Points de vues du Gers Carnets

Baudelaire, Serge Reggiani, Denise Glaser...

Je lis et relis Baudelaire (1821-1867) depuis mon adolescence : « Les Fleurs du Mal » bien sûr, mais aussi « Petits poèmes en prose -Le Spleen de Paris », « L’Art Romantique »…

L’autre jour, par le hasard de mes pérégrinations sur le net, je me trouve à entendre réciter le texte « Enivrez-vous », le XXXIIIème poème en prose du « Spleen de Paris », que j’ai dû lire pour ma part des dizaines de fois.

C’est une invitation à une vie « enivrante », au sens où il faut savoir donner du sel à son existence, la rendre sans répit grisante, vivante, exaltante, fantaisiste, peu important les moyens. C’est à l’envers une recommandation à ne pas se satisfaire d’une vie trop tranquille, médiocre, morne, engoncée dans la routine, et sans heureuse perspective.

« Il faut être toujours ivre. Tout est là ! C’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre. Il faut vous enivrer dans trêve.

Mais de quoi ? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous.

Et si quelquefois sur les marches d’un palais, sur l’herbe verte d’un fossé, dans la solitude de votre chambre, vous vous réveillez, l’ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l’étoile, à l’oiseau, à l’horloge, à tout ce qui fuit , à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, demandez quelle heure il est ; et le vent, la vague, l’étoile, l’oiseau, l’horloge, vous répondront : « Il est l’heure de s’enivrer ! Pour n’être pas les esclaves martyrisés du Temps, enivrez-vous, enivrez-vous sans cesse ! De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. »

Le texte entendu sur Google était dit en l’occurrence par Serge Reggiani à l’occasion d’une émission de « Discorama », animée par Denise Glaser.

Mon trouble était non seulement à la mesure du poème et de son auteur, mais également en rapport avec ces deux belles personnes, que j’ai tant appréciées.

Serge Reggiani (1922-2004) eut tellement de talents ! Servis  notamment par une voix grave et chaude, donc séduisante, qui captait aussitôt l’attention. Italien d’origine, il avait par ailleurs le verbe et le geste faciles.

Au cinéma et au théâtre, il fut une figure marquante. On se souvient tous de nombreux films où il crevait l’écran, même si c’était souvent pour jouer des mauvais garçons, des traîtres, des fourbes, bref des personnages  troubles : « Les Portes de la nuit » (1946), de Marcel Carné ; « Casque d’Or » (1952), de Jean Becker, avec Simone Signoret ; « Marie Octobre » (1958) de Julien Duvivier, avec Danièlle Darrieux, Paul Meurisse, Bernard Blier, Lino Ventura, Noël Roquevert ; « L’Armée des Ombres » (1969) de Jean-Pierre Melville, avec Lino Ventura, Paul Meurisse, Simone Signoret ; « Vincent, François, Paul et les autres » (1974), de Claude Sautet. C’est d’ailleurs avec ce metteur en scène et aussi avec Claude  Lelouch que l’acteur a trouvé ses meilleurs rôles.

Ce n’est que vers la quarantaine  que Serge Reggiani se tourna vers la chanson avec le même succès qu’au cinéma. Il se mit aussi, encore plus tard, à la peinture avec un certain talent.

Que d’airs célèbres dotés de textes sensibles : « Il suffirait de presque rien », « Ma liberté », « Madame Nostalgie », « Votre fille a vingt ans », « Le Monsieur qui passe », « Ma solitude », « L’italien »,Les loups sont entrés dans Paris »,  « Sarah », « Petite fille aux yeux si grands », « Au numéro 103 », « La vie, Madame »….

Il  chanta aussi les poètes : Apollinaire avec « Le pont Mirabeau », Boris Vian : « Le déserteur », « Arthur, où t’as mis le corps ? », « Quand j’aurais du vent dans mon crâne », et bien  sûr Baudelaire, avec une chanson intitulée « Monsieur Baudelaire » composée par Didier Barbelivien :

« …Il y a dans les cerveaux

Des cellules en vacances

 C’est à croire que les veaux

Ont pris deux tours d’avance

Moi qui reste sur place

Je me plais à penser

Que quelque chose se passe

 Avant qu’on soit passé

 

S’il vous plaît, Monsieur Baudelaire

Un’ petit’ poésie

Pour deux mots, pour la frime

S’il vous plaît, Monsieur Baudelaire

Un peu de fantaisie

Entre nous, pour la rime…

S’il vous plaît, Monsieur Baudelaire. »

 Dans ce répertoire si varié, j’avoue avoir un faible pour « Maxim’s », une courte et cruelle chanson sur la condition humaine ( https://www.youtube.com/watch?v=vckNJShB4qg ) :

 « Ah! baiser la main d'une femme du monde

Et m'écorcher les lèvres à ses diamants
Et puis dans la jaguar
Brûler son léopard
Avec une cigarette anglaise
Et s'envoyer des dry au Gordon
Et des Pims Number one
Avant que de filer chez Maxim's
Grand seigneur
Dix sacs au chasseur

Enfin
Poser
Ma pelle
Et chauffer
Ma gamelle. »

 J’ai aimé l’homme Reggiani pour cette sensibilité à fleur de peau qui émanait de lui, pour ce visage torturé très significatif du mal-être qu’il a porté toute sa vie, et qui le conduisait à se réfugier dans l’alcool pour « soigner » sa dépression. Une instabilité encore aggravée par le suicide de son fils, Stéphan, à 35 ans, victime sans doute de la trop grande notoriété de son père. Il  aurait tant voulu, puisqu’il chantait aussi, disposer du  même talent et de la même réussite que lui…

 Denise Glaser (1920-1983) avait elle aussi une profonde sensibilité qu’elle mettait au service des autres. Car l’esprit de l’émission télévisée « Discorama » qu’elle avait produite dans les années 50 avant de la présenter elle-même, était conçue sous forme de confidence et d’intimité avec l’invité.

Il s’agissait de mettre en confiance celui-ci pour obtenir de lui le meilleur, d’où également les  longs et célèbres  silences  de Denise Glaser pour  laisser le temps à son interlocuteur d’affûter sa réflexion.

Il faut être de ma génération pour se souvenir de « Discorama », une émission intelligente, élégante, au ton feutré et tranquille. Son animatrice veillait à s’ouvrir sur la création musicale, sur les nouvelles musiques et les musiques du monde, donnant la priorité aux auteurs-compositeurs, même s’il lui fallait, à son grand regret, sous la pression de sa hiérarchie et des maisons de disque, recevoir les chanteurs yéyé. Denise Glaser ne cachait pas d’ailleurs son aversion pour des chanteurs comme Franck Alamo, Hallyday, Sheila, Claude François et quelques autres.

 L’émission s’intéressait également à la peinture (Denise Glaser reçut notamment Salvador Dali), à la mode, à l’architecture, à la littérature.

Léo Ferré lui dira un jour qu’elle avait le talent de mettre les gens non pas en valeur mais en situation. Ce à quoi elle répondait que ses invités n’apparaissaient intelligents que s’ils étaient intelligents…

Femme engagée à gauche, elle fut menacée de licenciement lorsque recevant en 1963  Jean Ferrat elle passa à l’antenne la chanson « Nuit et brouillard », car il n’était pas de mise à l’époque de réveiller de si mauvais souvenirs, l’heure étant à la réconciliation avec l’Allemagne. Et circonstance aggravante, le chanteur était communiste…

Mais l’industrie du disque finit par obtenir sa tête. Elle donnait trop dans la culture et la conversation « oisive », alors que le « peuple » réclamait, pour le bien de cette industrie, ses idoles et ses chansons préférées.

La dernière de « Discorama » eut lieu le 5 janvier 1975 avec pour invité Gilles Vigneault, poète québécois, auteur-compositeur-interprète, et Denise Glaser eut alors beaucoup de difficultés pour retrouver à s’employer. Elle disposa en 1982 (un an avant sa mort) d’une chronique dans le « Soir 3 » d’Henry Chapier, mais rien de plus. Atteinte d’un cancer, réduite à la solitude et au dénuement, elle vécut ses dernières années recluse et affectée d’une grande souffrance psychologique.

Elle disparut dans l’indifférence quasi-générale, et seules Barbara et Catherine Lara se rendirent à Valenciennes aux obsèques de cette femme d’exception qui  avait tant apporté à la jeune génération à laquelle j’appartenais. Côté télévision, Pierre Bellemare avait fait le déplacement, mais ni Michel Drucker, ni Guy Lux, ne vinrent.

Dans l’émission où il était reçu par Denise Glaser, Léo Ferré, encore lui, avait salué son courage (il est vrai que c’était une femme libre, qui bravait les ukases), considérant qu’elle s’était « cassée la vie » en exerçant ce métier. Le chanteur revint à cette occasion sur une précédente fois où il se mit à pleurer devant elle, tant sans doute l’animatrice savait toucher au cœur.

Elle lui confia qu’on ne pleure jamais que sur soi. Léo, lui, cita La Rochefoucauld : « On pleure pour être pleuré ».

 Fait le 6 septembre

 

 

 

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Devinez ! | Réponse 08.09.2017 02.24

notre génération a toujours ressenti un fort penchant pour Denise Glaser n'est-ce pas Thierry ?

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Commentaires

08.09 | 02:24

notre génération a toujours ressenti un fort penchant pour Denise Glaser n'est-ce pas Thierry ?

...
11.08 | 03:28

Tu nous donnes l'eau à la bouche

...
08.05 | 11:12

Belles descriptions des villes de notre Bretagne qui est si belle mais tant décriée à cause du temps très changeant dans une seule journée!

...
04.03 | 02:39

et dans un autre domaine tournons nous vers une élection à la proportionnelle

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