Points de vues du Gers Carnets

Le bois d'Auch

Lorsque nous nous rendons à Auch en ville haute, nous traversons le bois éponyme, poumon vert pour les auscitains et pour les gens d’alentour, qui en vélo, qui à pied, viennent y respirer le bon air, se promener,  se détendre, courir,  tout en respectant les équilibres naturels et la biodiversité du lieu.

L’histoire du bois

Cette forêt a été des siècles durant un lieu de production où la coupe de bois de construction et de chauffage, ou la cueillette de plantes sauvages,  complétaient les ressources des habitants.

Si on remonte l’histoire du bois, telle qu’elle est racontée sur un des panneaux à l’entrée du domaine, on sait qu’en 1303, Arnaud Guillaume III, comte de Pardiac (un nom disparu, qui fut  celui d’une contrée du sud de la Gascogne gersoise, partie occidentale du comté d’Astarac), seigneur d’Ordan et de Biran (deux communes proches du bois), concède aux syndics de la ville d’Auch (les représentants des habitants sous l’Ancien Régime) le bois de l’Espo (du nom du ruisseau qui le traversait), moyennant une rente féodale annuelle payable le jour de l’Ascension.

En 1489, le bois de l’Espo prend le nom de bois d’Auch, après que furent acquis en 1320 et en 1488 deux autres domaines forestiers contigus.

En 1668, les habitants d’Auch sont condamnés à une amende pour « délits forestiers ». Le Procureur du Roi enjoint les Consuls locaux  à borner les 213 arpents (mesure de surface sous l’Ancien Régime) et de recruter un garde-forestier.

1826 sera une année importante dans la gestion du bois : le Conseil municipal d’Auch décide en effet de vendre le domaine pour financer le nouveau quartier devant accueillir un régiment de cavalerie (quartier Espagne), où se trouvent maintenant le lieu culturel CIRCA et Ciné 32.A l’issue d’une enquête publique, une vente aux enchères de 23 lots fut organisée, qui prévoyait notamment que les acquéreurs ne devaient pas changer la nature  du lieu et s'obligeaient à le maintenir constamment en bois. Devant l’obstination de la population à continuer à se procurer du bois dans une forêt pourtant devenue privée, la vente est annulée en 1832.

L’enquête en question avait entendu 212 personnes. Seules 36 d’entre elles étaient opposées à la vente, au motif que le bois permettait aux pauvres de se chauffer ou qu’on ne devait pas aliéner un bien communal. Pour les oui à la « privatisation », le bois était d’un trop médiocre revenu en raison des frais de garde et d’administration forestière, et puis la nouvelle caserne apporterait  assurément plus d’avantages aux habitants de la ville.

Il est vrai que les coutumes communales permettaient aux pauvres de la cité d’aller chercher du bois mort. Compte tenu de l’éloignement, il fallait néanmoins une journée entière pour effectuer l’aller-retour. Ce qui faisait dire à certaines mauvaises langues que les indigents feraient mieux de travailler plutôt que de passer leur temps à ramasser du bois…

En 1861, le bois d’Auch est placé sous le statut du Régime national forestier. Ce Régime règle notamment l’ordre et l’importance des coupes. Toute intervention exceptionnelle ne peut avoir lieu que sur autorisation expresse. Ce fut le  cas en 1942, année où les agriculteurs, en raison de la pénurie  de paille, purent extraire du bois de la bruyère et de la fougère.

En 1976, est créé le CRAPA,(circuit rustique d’activités sportives aménagées), qui valide la destination du site comme espace de loisirs ouvert au public, et deux ans après s’ouvre dans le bois un centre  aéré (voir plus loin).

En 1991, la ville achète 5 ha de plus, portant la superficie du bois à 108 ha, auxquels s’ajouteront 3 nouveaux ha acquis en 2013.

Le bois aujourd’hui

Aujourd’hui, le bois d’Auch aménagé compte 118 ha, soit le tiers du massif forestier où il se trouve,  qui est pour partie domanial et pour partie privé. Ce patrimoine est d’autant plus précieux que le Gers n’est  couvert de bois et de forêts  que sur 12 % de sa superficie, ce qui en fait un des départements les moins boisés de France.

« Lifting » à but pédagogique

Depuis peu, le bois d’Auch a entrepris un léger « lifting » en vue d’y installer un projet pédagogique de découverte et de connaissance de la faune et de la flore locales. Le projet a été conduit par la ville d’Auch, l’ONF (l’Office  National des Forêts , établissement public industriel et commercial créé en 1964, assure la gestion des forêts publiques de l’Etat -1,8 millions ha -, et contribue à celle des forêts appartenant aux collectivités locales – 2,9 millions ha), et le CPIE Pays Gersois, Centre Permanent d’Initiatives pour l’Environnement, qui agit pour le développement durable du département (la labellisation CPIE a été accordée en 2004 à l’association Gascogne Nature Environnement créée, elle, en 2000).

Deux sentiers de 1,8 et 3,7 kms (petite et grande boucle)  ont été balisés avec une signalétique en bleu pour l’un et  en jaune pour l’autre,  avec  en accompagnement le long des chemins, ici et là, des billes de bois taillées en biseau (16 au total) qui supportent des panneaux d’information sur les « êtres » rencontrés (arbres, plantes, escargots des bois…) – photo ci-dessus. Les écoles, comme les particuliers,  fréquentent assidûment l’endroit (on y voit souvent des cars de transport scolaire) pour aider à  l’éveil des enfants et adolescents aux mystères de la nature et à leur prise de conscience quant à la nécessité citoyenne  de préserver l’ environnement des agressions humaines et des autres risques.

Centre de loisirs

Il y a là par ailleurs un centre de loisirs de la ville d ‘Auch ouvert aux enfants de 4 à 11 ans, qui les accueille à la journée ou à la demi-journée pendant les vacances scolaires en leur proposant des activités ludiques et pédagogiques. Au plus fort de l’été, ce sont ainsi une centaine de jeunes qui s’y trouvent, encadrés par une douzaine d’animateurs.

Parcours Vitalité

De l’autre côté de la route, un parcours vitalité de 1.600 m. offre  quelques 17 arrêts, dits ateliers, permettant aux « athlètes », ou sportifs du dimanche ,de procéder à toutes sortes d’exercices d’assouplissements, d’’abdominaux et autres sauts de haie.

Ilot de « sénescence »

Le bois contient aussi  un îlot dit de « sénescence » (3 ha), où il a été décidé de ne procéder à aucune intervention humaine, afin de permettre à la forêt naturelle de reprendre ses droits, et de comparer au fil des ans les évolutions de ce lieu  avec celles des parties gérées, en termes notamment  de flore, de bois morts, et de faune nouvelle.

Arbres et oiseaux

Outre des variétés d’arbres intéressantes (dont   un chêne d’affût de plus de deux siècles), et quelques sites insolites (la grotte aux fées, la fontaine aux loups), le bois héberge un cortège d’oiseaux tout à fait remarquables, dont les pics Noir et Mar (trois autres espèces de pics logent aussi dans les arbres en voie de dépérissement pour se gaver des  insectes qui dévorent le bois), le Gros bec casse-noyaux, le Gobemouche gris, ainsi qu’un grand nombre de rapaces, dont l’Aigle botté et l’ Autour des palombes, des hôtes rares dans les forêts gersoises (que de noms curieux !).

Se promener dans le bois ou à découvert ?

J’ai moi-même effectué les différents parcours (y compris le parcours vitalité, mais sans trop abuser des ateliers…), histoire de satisfaire ma curiosité. Mais je ne suis pas un adepte de la marche dans les bois, je m’y sens « prisonnier »,  même si  la fraîcheur et l’ombre qu’on y trouve font du bien lorsque le soleil est ailleurs trop écrasant. Je préfère randonner à ciel ouvert et ainsi ne pas perdre une miette des paysages somptueux que mon regard intercepte. Le jour où j’ai néanmoins fréquenté le bois d’Auch, j’ai eu le plaisir de converser un instant et agréablement  avec  un marcheur de Saint Jacques de Compostelle, qui venait de passer la nuit- là, sous sa tente (le chemin d’Arles emprunte la route qui traverse le bois,  pour rejoindre ensuite Barran,  puis L’Isle- de- Noë , puis Montesquiou,  quittant notre département un peu après Marciac).

Des aménagements coûteux

Les travaux d’aménagement du bois auront coûté  100.000 €, intégrant la réfection du parking et de la route, ainsi que  la révision  de la signalisation, et quelques tables et bancs pour le pique-nique. Il y a beaucoup à dire sur cette dépense que je juge pour ma part quelque peu excessive au regard de certaines options retenues. Pourquoi par exemple trois (oui, trois)  « dos d’âne »  successifs, très proches  les uns des autres  (du jamais vu !) ? Un seul n’aurait-il pas suffi ? A été plantée par ailleurs une forêt de nouveaux panneaux (au moins une douzaine sur une zone très resserrée), en majeure partie de limitation de vitesse, des  « 30 », des « 50 » et  des « 70 ». Il ne paraissait pas nécessaire de développer une telle « plantation ». La lisibilité des indications en souffre trop (l’information tue l’information).  Et on n’évite pas de ce fait certains mauvais choix.  Ainsi, un panneau « 70 » succède à un « 50 » alors qu’on s’apprête à passer devant le centre de loisirs, un lieu où à l’évidence le « 50 » aurait dû être maintenu ! Je m’interroge également sur cette « gabegie » de petits potelets en bois qui délimitent désormais  les bords de route et le parking d’accès au bois. Là aussi, n’aurait-on pas dû faire dans l’économie, en  espaçant  davantage ces bornes de balisage, vu le coût en main d’œuvre et en matériau de telles  installations ?

Colère

Je ne cesse par ailleurs d’être en colère chaque fois qu’à l’entrée de ce bois, en venant de chez moi, je dépose au bord de la route, dans un lieu de collecte prévu à cet effet, mes divers déchets. Il y a là un container verre, et une bonne dizaine de containers pour les déchets recyclables, d’une part, et pour les  plastiques, papiers, cartons, d’autre part. Malgré ce dispositif et un ramassage régulier, il se trouve des gens irresponsables pour jeter en vrac leurs déchets  à même le sol derrière les containers, et parfois même devant. C’est répugnant et inadmissible ! L’effort demandé à chacun est si peu difficile (trier chez soi, transporter les sacs et soulever les couvercles de containers pour les y mettre) qu’on se demande comment un tel comportement peut avoir cours. Il faudrait pouvoir sanctionner de tels agissements, mais comment faire ?

La citoyenneté écologique et environnementale est en France une vertu encore peu partagée, tant on voit au bord des routes, sur les plages,  dans la mer, et dans bien d’autres zones publiques,  des déchets sauvages s’accumuler, même là où des poubelles sont mis à disposition. Les étrangers disent d’ailleurs volontiers que notre pays n’est pas propre. Ils n’ont pas tort, et j’ai personnellement honte de cette mauvaise réputation (elle est souvent vérifiée aussi  à propos de l’état de nos toilettes publiques). Je trouve que le Gers devrait être exemplaire en la matière  car la nature est partout à portée de main, et que nous devrions donc être plus sensibilisés que nulle part ailleurs aux devoirs que ce « privilège » nous impose. Dans l’ensemble, la gestion des déchets domestiques est bien menée : dans nos campagnes, les installations de containers sont nombreuses, bien réparties géographiquement  (on a presque l’embarras du choix), et rarement maltraitées comme à l’orée du bois d’Auch, et des déchetteries municipales gratuites complètent l’offre (deux  à Auch, une à Jegun, pour ne citer que celles situés à un quart d’heure de notre domicile).

Les gens sales et peu respectueux  des règles de vie collective sont une minorité, mais pour autant on ne peut pas s’en satisfaire, et il faut trouver les moyens de les empêcher d’enlaidir et de défigurer nos espaces. Les écoles doivent pour l’avenir  aider à faire acquérir aux  enfants les bons réflexes de conservation et de valorisation de notre patrimoine naturel. 

« On n’hérite pas de la terre de ses ancêtres. On l’emprunte à ses enfants », Antoine de Saint-Exupéry.

Fait le 27 octobre

NB du 28 octobre. Autre lieu de promenade intéressant : la voie verte urbaine le long du Gers qui traverse Auch du nord au sud (de la zone de Clarac à la piscine municipale), sur 5 kms. Je m’y suis promené ce matin même en accomplissant l’aller-retour en 1h30, et en côtoyant dans une ambiance bon enfant  vélos, piétons, qui marchent ou qui courent, chiens, enfants, poussettes…La vue est magnifique sur les hauteurs de la ville, et plus particulièrement sur la Cathédrale et  la Tour d’Armagnac. L’eau dormante de la rivière, elle, est d’un vert un peu noirâtre, ce qui fait douter de sa pureté et de sa qualité. Le projet de voie verte doit se poursuivre entre les communes de Hauterive et de Preignan, ce qui  représentera à terme (2017) 17 kms de parcours, pour un montant global d’investissement de 3,2 millions €.

Erri de Luca

Depuis peu, je fréquente le club de lecture de l’Atelier Barrannais, une association qui, comme son nom l’indique, se trouve à Barran, à quelques kilomètres de mon domicile.

La vie de l’écrivain

La première réunion à laquelle il m’a été donnée de participer s’est tenue le 10 octobre dernier. Nous avions à confronter notre lecture de deux courts romans d’Erri de Luca, « Le poids du papillon » (Gallimard, 2014), et « Les poissons ne ferment pas les yeux » (Gallimard, 2013).Nous étions une douzaine de présents, et les échanges, fort bien animés par l’épouse du Maire du village, furent riches et féconds, d’autant qu’il est toujours intéressant de comparer les ressentis des uns et des autres autour de la découverte de mêmes œuvres.

J’étais ravi du choix de l’auteur et de ces deux livres, car Erri de Luca figure dans mon panthéon des écrivains (ma bibliothèque doit contenir une petite dizaine de ses romans, qui  ont tous  un fondement autobiographique, avec en toile de fond la ville de Naples), et de surcroît je n’avais pas encore lu les ouvrages en question.

Né en 1950, Erri de Luca est  issu d’une famille bourgeoise ruinée par la guerre,  qui doit se rabattre sur un logement de fortune dans les quartiers populaires de Naples, ville de naissance de l’écrivain. Même si la situation des parents se rétablit peu à peu, Erri de Luca ne va pas vivre une enfance heureuse, à l’exception des vacances d’été passées sur l’île d’Ischia, en face de Naples : « Nous y possédions un  cabanon sans eau courante, et ma mère nous laissait une totale liberté. Pieds nus, comme des sauvageons, en intimité avec la nature,  qui elle-même n’était pas tendre : elle brûlait, piquait. Il fallait s’en défendre. J’ai donc su  tout de suite que la beauté avait un prix.  Elle n’était ni gratuite, ni donnée. Pour moi, le bonheur est cette possibilité d’arracher à la vie un petit butin. »

Dès 18 ans, après ses études secondaires, Erri de Luca s’engage dans l’action politique révolutionnaire qui n’exclut pas la violence. Dix ans après, il entre comme ouvrier chez Fiat, où il participe à toutes les luttes sociales. Puis, il mène une vie rude de manœuvre dans le BTP, découvrant par hasard la Bible et se prenant de passion, bien que non-croyant, pour l’Ancien Testament et l’hébreu. Très tôt le matin, avant de partir sur les chantiers, il lisait les textes sacrés : « Il me semblait ainsi saisir un peu de chaque jour nouveau avant qu’il ne soit dérobé par la fatigue. »Durant la guerre en Bosnie-Herzégovine (1992-1995), il fut  chauffeur de camion dans des convois humanitaires destinés à la population bosniaque.

Son œuvre

« Une fois, un jour »

Gagné par l’écriture depuis un moment, fort de l’influence exercé par son père qui a transmis à son fils l’amour de la littérature, Erri de Luca publiera d’abord « Une fois, un jour » en 1992 aux Editions Verdier, livre qui paraîtra à nouveau en 1994 sous le titre « Pas ici, pas maintenant », aux Editions Rivages. L’auteur narre son enfance napolitaine, au travers d’un récit dur, fier, poétique et poignant, qui voit défiler les figures aimées.

« Acide, arc-en-ciel »

Puis, ce sera « Acide, arc-en-ciel » (Gallimard, 1994), un roman où un homme seul dans une maison isolée, au bout de sa vie, se remémore la visite de trois amis qui le reliaient à son passé et à un monde moderne dont il s’était écarté. Il en résulte trois récits de vie aventureuse de longueur et d’intérêt variable (celle d’un révolutionnaire assassin, celle d’un prêtre revenu d’une longue mission en Afrique et celle  d’un grand seigneur emprisonné par erreur), qui font résonance avec des retours du vieillard sur son enfance, sa solitude intérieure, son rapport fusionnel avec la nature…, sous forme de bilan lucide et amer. On peut se demander en même temps s’il ne s’agit pas là de trois formes de vie qui ont pu tenter Erri de Luca lui-même…

« Trois chevaux »

Il écrira ensuite « Tu, mio » (Gallimard, 1998), puis « Trois chevaux » (Gallimard, 2000), un titre qui résume le principe fondateur du livre, selon lequel la vie d’un homme dure autant que celle de trois chevaux. En l’occurrence, le narrateur, italien,  a déjà vécu une de ses vies en Argentine auprès d’une femme aimée qui sera assassinée pour son engagement contre la dictature militaire des généraux. En fuite, il revient  en Italie pour travailler la terre en tant que jardinier. Il connaîtra alors  une belle passion amoureuse et parallèlement une amitié profonde et sincère. Conscient néanmoins que son « deuxième cheval » est en train de mourir, l’homme vit simplement l’instant présent sans penser à demain : « Que sais-je de demain ? Ici, il y a tout l’aujourd’hui qu’il faut. »

« Montedidio »

En 2002, Erri de Luca publie « Montedidio » (chez Gallimard), du nom du quartier populaire de Naples où se déroule le récit. Celui d’un gamin napolitain de 13 ans (l’auteur bien sûr), qui entre en apprentissage chez  Errico, le menuisier, qui héberge par ailleurs un cordonnier juif bossu du nom de Rafaniello. Les deux hommes vont beaucoup compter dans la formation du jeune garçon pour le préparer à l’âge des responsabilités. Le livre a obtenu le Prix Fémina  étranger l’année de sa parution.

L’ivresse des sommets, avec « Sur la trace de NIves »

L’écrivain fut très tôt un alpiniste émérite (il a d’ailleurs l’allure physique des montagnards : sec,  brut, comme si le corps avait été  taillé à la serpe), jusqu’à ce qu’un infarctus ne lui interdise les courses en haute altitude. Il a écrit ainsi de fort belles pages sur l’ivresse des sommets  dans un livre édité en 2006, « Sur la trace de Nives » (Gallimard). Accompagnant son amie  l’alpiniste italienne Nives Meroi dans une ascension de l’Himalaya (elle est la première femme à avoir vaincu dix sommets supérieurs à  8.000 m.), l’auteur relate ses conversations  avec elle sous la tente dans un camp de base. Il est question de danger, de courage, de  puissance du vent, du froid, de  neige, de brouillard, d’orages, de soleil aveuglant, de chutes de pierre… Erri de Luca mêle aux récits de Nives Meroi  des réflexions poétiques, des rapprochements avec l’Ecriture Sainte, des souvenirs personnels, comme celui de son combat politique et de son père (« J’ai écrit les livres qu’il n’a pas écrits, j’ai escaladé les montagnes qu’il aurait voulu escalader. Je suis son fils parce que j’ai hérité de ses désirs ».)

Les écrits liés à la lecture de la Bible

Erri de Luca a beaucoup écrit aussi à partir de  ses lectures de la Bible : « Un nuage comme tapis » (Rivages, 1994), puis chez Gallimard « Noyau d’olive » (2004), « Comme une langue au palais » (2006), et « Au nom de la Mère » (2009).

« Le jour avant le bonheur »

En 2010, paraîtra « Le jour avant le bonheur », l’histoire dans l’immédiat après-guerre  d’un jeune orphelin (l’auteur toujours), qui vit seul, livré à lui-même et aux ruelles grouillantes de Naples la folle, ville capable du pire et du meilleur. Gaetano, le concierge de l’immeuble, qui le prend sous sa protection, l’initie aux découvertes de la vie, et notamment à  la sexualité. Le roman est superbe, pour moi le meilleur de l’écrivain, et met en exergue l’un des thèmes chers à  Erri de Luca : la transmission et l’héritage.

IL me reste à évoquer ces deux livres sélectionnés par notre club de lecture.

« Le poids du papillon »

Et d’abord, « Le poids du papillon », bref récit de 70 pages,  qui met en scène  dans les alpes italiennes deux solitaires ; d’un côté le roi des chamois, à l’allure majestueuse, qui pressent néanmoins qu’à cause de l’âge sa suprématie sur la harde est désormais menacée et que sa dernière heure est arrivée ; de l’autre côté, un vieux braconnier, un « voleur de bétail » comme il s’appelle lui-même,  revenu de tout (des femmes, de l’action révolutionnaire), dont la dernière ambition est d’abattre le seul animal qui malgré sa connaissance du terrain et son extrême agilité d’alpiniste lui a toujours échappé – l’homme compte à son actif plus de 300 « trophées ».

 La première partie de ce livre m’a paru manqué de souffle, Erri de Luca prenant son  temps (trop, peut-être) pour planter  le décor et annoncer  ce duel. La seconde partie de l’ouvrage se montre plus réussie, l’auteur retrouvant ce style qui m’enchante tant. Il n’empêche : le tout forme une ode poétique, âpre et belle, à la liberté, à la nature, à la solitude, avec une économie de mots qui renforcent encore l’émotion dégagée par l’histoire. Le duel en question n’en est pas véritablement un, puisque l’homme a le fusil et que l’animal finit par exposer son poitrail à la mort et se laisser tuer.

Le chasseur  ne survivra pas à sa  « victoire » sur l’animal : le transportant sur le dos, il s’effondrera en cours de chemin, son heure à lui était aussi arrivée. Un bûcheron les retrouvera après un hiver de « neige fantastique », encastrés l’un à l’autre. Il  les enterrera ensemble, tels deux destins scellés à jamais.

Dans la scène finale de cette chorégraphie entre le chasseur et le gibier, un  papillon blanc  vient danser et virevolter autour de l’homme qui porte la bête, pour se poser sur la corne gauche du chamois au moment même où le vieux braconnier s’écroule,  « comme la plume ajoutée au poids des ans, celle qui l’anéantit ». Ce « poids du papillon », le titre du livre, accompagne ainsi  la mort de manière fatidique (fût-il léger, il n’en représente pas moins  le coup de grâce), mais avec cette  délicatesse et cette harmonie propres à l’âme et annonciatrices de l’éternité à suivre.

J’ai tendance à considérer que l’auteur prend dans ce livre le parti de l’animal, le « maître de tout ». Il lui dédie en tout cas de belles phrases, louant  notamment son intelligence, sa « naturalité »,  et aussi sa force au regard de la gestion du temps : « Les animaux vivent dans le présent comme du vin en bouteille, prêts à sortir. Les animaux savent le temps à temps, quand il est utile de le savoir. Y penser est la ruine de l’homme et ne prépare pas à être prêt ».

« Les poissons ne ferment pas les yeux »

L’autre roman, « Les poissons ne ferment pas les yeux » (129 pages), je l’ai aimé du début jusqu’à la fin.

 Erri de Luca l’a écrit avec son « âge d’archive », soit à 60 ans. Il y raconte le garçon qu’il a été à dix ans, pendant ses vacances sur l’île d’Ischia (pour l’anecdote, Luchino Visconti est enterré sur cette île),  avec  sa sœur et sa  mère, une mère aimante, présente et compréhensive. Il est un gamin studieux  (mots croisés et livres constituent l’ordinaire de ses occupations), solitaire et taciturne, fréquentant seulement les marins-pêcheurs. L’un d’entre eux lui fera  découvrir de surcroît la pêche de nuit, un bel apprentissage (Il dira à l’enfant : « En mer, c’est  pas comme à l’école, il n’y a pas de professeurs. Il y a la mer et il y a toi. Et la mer n’enseigne pas, la mer fait, à sa façon. »).

Erri de Luca écrit à propos de ses dix ans : « J’avais maintenant dix ans, un magma d’enfance muette. Dix ans, c’était un cap solennel, on écrivait son âge pour la première fois avec un chiffre double. L’enfance se termine officiellement quand on ajoute le premier zéro aux années. Elle se termine, mais il ne se passe rien, on est dans le même corps de mioche emprunté des années précédentes, troublé à l’intérieur et calme à l’extérieur…J’étais dans un corps pris dans un cocon et seule ma tête tentait de le forcer. »

Le jeune garçon va connaître durant cet été les douleurs des apprentissages liés au passage de l’enfance à l’adolescence, « …ce moment où sortant de l’enfance déjà, on n’est rien encore pourtant. » Il vivra  aussi, avec une fillette un peu plus âgée que lui,  le frémissement du désir, la beauté et l’innocence des prémisses de l’amour, « cette première fois qui donne un goût d’éternité. »Il suscitera alors  la jalousie de quelques garnements qui lui administreront une belle raclée, lui se laissant faire pour casser ce corps qui est comme une cage, et  dont il ne veut plus : « Je le dis sincèrement que je n’ai pas peur de me faire mal, ça m’est égal. Mon corps ne m’intéresse pas et il ne me plaît pas. C’est celui d’un enfant que je ne suis plus. Je le sais depuis un an. Je grandis et mon corps non. Il reste en arrière. Et donc peu m’importe qu’il se casse. »

Comme les poissons (voir le titre du livre), l’enfant en pleine mue  ne ferme pas les yeux au moment où il est agressé sauvagement. Il tient à « regarder en face la cruelle beauté de l’existence », et mieux affronter « l’univers périlleux des adultes », fait de violence, d’égoïsme, d’injustice, de pauvreté, mais aussi d’amour (il embrasse la fillette les yeux grands ouverts).Son verbe préféré, maintenir, est un appel  cependant  à l’amitié et à la solidarité humaines : «Il comportait la promesse de tenir par la main, maintenir. ». Une promesse qui sera tenue par le pêcheur d’Ischia, par  la mère et par la fillette (mais un moment seulement puisque l’auteur plus tard reconnaîtra ne l’avoir jamais revue et ne pas se souvenir ou ne pas connaître son nom ni son prénom).

Dans ce livre, Erri de Luca interroge l’enfant de dix ans qu’il a été pour retrouver intactes des émotions enfouies par le temps, émotions d’autant plus fortes et essentielles que l’auteur considère que cet âge fut considérable dans son existence : « La vie ajoutée ensuite, loin de cet endroit, n’a été que divagation. »C’est dire !

Ce récit initiatique (un de plus) est lumineux , à « fleur de cœur », tout à la fois sentimental et moral, évoquant avec sensibilité la sortie de l’enfance, l’éveil à la conscience du monde et à l’altérité. C’est un hymne à la vie, cette vie dont Erri de Luca disait qu’elle « …est un long trait continu, et mourir c’est aller à la ligne sans le corps. »

Style et écriture

On perçoit bien dans ce roman, comme dans tous les autres, le genre littéraire propre à Erri de Luca : un style limpide et poétique, une écriture tout à la fois puissante, intense, dépouillée, fine, harmonieuse, et si précise et ciselée qu’elle fait penser à de la sculpture. Les mots sont dans la retenue, l’équilibre, la maîtrise de l’émotion, mais les pensées circulent  à coup de métaphores, d’aphorismes, dans une atmosphère de fable, de parabole et de merveilleux.

Chapeau l’artiste !

Le prochain rendez-vous  de notre club de lecture est le 7 novembre, pour échanger sur  « Les saisons de Giacomo » (Editions Laffont, 1999), de Mario Rigoni Stern (1921-2008), l’un des plus grands écrivains italiens du XXème siècle. J’y reviendrai dans mon blog.

 

Fait le 24 octobre

Une belle initiative d'information dans le Gers

Très belle initiative sur les hauteurs de Barran, un village de 700 habitants qui se trouve à quelques kms de chez nous : l’installation depuis peu d’un panneau d’informations (photo ci-dessus) pour décrire les particularités des lieux ainsi que  les paysages que croise le regard .Avec  s’il vous plaît, un résumé en anglais des différents textes !

Ledit panneau, qui titre « Barran, un paysage de transition typique du Gers »,  se trouve sur une plate-forme abritée par trois beaux chênes, qui  accueille une table et des bancs pour le pique-nique, face à un environnement  à déguster sans modération.

Il indique d’abord que là où nous  nous trouvons, se termine le paysage de l’Astarac (région naturelle de la Gascogne, au sud du Gers et au nord des Hautes-Pyrénées), et commence celui du pays d’Auch. De par sa position centrale, il est soumis à une multitude d’influences paysagères voisines, ce qui lui donne un caractère plus tourmenté qu’ailleurs, avec des points hauts plus élevés, source de paysages très diversifiés et exceptionnels.

Ici, les milieux les plus sauvages cohabitent sans transition avec les plus agricoles (la campagne est très cultivée, jusqu’aux portes d’Auch, avec un élevage encore très important). Le calcaire, qui affleure timidement dans le relief, se retrouve pleinement dans l’architecture traditionnelle. On apprend aussi que la terminologie en « an » de beaucoup de villages des alentours attestent d’une occupation humaine dès l’époque romaine.

Il est ensuite rappelé en quelques mots l’histoire de Barran : c’est à l’origine un bourg ecclésial, qui devient bastide en 1279 dans le cadre d’un paréage conclu entre le comte Gérard de Fezensac, représentant du roi, et son frère, archevêque d’Auch – en l’espèce, le paréage  est un contrat d’association conclu dans le sud-ouest  entre le pouvoir royal et l’Eglise en vue de créer et gouverner ensemble au plan politique et économique des bastides, soit des petites villes fortifiées (pas toujours), créées de toutes pièces selon un plan en damier, avec au centre une place à arcades, et en son cœur la halle du marché, parfois surmontée des services de la mairie, comme à Fleurance.

A Barran, la bastide demeura inachevée, ce qui explique notamment que la halle n’est pas centrale, à la différence donc de la majorité des bastides. Parmi les vestiges conservés : une tour-porte avec son pont, des remparts et des fossés, la place rectangulaire et ses rues octogonales, la halle bien sûr, et des maisons à colombage du XVIIème siècle, le tout conférant un cachet certain au village.

Le panneau en question rappelle que Barran compte aussi une belle collégiale, Saint Jean-Baptiste, qui a pour originalité d’être coiffée d’un clocher tors (la base est une tour carrée surmontée d’une flèche hélicoïdale de 50 mètres de haut,  de forme octogonale en bois recouverte d’ardoises), comme une soixantaine d’autres églises en France, celle de Barran étant située le plus au sud. En réalité, seule la partie inférieure est torse (1/8ème de tour), la partie supérieure possédant des arêtiers droits.

Il est vraisemblable, est-il écrit sur le panneau, qu’il a été demandé aux charpentiers locaux de s’inspirer du dessin de la coquille de l’escargot pour construire le clocher de l’église de Barran. Le gastéropode a en effet une vraie histoire avec le village : il semblerait qu’ici, au XVème siècle, des moines aient mis au point une préparation à base de miel et d’escargots qui soignait les maladies des bronches ; ce fut ensuite un pharmacien de Barran qui au XIXème siècle se rendit célèbre en concoctant une  pastille aux limaçons, dont les bienfaits furent considérables pour la santé de ses concitoyens.

Barran appartient à l’association des clochers tors d’Europe, une centaine, répartie entre la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne, la Belgique, l’Autriche et la Suisse.

Ce que ne dit pas le panneau, c’est la vitalité de ce village, qui se vérifie entre autres avec « L’Atelier Barrannais », une association conduite par une Présidente dynamique,  qui propose de multiples activités (je fréquente pour ma part les rendez-vous informatique et littéraire, mais il y en a bien d’autres : cours d’anglais, d’espagnol, de dessin, d’aquarelle, de sculpture, sans compter des stages ponctuels).

Le panneau présente par ailleurs une coupe de vallée dissymétrique caractéristique du Gers et fort instructive, accompagnée des noms d’ici : la « coume », le bas-fond de la vallée, avec ses deux versants, le « soulan » pour le versant exposé au sud, et la « paguère », pour le versant du coteau tourné , lui, vers le nord.

Il est fait aussi la part belle au pèlerinage de Saint Jacques-de-Compostelle, puisque le chemin qui va d’Arles à Candanchu en Espagne passe par Barran (c’est également le GR 653 qui suit cette route). Aussi, quand je marche dans le secteur, je croise de temps en temps des  pèlerins, avec lesquels  j’engage parfois  la conversation. Ma dernière rencontre : un homme de 76 ans, dont ce n’était pas le premier « Saint-Jacques », mais qui sera assurément le dernier. Je me suis amusé lorsqu’il m’a demandé s’il pourrait se procurer à proximité une bière bien fraîche (je ne pensais pas que cette boisson était au menu des marcheurs de Compostelle…). Comme nous étions à l’entrée de Barran, j’ai pu lui dire qu’il avait à une cinquantaine de mètres un « Proximarché » qui lui permettrait d’apaiser sa soif. Le suivait une jeune femme seule, dont c’était la  première fois, et cela se voyait, tant elle semblait  « assommée » par l’ampleur du défi.

Le pèlerinage est né de la découverte dite miraculeuse vers l’an 800 d’un tombeau en Galice, région sise à l’extrémité  nord-ouest de l’Espagne, et bordée par l’Océan Atlantique. L’église locale décida qu’il s’agissait là du tombeau de l’apôtre Saint-Jacques, premier apôtre martyr de la chrétienté. Il faudra néanmoins attendre l’année 1884 pour que le pape Léon XIII confirme la reconnaissance de ces reliques.

Il n’empêche : dès les Xème  et XIème siècles, le culte de Saint Jacques commença à se répandre, les pèlerins se rendant en Galice qui à partir de Paris, qui depuis Vézelay, qui de Puy-en-Velay, qui encore d’Arles, en empruntant les routes commerciales de l’époque.

Une carte du Val de Gers complète ce panneau très documenté où apparaissent les deux chemins de Saint Jacques qui traversent le Gers (le second vient du nord, et passe par Lectoure, Condom, Eauze), ainsi que l’emplacement des bastides de ce territoire.

Chapeau aux concepteurs et financeurs de cette opération d’information, qui a vu le jour grâce aux fonds européens (FEADER  -Fonds Européen Agricole pour le Développement Rural - et LEADER – Liaison Entre Actions de Développement de l’Economie Rurale), au Pays d’Auch, à la Communauté de communes et à l’Office de Tourisme du Val de Gers, et au CAUE (Conseil de l’Architecture, de l’Urbanisme et de l’Environnement, organisme de conseil et d’études qui relève du département).

Puisse  cette action exemplaire  être relayée en divers points du Gers, manière de parfaire auprès des visiteurs, mais aussi des gascons eux-mêmes,  la connaissance du département, et de mettre en valeur ses richesses et ses attraits.

NB Cet été, en me promenant, j’ai traversé un petit village d’une centaine d’habitants, au nom bien gascon de Tourrenquets (au nord-est d’Auch).Sur le mur d’un bâtiment qui a dû être dans le passé l’école communale, était inscrit, en grosses lettres, « Salle de Récréation ». J’ai été amusé par cet intitulé. Dans ma mémoire  scolaire, il y a bien des salles de cours, des salles de gym’ ou de sport, des salles de prof', et des cours de récréation (je renvoie aussi au fameux livre d’Alain-Fournier, « Le Grand Meaulnes », qui fourmille de descriptions sur l'ambiance dans la cour de récréation du Cours de Sainte-Agathe). Dans la cour de récréation,  on se  retrouvait pour se défouler  entre deux enseignements, pour jouer (en seconde, c’était les parties de bridge sur le rebord des fenêtres), pour « pavaner » aussi lorsqu’il s’agissait d’attirer l’attention des filles en école mixte , pour s’affronter et se battre même - je me souviens d’une raclée que j’ai prise en cinquième dans un duel aux poings, ayant eu le privilège en cette circonstance, à la suite d’un uppercut de mon adversaire,  de voir «trente –six chandelles ». Mais je n’ai pas de souvenir d’une quelconque salle de récréation, sachant que c’était un préau qui en faisait office.

Je me suis approché de tourrenquintois qui s’affairaient dans le bâtiment en question pour préparer la fête du village. Interrogeant l’un d’entre eux sur l’origine et le pourquoi de cette appellation dont je soulignais la rareté, il me répondit, presque surpris et amusé de ma question, que lorsqu’il pleuvait il fallait bien  abriter les élèves en récréation quelque part. Dont acte !

Fait le 13 octobre

Circulation et transport en Indonésie

Autre impression forte vécue lors de mon séjour en Indonésie : la circulation à Jakarta, la capitale du pays.

La ville est livrée aux voitures et aux motos. Ces dernières « pullulent » (7 millions d’engins), compte tenu que beaucoup de jeunes indonésiens n’ont pas les moyens d’acheter un véhicule. Pour acquérir une moto, il suffit d’un premier dépôt de 500.000 roupies (soit un peu plus de 33 €). Mais ensuite, il va falloir s’acquitter de mensualités comportant des taux d’intérêt très élevés. Pour essayer de s’en sortir, l’acheteur de la moto  remplace les pièces d’origine,  toutes neuves donc, qu’il va monnayer sur un marché au noir, en les remplaçant par des pièces d’occasion. Et au cas où néanmoins il ne parvient pas à honorer ses engagements, il va revendre cette fois la moto elle-même qui pourtant ne lui appartient pas! Pas étonnant qu’il y ait beaucoup de « chasseurs de créances » dans les organismes de crédit !

 La moto transporte non seulement  des personnes, mais également, à des fins de livraison, des marchandises de toutes sortes, souvent empilées dans un équilibre qui paraît bien précaire : grosses bonbonnes d’eau, œufs en étage, caisse de poulets, cartons, sacs et seaux divers….(voir photo ci-dessus).

A noter qu’il n’y a guère de trottoirs ni de lieux de promenade pour les piétons. On voit même ceux-ci, faute de mieux,  traverser  les voies routières au « péril » parfois de leur vie, et s’il y a ici et là des passages protégés, les automobilistes et les motards n’y portent aucune attention,  et le « vulgum pecus »  n’est donc guère en sécurité quand il se risque à emprunter l’un d’entre eux.

Il y a une circulation si dense toute la journée (tôt le matin, tard le soir) que si la règle est de rouler à gauche (ce qui est fréquent en Asie du Sud Est, Japon compris), on ne s’en rend pas compte, d’autant que les usagers de la route changent sans cesse et sans avertir de trajectoire, frôlant souvent  les autres à un point tel que les accrochages ne sont évités que de quelques centimètres ...Pour autant, l’assurance d’un véhicule n’est pas obligatoire (!!!).

Les embouteillages sont monstrueux et cauchemardesques (je n’en ai jamais vu de ce niveau ailleurs), et il faut souvent compter une heure, une heure et demie de voiture pour une distance qu’on effectuerait en temps normal en vingt minutes. L’absence d’un véritable réseau de transport par bus et d’un métro  (un chantier devrait toutefois s’ouvrir, mais il est retardé par des désaccords au sein du conglomérat d’entreprises en charge du projet, désaccords dont la justice est saisie), sont pour beaucoup dans cette déplorable situation, source de surcroît d’une pollution atmosphérique considérable. Il y a bien des contrôles techniques pour les bus, mais bien souvent ils en sortent indemnes alors qu’ils ont beaucoup à se reprocher. C’est parce que les transporteurs concernés  versent, corruption oblige, la « commission » qui va bien, et qui  les exonère des poursuites… 

Il faut voir cette cohue impressionnante  de deux ou quatre roues sur  les routes de Jakarta (comme dans d’autres villes indonésiennes, tel Bali par exemple), les motos rivalisant d’agilité et d’adresse, en se prêtant entre les voitures à des rodéos et des gymkhanas époustouflants.

Certes, les voitures émettent des coups de klaxon réprobateurs face à cette dangereuse  intrépidité. Mais il n’y a nulle agressivité  dans ce rappel à l’ordre sonore. Tout se fait en douceur et de manière apaisée alors que  la colère et l’énervement  pourraient naître d’un tel désordre (nous occidentaux, nous aurions « pété les plombs » depuis longtemps…). Je me rappelle à ce sujet un film américain de Joël Schumacher (1993), « Chute libre », où Michael Douglas englué dans un énorme  embouteillage à Los Angeles  et n’en pouvant plus, abandonne son véhicule et sombre alors dans une folie dévastatrice.

Lesdits embouteillages qui immobilisent les voitures sont propices par contre à quelques activités marginales, telles que  la vente à la sauvette, entre les files de voitures, de nourriture et de boissons. La présence des vendeurs « à la sauvette » indique aux automobilistes qu’il y a «macet » (embouteillage en indonésien –prononcer « machette »), ce qui peut les amener à changer soudainement de route, ajoutant ainsi à l’anarchie de la circulation. La mendicité s’exerce aussi dans de telles circonstances. Elle est pratiquée par des indonésiens pauvres et âgés (cette mendicité cependant reste discrète, contrairement à l’Inde par exemple). J’ai même vu de jeunes écolières, revêtues de façon impeccable de l’uniforme de leur école, quêter quelques roupies. Mais j’ai appris qu’en réalité il s’agissait de fausses écolières, habillées ainsi pour pouvoir être mieux accueillies par les conducteurs qu’elles sollicitaient.

Il n’y a par ailleurs guère de respect  des règles de circulation, au point qu’on se demande parfois s’il y a dans ce pays un code de la route (les conditions d’obtention du permis de conduite laissent d’ailleurs à désirer, là aussi en raison de la corruption qui permet de tout acheter). Il y a  beaucoup d’insouciance sinon d’inconscience dans la manière de se comporter au volant.

Les motos sont exemplaires  de cette désinvolture vis-à-vis de la loi. Ainsi, le port du casque est obligatoire. Et pourtant beaucoup de pilotes n’en portent pas. Pire, il n’est pas rare qu’une même moto transporte 3-4 personnes, soit le papa, la maman et un ou deux loupiots, quand ce n’est pas un nourrisson de quelques mois…Et dans ce cas, ce sont les adultes qui portent les casques, et jamais les enfants (à la décharge des parents, il convient de dire qu’il n’y a guère de stock disponible pour les casques des tout petits, qui de surcroît sont assez coûteux) ! J'ai vu aussi à un feu rouge trois jeunes filles sur la même moto, celle assise au milieu profitant de l'arrêt pour passer ses SMS...

Beaucoup de pilotes de moto n’ont même pas de licence de conduite, pourtant obligatoire, et un certain nombre d’autres oublient de la renouveler (on le voit à la lecture de la plaque d’immatriculation où figure l’échéance de ladite licence).

Les motos n’hésitent pas par ailleurs à remonter le courant automobile à contresens, alors que la voie est en sens unique. Et lorsqu’il y a circulation dans les deux sens, vous les voyez souvent arriver sur vous en train de doubler les véhicules de leur file, et vous vous dîtes que le choc va être inévitable, sauf qu’à l’ultime seconde les engins savent se rabattre avec une rare dextérité ! Les motos ne respectent vraiment rien, puisqu’on les voit aussi rouler sur les trottoirs (quand il y en a), ou sur les bas-côtés, histoire de mieux progresser dans les embouteillages.

Les voitures prennent leur part dans ce laisser-aller, notamment en empruntant les couloirs des bus et des véhicules d’urgence, qui leur sont pourtant totalement interdits d’accès. Les policiers et les Ministres font la même chose, en toute impunité bien sûr  (l’un d’entre eux, dénoncé par les réseaux sociaux, s’est contenté de dire qu’il était pressé !). Là-bas, vous pouvez même vous offrir une escorte policière, avec gyrophares s’il vous plaît, de manière à vous éviter les embarras de circulation. Il vous en coûtera entre 500.000 et un million de roupies (entre 30 et 60 € donc).

Quant aux bus, certains sont équipés de portes plus élevées que la moyenne (les bus en question sont achetés en deuxième ou troisième main à des pays tiers, notamment le Japon), ce qui a contraint à installer aux points d’arrêt  des plates-formes en dur de  la hauteur des portes en question pour permettre aux passagers de monter ou descendre .Mais sur les voies rapides à sens unique, plutôt que de les mettre en place côté gauche de la route (nous le ferions à droite en France), elles ont été créées côté droit, c’est  à dire au bord de la file de dépassement ! Et à défaut de dispositif d’arrêt organisé, il est habituel  que les bus descendent leurs occupants au milieu des voies (!!!), et certains d’entre eux, fauchés par les voitures, y perdent la vie... Invraisemblable !

Les mêmes bus transportent les participants à des manifestations politiques ou sportives, et faute de places dans le véhicule, on voit les indonésiens s’installer sur le toit, agitant drapeaux et banderoles, tout en hurlant les slogans de circonstance.

Face à ces dangers et à ces incivilités au volant, on est surpris du peu de policiers au bord des routes ou en intervention. J’ai vu pour ma part quelques- uns d’entre eux tournant même le dos à des infractions en train de se commettre (des voitures circulant dans un couloir bus), mobilisés qu’ils étaient à d’autres et obscures occupations…A leur décharge : la difficulté réelle pour eux, vu le trafic, d’intercepter un contrevenant dans la minute qui suit. Les policiers savent cependant  lever ces difficultés lorsqu’ils s’installent groupés à un point de contrôle donné,  histoire d’arrondir les fins de mois (c’est en effet  curieusement souvent lors des fins de mois  que les interventions de la police se font  plus fréquentes…).

J’ai constaté que la majorité des gens aisés possèdent des véhicules  4x4 , principalement de marque japonaise. Vu l’ampleur des embouteillages et la saturation de la circulation, je me disais que ce n’était pas nécessairement le genre de voiture le mieux adapté pour se faufiler dans les « bouchons ».  Mon frère m’indiqua que ce choix était dicté par les inondations provoquées par les pluies diluviennes : les 4x4 conservaient mieux le contact avec le sol que  les autres  types d’automobiles vite entraînés par les flots.

L’une des mesures imaginées par les pouvoirs publics pour réduire le nombre de véhicules sur les routes  a consisté à obliger les indonésiens à circuler aux heures de pointe (6h30 -10 h et 16h30-19h) à trois au moins par voiture, chauffeur inclus, en espérant donc que naisse ainsi un réflexe de co-voiturage .C’est alors que sont apparus les « jockeys », de pauvres gens qui s’installent au bord des routes en proposant d’être l’un des passagers obligatoires (on voit même des femmes avec des gamins, qui ont été la plupart du temps empruntés à leurs génitrices), moyennant 10.000 roupies (soit moins d’un euro) pour le « prêt » d’une personne…Bien entendu, cette pratique est interdite et passible d’une lourde amende. Mais rien n’est mis en oeuvre  pour l’empêcher…

Il est question d’instituer aussi un péage pour les véhicules à l’entrée des principaux accès, à l’exemple de ce qui se fait à Londres et Singapour. Mais les tests effectués actuellement  ne donnent pas satisfaction, du fait de la trop grand diversité des plaques d’immatriculation (elles ne sont pas toutes à la même norme et il est parfois difficile de les lire…!!!!).

Outre les voitures qui sont les mêmes qu’en Europe (avec des taxis nombreux, dont les chauffeurs sont des bons pros de la conduite), les petits camions et camionnettes,  les bus qui peuvent transporter 40 personnes pour les « metromini » et une centaine pour les « busway » (ceux avec les fameuses plates-formes), encore appelés les « transjakarta , » (seulement 60 % de ces bus municipaux  sont opérationnels, les autres connaissant des défectuosités souvent très sérieuse liées notamment au fait qu’ils sont achetés déjà très « amortis » à d’autres pays), on côtoie également d’autres modes de transport de personnes, ceux-là  plus insolites, comme les « ojek » (taxis moto ou vélo), les « becak » (vélo pour deux , sorte de pousse-pousse), les « bemo » (des vélos pour  6 derrière et un devant à côté du « driver »), ou encore les « bajaj »( moto pour 3 + le chauffeur). Inutile d’insister sur la difficulté pour la plupart de ces petits engins à s’insérer sans risque dans un trafic si périlleux, bien qu’en principe (j’écris bien en principe…) ils soient interdits de circulation (comme les « metromini ») sur les grands axes. …

Fait le 5 octobre

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Séverine | Réponse 05.09.2016 14.04

Bonjour,
j'ai lu votre article "une belle initiative d'informations dans le gers". Où se situe ce panneau d'information dans Barran ? merci d'avance Séverine

decrock 06.09.2016 13.28

Une question préalable : êtes-vous du coin ou non ,
Selon votre réponse, je vous donnerais les informations nécessaires pour vous rendre sur ce site.
T.Decrock

coutrez martine | Réponse 02.11.2014 16.32

Je suis convaincue, je vais chercher Erri de Luca. C'est chouette, ces ateliers de Barran, dommage que ce soit (assez) loin de chez moi...(quand même 1h...)

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Commentaires

08.09 | 02:24

notre génération a toujours ressenti un fort penchant pour Denise Glaser n'est-ce pas Thierry ?

...
11.08 | 03:28

Tu nous donnes l'eau à la bouche

...
08.05 | 11:12

Belles descriptions des villes de notre Bretagne qui est si belle mais tant décriée à cause du temps très changeant dans une seule journée!

...
04.03 | 02:39

et dans un autre domaine tournons nous vers une élection à la proportionnelle

...
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