de son vignoble, de sa terre, quand les deux autres incarnaient davantage l’esprit business du vin, très majoritaire au demeurant sur Saint-Emilion. Les trois vins se ressemblaient en bouche car étant récents le tanin prédominait encore, les rendant âpres et musclés. A l’inverse, leur nez variait de l’un à l’autre : très agréable  et très parfumé pour deux d’entre eux, moins marqué pour le troisième.

Invités à rejoindre nos sièges, nous eûmes alors connaissance de l’identité de nos trois propriétaires : la jeune femme, Brigitte,  représente le cru Saint-Emilion Puisseguin , et nous a fait déguster un Château Guibeau 2011 issu de sa propriété de 41 ha  ; le jeune homme bien sous tous rapports nous a présenté, lui ,un Lussac –Saint-Emilion, le Château Moulin de Grenet 2010, cultivé sur 4,5 ha, qui appartient  à une famille (une mère et trois fils)  qui possède aussi le Château Cantenac  (grand cru Saint-Emilion) et le château La Lauzette Declercq (Haut Médoc Cru Bourgeois) ; enfin le poète et artiste du vin, Guy Meslin,  est à la tête du Château Laroze , Grand Cru Saint-Emilion, un domaine de 27 ha, et le vin dégusté était un « Fleur Laroze » 2011. Il a eu ma préférence non pas seulement parce que l’homme et son discours m’ont plu (j’ai  lu quelque part sur internet qu’il disait que pour lui le vin est « un art et un réel moyen d’expression »), mais parce ce vin est prometteur tant au nez qu’en bouche. Très proche de celui-ci dans mon classement le château Guibeau, et un peu plus loin le Château Moulin de Grenet.

Autres entrées du Festival

A côté des  conférences, le Festival Philosophia offre des opportunités de rencontres avec les vignerons (outre celle de cette déambulation que je viens de raconter) sous forme de dégustations à la Maison du Vin de Saint-Emilion. La librairie « Formatlivre » de Libourne propose par ailleurs une sélection d’ouvrages de référence en philosophie ainsi que ceux des intervenants, avec séances de signatures en appui. Enfin, une  exposition d’aphorismes sur le vin et l’amour, sélectionnés par les partenaires du Festival, est  présentée dans la Salle des Dominicains  en panneaux d’un graphisme du plus bel effet.

Organisation, soutiens

Pour mener à bien sa mission, le Festival s’appuie sur l’association Idées Nouvelles et son équipe de bénévoles, fort sympathique, qu’anime et que coordonne  avec efficacité Cécile, le bras droit d’Eric Le Collen,  sur un solide Comité scientifique  qui compte notamment dans ses rangs Jean Audouze, astrophysicien, Sandra Laugier, Hervé Parpaillon, Céline Spector, tous trois professeurs de philosophie,  sur des partenaires publics et privés précieux (certains de ces derniers agissant en qualité de mécènes), dont le monde viticole, et la presse locale et nationale (parmi elle, le mensuel « Philosophie Magazine » et l’hebdo « Télérama »), sans oublier les prestataires locaux pour leurs dotations et leurs hébergements.

Le château et la tour de Montaigne

Nous avons été ravis de ce bain de jouvence philosophique.Alors que nous l'avons été beaucoup moins de la visite que nous avons effectuée avant d'arriver à Saint-Emilion du château de Michel Eyquem de Montaigne (www.chateau-montaigne.com ), qui ne se trouvait qu'à quelques kilomètres de notre lieu de séjour.La place considérable que l'homme occupe dans notre pensée humaniste nous avait tout naturellement donné envie de découvrir la propriété qui l'a vu naître (en 1532) et mourir (en 1592). 

Et puis son esprit est très présent en Aquitaine, ne serait-ce que parce qu'il fut Conseiller du Parlement de Bordeaux pendant près de quinze ans, et Maire de cette Ville de 1581 à 1585.

La maison forte du XIVème siècle qui se trouvait là fut acquise par l'arrière-grand-père de l'écrivain en 1477.Montaigne en hérita à la mort de son père en 1568, et il s'y retira deux ans plus tard, après avoir vendu sa charge de parlementaire, pour se consacrer à la méditation, à la lecture et à la rédaction des fameux "Essais".

La bâtisse connut bien des vicissitudes. Elle fut vendue par les descendants de Montaigne qui n'avaient plus le sou.Elle fut détruite par un incendie en 1885, puis reconstruite totalement pour devenir ce qu'elle est encore aujourd'hui : un château néo-renaissance de belle facture.

Le château, privé, ne se visite pas (première déception). Seule subsiste de l'époque de Montaigne la tour qui se trouve face au château et près des communs, qu'il appelait sa librairie, et où il se retira définitivement deux ans avant sa mort.

Elle se visite, et nous avons pu ainsi découvrir sous la conduite du guide l'antre de recueillement du philosophe, constitué au rez-de-chaussée d'une petite chapelle dédiée à Saint-Michel, au 1er étage de sa chambre et au-dessus de son bureau.

Mais quelle déception ! Le lieu ne restitue rien. Il ne s'en dégage aucune atmosphère, aucune authenticité touchant à la vie du grand homme. Il est vrai qu'aucun effort notable n'a été fait, ni dans la décoration, ni dans le mobilier, ni dans la mise en scène, pour que nous sentions dans ce lieu la présence de Montaigne. Seule émotion : les nombreuses citations grecques et latines que le philosophe avait fait peindre sur les poutres du plafond de son cabinet de travail, et un fac-similé du manuscrit des "Essais" qui révèle chez Montaigne une belle écriture. C'est peu ! Un Eric Le Collen aurait su faire !

Nonobstant cela, Montaigne reste dans nos mémoires comme celui qui aura posé les premiers fondements de l'humanisme, en invitant à pratiquer la tolérance entre les êtres, à respecter les différences sociales et religieuses, dans le cadre d'une société qui doit être au service de l'homme et non l'inverse.Et de surcroît, cette visite nous a incité à ressortir les "Essais" de notre bibliothèque et à emprunter à celle de la ville d' Auch deux biographies consacrées à cet éminent philosophe .

Fait le 20 mai

 

 

 

 

 

 

 

 

Chacun pour soi...

Je fus choqué et même écoeuré ce matin par le comportement du genre humain, en regardant une vidéo sur le net.

En l’occurrence, un jeune homme a posté  sur sa page You Tube, sous le titre « Le poids des apparences »  un petit film où, « déguisé » en SDF, il simule un malaise à la sortie d’une bouche de métro parisienne, près du Pont de l’Alma (photo ci-dessus).

Allongé alors de tout son long, et malgré son appel plaintif (« Aidez -moi »), il voit les gens passer près de lui, jeunes, plus âgés, hommes, femmes, sans qu’aucun n’ait envie de s’arrêter pour lui prêter secours. Ils se sont la plupart contentés d’un regard furtif, biaisé, blasé sans doute. J’ai eu le temps d’en compter près d’une centaine dans  la séquence, et seule une grand-mère a réellement ralenti le pas, jusqu’à presque s’immobiliser devant le corps à terre, mais seulement une seconde ou deux, avant de poursuivre son chemin…

Que se disent-ils en leur for intérieur ? « Je n’ai pas le temps, j’ai autre chose à faire » », « ça ne me regarde pas », « c’est peut-être un piège pour me demander quelque chose », «  où ça va me conduire si je m’en mêle ? », « s’il est là, c’est qu’il est un bon à rien », que sais-je encore…

Ce à quoi l'écrivain Kafka (1883-1924) rétorque : "Tu peux te soustraire aux souffrances du monde, libre à toi. Mais peut-être ce retrait est-il la seule douleur que tu pourrais éviter".

Certes la scène se passe dans la capitale, et on sait combien les parisiens sont affairés ou veulent s’en donner l’air, entraînés par le « tourbillon » ambiant, se pressant à  qui mieux mieux  vers leur lieu de travail ou leurs rendez-vous professionnels. Ils sont aussi habitués à  la misère, à l’exclusion, à force de la côtoyer à chaque coin de rue.

Mais cette indifférence dans la vidéo, ce chacun pour soi, est en tout cas inexcusable, injustifiable, lamentable. J’ai honte pour eux tous!

On peut admettre qu’on se désintéresse d’un sans-abri  qui fait la manche. Il y en a tellement à Paris, et dans  les autres  grandes  villes françaises. Et puis on sait que des associations s’en occupent (chapeau au passage pour leur militantisme et leur générosité !). On a vu beaucoup de reportages à la télé  sur les maraudes de jour et de nuit du SAMU social, pour aider les plus précaires (42.000 personnes par an  sont ainsi rencontrées la nuit par les équipes du SAMU). Cela  donne bonne conscience, on ne se sent ni responsable, ni coupable, puisqu’on s’occupe activement en notre nom à tous du malheur des autres…

Nicolas Sarkozy  avait même promis lors de la campagne présidentielle de 2007, qu’avec lui il n’y aurait plus de SDF dans la rue au bout de son mandat de cinq ans…

On ne peut pas de toute manière donner un euro à  chaque vagabond croisé! Une fois, deux fois, trois fois, oui, peut-être. Mais au-delà ? Et on a le droit de se dire (et je me le dis moi-même) que la pièce versée va malheureusement servir très souvent à acheter le prochain paquet de cigarettes ou le nième litre de vin bon marché…Et puis, le mendiant de tous les jours, lui, est bien vivant, il vous interpelle  pour vous solliciter, parfois d’ailleurs avec agressivité…

Alors que le SDF du Pont de l’Alma donne l’impression qu’il est au plus mal, qu’il va sans doute mourir, et qu’il y a donc  urgence à le secourir…

Le scénario n’est pas fini. Le jeune homme se déguise ensuite en personne « propre sur elle » (costume-cravate obligent), et  se remet dans les mêmes circonstances que celles du SDF. Et là, quatre personnes, plutôt jeunes,  vont immédiatement s’approcher de l’individu couché, et l’une d’entre elles lui dira : « Vous m’entendez, Monsieur ? Essayez de me parler »…

La pauvreté, la crasse, font fuir. On préfère à l’évidence  ignorer le monde de l’insécurité et de la détresse économiques, le monde de ceux qui sont échec et mat. On en a probablement peur. Par contre, on s’attardera sur son semblable, parce qu’on le reconnaît comme tel (il a dans cette vidéo les mêmes codes vestimentaires que vous). Comme si celui-là était plus à plaindre et à secourir que l’autre ! « Le poids des apparences », signe le vidéaste, en se demandant : « on vit dans quel monde ? »…

Cette cohorte égoïste aurait également une autre raison de s’occuper de ce SDF, car qui n’a pas craint un jour, dans un monde devenu si  impitoyable, de se retrouver comme lui, à la rue, sans rien. Et si ce n’est pas soi, ce pourrait être  un fils, une fille, un frère, une sœur, ….L’aider c’est donc en quelque sorte aider dans l’absolu un proche qui pourrait être là à cette place, dans la même souffrance.

Et il n'est pas si loin le temps où à la campagne on dressait un couvert de plus au cas où un nécessiteux se présenterait...

Le but de l’opération pour l'auteur de cette mise en scène, qui a d’abord donné dans des vidéos humoristiques (un humour au demeurant bien nul, ce qui le décrédibilise un peu dans sa démarche à caractère social) : « Je ne fais pas ça pour juger qui que ce soit, le but est de sensibiliser les gens », ajoutant qu’il a d’autres projets de cet ordre sur le racisme, la cause des femmes, les discriminations…

Il a entrecoupé sa  vidéo avec celle d’une salle d’attente d’un  hôpital de New-York  où on voit une vieille dame s’écrouler sur le sol sans que la situation ne suscite de réaction. Et quand on viendra la chercher  (45 minutes après !!!!), il sera trop tard…Quelle monstrueuse indifférence !

A Londres récemment, on avait pour les besoins d'une étude laissé volontairement deux enfants  de 6 et 7 ans seuls dans un centre commercial. Il n'y eut qu'une personne, une dame âgée, sur les 600 qui sont passés à côté des marmots, qui est venue vers eux pour les aider...

Et combien de gens vivent dans une extrême solitude,ignorés des autres. Jusqu'à ce que leur mort attire l'attention de leurs voisins de palier, du dessus ou d'en dessous, mais juste pour l'odeur insupportable qui se dégage de l'appartement...

L’indifférence tourne d'ailleurs très vite à la lâcheté, à la couardise. Combien d’agressions sont commises dans le train le métro, ou ailleurs, sans que les personnes présentes n’interviennent pour s’y opposer, faute sans doute d’avoir ce courage citoyen si élémentaire en ce genre de circonstances (et pourtant en s’y mettant à plusieurs, on pourrait mettre fin à bien des tentatives de délit sur autrui, en surmontant ainsi la peur qui nous paralyse à l’idée d’être seul à intervenir).

La dernière affaire en date remonte au mois d’avril où une jeune femme  d’une trentaine d’années a subi durant une demi-heure, dans le métro de Lille, puis dans les couloirs, les attouchements sexuels  violents d’un jeune homme de 19 ans. Personne n’est venu à son secours, elle criait, ils regardaient, et aucun n’a appelé la police ! Certains sont même montés dans d’autres wagons pour ne pas avoir à s’en mêler !  Le Procureur de la République a jugé nécessaire, face à tant de pleutrerie, d’ouvrir une information judiciaire pour non-assistance à personne en danger. C’est dire……Le délinquant, lui, a pu être arrêté et condamné sans délai à une peine de dix-huit mois de prison ferme bien méritée.

"L'opposé de la vie, ce n'est pas la mort, c'est l'indifférence", disait le philosophe et écrivain Elie Wiesel, un propos qui vient en résonance avec la parole du Christ à ses disciples : "Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés". Un commandement qui n'a guère d'écho cependant par les temps qui courent...

Fait le 9 mai

Amitié...

Nous venons de perdre notre meilleure amie, frappée par une mort brutale et inattendue.

Avec son mari, notre autre ami, elle vivait une histoire d’amour exceptionnelle, formant depuis plus de quarante ans un couple fusionnel qui suscitait notre admiration. Nous l’aimions. Elle était une magnifique et élégante  personne, une fée (fée de l’amour, de l’amitié, de la bonté, du logis, des chats, des fleurs, des plantes…), douce, généreuse, discrète mais si attentive aux autres. Nous pleurons sa disparition soudaine, qui nous rend tous si tristes et si malheureux.

En l’évoquant, je me souviens de la belle formule de Diderot : « Quand on parle des femmes, il faut tremper sa plume dans l’arc-en-ciel et jeter sur sa ligne la poudre des ailes du papillon ».

Que d’amour et de larmes au demeurant dans l’assemblée de parents et d’amis qui lui a rendu un dernier hommage ce funeste et maudit vendredi 2 mai !

Dans un moment aussi terrible on se dit d’ailleurs qu’on aurait dû lui donner de son vivant davantage de preuves de notre amitié. On n’en fait jamais assez pour les êtres qu’on aime.

Ces circonstances douloureuses me font réfléchir à l’amitié et m’invitent à la sublimer.

La perte fait en effet prendre conscience de la valeur irremplaçable de cette amitié, et de l’impasse cruelle dans laquelle nous nous retrouvons aujourd’hui. L’être amie et aimée n’est plus, et le vertige s’empare de nous. Un vide béant s’installe, nous n’avons plus envie de rien, nous sommes perdus, hagards, absents, épuisés, comme fatigués de l’existence.

Mais  le malheur de l’avoir perdue ne me fera jamais oublier le bonheur de l’avoir connue. Elle continuera à vivre intensément  en nous par le souvenir et le sentiment, jusqu’à notre dernier souffle. « Le Temps n’a pas effacé tes pas de notre chemin où il poursuit inlassablement ta phrase inachevée… » (d’un auteur anonyme).

Je n’ai jamais eu de vrais amis dans la longue durée, à l’exception d’elle et de lui. C’est dire le lien précieux, en partie rompu  désormais, qui m’unissait à eux.

Jacques Brel rapprochait volontiers l’amitié et la tendresse, et il avait raison. Il considérait que l’une comme l’autre  étaient des grandes qualités propres à l’homme et qu’elles s’exerçaient dans un « jeu égalitaire ».

L’amitié pour moi est aussi synonyme de fidélité. Et le chanteur disait que «…la fidélité de certains hommes vis-à-vis d’autres hommes, ça, ça m’émeut aux larmes…je trouve ça beau, noble, très supérieur à  tous les autres sentiments… » (« Six pieds sous terre, tu frères encore », chantait-il à son ami Jojo).

On trouve dans l’amitié beaucoup d’inclinations  réciproques, en termes de confiance, de respect,  d’affection, de partage, de tolérance... Et elle est le miroir dans lequel on se voit tel qu’on est ( « …nous avions des pensées de même couleur », Jules Renard).

Montaigne écrivait à son sujet, en évoquant ses liens très forts avec Etienne de La Boétie : "Au demeurant, ce  que nous appelons ordinairement amis, ce ne sont qu'accointances et familiarités nouées par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos âmes s'entretiennent. En l'amitié de quoi je parle, elles se mêlent et confondent l'une en l'autre, d'un mélange si universel qu'elles effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes. Si on me presse de dire pourquoi je l'aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu'en répondant "Parce que c'était lui, parce que c'était moi".

La nôtre avait plus de 25 ans. Et  le temps a vérifié la force de notre amitié (« Le temps confirme l’amitié », écrivait Henri Lacordaire, homme religieux et politique du XIXème), en l’éprouvant certes, mais surtout en la consolidant, en la fertilisant, nonobstant les éloignements géographiques qui ont pu se produire en cours de route de par nos vies professionnelles respectives.

Cette amitié était vertueuse, au sens d’Aristote, qui la considérait comme l’apanage des femmes et des hommes de  « bien », ce qui n’avait rien à voir avec des amitiés construites autour du plaisir ou de l’intérêt

L’affection commune, les affinités (notamment celles, très fortes,  qu’elle avait  avec mon épouse), donnaient  envie  de se téléphoner, de s’envoyer des courriels, de se voir, bref  d’entretenir régulièrement des liens d’échanges privilégiés. Notre amitié était inconditionnelle, et lorsque nous étions réunis, un sentiment d’être bien ensemble prévalait, et cela suffisait à notre bonheur à tous quatre.

Nous avons toujours eu, et encore aujourd’hui,  de nombreuses relations. Mais nous pouvons ne pas nous voir pendant des semaines, des mois, nous croisant ici pour un vernissage ou un concert, là pour un déjeuner, pour ensuite nous « décroiser » un temps durant. Il n’y  a pas là cette profondeur, cette sincérité, cette complicité, cette excitation à se retrouver, inhérentes à l’amitié.

Dans le colombarium du cimetière du village de notre amie, où reposent désormais  ses cendres, son mari a fait graver : « Elle est aimée », une belle déclaration d’amour à la  mesure de ce qu’elle est pour lui, et pour nous.  

Je lui dédie pour ma part le beau poème de Charles Baudelaire, « Harmonie du soir », qu’on dirait avoir été écrit pour traduire les sentiments que nous inspirent  les moments douloureux  que nous traversons, en l’accompagnant d’une photo  ci-dessus de son magnifique jardin,qu'elle cultivait avec une passion toute particulière :

 

« Voici venir les temps où vibrant sur sa tige

Chaque fleur s’évapore ainsi qu’un encensoir ;

Les sons et les parfums tournent dans l’air du soir ;

Valse mélancolique et langoureux vertige !

 

Chaque fleur s’évapore ainsi qu’un encensoir ;

Le violon frémit comme un cœur qu’on afflige ;

Valse mélancolique et langoureux vertige !

Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir.

 

Le violon frémit comme un cœur qu’on afflige

Un cœur tendre qui hait le néant vaste et noir !

Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir ;

Le soleil s’est noyé dans son sang qui se fige.

 

Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir,

Du passé lumineux recueille tout vestige !

Le soleil s’est noyé dans son sang qui se fige…

Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir ! ».

 

Fait le 4 mai

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Cabon Pascale | Réponse 29.05.2014 10.48

Que la France est belle! Merci pour ce voyage à St Emilion

martine | Réponse 25.05.2014 22.12

Passionnant ce séjour à Saint-émilion! Quelle richesse, ce mélange de culture, de philo et de plaisir des sens : jouissance intellectuelle. L'an prochain... ;-

Martine Coutrez | Réponse 16.05.2014 12.43

Merci Thierry, je partage! J'ai vu cette vidéo également j'ai été bouleversée, moi aussi. Cela m'a amenée à me poser des questions sur moi-même. Que ferais-je?

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Commentaires

08.09 | 02:24

notre génération a toujours ressenti un fort penchant pour Denise Glaser n'est-ce pas Thierry ?

...
11.08 | 03:28

Tu nous donnes l'eau à la bouche

...
08.05 | 11:12

Belles descriptions des villes de notre Bretagne qui est si belle mais tant décriée à cause du temps très changeant dans une seule journée!

...
04.03 | 02:39

et dans un autre domaine tournons nous vers une élection à la proportionnelle

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