Points de vues du Gers Carnets

Quand Jacques Chancel "radioscopiait" Jacques Brel...

La mort de Jacques Chancel  à la fin de l’année dernière à l’âge de 86 ans ne m’a pas laissé indifférent.

Il compte au nombre de ceux qui ont construit à l’époque une télévision et une radio intelligentes, tournées vers l’éveil à la culture et à la musique, avec pour complice et ami Marcel Jullian (1922-2004), dialoguiste, écrivain, réalisateur, scénariste, un touche-à-tout talentueux, qui fut l’un des fondateurs et le premier Président d’Antenne 2.

J’ai depuis longtemps dans  ma bibliothèque deux ouvrages qui se rapportent à l’un et à l’autre : «  Le Temps d’un regard » (Editions Hachette 1978), journal  de l’année 1977 de Jacques Chancel, et « Franchise Postale » (Editions Mazarine, 1983), un échange épistolaire des deux hommes,  au jour le jour, tout au long de l’année 1982. Un plaisir de lecture dans les deux cas, tant dans ces pages émergent émotions et confidences de chacun d’entre eux  sur le bonheur ou le mal de vivre,  avec une même profondeur et pertinence  dans l’observation et l’analyse des êtres et des choses.  

On  doit notamment à Jacques Chancel des émissions comme « Radioscopie » sur France-Inter (près de 3.000 rendez-vous sur la période 1968-1982, puis de 1988 à 1990), et « Le Grand Echiquier » sur Antenne 2, de 1972 à 1989, à une heure de grande écoute.

L’un et l’autre ont  appartenu  à une génération de grands hommes de télévision, qui a compté dans ses rangs, des pionniers comme Pierre Desgraupes (1918-1993),  Pierre Dumayet (1923-2011),  Pierre Lazareff (1907-1972).  A eux trois, et avec Igor Barrère (1931-2001) à la réalisation, ils ont révolutionné l’information de 1959 à 1968, avec « Cinq Colonnes à la Une », une émission emblématique de la RTF –Radio Télévision Française.

Il faut citer également Pierre Tchernia  (« Monsieur Cinéma » de 1967 à 1980), Armand Jammot, pour "Les Dossiers de l'Ecran" (1967 à 1991), émission consacrée au cinéma (avec projection d'un film suivie d'un débat), qui eut pour présentateurs successifs de grands noms de la télévision et du journalisme (Yves Courrière, Joseph Pasteur, Alain Jérôme, Charles Villeneuve et Claude Sérillon),  Frédéric Rossif (1922-1980), producteur de « La Vie des animaux » de 1952 à 1966, émission présentée par Claude Darget  (1910-1992). Tchernia et Rossif  collaborèrent de près par ailleurs à « Cinq Colonnes à la Une ». Ne pas oublier non plus Denise Glaser (1920-1983), pour  « Discorama », à l’antenne  de 1959 à 1975. Femme de gauche, militante féministe avant l’heure, elle  fut chassée de la télévision par le pouvoir giscardien, et finit sa vie dans la misère et dans l’indifférence de ses pairs.

Cette exigence de qualité et de respect des téléspectateurs s’est retrouvée  plus tard chez Bernard Pivot (« Apostrophes » de  1975 à 1990, et « Bouillon de Culture » de 1991 à 2001),  Eve Ruggieri (« Musiques au cœur », de 1982 à 2009, sur Antenne 2, puis sur France 2), et quelques autres : Serge Moati, pour « Ripostes » sur la Cinquième de 1999 à 2005 ; Anne Sinclair, sur TF1, pour « Questions à domicile » de 1985 à 1989 et « 7sur 7 » de 1984 à 1997 ; François-Henri de Virieu, sur Antenne 2, pour « L’Heure de Vérité », de 1982 à 1995 ; Philippe Lefait, sur France 2, avec « Des mots de minuit » de 1999 à 2013….

Mais aujourd’hui, que  reste-t-il de l’héritage des anciens ?  Ici (« Public Sénat »),  un Jean-Pierre Elkabbach, pour son émission « Bibliothèque Médicis », là (France 5) un Yves Calvi pour « C dans l’air », qu’il anime depuis 2001, et  là encore (France 5 aussi), mais par intermittence (ce n’est pas toujours bon), un François Busnel , pour « La Grande Librairie », ou Elizabeth Quin (Arte) pour « 28 minutes », et aussi Dominique Taddéï (France 3, puis France 2), avec « Ce soir (ou jamais !) », en émission quotidienne d’abord, de 2006 à 2011, et depuis en format hebdomadaire.

Désormais, une clique de bouffons  (Ardisson, Ruquier, Hanouna, Nabilla…), et la téléréalité,  se sont emparés des écrans, et y déversent des tombereaux de vulgarité, de grossièreté, de  médiocrité, et d’imbécillité, et le grand public, paraît-il, en redemande ! Consternant !

Mon souvenir lie intimement dans ma mémoire Jacques Chancel  et Jacques Brel. Je me rappelle en effet d’une « Radioscopie » de 1973, consacrée par le premier au  second. Le chanteur avait 45 ans (il mourra quatre ans plus tard), et s’apprêtait à présenter au Festival de Cannes  son second film « Le Far West ».

J’ai  réécouté cet enregistrement d’il y a plus de quarante ans, et j’ai retrouvé ce Jacques Brel que j’aime tant, avec  ses élans, ses humeurs, et sa foi dans cette curiosité, cette quête,  qui doit sans cesse habiter l’homme : « Il faut aller voir », disait-il  obstinément.

J’ai sélectionné ci-après quelques moments forts de l’émission.

Jacques Chancel : J’ai retrouvé beaucoup d’articles qui ont été écrits sur vous. Celui-ci par exemple : vous disiez vous-même que « la chanson est un métier de femelles ou d’enfants. On se sent suivi par une masse de gens qui ont le même âge que vous, et puis brusquement vous avez quarante ans, et plus personne n’est là. Il vaut mieux abandonner ». Vous avez toujours les mêmes phrases, vous êtes toujours dans le même état d’esprit ?

Jacques Brel : A peu près oui. Je crois qu’effectivement  la chanson, c’était un métier d’enfants ou de femelles. Cela n’a rien du tout de péjoratif. Je ne crois pas avoir dit « femelles », je crois que j’ai dû dire « femmes » (« non, femelles », affirme Jacques Chancel). J’ai dit « femelles ? ». Donc, c’est que ce n’est pas un métier de « mâles ». Effectivement, la chanson est une préoccupation d’enfants ou de « femelles », ou de femmes. Je crois qu’aujourd’hui je dirai femmes.

JC Vous n’avez plus envie, vous n’avez plus de passion ?

JB Si plein ! Encore faut-il ne pas se tromper sur sa passion. Il faut être honnête avec ses passions.

JC Mais l’habileté dans certains cas peut remplacer l’envie ?

JB C’est un péché mortel qu’il faut fuir de toutes ses forces.

JC Vous avez voulu fuir alors ?

JB J’ai voulu fuir la tentation de l’habileté.  Quand le pouvoir remplace la douleur, tout devient en déséquilibre, et on ouvre la porte au désespoir le plus complet. Il ne faut pas faire ça.

JC Habile ou honnête, on s’interroge…

JB Oui, il faut être en difficulté toute sa vie. Quand les choses fonctionnent bien, on va vers la grisaille immédiatement. On commence à se poser des problèmes, qui sont des problèmes de luxe, des maladies de luxe. Ces temps ci, on parle beaucoup des maladies de luxe.

JC Vous êtes de ceux qui pensent que la difficulté, c’est terriblement excitant ?

JB Non, je crois que ça fait partie de l’équilibre. C’est pas tellement excitant. Cela fait très peur. Cela évite un certain nombre de maladies de luxe.

JC Vous vivez avec les gens  ou près des gens ?

JB Je vis avec les gens. Je crois qu’à ce moment de ma vie je vis pour des gens. Ce qui me paraît plus intéressant.

JC Mais c’est peut-être la manière que vous avez de vivre maintenant, parce que quand vous aviez vingt ans, et comme tout le monde sûrement, vous deviez vivre pour vous.

JB Je crois que quand on est vilain tout petit, on se passe très vite de soi en tant qu’être prioritaire. Cela doit être difficile d’être  beau à quinze ans pour l’avenir. Parce qu’on s’aperçoit très vite quand on n’est pas beau, cela n’est pas du tout un complexe mais un constat…(Jacques Chancel : mais vous en parlez quand même souvent…Brel : oui, parce que c’est une explication),que l’intérêt qu’on peut avoir n’est pas en soi, mais dans le mouvement qu’on peut éventuellement avoir, ou dans l’apport qu’on peut éventuellement faire aux autres. Alors que les gens beaux, le pôle d’intérêt c’est eux, et s’ils ne sont pas extrêmement vigilants ils finissent par croire qu’ils existent.

JC Mais la beauté ce n’est pas une éthique dans ce cas là, ce qui est une éthique c’est la force d’exister.

JB Oui, mais la question que vous m’avez posée concernait mes vingt ans. Or, c’est là que tout se pilote, quinze ans, vingt ans.

JC Vous êtes toujours vous-même dans tout ce que vous faîtes. Par exemple dans « Franz », vous étiez déjà vous-même.

Oui, je crois, relativement.

JC « Franz » pour vous, c’était un monde dans lequel s’étaient laissés enfermés des gens blessés, mais qui ne souffrent pas. Vous-même, vous êtes blessé, et vous ne souffrez pas ?

JB Oui, c’est exactement cela .Je crois qu’il est extrêmement  mal élevé lorsqu’on  est blessé de le faire savoir. Cela ne concerne personne. Il est assez détestable de rencontrer des gens qui vous disent toujours que ça ne va pas. Je crois que c’est un problème de bonne éducation dans le vrai sens du mot, de dignité.

JC Jacques Brel, ce que vous avez eu vous l’avez voulu ?

JB Oui, en gros, ça s’est beaucoup mieux passé que dans mes rêves les plus optimistes. Les choses se sont passées un peu à mon insu. Je trouve que j’ai une vie formidable, et je n’espérais pas du tout, du moins quand j’ai eu l’âge de raison, mettons vers douze ans, d’avoir une vie comme celle que j’ai eue. Je considère cela comme un cadeau absolument fantastique. Et encore maintenant, je suis ébloui tous les matins.

JC Vous parlez de ce physique…Si, comme vous le dîtes,  vous aviez été beau, vous auriez eu une carrière différente ?

JB Je crois que je n’aurai pas eu de carrière du tout. Quand on est beau, on se suffit, enfin on suffit. Mais on devient vite suffisant en vieillissant, sans doute. Je crois que c’est un grand danger que d’être beau au démarrage.

JC Cela facilite trop de choses…

JBC Oui, cela donne de fausses valeurs.

JC Vous ne pouvez dans vos films, ou dans vos chansons, qu’être vous-même.

JB Oui, car je n’ai vraiment pas assez d’imagination pour être quelque chose d’autre. Et puis il y a aussi un problème d’honnêteté : je crois qu’on a tous une imagination limitée. Moi, j’ai une imagination extrêmement limitée. Et tout ce que je peux faire, c’est raconter ça à travers moi. Je suis un tout petit filtre. C’est vraiment tout. Ou alors, il faudrait que je mette à croire que j’ai du talent, ou des choses comme ça, qui sont des choses extrêmement dangereuses.

JC Vos films sont des indications. Dans « Franz », il y a quand même une pénible approche des femmes par exemple, il y a une grande timidité.

JB Sûrement. Mais je crois aussi qu’il est excellent d’être timide avec les femmes.

JC Cela vous rapproche des hommes alors ?

JB Non. Je ne fais pas ça exprès. Mais il me paraît insensé de ne pas être timide vis-à-vis de quoi que ce soit de vivant. Il s’agit de vivre sur la pointe des pieds. Nous dérangeons à chaque mouvement. Alors il faut une infinie  pudeur  pour se faire pardonner le mouvement que l’on commet.

JC Votre vie a été une vie toute de mouvement. Il y a chez vous une véritable absence de colère devant les vacheries, mais alors une colère effroyable devant l’injustice. Vous pouvez être terriblement  indifférent. C’est une force ?

JB C’est une habitude.

JC C’est la seule habitude alors.

JB On s’habitue à cela parce qu’il y a des colères qui ne servent à rien. C’est sûr.

JC Celle contre l’injustice peut-être ?

JB Tout ce qu’on peut faire c’est peser dans un sens ou dans un autre sens. Par moment, j’essaie de peser. Mais tout cela est arbitraire. Il me faut quand même peser, j’aurais l’impression d’être trop large si je ne pesais pas d’un côté ou de l’autre.

JC Quelle est pour vous l’injustice la plus flagrante du monde ? La naissance ?

JB Non, ce n’est pas la naissance. L’injustice la plus flagrante c’est le comportement des adultes  quand quelqu’un a dix ou quinze ans. Parce qu’en fait toute la vie se décide au moment où pour la première fois  un être doué de raison se demande si ce sont les adultes qui sont cons, ou si c’est lui qui se trompe. Et effectivement, étant donné l’attitude des rares adultes qu’il peut côtoyer à ce moment là, de cette attitude là dépend la réponse, qui est définitive pour l’enfant.   Donc, là, il peut y avoir une injustice.

JC C’est l’une des raisons qui vous pousse à réinventer toujours  le monde de l’enfance ?

JB Je  crois qu’on ne quitte jamais l’enfance. Les adultes, ça n’existe pas. C’est une attitude. On n’en finit pas de courir après les rêves qu’on avait quand on était petit. C’est pour ça qu’un homme qui ne tremble pas devant une femme, il ne faut pas venir me dire que c’est de la virilité. C’est de la sottise. Il faut trembler jusqu’à sa mort devant les femmes.

JC Il y a toujours chez vous le désir de convaincre. Vous ne pouvez pas  faire les choses gratuitement.

JB Ce n’est pas le désir de convaincre. Je voudrais essayer de faire comprendre que je suis de bonne foi. On ne peut pas demander plus. Je me trompe très souvent, je sais cela, mais c’est de bonne foi.

JC On a pu croire à un certain moment, quand vous avez dit j’abandonne la chanson,  que ce serait seulement un mouvement d’humeur. Mais vous avez vraiment abandonné.

JB Mouvement d’humeur, non.

JC Vous ne revenez pas maintenant parce que vous êtres orgueilleux, et vous vous dîtes non, je ne peux pas revenir sur ma décision ?

JB Je suis certainement orgueilleux. Mais ce n’est pas cela du tout. Je serais devenu  adroit, et il ne faut pas devenir adroit.

JC Vous aviez peur de ne plus être tout à fait honnête.

JB Absolument.

JC Il ya trois catégories de chanteurs : il ya ceux qui n’apportent rien du tout ; il y a ceux qui apportent seulement leur métier ; et il y a ceux qui apportent leur propre univers. Et dans cette dernière catégorie, il y a vous, Ferrat, Ferré, Brassens, Piaf, Trenet…Brassens, vous étiez le disciple ?

JB Non, on a débuté en même temps. Il n’y a pas plusieurs catégories de chanteurs. Parfois, on m’a demandé ce que c’était qu’un artiste. Je crois qu’un artiste, c’est quelqu’un qui  a mal aux autres. Et dans les chanteurs, il y a des chanteurs qui ont mal aux autres, et des chanteurs qui n’ont pas mal aux autres. Et puis il y a aussi des gens qui ont du talent, et des gens qui n’en ont pas. Et le talent, c’est avoir envie de faire quelque chose, mais  ce n’est que cela. Et après il y a toute une vie à user pour essayer de faire ce quelque chose. Ce sont tous des chanteurs, et tout chanteur correspond à quelque chose, et je crois que tout film correspond à quelque chose, et toutes les fleurs correspondent à quelque chose, et tout écrivain correspond à quelque chose.

JC Vous auriez peur de ne pas être sincère un jour avec vous-même ?

JB Cela m’ennuierait beaucoup. Cela dit, comme j’ai ma lourde part de conneries, comme tout le monde, il est possible qu’un jour je crois que je suis sincère.

JC Vous pourriez  être lâche, comme tout le monde ?

JB Cela, je n’en ai pas envie.

JC Alors comment se préserver d’un risque de lâcheté ?

JB Il faut bouger, il faut aller voir, il faut découvrir, il faut être scolaire. ll faut être humble, et dire, moi, je ne sais pas, je vais voir. Mais il y a deux manières de réagir devant tout ce qu’on ne sait pas. C’est de décréter que c’est idiot, ou aller voir. Et je préfère aller voir. Et j’avoue avoir un grand  faible pour les hommes qui vont voir.

JC Lorsque vous chantez la jeunesse, l’amour, vous chantez des choses perdues, ou des choses qui reviennent ?

JB Non, des choses qui me paraissent insuffisamment au point actuellement, qui me paraissent…on est en manque.

JC En manque de jeunesse ou  en manque d’amour ?

JB En manque de tendresse.

JC C’est le maître-mot ?

JB Oui, même s’il ne faut pas se coucher sur les mots. On manque de l’enfance, on manque d’éblouissement. Dans le temps, on montrait  les morts, même encore quand j’étais  petit on voyait les morts. Dans les familles, il y avait des gens malades. On les voyait, mais on ne les voit plus. On voyait les morts, on ne voit plus les morts. Et maintenant, je crois que les gens se croient bien portants, et de se croire bien portants à se croire éternels, il n’y a qu’un pas. Et par moments, un certain nombre de leurs problèmes sont des problèmes d’immortels, alors que nous sommes mortels. Il faut aller voir, il faut savoir tous les jours qu’on est mortel. Et l’idée de la mort, ce n’est pas une idée triste, c’est une idée d’une salubrité fantastique. Il y a plein de problèmes qui sont des problèmes d’immortels, et qui ne m’émeuvent donc pas.

JC Un jour, dans un article, quelqu’un disait : Jacques Brel c’est un disciple de Péguy. C’est peut-être parce que dans vos chansons, les refrains se recoupent, comme les sillons de la Beauce de Péguy.

JB Je ne sais pas. C’est me faire beaucoup d’honneur. Je continue à aller assez droit. C’est peut-être uniquement  par manque d’imagination. Je continue une espèce de chemin qui a commencé à la fin de  la guerre, à la Libération. Il y a pas mal de temps,  j’ai quarante-cinq ans maintenant.

JC Et ce film « Le Far West », qui va être présenté demain au Festival de Cannes, c’est encore la recherche de ce quelque part. Ce sont ces deux hommes qui se rencontrent…

JB Qui cherchent l’enfance, qui ont 45/50 ans tous les deux, et ils jouent aux revues de Buffalo Bill qu’on lisait avant la guerre.  Avant la guerre, je croyais que le Far West c’était quand même  le grand paradis, pour quand je serai grand, quand mes jambes iraient plus haut, j’irais vivre dans un Far West quelque part. Et je ne vois pas pourquoi à 45 ans,  on n’aurait pas  le droit de rêver.

JC Vous Jacques Brel, vous avez de la chance. Vous réalisez tous vos rêves, vous avez les moyens de choisir vos rêves. Ce n’est pas la chance de tout le monde.

JB Vous êtes sûr que c’est de la chance ? Je ne sais pas si c’est de la chance .Je crois que le malheur c’est exactement la différence entre le rêve et le réel pour un homme. Donc, il faut combler cette différence.

JC Vous pensez que tout part du cœur et que tout doit aller au cœur ? C’est le problème de la générosité.

JB Ce n’est qu’à partir de cette base là qu’on peut devenir intelligent. On ne peut être intelligent qu’au dessus du cœur. Et qu’on ne peut pas gommer le cœur pour remplacer cela. L’intelligence est une chose extrêmement fugace qui nous fait prendre des décisions parfois très importantes, mais qui meurent dans la seconde où elles ont été décidées. C’est au cœur à faire le boulot. On décide d’aimer quelqu’un, mais pour l’aimer, c’est plus la tête, c’est le cœur. En fait, je crois que l’intelligence, bien plus souvent, ne sert que d’alibi à notre démarche qui est naïve. Ce n’est pas dans la ligne actuelle…

JC Vous avez  45 ans, et vous allez sans cesse à la rencontre de l’enfance. C’est peut-être parce que vous n’avez pas été un enfant.

JB Si, j’ai été un enfant .Mais je n’arrive pas à savoir ce que c’est qu’un adulte. Et pourtant, je regarde  très attentivement. Je trouve cela assez gris, avec tous les signes extérieurs que cela comporte. Je préfère essayer de  rester un enfant. Ce n’est pas volontaire. C’est parfaitement involontaire. S’il me fallait être adulte, il me faudrait jouer.

JC Picasso disait « Je ne cherche pas, je trouve », j’ai  l’impression, vous, que vous trouvez, puis vous cherchez après.

JB Je cherche, oui, mais je ne sais pas si je trouve.

JC On pourrait lire le texte de vos chansons comme des poèmes.

JB Il y a quelques chansons qui devraient tolérer quelques dizaines de vers en tout. Mais sur 440 chansons, il y a peut-être trois chansons, deux chansons, qu’on puisse  lire. C’est  pas fait pour.

JC Lorsque je retrouve celle-ci…juste un extrait, vous l’écoutez, et vous allez me dire si c’est un poème… :

« Avec des cathédrales comme uniques montagnes

Et de noirs clochers comme mâts de cocagne

Où des diables en pierre décrochent les nuages

Avec le fil des jours pour unique voyage

Et de chemins de pluie pour unique bonsoir

Avec le vent d’ouest écoutez-le vouloir

Le plat pays qui est le mien »

 JB Là, c’est plus un poème qu’une chanson.

 JC Vous le saviez ?

JB Pas en l’écrivant. Quand on écrit on fait ce qu’on peut. On ne sait les choses qu’après. On ne sait tout qu’après. On ne sait rien pendant.

JC Est-ce que vous êtes un homme d’aujourd’hui, Jacques Brel ?

JB Je ne sais pas. Je crois que je suis un homme d’aujourd’hui de 45 ans. Mais quand même non. Il y a des problèmes de réussite, de prudence, d’intérêt, qui m’échappent complètement. Il me semble que ces problèmes là sont des problèmes qui aujourd’hui sont extrêmement prioritaires. Et comme je ne les ai pas, je me dis que je ne suis pas tout à fait un homme d’aujourd’hui.

JC Vous n’aimez pas la prudence ? C'est-à-dire demain pour vous n’est pas inquiétant ? Vous n’avez pas d’intérêt ?

JB Non.

JC Et pourtant, vous avez gagné beaucoup d’argent ?

JB Oui.

JC Comment on peut lier les deux choses ?

JB Il suffit d’aimer la fonction et pas le résultat.

JC Mais le résultat on le tient toujours ?

JB Non, on le voit passer. On s’organise pour le voir passer.

JC On est sûr qu’on l’a.

JB Non. Je crois qu’il faut s’arranger pour ne pas l’avoir. Parce que c’est là qu’on s’installe.

JC Vous avez eu peur d’être prisonnier de l’argent ?

JB Oui. L’argent me fait peur. Et c’est  terrifiant. Les gens riches le méritent. Quand je vois la vie que cela leur impose, ils le méritent.

JC Mais vous être riche ?

JB Non.

JC Vous avez peur d’être riche ?

JB Oui, d’être installé. Je n’aimerais pas ça du tout. Le pouvoir  rend idiot, et le pouvoir absolu rend absolument idiot, comme disait l’autre. Et l’argent, c’est la même chose. Les gens qui ont de l’argent ne pensent qu’à l’argent qui leur manque. L’argent fige les hommes, les rend immobiles. Or, un homme, c’est fait pour être mobile, je suis sûr de ça. Je suis incapable de vous le prouver, mais je suis sûr de cela. Un homme, c’est fait pour bouger, pas pour s’arrêter. C’est fait pour continuer, pour mourir en mouvement éventuellement. Tout le malheur vient de l’immobilité, toujours. On use les choses en étant immobile.

JC Vous avez dit les gens riches le méritent, c’est presque un sujet de thèse.

JB Oui, c’est un enfer, l’angoisse que ça leur file, la tourmente... En plus, ça fausse les rapports très facilement.

JC Mais à l’inverse les gens pauvres ne le méritent pas.

JB Je ne  parle pas de gens pauvres. Quand je vous parle de gens riches,  je vous parle de gens très riches.

JC Oui, au-delà de la richesse. Lorsque ça commence à devenir l’ennui.

JB Dès que c’est indécent.

JC Comment faut-il vivre ? Debout ?

JB Debout et en mouvement. Et ne jamais avoir la fatigue. Parce que là les murs vous tombent sur la tête.

JC Vous pensez qu’il y a beaucoup de gens qui se courbent, qui s’agenouillent ?

JB Je ne sais pas. Je ne suis pas là pour dire que les gens se courbent ou s’agenouillent. Je ne crois pas qu’il y en ait tellement qui se courbent, qui s’agenouillent. Il y en a beaucoup qui s’arrêtent, qui deviennent immobiles. Mais il faut dire qu’il y a pas mal de choses qui les arrêtent.

JC Vous n’avez jamais été attiré par les religions. Vous refusez tous les dogmes, même le dogme  de la vie ?

JB Je n’ai jamais eu d’angoisse. La métaphysique également m’échappe. Pour tout cela, il faut avoir foncièrement très peur. Et  croire qu’on est capable de trouver une solution. Or, je ne suis pas suffisamment lâche pour avoir cette peur là. Et je ne suis pas suffisamment prétentieux  pour croire que je vais apporter une solution à la peur que j’aurais éventuellement. Alors, je ne suis pas croyant, je ne suis pas philosophe non plus.

JC Dans une chanson, vous disiez : « c’est le tango des forts en  rien »…Belle définition.

JB Oui, les gens qui vivent. Dans la vie, ce qui compte c’est la vie, ce n’est que la vie, ce n’est rien d’autre. Je sais que dans la vie, ce qui est formidable, c’est l’acte de vivre, et je ne sais vraiment  rien d’autre.

JC Et l’acte d’aimer.

JB Mais c’est dans la vie. C’est la vie.

JC Cela ne va pas nécessairement avec.

JB Là, il faut commencer à s’en préoccuper. Tout le restant, c’est du luxe. Ce sont des idées bizarroïdes, qu’on manipule, qui reviennent depuis la Renaissance italienne. L’amour, ça revient comme ça, c’est cyclique.

JC Quel est votre idéal ?

JB C’est essayer, c’est tenter. Tenter des coups, et tenter d’aimer le plus longtemps possible. Parce qu’en fait, le phénomène de vieillissement, la seule chose  un peu délicate, c’est qu’au début, si on est un peu branché là-dessus, on aime spontanément  tout le monde, et après, l’univers se restreint un tout petit peu. Et la difficulté consiste à rester vigilant, et à se dire que quand on aime pas quelqu’un, c’est quand même neuf fois sur dix  parce qu’on se trompe soi. C’est aller voir, parce qu’on va moins vite voir à 45 ans qu’à 20 ans. On dit qu’on va  voir, mais on ne va pas toujours voir. Alors, il faut se botter le cul, il faut aller voir.

JC Vous avez dit qu’il y avait chez vous une grande timidité par rapport à la femme. Que pensez-vous  de la femme ?

JB Par rapport à la femme, mais par rapport  aux hommes aussi. Ce que je pense de la femme, je ne sais pas. Dès que les hommes disent une chose au sujet des  femmes, ils ne disent que des sottises. C’est une chose absolument incompréhensible. Alors, on a écrit des milliers de livres, les hommes en  parlent gravement. Mais ils ne disent que des bêtises quand ils parlent des femmes, toujours, et tous, et tout le temps. Par contre, les femmes ne disent pas toujours de sottises quand elles parlent des hommes. Mais c’est aussi sans doute parce que les femmes se préoccupent des hommes toute la journée, et que l’homme ne s’en préoccupe que dans la marge de ses appétits.

JC Vous pourriez rester avec une femme toute une vie ?

JB Actuellement non. Parce que cela s’abîme trop vite. Il faut faire durer les choses belles.

JC Vous avez des enfants ?

JB J’ai trois filles qui ont 21 ans, 20 ans et 15 ans.

JC C’est difficile de vivre avec elles ?

JB Pas du tout. D’abord, il faut que je sois très à l’aise : je ne vis pas avec elles, pas quotidiennement. Mais elles me sont étrangères. Non pas parce que ce sont mes filles, mais parce que ce sont des femmes. Je ne vais pas faire semblant d’être le gars qui comprend. Je ne comprends pas. Il faut être honnête, et je crois que c’est beaucoup mieux de dire : je ne vous comprends pas.

JC Mais elles, elles vous comprennent ?

JB Sûrement pas. Là, ce n’est pas parce que je suis un homme, c’est parce que là il y a une génération. C’est très difficile, il faut être de bonne foi, il faut être honnête dans les rapports.

JC Vous avez réalisé ce deuxième film, « Le Far West ». Est-ce que vous êtes content de vous ? Vous ne serez jamais content de vous.

JB Non, c’est pas possible. Je fais tout ce que je peux. Je fais tout ce que je peux pour raconter des rêves, qui correspondent à une préoccupation d’un certain nombre de gens. Je crois qu’il y a plein d’hommes de mon âge, de mon temps, qui  ont un manque d’enfance, qu’ils compensent en général par la réussite ou par les femmes. Ils ne jouent plus aux cow-boys et aux indiens. Et ça manque. Alors, j’essaie de raconter cela, peut-être naïvement, mais très honnêtement. De là  à vous dire que je suis content. Je serai malhonnête en vous disant et oui et non.

JC Aujourd’hui  être naïf, n’est-ce pas la seule manière d’être lucide ?

JB C’est la dernière façon d’avoir une santé morale. Cela ne veut pas du tout dire être naïf, mais c’est faire naïvement les choses. C’est faire les choses avec son cœur.

JC Et le Far West, c’est la liberté pour vous ? Cette liberté, l’avez-vous  trouvée ?

JB Oui, je l’ai. Avec toutes les restrictions, et  j’en ai sans doute beaucoup plus que la plupart des gens.

JC Et si votre film, « Le Far West », avait un prix ? C’est une éventualité pour vous ?

JB Cela me prouve que vous êtes également rêveur. C’est  pas ça le problème.

JC Où est le problème alors ?

JB C’est de faire convenablement ce qu’on veut faire. L’important c’est de faire les choses, c’est d’aller voir, c’est de le faire. Ce n’est pas de dire : tiens, l’année prochaine si j’ai un peu de temps, je vais faire, et moi, j’aimerais bien faire, oh ! il ya trois ans que je pense à un bouquin, et je vais peut-être…L’important c’est de se mettre au pied du mur. Et si on a mal calculé son élan, si on se heurte au mur et qu’on se casse la tête, il ne faut pas insulter les gens. C’est qu’on  s’est cassé la gueule. On se trompe soi. Il n’y a finalement que les gens totalement immobiles, qui ne font jamais rien, qui arrivent à traverser la vie en disant que tous les autres sont cons, ou à peu près. Dès qu’on fait des choses, on devient d’une humilité fantastique. Dès qu’on va voir, on a vraiment peur. Sur les terrains d’aviation, j’ai longtemps piloté en vol à vue. Il y a deux sortes de gus en bas. Il y a le gus qui arrive, il est à côté de son avion, et il dit avec ce temps là il ne faut pas y aller. Et lui, il a toujours raison. Il y a les autres gus qui disent : il faut aller voir. Alors on décolle.  On a un peu peur, on va voir. On revient, on fait demi-tour. On passe, ou on ne passe pas. Cela n’a pas d’importance, on est allé voir. Si c’est un échec, on l’a mérité.  C’est ou parce qu’on a eu peur en route, ou parce qu’on n’est pas assez bon pilote. Mais c’est soi. Et les autres effectivement ne se trompent jamais. Mais ils finissent par ne plus avoir d’avion, par se faire absorber par une femme, et par deux maîtresses dans leur ville, par avoir deux enfants, à croire à l’immortalité de l’âme. Et je ne veux pas faire cela. Je préfère continuer à être en marche.

JC Solitaire ou secret ? Plus secret que solitaire ?

JB Peut-être oui. Pas très solitaire. Secret oui. Quand on fait beaucoup de choses, on est dans le secret. En fait, c’est parce qu’on est tout le temps en mouvement. Dès qu’on est immobile, on se rencontre, et on se donne priorité bien sûr.

JC Vous dîtes souvent des phrases  que les autres n’osent plus prononcer  aujourd’hui, comme par exemple : « Moi, je l’avoue, je suis un homme heureux »

JB Oui. Quand je dis heureux, je ne dis pas cela sur ce ton là. Je crois en gros que je suis plutôt un homme heureux.

JC Parce que vous l’avez voulu.

JB Parce que je l’ai voulu. Et puis parce qu’en fait je n’attends des choses que de moi.

JC Parce que vous ne faîtes pas confiance aux autres ?

JB Non, je trouve mal élevé d’attendre que les gens vous donnent des choses, ou que la vie vous donne des choses. Il faut s’en occuper. Quand on a mal aux dents à 20 ans, c’est qu’on ne s’est pas brossé les dents convenablement avant tous les jours.

JC Il est vrai que toutes nos actions ne peuvent pas avoir  des chances d’aboutissement. Et ce que vous avez compris vous, c’est que toute la vie, c’était simplement une somme de petits cris.

JB Oui, de petites tentatives qui s’accumulent,  qui se retranchent.

JC Il y en a qui savent crier.

JB Oui, il y en a qui savent crier, il y en a qui crient.

JC Découvrir, c’est vivre. Vous avez découvert beaucoup de choses. Alors, quelle sera la prochaine découverte ?

JB Je ne sais pas. Il faut laisser venir les choses.

JC Vous pensez que si vous aviez continué la chanson, vous seriez devenu malhonnête. Je ne le pense pas.

JB Je le pense pour plusieurs raisons. D’une part, l’écriture : c’est très fatiguant d’écrire, c’est très difficile, et on finit par avoir un certain nombre de trucs qui compensent, et ces trucs seraient sans doute devenus de plus en plus fréquents. Et ensuite, il y a l’animal qui chante sur scène, qui est un être complètement différent, et l’animal sur scène ne peut pas jouer impunément au gamin, parce que son corps n’est plus un corps de gamin. Donc, il y avait  une malhonnêteté.

JC Au cinéma, vous ne pouvez pas être malhonnête ?

JB Si, on peut l’être. Mais je sais tellement  peu de choses du cinéma, que le problème de l’habileté ne s’est encore jamais posé à moi. Quant au problème du corps, ça dépend du rôle qu’on interprète.

JC Vous avez toujours  dit : j’ai un terrible besoin de liberté, j’ai un terrible besoin de vivre. La liberté, vous m’avez dit que vous l’aviez. Mais est-ce que vous vivez vraiment enfin ?

JB Oui, je vis, je vis très fort.

JC Vivre pour vous, c’est faire ce que vous avez envie de faire ? Sans concession.

JB Sans concession, si c’est possible.

JC Il faut avoir beaucoup d’humilité pour faire du cinéma.

JB Je crois qu’il ne faut de l’humilité pour rien. Quand on fait quelque chose, on devient humble. Si on fait quelque chose, c’est pour essayer de combler tout ce qui manque.

JC C’est une chance pour le créateur : il dit je suis humble parce que je fais une création.

JB Il constate en faisant cela qu’il est tellement insuffisant, qu’il devient humble.

JC Vous ne regrettez absolument rien de ce qui a été. Si vous regrettiez d’ailleurs, vous seriez un idiot.

JB Je regrette que la guerre ait duré quatre ans.

JC Cela n’était pas vous la guerre.

JB C’est la seule  chose de ma vie que je regrette. Cela a été long.

JC Dans votre vie, j’ai l’impression que tout est libre, et tout est prévu. C’est une fabuleuse organisation.

JB Oui. Je prends un certain nombre de décisions qui sont parfaitement arbitraires, et je m’arrange après pour aller au bout de ces décisions de façon organisée. Je me trompe, et puis je m’arrange pour que cette erreur soit la moins lourde possible.

JC Vous être capable encore de faire des erreurs. Vous vous donnez la chance de faire des erreurs ?

JB Oui, je vais voir. Je ne veux pas être trop prudent.

JC L’avenir pour vous ce n’est pas une inquiétude ?

JB Non. J’aimerais bien pouvoir encore  faire des quantités de choses, côtoyer des quantités de gens, et aller voir où je vais craquer.

JC Mais  pas faire un autre métier ?

JB Quel métier ? J’essaie de vivre. Cela n’est pas une question de métier, vivre.

JC Et c’est facile ?

JB Non, ce n’est pas facile. Mais c’est passionnant. C’est tellement passionnant que c’est formidable. Aller voir tout, voir où on va craquer. Parce qu’un jour je vais craquer. Tout le monde craque.

JC Et si demain vous craquiez ?

JB Je crois que j’ai encore trop de santé, je referai autre chose.

JC Après la projection du film, peut-être parce que le public n’aimera pas ?

JB C’est pas ça craquer. Prendre un bon bide demain ? On prend un bon bide …

JC Vous pouvez prendre un bon bide, vous, Jaques Brel ?

JB J’en ai pris des paquets ! Je connais bien. Je prendrai la bonne claque dans la gueule, avec…

JC Avec bonne santé ?

JB Oui. De toutes façons, ayant fait la chose, je suis prioritaire par rapport aux gens qui ne font pas les choses.

Et Brel de conclure à propos de la vie en général, et de la sienne en particulier (qui sera si courte –il meurt en 1978, à 49 ans) :

« Tout ça est une aventure. Vivre c’est formidable, mais ça n’est pas sérieux, ça n’est pas grave. Il faut fuir la gravité des imbéciles. Il faut fuir ça de toutes ses forces. C’est une aventure, c’est presque un jeu. Je suis un sale môme. »

Fait le 23 février

Paul Eluard

Au hasard de mes lectures, j’ai retrouvé ce beau poème de Paul Eluard, que je considère comme l’un de nos plus grands poètes du XXème siècle, avec  René Char, Guillaume Apollinaire, Saint-John Perse et  Jacques Prévert :

« Entre tous mes tourments entre la mort et moi

Entre mon désespoir et la raison de vivre

Il y a l’injustice et ce malheur des hommes

Que je ne peux admettre il y a ma colère

 

Il y a les maquis couleur de sang d’Espagne

Il y a les maquis couleur du ciel de Grèce

Le pain le sang le ciel et le droit à l’espoir

Pour tous les innocents qui haïssent le mal

 

La lumière toujours est tout près de s’éteindre

La vie toujours s’apprête à devenir fumier

Mais le printemps renaît qui n’en a pas fini

Un bourgeon sort du noir et la chaleur s’installe

 

Et la chaleur aura raison des égoïstes

Leurs sens atrophiés n’y résisteront pas

J’entends le feu parler en riant de tiédeur

J’entends un homme dire qu’il n’a pas souffert

 

Toi qui fus de ma chair la conscience sensible

Toi que j’aime à jamais toi qui m’as inventé

Tu ne supportais pas l’oppression ni l’injure

Tu chantais en rêvant le bonheur sur la terre

Tu rêvais d’être libre et je te continue. »

 Dans ces cinq strophes, il y a tout le résumé de la vie et de l’œuvre du poète.

 Né en 1895, d’un père comptable qui ouvre ensuite un bureau d’agence immobilière, et d’une mère couturière, Paul Eluard (c’est le nom de sa grand-mère Félicie) mènera  une existence exclusivement dédiée à l’engagement et à l’amour, se devant de gérer  en même temps une santé délicate, résultat d’une tuberculose contractée très tôt qui l’obligera à interrompre ses études.

 C’est d’ailleurs dans un sanatorium qu’il rencontre sa première muse, une jeune russe, qu’il surnomme Gala, qu’il épousera dès ses 21 ans atteints, et qui lui donnera une fille (« J’ai assisté à l’arrivée au monde, très  simplement, d’une belle petite fille, Cécile, ma fille »). Gala va lui inspirer des poèmes d’amour magnifiques, à la mesure des sentiments  que Paul Eluard  éprouve pour son égérie.

 Il  découvrira les horreurs de la guerre  en étant mobilisé en 1914 comme infirmier. Le poète se révoltera jusqu’à son dernier souffle contre tous les conflits militaires et  les  oppressions  exercées sur les peuples, au nom d’un  pacifisme humaniste militant et d’une aspiration quasi-mystique à la liberté des individus .

 Il adhère à 32 ans au Parti Communiste Français, où il sera le  compagnon de route d’intellectuels comme Louis Aragon et André Breton, avant d’en être exclu pour cause de désaccords profonds avec la ligne du Parti.

 Paul Eluard sera aussi toute sa vie un poète engagé, adhérant d’abord au dadaïsme, un mouvement qui entend  remettre en question le monde, et toutes ses représentations idéologiques, esthétiques et politiques,  par une expression artistique qui emprunte beaucoup à l’absurde, au non-sens, au dérisoire et à l’irrespect (« une bouffonnerie issue du néant », dira l’un des dadaïstes).

 Mais le mouvement va  s’éteindre à force de divergences internes, et lui succèdera le surréalisme, annoncé en 1924 par le « Manifeste » d’André Breton, qui veut libérer du contrôle de la raison et du poids des valeurs reçues tous les procédés de création et d’expression, en utilisant toutes les formes psychiques de la pensée (automatisme, rêve, inconscient…). Paul Eluard en sera, au côté de Louis Aragon, Robert Desnos, René Magritte, Philippe Soupault, Marcel Duchamp, Jacques Prévert, Salvador Dali, et de bien d’autres. Etre surréaliste, c’était aussi donner à son engagement une dimension politique, pour s’opposer à l’exploitation de l’homme par l’homme, au militarisme, au fascisme et à l’obscurantisme des religions. Eluard dira, dans cet esprit, que « la poésie est une entreprise de désaliénation ».

 Le poète se liera d’amitié avec Pablo Picasso, et au moment de la guerre d’Espagne, l’un peindra en 1937 « Guernica », une toile monumentale dénonçant le bombardement de ville par les armées fascistes, et l’autre écrira « La Victoire de Guernica », un titre paradoxal et provocateur rendant hommage aux 2.000 victimes de la tragédie :

 « Parias la mort la terre la hideur

De nos ennemis ont la couleur

Monotone de notre nuit

Nous en aurons raison. »

 Paul Eluard dira de Picasso : « Tu tiens la flamme entre tes doigts et tu peins comme un incendie. »

 Sur le plan personnel, le poète perdra Gala, qui le quitte pour Salvador Dali après l’avoir trompé avec Max Ernst, peintre et sculpteur allemand : « Ta chevelure glisse dans l’abîme qui justifie notre éloignement. » Il rencontre peu après « Nusch », une artiste de music-hall, qu’il épouse en 1934, et avec qui il coulera des années heureuses (« Et j’adorais l’amour comme à mes premiers jours »).

 Lors de la seconde Guerre mondiale, Paul Eluard s’impliquera dans la Résistance, participant activement à la littérature clandestine avec son ami Aragon. Il rédige alors le célèbre poème « Liberté », à l’origine un chant d’amour à Nusch :

 

« Sur mes cahiers d'écolier
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable sur la neige
J'écris ton nom

Sur toutes les pages lues
Sur toutes les pages blanches
Pierre sang papier ou cendre
J'écris ton nom

Sur les images dorées
Sur les armes des guerriers
Sur la couronne des rois
J'écris ton nom

Sur la jungle et le désert
Sur les nids sur les genêts
Sur l'écho de mon enfance
J'écris ton nom

Sur les merveilles des nuits
Sur le pain blanc des journées
Sur les saisons fiancées
J'écris ton nom

Sur tous mes chiffons d'azur
Sur l'étang soleil moisi
Sur le lac lune vivante
J'écris ton nom

Sur les champs sur l'horizon
Sur les ailes des oiseaux
Et sur le moulin des ombres
J'écris ton nom

Sur chaque bouffée d'aurore
Sur la mer sur les bateaux
Sur la montagne démente
J'écris ton nom

Sur la mousse des nuages
Sur les sueurs de l'orage
Sur la pluie épaisse et fade
J'écris ton nom...

Sur la vitre des surprises
Sur les lèvres attentives
Bien au-dessus du silence
J'écris ton nom

Sur mes refuges détruits
Sur mes phares écroulés
Sur les murs de mon ennui
J'écris ton nom

Sur l'absence sans désirs
Sur la solitude nue
Sur les marches de la mort
J'écris ton nom

Sur la santé revenue
Sur le risque disparu
Sur l'espoir sans souvenir
J'écris ton nom

Et par le pouvoir d'un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer

Liberté. »

 Le poème sera largué à des millions d’exemplaires sur le maquis par les forces aériennes anglaises, comme un message d’espoir et de gratitude à l’égard de l’esprit de résistance.

 Mais la victoire sur la barbarie aura vite pour Paul Eluard un goût amer, avec la mort soudaine de Nusch en 1946.

"Vingt huit novembre mil neuf cent quarante-six

Nous ne vieillirons pas ensemble

Voici le jour

En trop : le temps déborde

Mon amour si léger prend le poids d'un supplice."

Cette disparition anéantira le poète (c’est aussi à la défunte qu’était dédié le poème qui ouvre mon billet), et il lui faudra l’aide d’amis très chers pour retrouver, après tant de souffrance et de chagrin,  « le dur désir de durer. »

 Multipliant les tournées et conférences internationales au nom de la paix, Paul Eluard rencontrera en 1948 sa troisième femme, Dominique Lemort, à Mexico, et l’épousera en 1951.

 Malheureusement, le cœur du poète lâche en 1952 à l’âge de 57 ans. Il laisse derrière lui  une œuvre poétique foisonnante, lyrique, sensible, et bien entendu  surréaliste. Sa poésie respire le bonheur, le désir, l’amour, des sentiments dont il veut d’ailleurs faire profiter les autres, telle une lumière capable de faire reculer les ténèbres.

 « J’ai la beauté facile, et c’est heureux », écrivait-il.

 Fait le 15 février

"Danser les ombres", de Laurent Gaudé

En octobre 2012, sur mon blog, j’avais dit tout le bien que je pensais de l’écrivain français Laurent Gaudé, dont je venais de lire le dernier roman, « Pour seul cortège », publié chez  Actes Sud.

Cet écrivain et dramaturge  est né en 1972. Il a à son actif des pièces de théâtre (certaines ont été jouées), des nouvelles et des romans.

Sur son site internet, Laurent Gaudé dit qu’il « aime alterner l’écriture de romans, de pièces de théâtre et de nouvelles. J’ai le sentiment de me reposer d’une forme en passant à une autre. Chacune impose de nouveaux outils et oblige à de nouveaux apprentissages. Pour les nouvelles, le plaisir est de travailler sur la brièveté, sur la concentration de la phrase et l’intensité des visions. Ces courts textes sont des satellites des romans, ou leur laboratoire, ou leur point final, selon. »

 Il a obtenu le Prix Goncourt 2002  des Lycéens et le Prix 2003 des Libraires pour « La mort du roi Tsongor » et en 2004 le prix Goncourt  ainsi que le Prix Jean Giono pour « Le soleil des Scorta », une magnifique histoire sur cinq générations d’une famille  italienne frappée par la malédiction.

En janvier 2015, est paru son nouveau livre, « Danser les ombres », toujours chez Actes Sud, dont j’ai achevé la lecture la semaine dernière.

J’aime beaucoup cet auteur dont j’ai lu six de ses huit romans (en plus de ceux déjà cités : « La Porte des enfers » -2008 -,  et « Ouragan » - 2010 - ), qui s’inspirent souvent des soubresauts du monde et de destinées selon le mode de  la tragédie grecque. Cette inspiration est intimement liée aux voyages que l’écrivain effectue, disant à ce sujet : « Le voyage est une nécessité. Je ne vois pas de meilleure façon d’apprendre, de vieillir, de laisser en soi s’accumuler la vie. J’ai besoin de cela : croiser des visages, être le témoin d’autres vies, contempler le monde et aller voir là-bas, plus loin, comment vivent les hommes et comment l’on aurait vécu soi-même ici et là.’

Son écriture est puissante, lyrique, solaire, et tendre en même temps. Elle vibre au gré des thèmes, des lieux et des personnages que Gaudé passe en revue. Il y a toujours de l’espoir à l’horizon sous la plume de l’écrivain, même lorsque le récit raconte des histoires douloureuses. Car le romancier croit de manière obsessionnelle à la liberté, au droit au bonheur, et interdit à ses héros de renoncer ou de capituler.

« Danser les ombres » est de cette veine. C’est un livre poignant, humaniste et fraternel.

On se trouve à Haïti,  pays des Grandes Antilles  de 10 millions d’habitants, qui occupe le tiers occidental de l’île (le reste couvrant la République dominicaine). Haïti a traversé une histoire chaotique depuis sa  Déclaration d’indépendance de 1804, en raison de nombreux épisodes de terreur et de massacres, comme ceux commis de 1957 à 1986 par les « tontons macoutes », milices de sinistre mémoire, agissant pour le compte des  Présidents  Duvalier père (« Papa Doc ») et  fils (« Baby Doc »).

Malgré l’instauration d’une République démocratique (droit de vote dès 18 ans, élection du Président au suffrage universel, assemblées parlementaires), l’instabilité politique, qui s’accompagne d’une déliquescence de l’appareil d’Etat et  mène parfois à l’insurrection du peuple,  est depuis longtemps un mal chronique dans ce pays.  Ainsi, exactions et assassinats de leaders et militants  syndicaux  se reproduisent dans les années 90 entre le départ du Président Aristide, déposé par les militaires, et son retour, orchestré par les américains,  en 1994.

Le pays souffre  par ailleurs d’une corruption généralisée et d’une situation économique catastrophique : 75% des haïtiens se situent sous le seuil de pauvreté, et  50% sont même dans la pauvreté la plus totale.

Les haïtiens vont connaître aussi en 2010 un effroyable tremblement de terre (au cœur d’ailleurs du livre de Laurent Gaudé),  qui fera 300.000 morts et plusieurs centaines de milliers de disparus, de blessés et de sans-abri.

Cinq après, le pays n’a pas encore pansé ses plaies. Il est en outre  ces jours- ci dans une nouvelle effervescence,  liée  notamment au prix trop élevé du carburant. La population est à nouveau dans la rue pour réclamer la démission du Président actuel, Michel Martelly , musicien et compositeur , élu en 2011, et les policiers en viennent à tirer à balles réelles sur les manifestants.

 Laurent Gaudé  s’est intéressé à Haïti (où il a séjourné à deux reprises) en tant que  lecteur inconditionnel de Lyonel Trouillot, romancier haÏtien, poète, intellectuel engagé, qui se bat dans son pays pour la démocratie et contre la dictature. Son admiration pour cet auteur lui a donné l’envie de son  livre, « Danser les ombres » (l’ouvrage lui est dédicacé ainsi : « Pour Lyonel Trouillot, qui porte son pays dans les yeux et le peuple dans son cœur »).

Je me rappelle  avoir rencontré Lyonel Trouillot  à Arles, lors d’une conférence qu’il avait donnée dans la librairie d’Actes Sud, son éditeur,  au moment, je crois, de la sortie de son roman « Parabole du failli » (2013), et j’avais été frappé par la force de conviction de cet homme et  par la confiance qu’il avait dans l’avenir de son pays et dans les haïtiens.

Dans son livre, Gaudé met en scène une femme , Lucine, qui revient à Port-au-Prince, la capitale d’Haïti, cinq ans après l’avoir quittée  pour élever à Jacmel (une commune du sud-est du pays) , avec sa sœur aînée, Thérèse, les deux enfants de Nine, sa plus jeune sœur, morte de ses excès, « …mangée par les ombres, celle qui déparle la nuit (déparler veut dire divaguer),  en roulant des yeux fous, et lance aux hommes dans les rues de Jacmel, des paroles obscènes, aguicheuses, s’offrant au regard  avec des poses lascives, Nine la plus belle des trois… »

Elle fait le voyage pour se rendre dans le quartier riche de Pétion-ville et annoncer la mort de Nine à Armand Calé, un homme marié, père du premier enfant de la défunte. A peine arrivée, Lucine sait qu’elle ne retournera plus jamais à Jacmel, ni ne reverra Thérèse. La ville de  Port-au-Prince prend possession d’elle,  lui saute au visage, et elle va renouer  avec les fils de son passé d’étudiante qui participait aux manifestations et aux combats pour la liberté.

Hébergée dans une ancienne maison close, Lucine partage  son temps avec un groupe d’amis qui fraternise en buvant un verre, en jouant aux dominos, et en devisant  sans fin sur le pourquoi et le comment de l’existence. Au sein de cette communauté, elle va retrouver Saul, un « faux » médecin, qui n’a pas pu finir ses études pour en devenir un « vrai ». Une belle histoire d’amour va naître entre eux, elle porteuse d’un deuil mais qui n’en éprouve pas moins de la joie et du bonheur à chérir Saul, lui, un bâtard, qu’on appelle  « ti-Ké », une moitié d’enfant, qui  boîte, au sens propre comme au sens figuré, qui a beaucoup fui, et qui sait ce que c’est que la « défaite », dont Laurent Gaudé dit qu’on a tous rendez-vous avec elle. On a  affaire à elle  après le moment du projet, du désir, c’est le moment de la bascule, ce moment de fatigue intérieure, de la vie qui échappe, où on pensait avoir construit alors que ça se délite.

Inversement, dit encore l’écrivain, le bonheur n’est pas forcément un état de victoire absolue sur les autres, sur la vie, car il concerne aussi les vaincus. Il n’y a pas de gagnants et de perdants dans la quête du bonheur et de l’espoir. Même s’il faut se battre tous les jours pour survivre, il est possible aussi  de trouver de petits espaces de résistance, d’échanges, pour connaître de petits bonheurs et être heureux, et l’ancien bordel de « Fessou » du vieux Tess en est un bel exemple. Fessou, comme un « vieux rêve », comme un lieu où « … des hommes de tout âge, de toute classe sociale, réunis dans un établissement qui ne faisait aucune distinction entre les uns et les autres et offrait simplement à tous le temps du partage et de la conversation. »

Cette aspiration au bonheur simple  habite également Lily, une fille riche et gravement malade, qui  quitte son hôpital américain où elle meurt à petits feux pour s’installer chez sa mère à Port-au-Prince, histoire de respirer goulûment, même si ce n’est pas pour longtemps, la vie, les odeurs, les bruits de la capitale. « Elle s’accrochait parce qu’elle voulait tout regarder, tout découvrir jusqu’à la nausée. Elle voulait profiter de cette sensation de moiteur qu’elle ne connaissait pas car les lieux où elle vivait partout, étaient aseptisés et à une température toujours égale. »

Il y a aussi dans le roman la maison Kenol, une habitation cossue incarnée par  Viviane, représentante du passé colonialiste et de la riche société de Port-au-Prince. Une femme âgée, raide, corsetée dans ses traditions, dont le mari, décédé, est le père de Saul,  bâtard de notable donc, et « fils de la boniche troussée à la va-vite », qui n’est accepté par Viviane que sous la pression de son géniteur et des deux enfants légitimes de la famille. Dont Emeline, une amie de Lucine, une militante active (elle disait volontiers : «la recherche du bonheur est un acte  politique »), suppliciée puis assassinée lors des troubles qui ont suivi le départ du Président Aristide.

Il y a enfin le chauffeur de taxi, Firmin, ancien tortionnaire surnommé « Matrak », qui rôde dans la ville comme une ombre du passé douloureux de l’île lorsqu’elle était livrée aux milices sanguinaires.

Le livre se métamorphose en son milieu avec la survenance du tremblement de terre du 12 janvier 2010 qui aura duré 35 secondes, et connu plusieurs répliques. Les personnages du roman ne vont pas bien entendu sortir indemnes de ce cataclysme, qui aidera par ailleurs à la rédemption de ceux qui avaient beaucoup à se faire pardonner.

Les développements de Laurent Gaudé sur le sinistre et ses conséquences sont éblouissants. L’écrivain tord la réalité, plonge dans la fiction, faisant la part belle aux esprits et aux superstitions vaudous, dont les signes mystérieux entremêlent terreurs et fatalismes.

A propos des esprits, Laurent Gaudé, bien qu’athée, croit en la présence des morts qui nous sont chers. Ils sont là, et d’ailleurs, dit-il, quand ils ont disparu ils nous ont amputé d’un peu de nous-mêmes.

La terre en s’ouvrant laisse entrer les morts qui se confondent avec les vivants, jusqu’au moment où il faut « fermer le monde », c'est-à-dire chasser les morts, « danser les ombres », pour faire le deuil. « Car il n’y a pas de  vie sans désir, et les morts n’en ont plus », écrit l’auteur. Dans les dernières pages du livre, fort émouvantes, une marche est organisée pour justement « semer » les morts au fur et à mesure que le cortège avance.

L’ouvrage de Laurent Gaudé m’a beaucoup transporté. Je m’apprête à le relire une seconde fois. C’est en tout cas un bel hommage au peuple haïtien, qui, malgré ses souffrances séculaires,morales et physiques, n'entend pas se soumettre, se résigner, toujours prêt à s'opposer, à se révolter face aux abus de pouvoir, aux injustices, aux lâchetés, à la corruption. Bref, il veut encore et toujours espérer.

Je salue en conclusion l’écriture fervente et profonde de Laurent Gaudé, renvoyant à son site internet et à ce qu’il dit sur ses raisons d’écrire :      

« J’écris pour avoir des milliers d’années, pour connaître des foules de sentiments contradictoires,

J’écris pour vivre sous des paysages  étranges, à des époques passées,

J’écris pour plonger dans des vies qui me sont étrangères, et être solidaires des frères éloignés. » 

 

NB Les propos que je prête à Laurent Gaudé sont tirés de l’émission littéraire « La Grande Librairie » de France5, présentée le jeudi 29 janvier dernier, où il était l’un des invités de François Busnel. 

 

Fait le 10 février               

Recensement, Cinéma

Du 15 janvier au 14 février 2015, il est procédé en France au recensement de la population, sous la forme d’un échantillon de 9 millions de personnes réparties sur 7.144 communes de moins de 10.000 habitants, et sur 987 de plus de 10.000, à raison pour ces dernières  d’un ratio de  8%  de leurs logements.

Il est indispensable de mettre à jour régulièrement les données relatives à la population française et à  ses caractéristiques : âge, profession, niveau de diplômes, moyens de transport, conditions de logement…Pour les communes par exemple, le chiffre  d’habitants détermine notamment la participation de l’Etat à leurs budgets, le nombre de conseillers municipaux, les besoins présents et futurs en écoles  et en autres infrastructures.

Selon les derniers chiffres de l’INSEE (Institut National de la Statistique et des Etudes Economiques), la France compte un peu plus de 65 millions d’habitants, ce qui en fait le deuxième pays le plus peuplé en Europe, derrière l’Allemagne.

La région Midi-Pyrénées, qui est la mienne, totalise près de 3 millions de résidents, et en comptera, sous un autre nom sans doute, quelques  5,7 millions, fort de sa fusion avec le Languedoc-Roussillon, voulue par la nouvelle loi sur la délimitation des régions (j’aurais personnellement préféré un rapprochement avec l’Aquitaine qui me paraît en effet avoir une identité plus proche de celle de Midi-Pyrénées que de celle du Languedoc-Roussillon).

Le Gers, mon département, compte, lui, 196.930 âmes réparties sur 463 communes, sa capitale, Auch, un peu plus de 23.000, et ma commune, Ordan-Larroque, 979.

A la demande de la Mairesse, j’effectue actuellement  le recensement de la moitié de mon village, soit près de 210 habitations à contacter. J’ai accepté cette proposition pour rendre service à ma commune, mais aussi parce qu’elle  me donne l’opportunité de faire connaissance de mes concitoyens (en tout cas de 50% d’entre eux), et de découvrir leurs  lieux de vie. La mission n’est néanmoins pas facile car il me faut parfois revenir plusieurs fois chez les uns ou chez  les autres  en raison des absences constatées (travail, visites à des amis, à la famille, courses…).Elle m’occupe à temps complet, et ne me laisse plus beaucoup de temps pour mes  activités de blog et de marche.

Avec le recul de mes quinze premiers jours de périple, je peux déjà  livrer ici quelques considérations   générales, étant par ailleurs soumis à une obligation légitime de confidentialité au sujet des informations d’ordre privé que je recueille sur les personnes.

Je suis dans l’ensemble plutôt bien reçu, même si j’ai parfois affaire à des gens renfrognés, qui manifestent par des mines guère accueillantes le peu de plaisir qu’ils prennent à me recevoir. Et il est vrai qu’arrivant à l’improviste (une information annonçant ma venue avait cependant été diffusée dans toutes  les boîtes aux lettres une dizaine de jours avant mon passage), certains se sont trouvés dans l’obligation d’interrompre les occupations auxquelles ils vaquaient ; d’autres s’apprêtaient à partir ; d’autres encore étaient captivées par un programme à la télévision (j’ai noté que dans beaucoup de foyers le « poste »  était allumé même s’il n’était pas regardé) ; d’autres enfin me considéraient comme un intrus, presque comme un « violeur » de domicile. Et je peux tout à fait comprendre ces différentes réactions.

J’ai eu aussi le sentiment quelquefois d’être assimilé à un « gratte-papier » fonctionnarisé, et il est clair que mon appartenance supposée (mais non fondée) à l’administration,  considérée par les français comme  « tracassière » et  « paperassière »,  ne jouait pas en ma faveur puisqu’en j’étais l’incarnation. Engagé dans une conversation avec l’un de mes recensés, celui-ci me fit remarquer, mais je ne sais plus pourquoi, qu’il était 17 heures et que j’allais sans doute finir ma journée. Il ne savait pas qu’en réalité je restais sur le terrain jusqu’à 19h-19h30 ainsi que le samedi  toute la journée.

Beaucoup d’habitants du village sont nés ici ou sont là depuis longtemps, souvent  depuis trente ou quarante ans. Ils se connaissent donc  tous, et ont un sens très développé de leur identité gasconne et  ordanaise. Aussi,  lorsque je me présente au seuil de leur maison, ils sont nombreux à me dire : « Mais vous n’êtes pas d’Ordan »…Bien que je leur explique que si, en me situant géographiquement et en précisant que nous faisons partie de la commune depuis bientôt un an, j’ai  compris néanmoins que leur interpellation signifiait que je n’étais pas prêt d’être reconnu comme l’un des leurs. 

Mais qu’on se rassure : je passe le plus souvent  de bons moments.  Beaucoup m’ont proposé une boisson, café,  thé, bière, etc …Je fus même invité à goûter des beignets en train de frire préparés par la grand-mère venue de la Nièvre chez sa petite fille, et je ne m’en suis pas privé. Un moment hilarant chez l’un de mes hôtes : un chien qui fait tout à l’envers. Au lieu de gronder  à mon arrivée, il aboyait à mon départ,  manière de me chasser avec autorité !

Bien sûr, en parcourant le secteur qui m’a été attribué, l’occasion m’est donnée de  traverser  toutes les couches de la société. Je croise des gens âgés, des jeunes, des actifs, des retraités, des riches, des moins riches, et je pénètre dans des demeures tour à tour  cossues, modestes, et même très  modestes. J’ai également constaté  un nombre important de femmes seules, veuves ou divorcées, ce qui a été moins le cas avec les  hommes.  Lorsque les conditions s’y prêtent, je bavarde avec  mes « recensés », ce qui me fait prendre du retard dans mes tournées, mais peu importe. Nous évoquons l’actualité,  et souvent ils m’expriment spontanément  leur désarroi  et leur colère face aux  actes de terrorisme survenus récemment.

Parmi mes rencontres : une grand-mère qui m’a fait penser à ma grand-mère maternelle. Le même regard intense et lumineux, le même à-propos, le même bon sens. Je me suis promis d’ailleurs de retourner la voir. Elle est seule, sans voiture, et doit  compter sur les autres pour être « ravitaillée » ; une femme russe, mariée à un gascon, tout juste débarquée de son pays natal, mais parlant déjà très bien le français ; ce qui n’est pas le cas d’un anglais marié à une philippine, auprès desquels il m’a fallu me comporter en traducteur presque professionnel pour remplir dans notre langue leur document de recensement, moi qui ne pratique pourtant pas l’anglais couramment ; un homme de 76 ans, natif d’Ordan-Larroque, sec comme un montagnard, qui pratique encore le parapente, et rentrait d’une escapade aérienne au Ténérife, l’une des îles espagnoles des Canaries ;  le cuisinier d’une institution d’accueil médicalisée d’handicapés mentaux, avec qui  j’ai parlé, non pas de bons petits plats, mais de l’ évolution heureuse  à travers le temps des modes de traitement et de suivi de cette catégorie de malades ; un ancien facteur de pianos et vendeur d’instruments de musique, qui m’a raconté un peu son métier qui fut surtout une passion, héritée de son beau-père et transmise d'ailleurs à son fils ; une employée de maison, qui par le passé s’occupa du ménage dans la demeure qui est aujourd’hui la nôtre ; l’ancien boulanger d’Ordan-Larroque, resté fort présent dans le souvenir  des habitants tant son pain était de qualité, et qui n’a jamais été remplacé dans la durée faute de repreneurs sérieux ; et enfin, un garçon de 12 ans repassant comme un pro au moment où je me trouvais chez lui, dans une famille épanouie et fort sympathique, où la mère considère qu’il faut rendre les enfants autonomes aussi tôt que possible. Bravo pour cet exemple ! Il y a aussi cette femme qui vit  au milieu de sa forêt, avec pour compagnie une soixantaine de daims, produit d’un élevage commencé à l’époque de ses parents. Les animaux vivent là en liberté, empêchés toutefois de s’en aller par des clôtures de 2 m. de haut. Ils m’ont regardé passer en voiture, à peine troublés par ma présence. Les mâles pourvus de grands bois plats et palmés avaient une allure majestueuse.

J’ai revu avec plaisir par ailleurs  Christine Fort et son compagnon Akim,  elle chanteuse et plasticienne, lui contrebassiste,  qui avaient animé avec brio  notre « crémaillère » en septembre 2014 (voir mon billet « Musique et crémaillère » du mois en question), ainsi que Pierre-Paul Feyte, un photographe talentueux, à qui j’avais consacré un billet en février 2013 sous le titre « Les photos de Pierre-Paul  Feyte : le coup de foudre », allusion à son terrain de chasse préféré, le ciel dans tous ses états, et notamment celui des orages et des éclairs .Il en a fait un livre, « Ciel Sauvage »,  aux images somptueuses.

Une seule échappée digne d’intérêt durant cette première quinzaine de recensement pour voir le film « Mommy » au Ciné32 d’Auch. Le réalisateur, Xavier Dolan, un jeune prodige de 25 ans, a déjà  à son  actif quatre autres films, dont « J’ai tué ma mère » (2009), « Laurence Anyways » (2012) et « Tom à la ferme » (2013).

On ne sort pas indemne de la projection. Le film, Prix du Jury au Festival de Cannes 2014, est dur, bouleversant, déchirant et désespéré. Il raconte l’histoire d’une mère encore jeune, Diane, qui, après le décès du père,  récupère auprès de l’hôpital son fils Steve, un adolescent blondinet,  violent et imprévisible, d’une hyperactivité maladive.

C’est un jeu à trois fait de tensions et d’accalmies : la mère, « Mommy » (diminutif de maman), belle et vulgaire tout à la fois, en pleine dégringolade sociale (elle perd le petit job de pigiste qu’elle occupait, et doit faire des ménages pour s’en sortir), qui s’emploie à guérir son fils avec une ténacité exemplaire et un amour maternel débordant ; le fils, déscolarisé, psychologiquement instable, qui est est dans l'autodestruction, et alterne des moments de douceur et d'agressivité extrême (il va jusqu'à injurier sa mère et la menacer de mort, gestes d'étranglement à l'appui) ; et la voisine d'en face, Kyla, professeur en congé sabbatique, victime d'un bégaiement handicapant, et que Steve apprécie.

Le thème de la mère est fondamentale  chez Dolan et se retrouve dans beaucoup de ses films. Il le justifie ainsi : « S’il est un sujet que je connais sous toutes ses coutures, qui m’inspire inconditionnellement, et que j’aime par-dessus tout, c’est bien ma mère. Quand je dis ma mère, je veux dire La mère en  général, sa figure, son rôle. Car c’est à elle que je reviens toujours. C’est celle que je veux voir gagner la bataille, elle à qui je veux écrire des problèmes pour qu’elle ait toute la gloire de les régler, elle à travers qui je me pose des questions, elle qui criera quand nous nous taisons, qui aura raison quand nous avons tort, c’est elle, quoi qu’on fasse, qui aura le dernier mot dans ma vie… »J’aurais tellement voulu qu’il en soit ainsi pour moi…

Les situations sont souvent dans l’excès et l’hystérie, mais c’est ce qui fait le charme du cinéma de Dolan. Le film nous explose à la figure comme une bombe émotionnelle, et on devine que tout va finir par craquer, même s’il y a entre les moments d’intenses rapports de force des instants d’abandon et de gaieté (la  scène où les  trois protagonistes dansent comme des fous dans la cuisine sur un air de Céline Dion est « cultissime ».)L’usage du « joual », l’argot québécois, très cru, très drôle et très provocant, souligne aussi  le caractère détonant des situations (un sous-titrage permet à nous, Français de France, de le comprendre).

Les deux actrices, Anne Dorval-Diane et Suzanne Clément-Kyla,  sont formidables et très populaires au Québec. Xavier Dolan a fait de ces femmes  ses comédiennes fétiches, et nul doute qu’il en sera ainsi pour Antoine-Olivier Pilon-Steve,  qui avait 16 ans au moment du tournage, et qui révèle un talent fort prometteur.

L’image sur l’écran est carrée, et cela peut surprendre. Il s’agit ainsi de mettre en valeur les personnages en emprisonnant le regard du spectateur dans le leur, tout en débarrassant l’image des distractions pouvant apparaître dans les bords horizontaux. On favorise en l’occurrence l’impression de claustrophobie. C’est un format emprunté à la photographie, et notamment à celle des portraits. Le metteur en scène dit à ce propos : « Le sujet est indéniablement le personnage, au centre de l’image, toujours. Les yeux ne peuvent l’éviter. »

Fort de l'impression exceptionnelle que ce film m'a causée, je viens de commander sur internet le coffret de trois précédentes oeuvres de Xavier Dolan, un cinéaste dont on n'a pas fini d'entendre parler.

Fait le 2 février

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Commentaires

08.09 | 02:24

notre génération a toujours ressenti un fort penchant pour Denise Glaser n'est-ce pas Thierry ?

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11.08 | 03:28

Tu nous donnes l'eau à la bouche

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08.05 | 11:12

Belles descriptions des villes de notre Bretagne qui est si belle mais tant décriée à cause du temps très changeant dans une seule journée!

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04.03 | 02:39

et dans un autre domaine tournons nous vers une élection à la proportionnelle

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