Points de vues du Gers Carnets

" Hi-Han" à Hitton

Nous sommes ici davantage entourés d’animaux d’élevage, que lorsque nous habitions près de Fleurance.

Il y a les neuf têtes de bétail de notre voisin agriculteur, les chèvres de Cindy et à Fabien à Saint-Jean-de-Bazillac (voir mon billet en avril dernier), les poulets de Mathieu à Miramont d’Astarac  (voir mon blog de ce mois de juin), les 900 moutons de la ferme de Mentonière, les canards et les volailles de Larradet (là où nous nous approvisionnons en foie gras, confits et autres magrets ), et  les ânesses de la ferme du Hitton (d’où le titre un peu « too much » de mon billet).

La ferme du Hitton

Depuis que nous avons élu domicile dans ce coin sauvage du Gers, il y a quatre mois déjà, il m’est arrivé à de nombreuses reprises, lors de mes marches, de passer devant cette ferme du Hitton, située sur une colline et offrant ainsi un point de vue imprenable.

L’endroit connaît depuis un bon moment  d’importants travaux de  BTP, avec notamment  la construction désormais achevée d’un hangar en bardage bois, doté d’un toit couvert de panneaux solaires, et en arrière-plan la restauration d’une ancienne grange appelée à devenir l’habitation des propriétaires, mais qui abritera aussi une activité en  rapport avec  l’exploitation.

Les ânesses

Et dans les prés tout autour, de charmants occupants : des ânesses des Pyrénées, une race locale protégée,  pâturant librement, avec cet air placide propre à ces équidés. J’avais eu l’occasion dans un billet ancien de souligner l’intelligence de cet animal au point que dans le passé on faisait porter aux mauvais élèves un bonnet d’âne pour espérer qu’ils héritent de cette intelligence. Le sens de cette punition a été ensuite déformé pour devenir le symbole d’une humiliation infâmante avant qu’elle ne soit interdite parce qu’assimilable à de  mauvais traitements.

Les fermiers

Nous avons fait connaissance récemment avec le jeune et sympathique couple à l’origine de la métamorphose du lieu, Cécile et Emmanuel (dit Manu) Guichard. Lui est professeur de technique dans un collège d’Auch, elle,  c’est l’agricultrice de Hitton. Mais tous deux contribuent pleinement et solidairement  à donner corps à leur projet, mis en œuvre depuis 2011. Globe-trotters dans une autre vie (les ânesses portent d’ailleurs des noms en rapport avec des lieux géographiques du monde entier, voir plus loin), ils ont décidé de poser leur sac ici pour créer une ferme écologique et vivre avec leurs deux ravissants  enfants en harmonie avec la nature et les animaux. Ils parlent volontiers de coup de foudre et de rêve à propos de cette aventure.

Impressionnants d’énergie et de détermination, ils  rayonnent de la passion et de la foi qui les habitent. Et je suis le premier à les admirer pour le courage et la volonté  dont ils font preuve car l’entreprise engagée est de taille !

Sur 43 ha de prairies et de bois, ils élèvent donc pour leur lait une quinzaine d’ânesses (les premières sont arrivées en 2012), et ont lancé par ailleurs la culture de la  lavande, une première, semble-t-il, dans le Gers.

Leur discours et leurs actes sont forts d’un triple point de vue.

Respect et amour des animaux

Il y a d’abord le respect et l’amour affichés pour leurs animaux (dont le chien « pépère » de la famille doit profiter aussi d’ailleurs). Dans cet esprit, les ânesses sont élevées en plein air sur un grand domaine qui leur offre également les abris nécessaires. Elles sont inscrites au stud-book des Haras nationaux, répertoire de reconnaissance de la race qui oblige notamment à choisir chaque année un nom pour les ânesses commençant par une lettre précise, la lettre E pour 2014, d’où les Esteli, Ethiopie, Evora (ville du Portugal), Everest, Evergreen (ville des Etats-Unis), Ebony (ville de Namibie), Elva (ville d’Estonie) et autres Enatzu (cours d’eau des Pyrénées), nés ces derniers mois. Leur pedigree impose aussi un suivi de santé très rigoureux, et par exemple un ostéopathe équin passe tous les ans manipuler les ânons durant leur plus jeune âge. Pour leur repos, les ânesses se voient accorder systématiquement une année sabbatique après deux années de gestation (une gestation s’échelonne sur 12 à 13 mois). Et les ânons et adultes écartés de la filière lait ne sont vendus qu’à des professionnels ou à des amateurs connus pour leur sérieux, avec interdiction  de les destiner à l’abattage pour l’alimentation humaine, même en cas de changement de propriétaire. Enfin, nos jeunes fermiers tiennent  à la qualité des relations mères-petits en veillant à ce qu’ils se retrouvent tous les soirs après la journée de traite afin que les ânons profitent du lait maternel. Il est prévu aussi des journées sans traite à intervalles réguliers. La signature commerciale du savon produit à partir du lait d’ânesse, « Au bonheur des ânes », est aussi  à sa manière une déclaration d’amour au quadrupède.

Cécile, la dame de Hitton nous a raconté par ailleurs la triste histoire d’un des ânons rejeté par sa mère (une circonstance assez rare au demeurant). Il a fallu l’en séparer pour lui éviter des maltraitances. La maîtresse de maison a dû alors se convertir en maman de secours, dormant  dans son hamac près d’Esteli (c’est le nom de l’ânon)  dans la salle de traite, pour l’allaiter toutes les deux heures durant une dizaine de nuits (le petit venait d’ailleurs la taquiner lorsqu’elle tardait à remplir son office !). Quelle belle preuve d’affection et de dévouement ! Et maintenant l’ânon évolue en toute liberté dans la propriété, venant à la rencontre des visiteurs, comme un membre à part entière de la famille. Il se laisse volontiers caresser, et son poil est doux et soyeux. Un ravissement tactile !

Le jour où nous étions à la ferme du Hitton, nous avons pu voir dans la salle de traite une ânesse avec son petit qui venait de naître. Une scène touchante ! Les deux étaient debout, et j’ai été impressionné par la taille déjà conséquente du nouveau-né. Encore fragile sur ses pattes, il cherchait à l’instinct les mamelles de sa mère, qui, elle, était  d’une immobilité absolue, semblant guère émue par l’évènement, et sans doute bien fatiguée par un accouchement qu’on devine douloureux et difficile, vu la corpulence du mammifère mis à bas. Cécile Guichard nous précisa qu’en fait la maman dormait, ce que nous n’aurions pas pu imaginer car l’animal avait les yeux grands ouverts !   

Nous entendîmes ensuite braire (« hi-han, hi-han ») dans les champs un âne parmi tant d’autres. Mais la propriétaire nous indiqua, sur le mode de la plaisanterie,  qu’il s’agissait du mâle (il n’y en a qu’un dans le troupeau),  qui venait de prévenir telle ou telle ânesse qu’il allait s’occuper d’elle ! Le géniteur de Hitton est d’ailleurs déjà papa d’une dizaine de rejetons.

Professionnalisme

Deuxième point fort du projet : le professionnalisme. Certes, les fermiers de Hitton ne sont pas au départ des agriculteurs aguerris. Mais ils ont cherché d’emblée à le devenir en prenant le temps de se former auprès des meilleurs spécialistes de l’élevage d’ânesses laitières et de la production  de lavande. Ils ont même fréquenté  l’Université européenne des Senteurs et des Saveurs de Forcalquier, dans les Hautes Alpes. C’est dire leur volonté de se montrer à la hauteur des enjeux. Ils fonctionnent aussi en réseau, s’appuyant sur les conseils et les expertises des collègues plus anciens qu’eux dans le métier, qui leur apportent leur expérience pour résoudre telle ou telle difficulté. Leur site internet, accompagné d'un dépliant bien fait (voir ci-dessus le recto), renvoie également une image de grand sérieux : charte graphique soignée, structuration bien faite, richesses des informations délivrées (Cécile et Manu ont également une page Facebook dédiée à l’activité de la ferme).

Engagement écologique

Troisième dominante majeure dans la définition de leur projet : l’engagement écologique, biologique. Ils se veulent agriculteurs écoresponsables et ont multiplié à cet effet les partenariats.

Avec « Bienvenue à la Ferme », qui regroupe plus de 6.ooo agriculteurs autour de leur offre de produits fermiers, de restauration, de séjours et de loisirs. Une charte éthique fait d’eux les ambassadeurs d’une agriculture durable et responsable, avec pour objectif la préservation du patrimoine rural et agricole. Dans cet esprit, la ferme du Hitton propose une démarche touristique et de découverte, invitant les particuliers ou les scolaires (une classe de sixième est venue récemment) à visiter l’exploitation, à assister à la traite des ânesses ou à leurs soins, à déguster le lait, à participer à la cueillette de la lavande, ou à la distillation selon la saison.

Avec  encore « Ecocert », un organisme indépendant  de contrôle et de certification de produits issus de l’agriculture bio, créé en 1991,  qui se met au service de l’homme et de l’environnement, et qui a labellisé la ferme du Hitton en bio pour le lait d’ânesse et la lavande.

Avec aussi « Nature et progrès » (pour la fabrication de savons), une association de consommateurs et de professionnels créée en 1964, qui milite, revue trimestrielle à l’appui,  pour une agriculture bio diversifiée, respectueuse des hommes, des animaux, des plantes et de la planète, et qui affirme sa volonté de préserver le tissu rural et le métier de paysan, en le revalorisant, en soutenant les savoir-faire et les semences paysannes, et en s’appuyant sur une éthique rigoureuse, sans complaisance avec l’économie de marché.

Avec également la charte « Apylait », qui est l’expression de la volonté d’éleveurs d’ânes des Pyrénées et producteurs de lait d’ânesse partageant les mêmes valeurs de donner un cadre commun à leurs pratiques professionnelles en vue de garantir à leurs clients un approvisionnement régulier, et de répondre à leurs besoins en termes de volume et de qualité irréprochable.

Cécile et Manu adoptent pour leur domaine la même démarche écologique que pour leur agriculture : récupération des eaux de pluie pour les ânesses et la distillation de la lavande, chaudière à bois alimenté avec celui prélevé sur la propriété, puits canadien (procédé géothermique qui permet l’hiver de réchauffer l’air extérieur dans le sol, et l’été de le refroidir, avant de le souffler à l’intérieur du logement), panneaux solaires et choix d’un prestataire d’électricité sans nucléaire, 100% renouvelable, isolation en laine de mouton, plantation de 2 kms de haies champêtres pour permettre à la faune sauvage et au gibier d’y trouver refuge et nourriture.

La traite des ânesses

La traite dure 8 mois pour une ânesse, et a lieu dès que les ânons atteignent l’âge de deux mois, et sont capables de manger du foin et du complément alimentaire (la nourriture des animaux est produite sur place ou localement).Les ânesses sont traites deux fois par jour, et chacune donne quotidiennement 1,5 à 2 litres de lait.Tout se passe dans une salle dédiée dont nous avons pu constater l’état parfait de propreté et d’hygiène (c’est là que la fermière avait accroché son hamac pour s’occuper de « son petit dernier » – voir plus haut).

Traitement, conditionnement et vente du lait

Le lait est filtré une première fois pendant la traite puis une seconde fois avant d’être conditionné en plaques de 2 kilos. Comme il ne peut être conservé longtemps en l’état, il est aussitôt réfrigéré à 4° en 30 minutes, puis surgelé à – 30° en moins de deux heures (la surgélation préserve mieux que la congélation les qualités intrinsèques du lait), et est ensuite maintenu en congélateur super isolé à – 18°. Il peut aussi être lyophilisé selon un procédé à froid qui retire l’eau du produit pour n’en conserver que la matière sèche. La qualité du produit s’en trouve là également mieux préservée, en même temps qu’on résout avantageusement les problèmes de stockage dans les laboratoires.

Le lait est vendu aux professionnels de la cosmétique biologique, dont il est un ingrédient star, ou aux particuliers, en plaques surgelées de 1 à 2 kilos, ou en bouteille d’un litre (sur commande), ou lyophilisé en sachets de 500 g. Chaque lot est identifié pour assurer sa parfaite traçabilité et des contrôles bactériologiques réguliers sont effectués par des laboratoires agréés. Cécile a en projet également des cures de lait d’ânesse en bouteillons de 200 ml.

Vertus du lait

Le lait d’ânesse est très recherché pour ses vertus médicales et cosmétiques : il ralentit le vieillissement cutané, en  favorisant la régénération des cellules de la peau grâce à la vitamine A et aux acides gras essentiels ; il rend la peau plus belle et plus saine grâce au lactose et à ses propriétés adoucissantes et hydratantes ; il renforce le système immunitaire du capital osseux des individus ; il régénère la flore intestinale et réduit ainsi les problèmes digestifs. C’est pour tout dire un aliment revitalisant pour les personnes convalescentes, âgées ou stressées, et même pour les nourrissons qui ne tolèrent pas le lait de vache (le lait d’ânesse est d’ailleurs le plus proche du lait maternel humain de par ses qualités nutritives et immunitaires).

Les savons

Avec le lait bio de ses ânesses, la ferme du Hitton fabrique déjà elle-même ses savons naturels, colorés avec des extraits de plante ou de l’argile,  en utilisant le procédé de la saponification à froid : la synthèse du savon est réalisée à 40-50°, ce qui permet, à l’inverse de la méthode dite « à chaud », de conserver la glycérine  qui protège la peau des agressions extérieures (pollution, froid, soleil) et empêche que l’eau des tissus ne s’évapore trop vite et ne dessèche l’épiderme.

L’huile de palme est bannie (manière de dénoncer la déforestation en zone tropicale, qui intervient au profit notamment de la culture du palmier d’huile), et on lui préfère pour parfumer les savons, qui contiennent 30% de lait d’ânesse,  des huiles végétales et des huiles essentielles, toutes issues de l’agriculture biologique (la ferme propose aussi des savons sans parfum pour les peaux les plus sensibles). Nous sommes pour notre part repartis, à titre de test,  avec trois savons (6,50 € la pièce) dont les senteurs – verveine exotique, menthe poivrée et rose musquée du Chili – ont excité tout particulièrement nos narines.

La rigueur dans la production des savons est là aussi d’usage : toutes les formules de fabrication sont enregistrées auprès de l’Agence Nationale de Sécurité du Médicament et des Produits de Santé (ANSM), avec des contrôles opérés par un évaluateur indépendant.

Autres déclinaisons autour du lait d’ânesse

Cécile compte aller plus loin dans les déclinaisons du lait d’ânesse et commercialiser à terme une gamme de soins cosmétiques bio, du gel douche, et un lait pour le bain (histoire de s’inspirer de Cléopâtre, reine de l’Egypte Antique, qui, pour entretenir sa beauté et sa jeunesse, avait besoin pour ses bains quotidiens, selon la légende, du lait de pas moins de 700 ânesses…).

La lavande

La ferme du Hitton, c’est aussi la lavande. 45.000 plants ont été mis en terre en avril 2013 sur 4 ha, après avoir été sélectionnés avec des pépiniéristes professionnels qui oeuvrent dans le respect de l’agriculture biologique en s’engageant dans la production de plants sains selon un cahier des charges contrôlé par le Groupement National Interprofessionnel des Semences et des Plants (GNIS) et le Centre Régional Interprofessionnel d’Expérimentation en Plantes à parfum aromatique et médicinal  (CRIEPPAM). Le travail n’a pas manqué durant les quinze mois qui viennent de s’écouler, notamment pour assurer le désherbage manuel des sols, entrepris avec l’aide de « wwoofeuses » (voir ce que je dis du « wwoofing » dans mon billet d’avril dernier consacré à l’élevage de chèvres de Cindy et Fabien) et de plusieurs brebis qui ne broutent que les mauvaises herbes en se désintéressant, fort heureusement,  de la lavande.

Les fleurs et tiges cueillis en cette période seront distillées pour donner une huile essentielle 100% pure et naturelle, tonifiante, rafraîchissante, adoucissante, destinée à la cosmétique pour les soins du visage, du corps ou des cheveux. La fleur de lavande est par ailleurs très appréciée en gastronomie pour ses qualités aromatiques. C’est aussi une plante médicinale, et elle est employée également pour parfumer les savons, les lessives, les bougies, dégageant en l’espèce des sensations de bien-être et de fraîcheur.

Projets

A venir : une boutique des produits (pour la lavande, Cécile compte proposer des flacons d’huiles essentielles de 10 à 30 ml, des bougies végétales parfumées et du miel ), un gîte, et une salle de réunion pour l’accueil de groupes (une rencontre de potiers est programmée par exemple en octobre prochain).

On peut faire confiance aux maîtres de Hitton pour mener à bien tous ces projets et consolider ceux déjà lancés. Ils sont bien partis, ayant pour eux cette jeunesse, ce dynamisme, cette ambition et cette passion d’entreprendre qui fondent les belles réussites personnelles et professionnelles.

Fait le 27 juin

Les poulets de Mathieu

En avril dernier, j’ai fait un billet sur l’élevage de chèvres et la production de fromages de la ferme de Serré à Saint Jean de Bazillac, sur le territoire de la commune d’Ordan-Larroque.

Cindy, qui se consacre à cette activité avec Fabien, son mari, m’avait suggéré de m’intéresser à un élevage de poulets d’un de leurs amis, Mathieu Roumat.

Je me suis donc rendu dans son exploitation récemment. Elle se trouve au lieudit En Beray, sur la commune de Miramont d’Astarac, à une vingtaine de minutes de la maison.

En arrivant, j’ai débord découvert un site merveilleux car perchée en hauteur la ferme est environnée de paysages superbes. Et la vue est d’autant plus comblée que l’horizon est lointain, ce qui donne un « décor » naturel de toute particulière envergure.

Mathieu est un beau gaillard de 28 ans, père de deux petites filles, Leïa et Inès,  (la seconde vient de naître), solide sur ses pieds comme dans sa tête, comme j’ai pu le constater tout au long de notre conversation, conversation où il me surprendra par une élocution très maîtrisée.

Il est d’ici, de Lasserran pour être précis (une commune d’à peine 400 habitants). C’est là que se trouve la ferme familiale qui cultive les céréales et élève des blondes d’Aquitaine, une race bovine réputée  pour ses viandes bouchères.

C’est la mère de Mathieu qui pour donner du développement à l’exploitation décide en 1989 d’acquérir En Beray, un lieu alors inexploité. Après avoir tenté pendant deux ans l’élevage de truies reproductrices, Maman Roumat y renonce – l’activité était peu gratifiante-, et se lance  dans le canard, hélas pas longtemps car elle décède, jeune, en 1992 (Mathieu n’avait que 6 ans), emportée par la maladie.

Le père de Mathieu reprit l’élevage, et aujourd’hui,  600 canards sont traités à En Beray par an pour  finir en conserves ou fournir du foie gras frais. S’y ajoutent  600 autres canards, qui appartiennent à Jean-Claude, un ami de la famille, qui  réalise là aussi sa production.

L’atelier que Mathieu m’a fait visiter est très propre et fort bien équipé. Il m’a précisé par ailleurs que les canards sont nourris au maïs entier et séjournent ici 13 semaines en élevage et 2 en gavage. Ils évoluent dans des parcs collectifs, et ne sont donc pas enfermés dans des cages individuelles, une pratique de plus en plus contestée car le volatile ne peut absolument pas  bouger, ce qui fragilise terriblement sa carcasse.

Et Mathieu dans l’histoire ? Né sur un tracteur en quelque sorte, il entreprend le moment venu des études agro-alimentaires au lycée Lavacant de Pavie, près d’Auch. Il laisse tomber pour travailler  huit-neuf mois dans la grande distribution, le temps, dit-il « de me rendre compte de ce que je ne voulais pas faire ». L’appel de la terre le conduit ensuite à s’inscrire au Service de Remplacement agricole de la Chambre d’Agriculture du Gers. A ce titre, et pendant trois ans, il viendra en appui dans une trentaine d’exploitations sur des périodes allant d’une semaine à 8 mois.

Mathieu a ainsi pu vérifier que le métier lui plaît. Et fort de l’expérience acquise, il décide en 2012 d’installer à En Beray un élevage de poulets jaunes à cou nu. L’aventure peut commencer ! L’élevage n’est pas encore labellisé bio. Seules les terres le sont pour l’instant (leur superficie est passée de 35 à 56 ha par l’acquisition en 2013  de 21 ha supplémentaires), et on s’y interdit donc l’usage de tout produit chimique.

Pour le poulet lui-même, m’explique Mathieu, la nourriture n’est pas actuellement bio (elle procède d’un mélange de céréales de la ferme avec des apports extérieurs ), et pour qu’elle le soit il faudra dépenser le double d’aujourd’hui (300 € la tonne).Il est donc nécessaire de prendre un peu de temps pour asseoir dans la durée l’activité de manière à ne répercuter que partiellement dans le prix de vente la hausse de la denrée. Cela demandera encore un an, précise t’- il. Pour les soins, Mathieu m’indique  qu’il n’utilise pas d’antibiotiques à titre préventif et n’a recours à eux que pour des besoins curatifs, liés souvent aux corysas , ces encombrements pulmonaires provoquées par l’humidité, ennemi naturel n° 1 de la volaille.

Sur le bio, mon jeune interlocuteur  se montre d’ailleurs moins enthousiaste qu’avant,  l’enjeu  étant désormais de plus en plus exclusivement  financier depuis que les investisseurs à la recherche des meilleurs profits s’en mêlent.

Les poulets sont répartis sur trois « bandes » (c’est le terme consacré dans le métier), faites de  bâtiments de 30 m2 chacun,  qui ont des allures de chalets, les hôtes à deux pattes  disposant par ailleurs d’une cour de récréation en contrebas où ils vont se mettre à l’ombre sous les broussailles, ou se nourrir complémentairement de l’herbe qui s’y trouve, et c’est bon pour le goût de leur chair ! Leurs aires de jeu sont  clôturées et même électrifiées pour les protéger des renards, genettes, fouines, blaireaux…. J’ai  entendu une radio dans l’un des bâtiments, et constatant ma surprise, Mathieu m’a précisé que le son émis pouvait aider à  dissuader les prédateurs. Je n’ai pas su néanmoins quel programme les poulets préféraient entendre…Malgré cette auto-défense,  plus de 200 gallinacés viennent de  perdre leurs plumes, victimes de ces carnassiers ! Au secours  les assurances !

Les poulets sont  260 par bâtiment où ils arrivent  à 3 semaines pour y séjourner environ 13 semaines (les poulets qui sont rentrés l’hiver,  sont dehors le reste de l’année, de 6 à 22h-22h30, heure à laquelle leur logis est ouvert pour  la nuit), contre 11 semaines au label rouge (le poulet industriel ne vit, lui, qu’une quarantaine de jours). Au total, Mathieu traite chaque année environ 2.600 poulets, qui sont vendus (6,90 € ttc le kilo, un peu plus pour des poulets découpés)  prêts  à  cuire et présentés sous vide pour améliorer leur durée de conservation (Mathieu est un des seuls dans le secteur à le faire).Il y a aussi quelques pintades qui cohabitent avec les poulets et qui ont la chance de vivre un peu plus longtemps (17 semaines), même si elles sont déjà vendues avant leur terme…

Mathieu a des projets précis en tête en rapport avec sa volonté de  promouvoir des races spécifiques du Gers. D’où son intention de remplacer les cous nus jaunes par de la poule gasconne, et d’ajouter à sa panoplie d’éleveur du porc noir gascon (les équipements d’accueil sont presque prêts) et de la vache mirandaise (j’ai fait un billet en mars dernier sur la poule gasconne et la vache mirandaise, intitulé « Le Gers, terre féconde »).

Et le garçon aime partager et aider les amis : c’est ainsi qu’il accueille sur ses terres les ruches d’un apiculteur et  sur un demi-hectare un maraîcher - lui, ce ne sont pas les renards qu’il craint mais les armées de limaces qui viennent voler la marchandise.

La clientèle de Mathieu, faite quasi exclusivement de particuliers (quelques restaurants sont approchés), progresse tout doucement. Il est tous les quinze jours à la jardinerie Gasco Nature d’Auch, une filiale de la coopérative Gersycoop,  qui offre à ses adhérents, Mathieu en est, un espace où ils peuvent vendre en direct leurs produits.

Dans une ultime conversation, nous convenons Mathieu et moi que l’avenir des producteurs agricoles est dans la vente  sans intermédiaire, dans des lieux dédiés et labellisés comme tels. Il nous semble à l’un et à l’autre que le Gers n’est pas très en avance dans cette évolution, pourtant très demandée par les consommateurs, lassés des produits « désincarnés » proposés par les grandes surfaces. Et Mathieu de conclure : « Ce sera l’affaire de notre génération ». Beau challenge en perspective !

Fait le 21 juin

Colère froide

Je ne décolère pas.

Je me rends régulièrement à Auch (à un petit quart d’heure de la maison), dans la ville haute, le cœur historique et institutionnel de la cité, (avec notamment sa belle cathédrale), qui fait face à la ville basse, établie en contrebas, le long du Gers, et à laquelle on accède à pied par un escalier dit monumental, ou par des « pousterles », des ruelles médiévales à forte pente.

Par beau temps, j’ai plaisir à flâner là, puis  à m’installer à la terrasse du « Daroles», pour y prendre un café et faire ma revue de presse. Cette brasserie, située  entre la cathédrale et l’hôtel de ville, est une véritable et très ancienne  institution auscitaine. Son patron me disait l’autre jour que Stendhal  avait mis un point final à son « Voyage dans le midi de la France » (nous sommes en 1838), dans ce qui était à l’époque sans doute  un relais de poste. Victor Hugo aussi  serait passé ici dans la période où  se produisit  la mort accidentelle par noyade de sa fille Léopoldine (1843), une disparition dont il ne se remettra pas.

Bref, pour aller jusque-  là, j’emprunte en voiture l’une des portes d’entrée d’Auch en venant de l’ouest : l’avenue Victor Hugo justement. Se poste  souvent dans cette artère  une voiture-radar, prête à piéger celles et ceux qui contreviennent à la limitation de vitesse fixée en cet endroit à 50 km/heure. La configuration de cette avenue, toute en ligne droite et d’une bonne largeur, inciterait volontiers l’automobiliste non averti  à appuyer un peu sur le champignon. Une proie idéale pour la police, mais pas pour les habitués qui, sachant, se traînent les uns derrière les autres jusqu’au centre-ville, en surveillant de près leur compteur de vitesse. Mon épouse, qui ne savait pas encore, a perdu là un point de son permis pour s’être autorisé  un léger dépassement de vitesse.

Je fais donc très attention chaque fois que je circule sur cette avenue. Quelle ne fut donc pas ma surprise de recevoir il y a quelques jours un avis de contravention  m’indiquant que j’avais été contrôlé « positif » le 9 juin 2014 à 9h45 sur l’avenue en question. J’entrais alors dans une colère froide car l’infraction établie à mon encontre était un dépassement retenu  de… 1 km/heure ! Et pour cette légère bêtise, on me signifiait que je perdais un point à mon permis de conduire et que je me devais d’acquitter dans les quinze jours une amende de 90 € !!!

Je ne demanderai aucune indulgence, ne serait-ce que pour pouvoir dénoncer, chaque fois que l’occasion se présentera, la stupidité et le caractère  ubuesque d’une telle sanction. Et à quoi bon engager un recours gracieux ? Et auprès de qui ? Le Ministre ? Le Préfet du Gers ? Le Directeur Départemental de la Sécurité Publique ? Ces autorités n’ont rien à faire de mon km/heure. Ces « importants » ont tellement de choses plus importantes à gérer. 

Je suis le premier à souhaiter que la politique de sécurité routière soit d’une fermeté exemplaire à l’égard des vrais délinquants de la route, ceux qui roulent sans permis, ou beaucoup trop vite, ou encore avec des taux d’alcoolémie très élevés, ou sous l’emprise de la drogue. La répression porte d’ailleurs ses fruits puisqu‘on est passé à  3.250 morts sur les routes en 2013, chiffre le plus bas depuis 1948 (c’est encore trop car cela représente près de 9 morts chaque jour) contre 16.445 en 1970.Il y a aussi encore beaucoup trop de blessés hospitalisés : plus de 25.000 l’an dernier. Dans le Gers, sur la période 2006-2011, on a dénombré sur les routes 156 tués (la moyenne des départements est de 268), pour 1.143 accidents de voiture.

 La vitesse est responsable de 25 % des accidents mortels et l’alcool 20%, et il est donc impérieux de lutter contre ces fléaux. De ce point de vue, les 4.200 radars fixes installés depuis 1983 sont tout à fait indispensables pour traquer les inconscients  (le parc ne devrait toutefois plus se développer, selon les dires de Manuel Valls, alors Ministre de l’Intérieur). Je suis moins d'accord avce le jeu de cache-cache des radars mobiles, car montrer, se montrer, me semble pédagogiquement plus efficace.

 Mais la chasse aux dangereux conducteurs ne doit pas conduire à l’aveuglement et  à l’intolérable vis-à-vis des honnêtes citoyens que nous sommes. J’ai obtenu mon permis de conduire il y a maintenant plus de 45 ans (photo ci-dessus de celui-ci, à la facture quasi "préhistorique"), et à ce jour je n’ai jamais commis d’accident, sauf à glisser en solo sur une plaque de verglas et à me retrouver dans le fossé, heureusement  sans aucune égratignure. A l’époque jeune pion dans un lycée proche de Rennes, j’ai perdu néanmoins dans l’aventure ma R8 Major d’occasion, ma première voiture,  que je n’ai pas pu remplacer tout de suite faute d’avoir les moyens nécessaires pour le faire.

Certes, je ne suis pas exempt de reproches dans ma carrière de conducteur, mais rien à voir avec le pedigree d’un voyou de la route. Depuis l’instauration du permis à points, j’ai perdu 19 points en 19 ans (avec entre temps des reconstitutions et un stage de récupération de points), soit un point perdu par an en moyenne, la plupart du temps pour des dépassements de vitesse très modérés dus surtout au sentiment que j’avais de ne pas rouler  vite (6 de moins de 20 km/heure , 1 entre 20 et 30, 1 entre 30 et 40 et 1 de 40 sur l’autoroute), à quoi s’ajoute une inobservation de stop à une intersection – j’arrivais en roue libre et n’avais pas, j’en conviens, franchement marqué l’arrêt (j’étais en rase campagne avec une visibilité optimale…).

J’estime que mon profil de conducteur, comme celui de tant d’autres, devrait être dissocié de celui des chauffeurs qualifiés de « danger public » : pour les premiers, une juste et légitime prise en considération de leur parcours sans grave infraction pour adapter en conséquence la sanction, pour les  autres une impitoyable répression. Et dans cet esprit, je pense qu’on aurait pu me faire grâce de ce km/heure dépassé, et de la sanction qui l’a accompagné…

Et puis, il faudrait que la politique de sécurité routière tournée vers la réduction des accidents de la route ait un peu plus de cohérence. Est-il normal par exemple que nous puissions  détenir à vie un permis de conduire sans qu’aucun contrôle ne soit opéré de temps en temps sur nos aptitudes,  physiques ou autres. Il me paraîtrait raisonnable qu’à partir d’un certain âge (65 ans ?), de tels contrôles soient instaurés, et même resserrés au fur et à mesure qu’on avance dans l’âge,  avec si nécessaire une obligation de remise à niveau de ses connaissances ou de correction de ses insuffisances liées à la vue, à l’ouïe, que sais-je encore. La mise en place de ce dispositif serait d’autant plus utile que chacun d’entre nous est persuadé, même à un âge certain, qu’il est et demeure un excellent conducteur (voir à contrario les entrées à contresens sur les autoroutes qui sont souvent le fait de gens âgés n’ayant plus tout à fait conscience de ce qu’ils font). Dans le même esprit, il ne faudra pas exclure d’interdire définitivement  la conduite automobile à celles et ceux que  l’extrême vieillesse ou  la maladie rendent inopérants au volant d’une voiture (cf Jacques Brel, à propos des « vieux » : « Du lit à la fenêtre, puis du lit au fauteuil, et puis du lit au lit »).

Dans un autre registre, est-il normal de laisser circuler ces voitures dites sans permis, alors qu’on sait qu’elles sont conduites la plupart du temps par des personnes qui n’ont jamais pu obtenir le précieux document rose, malgré plusieurs présentations aux examens, ou l’ont perdu à tout jamais, à force d’infractions graves réitérées, liées notamment à l’alcoolisme au volant. Certes, ces véhicules ne roulent pas vite, mais ils ont à faire face aux mêmes obligations que les autres (connaissance du code de la route, règles d’insertion dans la circulation, appréciation des risques…). Question : est-il sage de laisser circuler ainsi  les plus chauffards d’entre nous, et cette tolérance n’est-elle pas constitutive d’une inégalité devant la loi ? Pourquoi ne laisserait-on pas alors entrer à l’université des jeunes qui auraient échoué à plusieurs reprises au baccalauréat ? Et pourquoi faudrait-il une qualification particulière pour piloter un avion ou un bateau ?

Mais je sais que de telles mesures supposeraient un certain courage que les hommes politiques ne sont pas prêts d’avoir, craignant à l’évidence les mécontentements et les rejets qu’elles ne manqueraient pas de provoquer, avec les désagréments qui en résulteraient pour leur propre carrière….

Fait le 20 juin

Impressions en vrac

J’ai fait dimanche matin une belle sortie pédestre de deux heures, soit une douzaine de kms parcourus.

Belle parce qu’il faisait très beau, et pas encore trop chaud.

Belle aussi car, comme à l’accoutumée, j’ai vécu cette marche comme un moment de plénitude et de bien-être, d’autant plus appréciable que mon moral, lui, est plutôt bas actuellement,  pour cause de problèmes familiaux.

J’ai emprunté des petites routes qui m’étaient déjà familières, sauf pour une partie d’entre elles qui m’ont conduit à Meilhan, une toute petite commune rattachée depuis le début du XIXème siècle à Ordan-Larroque.

Le château de Meilhan, ruine en devenir

Vu de loin d’abord, sur son promontoire, le château de Meilhan, en cours de restauration par des anglais qui l’ont acheté…en ruine.

Alors bravo à eux pour la mise en œuvre de cette rénovation, même si , dit-on, elle ne respecte pas les caractéristiques du bâti d’origine. A mes yeux, ce qui importe avant tout  est de redonner vie au patrimoine, fût-ce au prix de quelques arrangements avec  l’histoire et  l’architecture de l’édifice, plutôt que de le laisser sombrer dans une néfaste léthargie, La construction au XIIIème siècle  de cette forteresse, située à une dizaine de kms d’Auch, a procédé d’une initiative de  l’Archevêché, qui,  craignant les turbulences de la population auscitaine réputée fort remuante,  voulait s’en protéger.

Le château connut ensuite bien des propriétaires successifs, les uns et les autres apportant au fil des siècles des améliorations au logis seigneurial en vue de le rendre plus confortable. Une famille de magistrats, de petite noblesse, les d’Aspe, le vendirent en 1779 à un certain Gabriel Jean Nicolas de Guérard qui préféra vivre néanmoins dans une  métairie voisine. Il la restaura alors en pillant son château : toiture, charpentes, escalier à vis, pierres des murs, de la grande cheminée et des encadrements de portes, furent ainsi transférés sans états d’âme d’un lieu à l’autre…

L’église de Meilhan, ou la question de la préservation du patrimoine

Mes pas m’emmenèrent ensuite jusqu’à  l’église de Meilhan. Elle était au départ un sanctuaire qui trouve ses origines au IVème siècle, dont l’histoire est liée probablement à l’existence à proximité d’une villa gallo-romaine. Elle est considérée à ce titre comme l’un des plus anciens bâtiments de la commune, si on excepte les restes de  trois piles gallo-romaines identifiées sur le territoire d’Ordan-Larroque (ces piles sont considérées comme des monuments commémoratifs à la mémoire des propriétaires des grandes villas avec lesquelles elles sont le plus souvent couplées).

Mais quelle déception de découvrir que cette charmante petite église avec son mur-clocher typique  était devenue une résidence secondaire ! On peut supposer ce que  l’intérieur est devenu : un loft en bas et un étage pour les chambres et les salles de bains ! Bigre ! Et pour ajouter à mon dépit, j’ai découvert que sur le toit de cette chapelle le propriétaire, sans doute un urbain qui se moque  de la mémoire et de la vocation originelle du lieu,  avait installé deux paraboles et une cheminée ! Il n’y a bien sûr plus trace du cimetière qui se trouvait au pied de l’église, le terrain ayant été transformé en pelouse de circonstance…Je me disais en repartant que les institutions chargées de protéger notre patrimoine avaient là failli gravement à leur mission en n’imposant pas à minima des règles élémentaires de respect de ce site .La plus grave erreur toutefois vient de la commune elle-même qui a vendu ce bien en 1972, ne pouvant plus faire face probablement aux  frais d’entretien du bâtiment. Pour autant, faudrait-il « privatiser » un  élément de notre patrimoine public  chaque fois qu’on se verrait dans l’incapacité de le maintenir en état ? Je suis personnellement résolument contre cette dérive qui appauvrirait peu à peu notre richesse patrimoniale, sauf à confier exceptionnellement la propriété de tel ou tel  bien, parce qu’on n’aurait  pas d’autre solution,  à des passionnés de vieilles pierres, de préférence richissimes,  qui s’engageraient à l’entretenir, à l’ouvrir régulièrement à la visite, et lorsqu’il s’agit de lieux dédiés autrefois  au culte,  à ne pas en détourner l’usage à des fins d’habitation personnelle.

J’ai confiance dans la politique patrimoniale de notre pays. Un documentaire vu sur France 5 dimanche dernier m’a de ce point de vue rassuré (« Arles, le trésor englouti », rediffusion le 13 juin à 00h10). On y voit des archéologues dotés de moyens importants récupérer à  Arles dans le lit du Rhône des vestiges inestimables ensevelis là depuis 2000 ans, comme une tête en marbre de Jules César. Le travail délicat de remontée des objets-reliques, leur nettoyage scientifique très précautionneux, leur identification à l’aide des techniques les plus innovantes, tout montre dans ce reportage combien à travers cet exemple nous sommes attachés à la conservation de notre patrimoine, quitte à aller le rechercher au fond de l’eau. Mais en même temps, ici dans le Gers, je vois le long des petites routes que j’emprunte en marchant  des tours de moulins dépérir alors qu’ils ont été des acteurs essentiels de la ruralité d’antan. Il ne faudrait pourtant pas grand-chose pour leur redonner vie, en commençant par les débarrasser des ronces et des arbres qui poussent en leur sein et qui vont conduire à terme à leur écroulement…

Le fermier de Piquebise

J’ai terminé ma sortie de dimanche en croisant le fermier de Piquebise (quel joli nom !) qui surveillait avec ses deux chiens  ses vaches en liberté, comme le ferait le berger avec ses moutons.  J’ai échangé quelques mots avec lui, lui demandant notamment s’il était en train de transférer ses animaux dans un autre pré. Pas du tout : il les promenait  comme on le faisait dans le temps passé, histoire de leur faire profiter de l’herbe généreuse  des bas-côtés du chemin, celle des prairies se faisant plus rare pour avoir été tant broutée.

J’ai apprécié cette rencontre pour ce qu’elle avait d’authentique au plan humain. Il faut savoir que la ferme de Piquebise est dans son jus au sens où elle est restée figée dans sa typologie ancestrale, au point que le papa de l’homme avec ses vaches, décédé récemment à plus de 90 ans, attelait encore les bœufs avec le joug ! Le fils, qui a autour de la soixantaine ou un peu moins, vit ainsi dans une masure  dont on devine l’inconfort, même si quelques concessions ont été faites à la modernité : fenêtres en double vitrage et  antenne TV TNT sur le toit. En côtoyant ce genre de  réalité, j’ai toujours le sentiment que la France est vraiment un pays disparate, un pays à plusieurs vitesses. Et parce que l’actualité sportive m’en offrait l’occasion,  je comparais les deux mondes opposés que représentaient, d’une part, le paysan de Piquebise, et, d’autre part, ces spectateurs de Roland-Garros, des bourgeois, des privilégiés, venus là autant pour se montrer que pour assister aux prouesses tennistiques d’un Nadal ou d’un Djokovic. D’un côté, le monde du paraître, mû par l’ambition, la recherche de la fortune, de la gloire et de la notoriété, et de l’autre un brave fermier, touchant par sa vérité et sa simplicité. Chez lui, pas de faux-semblant, pas de chiqué, il est simple et vrai, et tellement plus attachant que les autres. Je me demande qui  est le plus heureux : lui, ou les mondains ? Je n’ai pas la réponse, mais ces contrastes humains font réfléchir sur la valeur de l’existence et le sens à donner à la vie.

J’ai fréquenté moi-même  ces milieux parisiens, où vernissages et cocktails rythment vos sorties, où la futilité des conversations qui s’y tiennent  l’emporte sur les échanges de fond, où on se jauge entre hommes  à coup de qualité de coupe de costume et de marques portées (même chose chez les femmes), où l’on se vante à qui mieux mieux de ses performances professionnelles, sportives ou sexuelles…Je suis revenu de tout cela au point que dans le Gers  je trouve de moins en moins de plaisir à fréquenter les inaugurations et les portes ouvertes, car on y copie trop souvent, en mode provincial, les us et coutumes de la capitale. Place à l’authenticité et à la sincérité dans les relations humaines !

Les vétérans du Débarquement du 6 juin 1944

Et de l’authenticité, j’en ai beaucoup trouvé sur les visages ridés des vétérans anglais, américains, canadiens, néo-zélandais, du Débarquement de Normandie du 6 juin 1944, venus commémorer  en France le 70ème anniversaire de l’évènement. Voilà encore des hommes touchants, émouvants, qui ne s’encombrent pas de manières ou de forfanterie (ils pourraient pourtant) pour dire combien il allait de soi pour eux de participer à la reconquête de la France, fût-ce au prix de leur vie (plus de dix mille d’entre eux ont été tués, blessés, portés disparus ou faits prisonniers). Quelle belle leçon de dignité, de liberté, de courage, de volonté nous ont-ils donné en cette occasion ! Manquaient à l’appel  les grands hommes de l’époque : les De Gaulle, Churchill, Eisenhower, qui ont su galvaniser leurs troupes et leur transmettre la foi en la victoire contre l’horreur nazie. Il y eut aussi  le manège des officiels, des monarques et des Présidents,  qui se sont emparés sans vergogne  de l’héroïsme des anciens pour en tirer les meilleurs  fruits politiques. Et que dire de la kermesse commerciale qui a sévi pendant ce temps sur les plages normandes, les marchands du temple proposant à la vente  vrais ou faux objets liés à ce haut fait militaire ! Pas digne en tout état de cause de la grandeur et de la noblesse de cette commémoration.

Et puis, il y eut la belle et rocambolesque  histoire de ce vétéran britannique faisant le mur de sa maison de retraite, traversant la Manche pour  rejoindre ses compagnons de combat et  fêter avec eux le 70ème anniversaire du Débarquement. Malgré son âge, quel beau et radieux  visage il offrait aux caméras, jouissant à l’évidence du joli coup monté et de son succès médiatique.  C’est tellement magnifique cette odyssée qu’on se demande s’il n’y a pas derrière une affaire de marketing visant à donner encore plus de dimension fantastique à cette journée du  6 juin 2014. Je n’ose y croire, et je salue comme il se doit l’escapade victorieuse de ce coquin de vieil homme, qui a déjà dit qu’il recommencerait l’année prochaine !

Bien sûr, les documentaires télévisés n’ont pas manqué pour relater ce qui s’était passé sur les plages du Débarquement. J’ai regardé l’un d’entre eux sur Arte, vendredi dernier : « L’histoire du jour le plus long ». J’ai été gêné de voir filmer non seulement des témoignages de vétérans anglais ou américains, mais aussi ceux de soldats ou de sous-officiers allemands présents en Normandie. Etait-ce opportun de donner la parole à nos ennemis d’alors dans un moment de célébration de la victoire des alliés ? J’ai été choqué notamment par les propos d’un militaire allemand qui racontait presque froidement qu’en braquant sa mitrailleuse au centre des groupes d’assaut alliés déversés par les barges, il était sûr de faire un carton. Je sais, Arte est une chaîne franco-allemande, mais quand même ! Dans cet esprit, pourquoi pas un autre documentaire qui  donnerait  la parole à l’un des survivants de la terrible division SS « Das Reich », pour qu’il narre dans le détail les atrocités commises à Tulle le 9 juin 1944 (99 personnes pendues dans la ville en représailles des actions de la Résistance) et à Oradour-sur-Glane le lendemain  (642 hommes, femmes et enfants massacrés) ?

La Reine d'Angleterre et Anne Hidalgo

Dans le cadre de ce 70ème anniversaire du Débarquement, se déroula par ailleurs une bien étrange rencontre entre Sa Majesté la Reine d’Angleterre Elizabeth II, que le journal « Le Monde » a appelée dans un article du 7 juin dernier « La Reine des Français »,  et Anne Hidalgo, Maire de Paris depuis peu. Tout sépare ces deux personnages : l’âge : 88 ans et 55 ans ; les origines : du sang bleu d’un côté, des parents immigrés espagnols et des convictions socialistes portées en bandoulière de l’autre ;  le maintien : une dame normale, dont le port est loin d’incarner l’élégance française,  face à une souveraine au look ultra classique très soigné, un brin rétro, corrigé par  la fantaisie des célèbres « bibis » et des tenues aux couleurs franches ;  et surtout le poids dans l’histoire : Anne Hidalgo, qui accède pour la première fois à des responsabilités majeures, la reine forte de près  de soixante-ans de règne et d’un passé historique prestigieux –François Mitterrand qui s’y connaissait en femmes ,disait d’elle : « C’est une vraie reine ».

 Et quelle légèreté que de se contenter pour la circonstance d’offrir le nom de la Reine au marché aux fleurs et aux oiseaux de l’Ile de la Cité ! La stature du personnage (pour autant, en bon républicain que je suis, je n’éprouve aucune nostalgie pour la monarchie)  aurait mérité un hommage d’une toute autre dimension, même si on sait la passion d’Elizabeth II pour les fleurs et les plantes. Rappelons-nous que lorsque Charles de Gaulle et la Reine se rencontrent en 1960 à Londres, ils ne se montrent pas avares de reconnaissance réciproque, car ils mesurent bien l’un et l’autre leur place considérable dans l’histoire : à lui le collier de l’Ordre de Victoria, l’une des plus hautes décorations britanniques, à elle, pour son père George VI à qui elle succéda en 1956, et à titre posthume, la prestigieuse Croix de la Libération. C’est à George VI et à son épouse que le général de Gaulle dira en 1944, avant son retour en France : « Madame, le roi et vous avez été les seules personnes qui ont toujours su faire preuve de compréhension et d’humanité à mon égard lors de mon exil londonien ».

 

Fait le 9 juin

D'Artagnan et les Mousquetaires

Dans un court billet en octobre 2012 (je venais de créer mon blog), j’avais évoqué le personnage de d’Artagnan, mondialement connu grâce à trois romans de cape et d’épée d’Alexandre Dumas (tous trois sont en livre de poche) : « Les Trois Mousquetaires »  (1844), « Vingt ans après » (1845) et « Le Vicomte de Bragelonne » (1847-1850).

Comme chacun sait, l’histoire racontée est celle d’un cadet de Gascogne, jeune Don Quichotte de 18 ans, qui monte à Paris pour rejoindre autant que possible la Compagnie des Mousquetaires. Il se lie d’amitié avec trois d’entre eux, Athos, Porthos et Aramis, et va connaître avec ses compères bien des aventures trépidantes, en même temps qu’il réussira une belle carrière qui le conduira, avec la confiance du roi, à la tête de cette Compagnie.

D’Artagnan et le Gers

Le vrai d’Artagnan, dont s’est inspiré Alexandre Dumas, est né dans le Gers, à Lupiac, dans le château de Castelmore , vers 1612, et est mort à Maastricht en 1673 d’une balle de mousquet, au cours de la guerre menée par Louis XIV contre les hollandais.

Je constatais à l’époque que le Gers ne faisait pas grand- chose pour profiter touristiquement parlant des origines de ce héros, hors un petit musée dans son village de naissance. Il s’est tenu il y a bientôt deux ans des Assises d’Artagnan à Auch, pour justement réfléchir à la manière d’exploiter cette opportunité et de développer ainsi la notoriété de notre département.

La Route équestre Lupiac-Maastricht

Un premier projet a été annoncé : la création d’une route équestre qui relierait Lupiac à Maastricht, et qui concernerait trois pays : la Belgique, la France et les Pays-Bas. Une association a été constituée, « Route européenne d’Artagnan », qui  espère obtenir le label européen «  Itinéraire culturel européen » créé en 1987, au même titre que 26 autres routes  déjà labellisées, la première ayant été les chemins de Saint-Jacques de Compostelle.

La statue équestre de d'Artagnan, Daphné Du Barry

L’objectif serait de lancer officiellement cette route le 25 juin 2015 à Maastricht puis en août à Lupiac, lors du Festival qui est consacré l’été à d’Artagnan, en même temps que sera inaugurée  une statue équestre monumentale en bronze  du mousquetaire, commandée à la sculptrice Daphné Du Barry.  Il s’agira de la première statue représentant d’Artagnan à cheval (maquette ci-dessus) - les statues recensées, une à Auch (elle se trouve au milieu de l’Escalier monumental de la cité qui rejoint la basse et la haute ville, mais curieusement elle ne porte que le nom du mousquetaire, sans référence aucune à ses lieux et dates de naissance et de mort), une autre à Artagnan, dans les Hautes-Pyrénées, trois  à Maastricht (quel hommage à celui qui fut pourtant un ennemi !), une autre dans l’Ohio américain, le représentent toutes  en pied. Haute de 4,50 mètres,  elle sera posée sur un socle de marbre de Carrare et coûtera 250.000 €, généreusement apportées par l’un des vignobles qui comptent dans le Gers, le Château du Tariquet. La statue devrait avoir un aspect flamboyant, Daphné Du Barry voulant mettre ainsi  en valeur les vertus du  gascon : panache, courage et sens de l’honneur.

La sculptrice a des liens forts avec le Gers, ayant épousé un homme d’ici, Jean-Claude  Du Barry (malheureusement disparu récemment), à l’époque où tous deux faisaient partie du proche entourage de  Salvador Dali. Ils séjournaient régulièrement  au château de Saint-Lary (près d’Auch), propriété du XVIIème  qu’ils avaient acquise en 1985.

De style figuratif classique, sa sculpture est au service exclusif du beau où le reflet de l’infini est dans le fini, où l’incarnation de l’idéal est dans le réel. Chrétienne (« Le beau complet ne peut être que dans la piété de l’âme », dit-elle), Daphné Du Barry travaille des thèmes religieux (je pense à la superbe « Pieta » en cuir, qui se trouve à la cathédrale Sainte-Marie d’Auch), mais  sculpte aussi des hommes et des femmes avec une science inégalée des belles proportions et du contour des corps.

Actualité nationale des Mousquetaires

 L’actualité des Mousquetaires aura par ailleurs été riche au plan national en avril dernier, une actualité malheureusement peu relayée, sinon pas du tout,  par nos médias locaux.

Une exposition

Avec d’abord, la tenue d’une exposition d’envergure, qu’on dit de grande qualité, « Mousquetaires ! »,  du 2 avril au 14 juillet, au Musée de l’Armée, en l’Hôtel des Invalides à Paris.

Quatre émissions sur France-Culture

Et ensuite avec quatre émissions de France Culture, « La Fabrique de l’Histoire », chacune d'une heure, consacrées les 28, 29, 30 avril et 1er mai aux Mousquetaires, passés en revue les uns après les autres, à partir de l’œuvre d’Alexandre Dumas,  par Emmanuel Laurentin, producteur et animateur de l’émission, avec l’aide des meilleurs experts, historiens, universitaires,  spécialistes de l’œuvre d’Alexandre Dumas, des extraits de celle-ci étant lus par ailleurs de temps en temps par un comédien .

Athos, le noble et l’homme d’honneur

Premier invité : Athos, le noble et l’homme d’honneur du XVIIème. Il est présenté comme un prototype du stoïcisme (philosophie qui exhorte à la méditation avec la nature et la raison pour atteindre la sagesse et le bonheur), d’où sa réputation d’homme mélancolique,  à l’air triste et sombre et  à la vie compliquée. C’est un gascon du sud-ouest, l’une des principales régions  de recrutement des militaires du Roi (on y avait un sens aigu de la fidélité et de l’allégeance), avec l’Orléanais. Alexandre Dumas écrit à son sujet qu’il a belle allure, possédant une « science délicate du monde et des usages de la brillante société », toutes qualités qui, avec une « probité inattaquable » lui attiraient estime et considération.

Les mousquetaires sont souvent, comme Athos,  des cadets de Gascogne qui montent à Paris en n’ayant rien à perdre et tout à gagner, d’autant que ce sont les aînés des familles qui héritent des biens des parents . Avec la Compagnie des Mousquetaires, on canalise la noblesse souvent bouillonnante, qui trouve ainsi à s’accomplir dans la guerre ou les duels.

Au XVIIème, disent les spécialistes, ce qui importe le plus dans le comportement humain de la noblesse, c’est la relation personnelle, l’amitié (qui a à cette époque un sens très affectif), plus que les idées. Au point qu’on hérite des amitiés et des inimitiés de sa famille et qu’on entre souvent dans la carrière par recommandation (cf la lettre de recommandation donnée à d’Artagnan par son père  pour le capitaine des Mousquetaires, le comte de Tréville), même si ensuite il faut savoir faire preuve de qualités personnelles.

L’argent n’est pas chez les nobles la première motivation. C’est la gloire,  l’honneur, le don de soi, qui prédominent, avec la recherche donc des mérites au plan militaire et à travers les duels (on se discrédite si on refuse un duel). Le noble ne veut pas mourir dans son lit, et sa liberté c’est justement de braver la mort, qui le fascine, avec ce goût du spectacle et de la provocation qui le caractérise.

Avec les Mousquetaires, on est à une période historique charnière, qui court de la fin du XVIème-début XVIIème jusqu’au milieu du XVIIème : la crise sévit du temps  de la Régence de Marie-Médicis qui fait suite à l’assassinat de son époux, Henri IV. Les clans s’en donnent à cœur joie, créant une instabilité politique chronique .L’arrivée sur le trône de Louis XIII va consacrer l’influence de Richelieu, homme de confiance du roi,  brillant et ambitieux,  et préparer la monarchie absolue. Louis XIV, qui succède à Louis XIII  en 1643, n’aura cependant pas la même brutalité de gouvernement que son père. Il a compris les leçons de la Fronde, la dernière grande révolte nobiliaire, qui eut lieu pendant sa minorité, et il s’entoure de grands collaborateurs, qui vont l’aider à asseoir son autorité. Des enquêtes de noblesse sont menées dans le seul but d’écarter les éventuels usurpateurs et une plus forte discipline est instaurée tant dans les armées qu’à la Cour.

Porthos, le bon vivant

A l’ordre du jour ensuite : Porthos, le bon vivant, ni noble, ni lettré. Bien qu’il n’ait pas fait l’objet d’une description physique détaillée de la part d’Alexandre Dumas, son caractère et son comportement laissent penser  qu’il était un bon vivant, amateur de bonne chère, et même un goinfre au sens que ce mot avait dans la première moitié du XVIIème, c’est-à-dire bon compagnon de table sans bonne manière. On l’a donc volontiers présenté gros et grand,  en plus d’être « grande gueule », vaniteux, indiscret (« on voyait à travers lui comme à travers le cristal »).

Etre gros au Moyen-Age, c’est plutôt flatteur. On faisait penser à l’ours, lourd mais agile en même temps. Mais cet aspect corporel devient plus négatif au XVIIème, avec  l’arrivée d’une nouvelle noblesse qui ne jure que par la légèreté, la mobilité, la société réclamant pour sa part plus d’efficacité dans l’exercice des métiers, ce qui n'était guère compatible avec la lourdeur.

La culture du bon goût va se mettre progressivement en place, et on va se tenir bien à table, contrôler son corps, son appétit,  et chercher à connaître les bons produits. Les gourmands comme Porthos vont désormais être mal considérés. Pour autant, chez Porthos, le fait d’être épais, gras, n’est pas contradictoire avec sa réputation d’homme actif, courageux dans le combat, alliant vitesse et force, à l’image des rugbymen  bien enveloppés du sud-ouest.

Le XVIIème  n’est pas pour autant acquis à la maigreur, qui est vue comme une maladie, et on est plutôt dans l’entre-deux avec un mot nouveau pour en parler : l’embonpoint (trouver le point qui est bon, le juste milieu).Toutefois, on peut à l’époque faire maigre et être bon vivant, c’est ce qu’on appelle le « maigre gastronomique », à opposer au maigre du XIXème d’Alexandre Dumas qui s’interprétait comme une pénitence alimentaire.

Sous Porthos, les vins recherchés sont jeunes et  se situent au nord de la Loire car on ne boit pas encore des vins de cuvaison, des vins vieux, comme ceux de Bordeaux. De nouveaux aliments apparaissent, en provenance notamment des Amériques : le café, le sucre, le chocolat, tous ingrédients qui vont participer de l’embonpoint des individus.

Un courant rigoriste mais minoritaire du catholicisme condamnait au XVIIème la gourmandise,  comme les protestants,  mais la partie majoritaire du clergé  ne disqualifiait pas la bonne chère car elle identifiait le rang social de celui qui la pratiquait

Aramis, le pouvoir politique et religieux

Troisième invité de « La Fabrique de l’histoire » : Aramis, homme d’église et de pouvoir,  dernier des quatre mousquetaires à survivre, qui symbolise la trahison, l’ambition, la volonté de carrière. Jeune homme de 23 ans, il avait une figure « naïve et doucereuse,  l’œil noir et doux, une moustache fine, des joues roses et veloutées comme une pêche en automne » et « ses mains semblaient craindre de s’abaisser de peur que leurs veines ne se gonflassent ». « Il parlait peu et lentement, saluait beaucoup, riait sans bruit, en montrant ses dents qu’il avait belles, et dont, comme le reste de sa personne, il semblait prendre le plus grand soin ».

C’est le portrait inverse de celui de Porthos : celui-ci était fort, l’autre fluet. Aramis est dans la distinction, la séduction et soigne son corps dans la dentelle. Porthos incarnait la bêtise, Aramis, lui, est dans la finesse intellectuelle, la ruse et l’intrigue souterraine. Dumas ne lui porte pas d’ailleurs beaucoup de sympathie car il est à cent lieues des valeurs chères à l’écrivain : la franchise, l’amitié, la fidélité.

Aramis est aussi le négatif d’Athos : ce dernier incarne le jansénisme, c’est-à-dire l’austérité, le rigorisme moral, tandis qu’Aramis est présenté comme un jésuite au sens du XIXème, usant de la rhétorique (l’art oratoire pour tenter de convaincre)  et du langage à des fins notamment de mensonge et de duperie. La littérature populaire du  temps de Dumas renvoyait une mauvaise image des jésuites, qui suscitaient par ailleurs l’hostilité des écrivains libéraux comme Balzac, Stendhal, Eugène Sue (« Le juif errant »),  et bien sûr Dumas.

Cette opposition entre  jansénistes et jésuites est d’ailleurs très structurante dès la seconde moitié du XVIIème. Elle intervient par exemple sur la manière d’apprécier la part guerrière de la noblesse, notamment à propos des duels. Chez les jésuites, on concède beaucoup à l’idéal nobiliaire qui veut qu’on ne renonce pas à son être social et intime, alors que chez Pascal le janséniste on s’élève contre cette conception.

En matière d’amour, Aramis est plutôt un libertin, ne se servant toutefois de la séduction que pour faire aboutir ses visées politiques ou personnelles. Dumas le traite de « génie machiavélique », au point de ne pas le faire mourir au terme des trois ouvrages. Et lorsque dans « Le Vicomte de Bragelonne » d’Artagnan perd la vie après Athos et Porthos , l’auteur écrira ces dernières lignes : «Des quatre vaillants hommes, dont nous avons raconté l’histoire, il ne restait plus qu’un seul corps. Dieu avait repris les âmes », manière de dire qu’il ne voulait pas de l’âme d’Aramis…

Aramis, comme beaucoup de nobles à l’époque, hésite entre deux carrières : les armes et le religieux. Il parvient à concilier les deux, mais dans un sens qui n’était pas courant alors, embrassant d’abord la carrière militaire pour se convertir ensuite, devenant général des jésuites et évêque de Vannes. La période est emblématique de la rivalité entre le pouvoir royal et le pouvoir religieux. Avec la guerre de Trente Ans (1618-1648), se posera le problème des alliances qui verront la France , majoritairement catholique, être appuyée par les protestants, qu’elle combattait sur son sol,  pour mener la lutte contre le roi catholique d’Espagne. Richelieu théorisera à partir de là la fameuse raison d’Etat qui veut que servir le Roi, faire la guerre, n’engagent pas les convictions religieuses.

Avec « Les Trois Mousquetaires », Alexandre Dumas, qui s’essoufflait en tant que dramaturge,  invente le genre cape et épée, qui s’avère être un juste équilibre entre l’histoire telle qu’elle est consignée par les annales et la fiction. Il met au premier plan des personnages qui n’ont d’historique que leurs noms, ce qui lui permet d’investir dans l’imaginaire, en leur inventant toutes sortes de parcours et d’aventures, sans être contraint par l’histoire. Il met en avant dans ses trois ouvrages consacrés aux mousquetaires des valeurs libérales de progression sociale (comment faire carrière dans les armes, dans la politique,  quand on n’a pas forcément beaucoup d’argent ?),  qui tendent à illustrer la tension entre l’exigence morale et politique de la noblesse et la conscience individuelle, qu’incarne si bien Aramis.

Lequel est par ailleurs un personnage mobile par excellence, pourvu de cette mobilité imposée dans la seconde moitié du XVIIème par l’appartenance à la noblesse. Il importe en effet de s’adapter à la nécessité de dissimuler ses sentiments pour s’en tenir à l’apparence, et le goût du duel est une manière de préserver dans une société policée cette violence qui est constitutive de l’idéal nobiliaire .En même temps, la noblesse se curialise de manière irréversible, ses valeurs étant détournées au profit de la monarchie et du service du Roi.

C’est la fin de l’ «Homo Eroïcus », qui renversait les trônes ou imposait quelqu’un sur celui-ci. Louis XIV est sur le trône et il n’y a plus d’autre héros que lui-même. Les mousquetaires prennent acte de la privation de leur qualité de seigneur. Louis XIII, c’est l’époque des géants, Louis XIV, c’est l’époque des nains, le règne  du pouvoir absolu. Les compromissions s’imposent à la noblesse, et d’Artagnan en est un exemple : le succès est là certes, mais il est chèrement payé.

 Aramis, lui, triomphe,  car c’est  celui qui s’en sort, qui survit. C’est le triomphe des temps nouveaux où la politique a plus d’importance que la puissance des armes et que l’honneur. C’est la conception de l’histoire qu’avait Alexandre Dumas : la primauté du politique au détriment de la noblesse, ce qui va aboutir à la Révolution française. C’est aussi, avec la mort de l’honneur,  le triomphe d’une amoralité relativement moderne, Dumas s’identifiant sûrement au  Porthos de la fin, écrasé par la trahison d’Aramis et par une société qui l’engloutit, emporté par sa vieillesse et la perte des illusions de sa jeunesse.

Plus on avance dans les trois romans de Dumas, plus l’histoire avec un grand H est présente. Elle devient même centrale dans « Le Vicomte de Bragelonne ». Les mousquetaires y font l’histoire alors qu’auparavant ils étaient en périphérie de celle-ci. Il faut dire qu’au moment où paraît cet ouvrage, on est en pleine révolution de 1848, soit à un moment fort  de l’histoire très différent de celui, plus pacifique, de 1844, année où paraissait « Les Trois Mousquetaires ».

D’Artagnan, l’aspirant mousquetaire

Quatrième et dernier mousquetaire convoqué par Emmanuel Laurentin : d’Artagnan, homme d’armes et héros des trois romans d’Alexandre Dumas. Le vrai  naît Charles de Batz de Castelmore puis empruntera le nom de sa mère, d’Artagnan, car la famille de celle-ci était plus prestigieuse que celle de son père. On ne connaît pas la date précise de sa naissance, le seul repère disponible étant celui d’un  registre officiel  de 1633 qui fait état de la présence de d’Artagnan chez les mousquetaires. Avant son départ pour Paris, son père lui dira : « Bats-toi à tout propos, ne supporte jamais un affront, sauf du Roi et de Richelieu, mais méfie-toi de celui-ci ».

Entré au service du tout puissant Mazarin au moment agité et critique de la Fronde, d’Artagnan fera preuve d’une grande fidélité à son égard, ce qui lui vaudra d’évoluer peu à peu vers les hautes sphères royales et  Louis XIV, étant notamment chargé par le Roi d’arrêter  Fouquet et d’être son geôlier quatre ans durant. Alexandre Dumas qui entreprenait des recherches sur le roi de France à la bibliothèque de Marseille tomba par hasard sur un livre consacré au premier des Mousquetaires, ce qui lui donnera l’idée de ses trois romans historiques.   

La Compagnie des Mousquetaires a été créée vers 1622 au moment des guerres de religion et de la mise en place de la stratégie militaire dite des guerres de siège (les mousquetaires seront engagés au combat pour la première fois lors du siège du fort de l’île de Ré).Ils accompagnent le Roi à la guerre et à la chasse, et vont être incorporés à la Maison du Roi qui regroupe tous  les corps de garde du monarque.

Les équipements du mousquetaire sont faits d’une casaque bleue à manche ouverte, marquée de croix fleurdelisées avec des flammes autour. Il n’existe plus d’original de ce vêtement, élément fort de l’identité des mousquetaires, mais il a été  immortalisé  par le théâtre et le cinéma. Il avait le statut de livrée domestique (qui traduisait l’attachement au Roi), et on la portait par-dessus des vêtements civils de son choix. 

Le mousquetaire est armé d’un mousquet, l’ancêtre du fusil, qu’on utilise à pied, et qui est si lourd qu’on le pose au sol, moyennant une fourquine (petite fourche), pour tirer. En accompagnement, on porte en bandoulière de petites charges de poudre toutes préparées pour une douzaine de coups  supplémentaires. L’épée, elle, est une arme annexe de défense, qu’on n’utilise qu’en dernier recours. Le XVIIème est le siècle par excellence de l’escrime savante, qui voit émerger le culte de l’épée, le goût pour la belle arme. Elle est considérée comme un signe de distinction, et les mousquetaires la portent aussi bien à la ville qu’à la Cour.

Elle est différente selon l’usage qu’on en fait. A la guerre, elle a une lame assez large à double tranchant,  mesure 1 m à 1,20 m, et peut être de pointe ou de taille. Pour le duel, elle peut faire de 1,40 m à 1,65 m et s’utilise toujours en estoc (en pointe).Dans la réalité, on recommande une hauteur d’épée correspondant à celle qui va des pieds à l’aisselle de celui qui va la porter.

La compagnie des Mousquetaires est une école pour la noblesse où on entre sur recommandation, et qui tient lieu d’Académie militaire. C’est une école de maintien, où s’apprennent la danse, l’escrime et l’équitation, et accessoirement un peu de géométrie et de mathématiques.        

Le vrai d’Artagnan  a servi sous Louis XIV, alors que celui du roman fait l’ensemble de sa carrière sous Louis XIII. Dumas campe par ailleurs des Mousquetaires aventuriers, qui ne combattent jamais (seule exception : le siège de La Rochelle), qui sont sur les routes pour régler leurs petites affaires, obtenant des permissions très facilement. Dans la réalité, la Compagnie des Mousquetaires est bien tenue, avec une discipline assez stricte.

D’Artagnan va d’ailleurs contribuer à la professionnalisation de la Compagnie à la tête de laquelle il sera nommé par le Roi avec le titre de Lieutenant, Louis XIV se réservant celui de Capitaine en tant que chef suprême. Les mousquetaires sont l’élite des soldats, ils escortent le Roi sans être pour autant les plus proches du souverain. Ils restent à l’extérieur du Palais et n’entrent pas dans les appartements royaux, à l’inverse des gardes du corps.

Grâce à Alexandre Dumas, d’Artagnan est  populaire dans le monde entier. Pourtant, nous ne disposons d’aucun portrait du vrai mousquetaire, ni dessin, ni gravure, encore moins de peinture. En France, il est dans le trio de tête des plus célèbres personnages de l’histoire de notre pays, avec Napoléon et Jeanne d’Arc.

A Maastricht, les Mousquetaires assiègent la ville sous le commandement de d’Artagnan. Mais celui-ci n’a pas la patience d’attendre. Il a été formé à l’ancienne école, celle de la bravoure,  et se rue donc  à l’assaut de l’ennemi, alors qu’il n’aurait pas dû s’exposer. Il tombe avec 80 autres mousquetaires, et ne se relèvera pas. Il avait la soixantaine. Dumas, lui, le fait mourir à la Turenne ( 1611-1675),d’un coup de boulet de canon, alors qu’il recevait son bâton de maréchal.

« Tous pour Un, Un pour Tous »

Les quatre mousquetaires ont enchanté mon enfance, comme celle de millions d’autres adolescents. Et je vis aujourd’hui dans le pays qui a vu naître le vrai d’Artagnan (Lupiac est à 28 kms de chez nous). Et j’ai toujours bien gardé  à l’esprit la devise de ces quatre amis, «, Tous pour Un, Un pour Tous », qui est aussi la devise de la Suisse. Elle a tellement de résonance par ces temps d’égoïsme et de chacun pour soi (voir mon billet sur le sujet au mois de mai)….

Fait le 2 juin

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Écrire un nouveau commentaire: (Cliquez ici)

123siteweb.fr
Caractères restants : 160
OK Envoi...
Voir tous les commentaires

Commentaires

08.09 | 02:24

notre génération a toujours ressenti un fort penchant pour Denise Glaser n'est-ce pas Thierry ?

...
11.08 | 03:28

Tu nous donnes l'eau à la bouche

...
08.05 | 11:12

Belles descriptions des villes de notre Bretagne qui est si belle mais tant décriée à cause du temps très changeant dans une seule journée!

...
04.03 | 02:39

et dans un autre domaine tournons nous vers une élection à la proportionnelle

...
Vous aimez cette page