Points de vues du Gers Carnets

Anne Dufourmantelle, un si bel exemple de femme...

Je ne connais pas cette psychanalyste, philosophe, romancière de 53 ans, et je n’ai rien lu d’elle. Tous les commentaires faisant suite à sa disparition ont souligné l’érudition et l’humanité exceptionnelle de cette femme. Ce 21 juillet dernier, elle était sur une plage dans le Var quand elle s’aperçut que deux enfants étaient en difficulté dans l’eau. Elle n’écouta que son courage (et d’ailleurs les notions de risque et de sacrifice étaient au cœur de sa pensée), et se porta à leur secours alors que la mer était dangereuse. Les enfants furent sauvés, mais elle, Anne Dufourmantelle, perdit la vie

 Et dire que dans la même période, aux Etats-Unis, un homme de 32 ans était en train de se noyer dans un étang de Floride. Il appela à l’aide. Etait là un groupe d’adolescents qui ne trouva rien de mieux que de rire et se moquer de l’infortuné, dont on retrouva le cadavre quelques jours après, et de filmer la scène, pour la poster ensuite sur internet.….

 Pour rendre hommage à Anne Dufourmantelle, je reproduis ci-après le bel article que lui a consacré "Le Monde" de ce jour sous la signature d'Elizabeth Roudinesco :

 "Née à Paris le 20 mars 1964, Anne Dufourmantelle a trouvé la mort le 21 juillet sur la plage de Pampelonne, près de Ramatuelle (Var), dans des circonstances tragiques en portant secours à deux enfants en difficulté, finalement sains et saufs. Au cours de ce sauvetage, elle a succombé à un arrêt cardiaque. Anne Dufourmantelle avait 53 ans.

Philosophe, romancière, psychanalyste, auteure d’une œuvre importante, elle était la fille d’une psychanalyste d’obédience jungienne et avait soutenu sa thèse de philosophie en 1994 sous la direction de Jean-François Marquet, avec pour thème : « La vocation prophétique de la philosophie ». Elle en fera un livre (Cerf, 1998). Elle y donnait un portrait fulgurant de deux figures emblématiques du « dessaisissement subjectif » : Cassandre, sombre personnage de la tragédie d’Eschyle, et Jonas, prophète de la Bible. L’une incarne la voie de la fatalité, l’autre indique que la prédiction inaccomplie ouvre à un avenir où l’homme accède à une humanité spirituelle. Le destin de ces deux héros retiendra sans cesse son attention.

Philosophe et psychanalyste

Amie de Jacques Derrida et d’Avital Ronell – elle publiera un dialogue avec chacun (De l’hospitalité, Calmann-Lévy, 1997 et American Philo, Stock, 2006) –, elle mêlait avec bonheur ses activités de philosophe et de psychanalyste, tout en étant à la fois éditrice (d’abord chez Calmann Lévy puis chez Stock) et chroniqueuse au journal Libération. La compagne de l’écrivain Frédéric Boyer était aussi diplômée de l’université de Brown (à Providence, Etats-Unis) et enseignante à NYU, se réclamant d’une inspiration spinoziste pour cerner les relations entre fatalité et liberté, thème majeur de l’ouvrage qu’elle consacra en 2007 à La Femme et le Sacrifice, d’Antigone à « La Femme d’à côté » (Denoël).

Analysée par Serge Leclaire et membre active du Cercle freudien, elle recevait ses patients avec une douceur extrême, au cinquième étage sans ascenseur de son cabinet de la rive gauche. Cette « chercheuse inlassable », comme le souligne le psychiatre et psychanalyste Guy Dana, son ami et « superviseur », faisait preuve aussi d’une « humanité exceptionnelle », attentive aux souffrances d’autrui et prête à se dévouer en toutes circonstances. Elle regardait le rêve comme l’instrument majeur d’une transformation de soi : « On peut rendre fou quelqu’un, disait-elle, en l’empêchant de rêver. On peut aussi sauver sa vie en écoutant ses rêves à temps. » (L’Intelligence du rêve, Payot, 2012).

En 2009, dans En cas d’amour. Psychopathologie de la vie amoureuse (Payot), elle décrivait les souffrances des couples – querelles, jalousies, séparations, trahisons – en se demandant pourquoi tant d’hommes et de femmes prennent un malin plaisir à répéter inconsciemment des situations anxiogènes au point de se transformer la vie en supplice permanent. Mais surtout, elle se demandait en quoi la dictature de la transparence, propre à la société postmoderne, portait atteinte à l’intimité de chacun. D’où sa réflexion sur une nécessaire Défense du secret (Payot, 2015).

La douceur et le risque

Anne Dufourmantelle n’était pas tendre avec les mères. Dans un essai de 2001, La Sauvagerie maternelle (Calmann-Lévy), elle n’hésitait pas à affirmer que toute mère est sauvage, en tant qu’elle fait le serment, inconsciemment, de conserver toujours en elle le lien qui l’unit à son enfant depuis la naissance. Et elle soulignait que cette attitude se perpétuait bien souvent de mère en fille.

Et pourtant, face aux violences du monde contemporain, elle soutenait l’idée que la douceur est une puissance infinie. Elle en faisait une fête permettant de transformer « l’effraction traumatique » en créativité : « La douceur appartient à l’enfance, elle est un retour sur soi, le nom secret de la beauté et de l’élan mystique » (Puissance de la douceur, Payot, 2013).

C’est dans un livre de 2011, L’Eloge du risque (Payot), qu’elle développe ce qui a été son engagement le plus émouvant. Elle y commente en effet la célèbre phrase d’Hölderlin : « Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve » pour affirmer que ce temps du risque – celui des résistants – serait le contraire miraculeux de la névrose. Prendre le risque d’aimer, de vivre afin de s’extirper de toute dépendance, tel serait pour le sujet l’essentiel de toute forme d’éthique. Anne Dufourmantelle aura eu, jusque dans cette mort tragique, le courage de se saisir du magnifique poème d’Hölderlin."

Fait le 26 juillet

Paul Guimard

Paul  Guimard (1921-2004) est un journaliste et écrivain presque totalement oublié aujourd’hui, et c’est fort dommage. Homme de gauche, il fut aussi un proche de François Mitterrand, Chargé de mission auprès de lui à l’Elysée en 1981, puis membre de la Haute Autorité de la Communication Audiovisuelle.

« Les choses de la vie »

J’avais entendu parler de lui au moment de la sortie en 1970 du film de Claude Sautet, « Les choses de la vie », avec Romy Schneider et Michel Piccoli. Le scénario était tiré du livre éponyme que l’auteur avait écrit en 1967 (il avait emprunté le titre à l’écrivain Valéry Larbaud -1881-1957, qui durant sa longue maladie, ne cessait de dire « Adieu, les choses de la vie »).

J’avais aimé ce film comme tous ceux réalisés par Sautet car les histoires qu’il raconte sur l’écran sont filmées avec une vérité et une intimité toutes naturelles que j’apprécie tout particulièrement.

A l’époque, je n’avais pas pour autant ouvert le livre de Guimard, pourtant consacré par le Prix des Libraires.

Ma première lecture : « L’Age de Pierre »

C’est seulement en 1992, il y a déjà 25 ans, que je fis l’acquisition pour la première fois d’une de ses autres œuvres, l’avant- dernière qu’il écrivit d’ailleurs : « L’âge de Pierre ».

Le décor du roman, l’Irlande, un pays que je chéris, et le caractère insolite du récit, me donnèrent envie de le lire.

Dans le livre,Pierre est un grand architecte parisien, qui s’est exilé seul en Irlande, quittant travail, femme et enfant, pour venir chercher  la « liberté de vieillir en paix et de mourir à son heure ». Son médecin lui dira : « Vous avez bien choisi votre retraite…ce pays est un fabuleux amas de pierre, vous y passerez inaperçu ». L’auteur expliquera au détour d’une page le choix de  l’Irlande : « Parce que le mot avenir n’est presque jamais prononcé ici ».

Mais Pierre est atteint d’une curieuse maladie : il se pétrifie sans douleur,  son corps se calcifie peu à peu, se minéralise. Un pied, puis le second, puis les deux jambes. « Un agrégat holocristallin de quartz, feldspath et homblende à grain fin  (nota : homblende est le nom générique qui regroupe plusieurs espèces de silicates). Bref, du granite.

Et puis, un beau matin, Pierre se retrouve intégralement concrétionné, telle une statue du Commandeur. Une statue qui, un jour de grand vent, basculera dans les rochers que surplombe le jardin pour disparaître dans l'océan. «Inerte plutôt que sage, il avait fini par relier deux concepts, la calcification et l'indifférence. Il n'y a pas d'autre remède à la mort», conclut l'auteur.

 Cette osmose réussie avec la nature, c’est le symbole de la réconciliation de l’homme avec sa destinée, quand, le cœur et la pensée rassérénés, Pierre- Paul Guimard accepte de se fondre et se confondre avec les éléments qui soutiennent ce projet mystérieux entre tous, et auquel il  a  sans doute contribué : l’univers.

Il y a dans ce roman des évocations majestueuses des paysages, « la rousseur violente des fougères et le tweed des tourbières » et les chemins creux « qui donnent l'illusion d'un labyrinthe sans espoir d'évasion », des descriptions poétiques magnifiques, et je me suis souvenu alors de mes propres ressentis lors de mes séjours en Irlande.

Y  règne un sentiment d’éternité, et il m’arrive souvent de me dire que j’aimerais aborder là ma fin de vie, tout s’y prête avantageusement, et pourquoi pas moi aussi me transformer  en bloc de pierre immuable, en haut des falaises, face à la mer…

Ce qu’en disait Benoîte Groult

A propos du livre de Paul Guimard, Benoîte Groult écrit dans son ouvrage autobiographique, « Mon évasion » :

 « C'était en 1992, douze ans avant que Paul ne s'achève tout à fait, qu'il avait tracé ces lignes. Il avait commencé à se sentir mourir assez jeune encore et je n'avais pas imaginé un instant que  préfigurait le retrait du compagnon que j'avais «de si près tenu et tant aimé» («Pauvre Rutebeuf», chanté par Léo Ferré) pendant un demi-siècle. Alors qu'aucun signe d'alarme n'était encore apparu, son héros y décrivait une sorte de suicide au ralenti. Paul avait laissé tomber parfois, à la légère et comme en passant, que ce livre constituait un peu son testament. Nous écoutions distraitement, nous entendions rarement. Les romanciers écrivent tant de choses! Et puis qu'aurions-nous fait?  « Si, l'amour de la vie», lui répondais-je sans me décourager, sur tous les tons et tout à fait en vain.

Mais qu'est-ce après tout que la vie conjugale sinon cet effort répété, cette illusion tenace de comprendre l'autre et de pouvoir l'aider, alors que les mots n'ont jamais le même sens, même chez deux êtres humains qui croient qu'avec le temps ils ont appris à parler la même langue, voire à se comprendre à demi-mot?

Ils se comprennent si peu qu'après la mort le malentendu persiste. J'espère que Baudelaire se trompe quand il écrit: «Les morts, les pauvres morts ont de grandes douleurs», une phrase que mon père répétait souvent dans mon enfance et qui me faisait toujours frissonner. Ce sont les survivants au contraire qui se tourmentent, qui se posent des questions pour lesquelles il n'arrivera plus jamais de réponse et des problèmes auxquels il n'existe pas de solution.

Je ne me suis jamais autant interrogée que depuis la mort de mon Ploc. Une autre que moi, peut-être celle qu'il a aimée pendant des années (qui m'ont paru une éternité), aurait-elle réussi à le retenir dans cette lente et désespérante glissade vers le néant? Existait-il un moyen, une attitude que je n'ai pas su trouver ? »

 Paul Guimard n’a pas réalisé son rêve d’être statufié. Il est décédé à 83 ans à Hyères, dans le Var, des suites de complications cardiaques.Il fut un homme de mer (il fit un tour du monde en voilier en 1962 sur un bateau appelée Constance, du nom de sa fille) et de littérature, deux passions qu’il partagea  avec Benoîte Groult, qu’il épousa  en 1952.

 Les autres livres

Il écrivit de 1955 à 1998 une petite douzaine de livres en propre, et quelques uns en collaboration (dont deux avec son ami Antoine Blondin, journaliste et écrivain comme lui – 1922-1991). Son premier ouvrage, « Les Faux Frères », reçut le Grand Prix de l’Humour, et le second, « Rue du Havre », paru en 1957, obtint le Prix Interallié et fut adapté au cinéma par Jean-Jacques Vierne. En 1993, un Prix pour l’ensemble de son œuvre lui fut attribué par la Fondation Prince-Pierre de Monaco, après Hector Biancotti en 1992 et avant Angelo Rinaldi en 1994.

« Giraudoux ? Tiens !... »

Il  publia  par ailleurs en 1988  une lettre-plaidoyer , « Giraudoux ? Tiens !... », pour tenter de sortir de l’oubli ce dramaturge, romancier et diplomate  (1888-1944). Il avait une admiration littéraire pour Jean Giraudoux, qualifiant son oeuvre de « pas jeune pour son âge mais pour le nôtre ».Paul Guimard considérait grâce à lui avoir changé  sa vision du monde et avoir acquis une bonne conscience vis-à-vis du bonheur considéré comme un droit de l’être humain. Giraudoux demeure néanmoins pour les connaisseurs  un  écrivain talentueux, auteur de pièces de théâtre restées célèbres,  inspirées de mythes antiques (« Amphitryon », « La guerre de Troie n’aura pas lieu », « Electre »…), et heureusement encore jouées. Lorsque nous vivions dans le Limousin, nous avions une certaine « proximité » avec lui car né et mort dans une petite localité de Haute-Vienne, Bellac, son  souvenir était entretenu par un Festival local qui portait son nom  et par la transformation de sa maison natale en musée. Ce lieu se visite toujours, mais le Festival  n’est plus dédié au bellachon, ayant pris une dénomination plus générale et ne rendant hommage à Giraudoux qu’à la marge, au travers d’une exposition thématique en son musée.

« Le mauvais temps »

Et voilà que par je ne sais plus quel hasard, je vins à commander récemment un autre de ses livres, « Le Mauvais Temps » édité en 1976. Le thème développé avait alerté ma curiosité car il abordait le sujet de la confrontation entre la jeunesse et l’âge adulte.

En l’occurrence, Robert, cinquantenaire, (Paul Guimard bien entendu) est en conflit ouvert avec son autre moi, Bob, Robert jeune, artiste-peintre qui voudrait être Van Gogh ou rien, bohême, qui menait une vie insouciante, et qui n’entendait  pas en changer. Les dialogues échangés entre  eux deux rendent compte de leurs oppositions et de leurs incompréhensions respectives.

Un exemple où Bob l’emporte encore sur Robert : amoureux d’Anne, le quinquagénaire fuit en Bretagne, sa terre d’élection, quand elle lui demande de le rejoindre à Amsterdam. La fuite, c’est Bob qui l’inspire, craignant d’être enchaîné par cette liaison et d’y laisser sa liberté.

Mais lors d’une sortie en mer, Robert doit affronter une terrible tempête (autant intérieure qu’extérieure d’ailleurs) qui fait craindre le pire pour sa vie et pour celle de Bob le jeune. Marin aguerri, l’homme mûr et expérimenté  parviendra à rétablir la situation, faisant taire en lui l’adolescent, conscient que Robert venait de lui sauver la vie, grâce justement à des qualités acquises avec l’âge.

Bob a pris ainsi une bonne  leçon : il est certes difficile d’abandonner ses rêves et sa nonchalance, mais l’heure vient où il faut prendre ses responsabilités et s’assumer en tant qu’adulte vieillissant. Il est conquis par Robert et voici comment l’auteur lui fait rendre  les armes :

« …je le regarde faire. Tenace, engoncé dans ses vêtements cirés, il ne consent pas, lui, et une sorte de tendresse me vient pour cet homme qui prend les coups à ma place, qui prend les coups depuis trente ans pendant que je peaufine ma belle âme. Toutes les cicatrices, toutes les lassitudes, les usures dont je lui fais grief, il les a contractées  à mon service et voici que ce monsieur un peu trop vieux, un peu trop gras, un peu trop riche, s’acharne à me sauver la vie contre toute vraisemblance. »

En  marge de ce paragraphe,  s’agissant  d’un livre que j’ai acheté d’occasion sur le net, il est écrit au crayon de couleur rouge : « Il s’accepte ». Je pense que l’auteur de cette mention la rapporte plutôt à Bob qui accepte en la circonstance de pacifier sa relation avec Robert. Cette couleur rouge est d’ailleurs présente en diverses pages, la plupart du temps pour cocher un passage et plus rarement pour poser un commentaire. Je vis cette présence à côté de ma lecture de façon troublante comme si finalement nous étions deux à lire en même temps le texte de Paul Guimard. Je me demande à chaque fois que je rencontre un signalement si je l’aurais moi-même noté, sachant toutefois que j’ai  en sainte horreur qu’on macule un livre d’annotations diverses. La première page révèle, en rouge aussi, les initiales de ce lecteur : M FB, et il me plairait d’ailleurs que ce soit plutôt une lectrice…

Pour Robert, l’après-tempête est  une nouvelle naissance (une renaissance ?) au terme d’un cheminement difficile, chaotique, hésitant, vers soi-même, vers sa paix personnelle, vers l’âge adulte. S’agit-il de résignation, ou d’une acceptation de soi ? A voir…

Il règle bien sûr ses comptes avec Bob, dénigrant l’état d’esprit de la jeunesse avec la même férocité que celle employée par Bob pour vilipender les adultes  :

« Le romantisme est une attitude séduisante et la terre d’élection des adolescents, mais tant de fausses monnaies y ont cours qu’il faut se garder de se payer de mots. Vois-tu, Bob, tu n’es pas Werther (nota : dans l’opéra de Massenet, Werther met fin à ses jours à la suite d’un profond dépit amoureux), tu n’as jamais été brulé par tes passions mais agité par tes velléités. Tu es revenu de tout avant d’y être allé. Tu es moins malheureux que maussade. Tes cris désespérés s’arrêtent à la mauvaise humeur. Tu ne vomis pas ton temps, tu le boudes, tu affiches l’ennui rechigné d’un fonctionnaire exilé dans une province qu’il juge indigne de lui. Non, tu n’es pas Werther, mais Madame Bovary rêvant aux Galeries Lafayette en croyant qu’elle aspire à l’infini.

…j’ai l’intention de vivre aussi longtemps que pourra. Non pas de vivre à n’importe quel prix –comme tu dis avec une moue dégoûtée -, mais en sachant que tout se paie. Rien n’est donné, Bob, rien ne va de soi, chaque jour qui s’élève est un miracle. Ma seule supériorité sur toi la voici : j’ai admis d’être mortel et que la mort soit banale. Il est tout de même étrange qu’on déploie tant d’efforts pour apprendre à vivre et que la préparation à la mort, le seul épisode certain d’une destinée, soit laissée à l’improvisation. Je ne parle pas des morts théâtrales des héros ou des saints mais de la cessation de la vie considérée comme un phénomène inhérent à notre condition, le seul épilogue qui ne comporte aucun suspens.

Il faudrait parvenir à cette sagesse élémentaire de considérer les ténèbres où nous allons sans plus d’angoisse que les ténèbres d’où nous venons. Ainsi, la vie prend son  vrai sens : un moment de lumière. Je veux en profiter.

…je suis né, donc je jouerai le jeu. Il en vaut la peine.

Tu voudrais physiquement rester jeune, c’est la plus mauvaise façon de vieillir. Nous en connaissons trop de ces messieurs acharnés à maquiller une maturité honteuse et qui, au terme d’efforts exténuants, s’effondrent sans jamais avoir eu leur âge. Je suis résolu à marcher du même pas que ma vie. D’accord, tu as été plus beau que je ne suis, plus vif, plus dur aussi. As-tu pris le temps de t’en apercevoir ? J’ai l’impression que cette vigueur juvénile nous l’avons dépensée à monter des escaliers quatre à quatre. On s’en lasse ! Il me semble que l’essentiel de tes reproches s’adresse autant au vieillard futur qu’au jeune homme ancien. Ce que nous sommes aujourd’hui, tu l’escamotes. Ne pouvant nous retenir dans ton printemps, tu projettes dans la décrépitude ce corps contre lequel tu t’acharnes avec une verve dont la cruauté serait odieuse si l’on n’y lisait la panique en filigrane. Tu dis : « J’assisterai au pourrissement puisque j’habiterai jusqu’au bout mon cadavre ». J’espère que nous n’y assisterons ni l’un ni l’autre. J’ai été témoin d’assez d’agonies pour savoir que l’âme est souvent absente de cet épilogue, de la même façon qu’elle ne participe guère au prologue. Qui peut prétendre avoir assisté à ses premiers jours. Après tout, nous avons déjà été très gâteux.

Ta difficulté d’être tient à ton insurrection permanente contre ce dénouement et je voudrais conjurer tes terreurs d’outre-tombe qui nous empoissonnent l’existence. Cette révolte paraît d’autant plus inconséquente ici, dans ce pays où l’on s’est toujours résigné à la mort comme au crépuscule parce que l’un et l’autre sont dans l’ordre. As-tu oublié comment on résume chez nous, une fin non pas brutale ou accidentelle mais normale, naturelle ?

« Il était en bonne santé quand il tomba malade et malade quand il mourut. Il n’y a rien à dire. » (Jakez Hélias, « Le Cheval d’orgueil »).

Je ne suis pas loin d’adhérer à cette soumission à son destin. Une vie est unique et considérable mais la mort d’une grande banalité, comme tout ce qui est fatal. Parce qu’à l’inverse de toi, j’admets assez paisiblement cette échéance, je veux jouir au jour le jour de moi, des autres, des choses aussi, ne pas attendre le mauvais temps pour regretter les rayonnées, ne pas me nourrir de joies confites et surtout me garder comme d’une peste de cette tare de notre jeunesse : l’inattention. »

Pour ma part, je n’ai pas eu à connaître cette confrontation décrite par Paul Guimard entre les deux étapes de la vie. Je ne regrette pas ma jeunesse, qui fut difficile mais heureuse. J’ai pris conscience très tôt qu’il fallait que j’accepte sans barguigner les  évolutions de mon âge et le poids des responsabilités qui va croissant (ne serait-ce que parce que père à 22 ans, je suis devenu adulte aussitôt). Bientôt septuagénaire (dans un an), je gère physiquement et psychologiquement aussi bien que possible mon corps et mon esprit. Je ne cherche pas à me rajeunir par des artifices de  divers ordres, et  assume mon état de senior avec une certaine sérénité. Seule une mort dans la souffrance et la déchéance me fait redouter mon passage dans le néant, et j’entends bien le moment venu  l’éviter à tout prix (la souffrance et la déchéance bien sûr, pas la mort).

Les dernières pages du livre sont un appel de Robert à Bob  de l’accompagner désormais, d’être à ses côtés, de rester avec lui :

« Ne t’éloigne pas, ne t’évanouis pas dans ces limbes où t’entraînent tes regrets. Je vais avoir grand besoin de toi. Mon indulgence envers autrui comporte une part de complaisance avec moi. C’est l’une des infirmités de l’âge mûr. Aux hommes qui ont divorcé de leur adolescence, il manque une dimension essentielle .La force des choses nous apprend à savoir parfois courber la tête mais je ne veux pas accepter de ramper. Ta raideur, tes intransigeances me sont nécessaires et ta mauvaise conscience aussi qui me protège de la somnolence. Tu n’as pas le droit de t’esquiver car ton cher passé ne t’appartient pas, chacun de nos actes l’a modifié. La véritable image de ta jeunesse ne se révèlera qu’à l’instant de ma dernière heure. A cet égard, les biographies  des personnages  illustres sont riches au moins de cet enseignement que les pensées, les décisions, les comportements considérés isolément n’ont que peu de sens  et qu’il faut parfois des décennies pour qu’une attitude ancienne reçoive son exact éclairage, parce qu’un acte nouveau  se trouve soudain relié à elle par un cheminement longtemps inapparent.

Reste avec moi, Bob, ne confisque pas notre adolescence sous prétexte de la préserver, tu la défigurerais et me laisserais infirme. Accompagne-moi dans cette nouvelle aventure. Je veux donner à Anne tout ce dont j’ai de bon, y compris le meilleur de toi. Elle t’a reconnu derrière mes rides, elle ne cessera pas de t’y chercher. Ton silence serait assourdissant.

Quant à l’enfant que j’espère, fais-moi l’honneur de croire que ce désir ne doit rien au réflexe de se raccrocher aux branches, à l’illusion du regain. Les apocalypses auxquelles tu te réfères pour refuser de procréer un futur mort, l’évocation des hécatombes que préparent les pariades (nota : saison où les oiseaux, en particulier les perdrix, quittent le groupe pour s’accoupler), ne sont que les couplets d’un répertoire stérile, des lieux communs qui masquent une démission. Tu demandes qui peut prétendre en savoir assez de la vie pour oser la donner. Personne, ni toi ni moi, mais comment se contenter de questions.

…Un moment vient –il est venu ! – où la contemplation de son nombril ne meuble pas une existence. Qu’as-tu fait d’autre ? L’égocentrisme va bien à la jeunesse, il lui assure la dose d’arrogance et d’irresponsabilité nécessaire au développement de l’esprit et la révolte implique l’espérance ; mais à trop pratiquer le haut-le-cœur, il n’en reste qu’une vague nausée.

Je ne te demande pas de te renier mais, d’une certaine façon de renaître. C’est bon les autres, c’est nécessaire. J’ai du goût pour eux  depuis que malgré toi, je les fréquente. C’est une attitude moins altière que l’imprécation et l’anathème, moins « chic » aussi, mais si tu savais à quel point cela fortifie d’ouvrir les yeux sur autrui, de découvrir que la solitude et l’isolement  ne sont pas synonymes, qu’on peut protéger l’un sans cultiver l’autre ! Le monde est peuplé de mains tendues et de cœurs entrouverts. J’ai commencé à marcher à la rencontre de mes prochains, de mes semblables et je te propose de m’accompagner sur cette route. J’ai fait quelques pas sur tes chemins de crête, rejoins-moi dans ma vallée, à la juste altitude du quotidien. J’espère que la route sera longue et l’escorte nombreuse car je me sens solidaire de cette espèce humaine que tu boudes, sa rumeur me rassure, je ne veux pas m’exiler d’elle. Se reconnaître dans une race est le seul moyen de conjurer l’échéance mortelle dont chaque instant nous rapproche. Notre vie est faite d’instants et je veux profiter de chacun d’eux. »

Anne venant rejoindre Robert pour cette fois engager une vie ensemble, ce dernier s’adresse à nouveau à son jeune double :

« Viens, Bob ! Nous sommes devant elle comme un explorateur au début de son aventure. Sur les anciens portulans (nota : ce sont de très anciennes cartes de navigation), l’univers était figuré par des tracés hypothétiques, par la projection de traditions incertaines et de déductions hasardeuses. Le monde connu et vérifié se composait de quelques îlots perdus dans l’immensité des taches blanches. De même, nous sommes au bord d’une femme dont nous ne connaissons que les grandes lignes, quelques mots, quelques gestes. Tout reste à inventer et puisqu’elle nous y invite, partons à la découverte. Il y a, en chacun, assez de taches blanches pour que le voyage ne soit pas monotone. Il n’est pas vrai que chaque heure blesse ou, du moins, cela n’est vrai que pour les solitaires ; dans un couple, chaque heure enrichit car cette sorte d’amour se nourrit du temps qui passe. »  

Coché au trait rouge par l’inconnu(e) ce paragraphe : « Démunis sont ceux qui ne ressentent pas la fascination des plaisirs, des orages, des joies, des bonaces (nota : le calme de la mer avant ou après une tempête) et même des blessures lorsqu’elles sont partagées. Au jour le jour, nous allons acquérir ces richesses, à pas comptés, jusqu’à ce que la bonne pesanteur du réel équilibre nos différences et nous mette à l’abri des divorces.

Parlant de nous au passé, tu dis : « Nous avions d’instinct les mêmes désirs, les mêmes besoins, les mêmes rêves, le même esprit, la même âme. Je n’imaginais ni terme ni limites à notre connivence. »Rassure-toi, le temps viendra où nous nous rejoindrons dans une longue patience. Tu ne désireras rien que je ne puisse te donner parceque nous nous accommoderons de nos limites mutuelles. La vieillesse est un nouveau système de mesure. Il faut accepter cette échéance sous peine de corrompre le présent.

En cet instant même, des étoiles inconnues dépêchent leur éclat à travers les abîmes noirs pour éclairer notre dernière nuit. Nous avançons à leur rencontre, elles dans l’espace, nous dans le temps. Leur clarté pâle atteindra la terre au moment où nous fermerons les yeux. Peut-être accomplirons-nous en sens inverse le chemin de la lumière qui, à sa vitesse fabuleuse, vient vers nous. Après tout, trépasser ne signifie rien d’autre qu’aller au-delà. Tu as toujours rêvé de dépasser l’étoile polaire. A l’heure dite, nous perdrons le nord. »

J’ai  reproduit vers la fin de ce billet de longs passages in extenso du livre de Paul Guimard, tant ils ne se résument pas. Ils sont trop denses, trop pertinents pour qu’on n’ose y toucher, par crainte aussi de réduire ou de dénaturer  leur portée. Tout ce roman est de la même veine car l’écriture de l’auteur est intelligente, brillante, élégante, riche de sens. Elle exprime selon les moments de la tendresse, de la douceur, de l’amertume et aussi beaucoup (trop ?,) de sagesse.

Nul doute qu’étant maintenant « contaminé » par le talent de cet écrivain, je m’emploierai  dans les mois qui viennent à faire le tour complet de son œuvre. A commencer par « Rue du Havre », que j’ai déjà  commandé.

Fait le 25 juillet

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Simone Veil, une très grande dame

Simone Veil vient de disparaître.

Nous sommes nombreux à nous sentir orphelins, tant cette grande dame a tenu une place majeure dans notre histoire de France.

Elle a incarné à sa manière les trois grands moments du XXème siècle :

-          la Shoah, ou l’extermination organisée des juifs, dont elle et sa famille furent des victimes parmi tant d’autres (ses parents et son frère ne sont pas  revenus des camps de concentration)

-           la construction européenne dont elle fut une  ardente et farouche avocate, consciente  que la réconciliation avec l’Allemagne était une évidence pour que jamais plus ne se reproduisent les horreurs perpétrées par la barbarie nazie

-          la conquête de  droits nouveaux pour les  femmes (elle se disait d’ailleurs pleinement féministe),  à laquelle elle apporta une contribution essentielle en tant que Ministre de la Santé par le vote en 1974 de la loi légalisant l’interruption volontaire de grossesse. Au lendemain de la mort de Simone Veil, quelqu’un a d’ailleurs inscrit à la peinture sur un trottoir parisien, une fort belle sentence pour illustrer combien son exemple ne doit pas être oublié : « Simone s’est éteinte, mais les femmes sont en Veil ».

Nommée au Ministère de la Santé  par le Président Valéry Giscard d’Estaing et le Premier Ministre Jacques Chirac, Simone Veil dut faire preuve d’un courage hors du commun pour faire aboutir le projet.

L’Assemblée comptait alors 490 députés dont seulement 8 femmes (aujourd’hui , elles sont  40% à siéger dans l’hémicycle). Elle eut à subir bien des insultes, liées notamment à ses origines,  (un parlementaire ira jusqu’à l’accuser de vouloir brûler les fœtus dans les chambres à gaz de sinistre mémoire – il dira plus tard, en guise d’excuse, qu’il ne connaissait pas le passé douloureux de Simone Veil…), et l’immeuble où elle résidait fut recouvert  de croix gammées.

La Ministre eut besoin des députés de gauche (et bien sûr des femmes en général, dont la mobilisation fut extraordinaire),  pour dégager la majorité nécessaire à l’adoption de la réforme. Ils furent  en effet près de 180 à s’associer au vote pour (sur un total de 284, pour 189 contre).Navrant pour elle de ne pas trouver dans son camp politique les soutiens nécessaires !

Il faut dire que toutes les  évolutions sociétales de ces dernières années  (le droit de vote des femmes en 1944, l’autorisation de la pilule en 1967, l’IVG donc, le mariage pour tous en 2013 – il semble que  Simone Veil n’approuvait pas cependant cette évolution - ,la parité homme-femme objet de plusieurs lois, dont celle de 2014, la plus récente, et en perspective la procréation médicalement assistée) ont rencontré la même opposition virulente procédant du camp réactionnaire de notre pays.L'église fait partie de ce camp, et a inspiré le tweet inqualifiable de l'évêque de Bayonne suite à la mort de Simone Veil . Qu'on en juge : "Je prie pour Simone Veil, car "l'avortement n'est pas un moindre mal, c'est le mal absolu, le meurtre d'une vie innocente" (Pape François).

J’ai regardé aujourd’hui à la télévision l’hommage de la nation rendu à Simone Veil dans la cour d’honneur des Invalides.

Ses fils, Jean et Pierre-François, ont l’un après l’autre eu des mots bouleversants d’amour pour leur mère.

Emmanuel Macron sut ensuite rappeler avec dignité et éloquence le parcours et la personnalité de cette femme exceptionnelle, soulignant la grandeur et la légitimité de ses combats.  .

L’émotion était à son comble, tant on percevait que ce moment de recueillement et de communion était partagé par toute la nation. Une unanimité républicaine et un respect  que méritait bien Simone Veil, la « Juste ».

Le Président de la République paracheva son intervention et la cérémonie par une annonce tant espérée et attendue : le transfert au Panthéon des corps de Simone Veil et de son époux, Antoine Veil.

Voici le texte du discours du Chef de l’Etat :

 « Cher Jean, cher Pierre-François, chers membres de la famille VEIL,

Messieurs les présidents,

Mesdames et messieurs les chefs de gouvernement,

Mesdames et messieurs en vos grades et qualités,

Votre nombre, vos qualités, votre présence, la présence de tant et tant de nos concitoyens qui sont là parmi nous, sont les témoignages vivants de l’importance de cet instant.

Au moment de rendre à Simone VEIL l’hommage de la nation, après les témoignages si puissants et poignants de ses deux fils, suspendons un instant le fil obligé des discours officiels et contemplons cette vie, car elle ne cesse décidément de nous étonner.

Jamais nous n’en pourrons mesurer les souffrances, si profondes, si violentes, de celles qui brisent une âme - qu’il s’agisse de la noire expérience des camps de la mort où moururent sa mère bien-aimée Yvonne, son père André, son frère Jean ; plus tard du décès accidentel de sa sœur Madeleine, compagne de déportation, et de son neveu Luc : de la mort trop précoce de son fils Claude-Nicolas ; enfin de la disparition d’Antoine, si présent aujourd'hui dans nos pensées, dans notre cœur, Antoine l’indispensable, Antoine toujours bouillonnant d’idées et d’histoires, si gai et au fond si solide.

Mais jamais non plus de cette vie nous pourrons peser exactement l’invincible ardeur, l’élan profond vers ce qui est juste et bien, et l’énergie inlassable à le faire triompher. Oui, cette vie de femme offre à notre regard des abîmes dont elle aurait dû ne pas revenir et des victoires éclatantes qu’aucune autre qu’elle n’aurait su remporter.

A ce mystère d’existence, de caractère, à ce mystère qui défie la raison commune et nous inspire tant de respect et de fascination, nous donnons en France un nom, bien ancré dans notre génie national. Ce nom c’est la grandeur. Cette grandeur est celle des combats qu’elle livra les uns après les autres, parfois les uns en même temps que les autres car ce ne furent ni plus ni moins que les combats du siècle.

Son engagement pour transférer en France sous statut de réfugiées politiques ces femmes qui subissaient dans les geôles françaises en Algérie le viol, la faim, les coups, fut d’une lucidité implacable, généreuse, qui aujourd'hui encore nous stupéfie. Sa bataille pour que cessent les conditions sordides et meurtrières dans lesquelles se déroulaient les avortements, mais aussi contre l’hypocrisie sociale qui les favorisaient fait partie pleinement de l’histoire de notre modernité.

Son combat pour l’Europe ne datait pas de son élection comme députée au Parlement européen, puis comme première Présidente de celui-ci. Il remontait plus loin, dans l’intimité même de son existence. Il datait de 1945. Les plaies de la déportation n’étaient pas refermées mais cela ne l’empêchait pas de vouloir renouer avec l’Allemagne.

Un de ses proches m’a fait cette confidence : jamais il n’entendit Simone VEIL prononcer sur l’Allemagne et les Allemands la moindre parole amère ou blessante. Elle aima l’Europe, elle la défendit toujours. Dans les moments où le pays pouvait douter, ou d’autres la critiquait, elle était là. Parce qu’elle savait qu’au cœur de ce rêve européen, il y avait avant tout ce rêve de paix et de liberté pour lequel elle s’est tant battue.

Elle ne fit pourtant pas de l’oubli et encore moins du pardon aux bourreaux la condition de cette réconciliation. Bien au contraire. Parce qu’elle tenait que la mémoire est là pour que l’inconcevable ne se reproduise pas, et non pour amoindrir l’horreur. Je vois ici, dans cette cour, tant et tant de compagnons de ses combats menés durant tant d’années alors que trop nombreux étaient ceux qui étaient prêts à ne rien dire. Comme présidente de la Fondation pour la mémoire de la Shoah, elle observa cette ligne d’une exigence totale. Ne rien céder à l’oubli, redonner corps à toute trace, redonner des visages et des noms et réconcilier.

D’autres combats – ils sont si nombreux – nous reviennent à l’esprit comme celui pour la ratification de la déclaration universelle des droits de l’homme à la tribune des Nations Unies, celui de la protection sociale, ses combats de ministre aux côtés de Valéry GISCARD D'ESTAING, Jacques CHIRAC, François MITTERRAND et Edouard BALLADUR, celui des droits de l’homme en Yougoslavie et partout, toujours, sa lutte pour les femmes, son engagement contre le racisme, contre l’antisémitisme. Les temps, hélas, lui fournirent bien des raisons de s’engager avec force.

Mais il y a plus encore. Ces combats, elle les mena bien souvent avant que la société et les mœurs ne les aient faits leurs, avant que la majorité ne les ait adoptés. Elle eut raison bien souvent avant l’opinion commune et souvent contre elle. Simone VEIL fut cet éclaireur de la République qui monte seul à l’assaut de Bastille réputées imprenables et qui, pourtant, les prend, pour ensuite nous les offrir en partage, à nous qui n’avions pas cru que cela serait possible, ou qui par indifférence parfois avions permis que le scandale prospère.

Aujourd’hui, la République s’enorgueillit d’avoir livré ces combats. Mais avons-nous toujours été justes avec cette Juste ? Le salaire de son courage, ce fut souvent la haine venimeuse des uns, les injures exécrables des autres. De cela elle fut blessée, mais jamais abattue. Elle tenait tête, car elle savait la solitude des pionniers, le sort cruel qu’on réserve à ceux qui bousculent l’ordre établi et dérangent l’assoupissement général. La victoire était à ce prix car la victoire, en vérité, n’avait pas de prix.

La liberté aussi était à ce prix et Simone VEIL l’avait résolument choisie. Elle sut se tenir aux marges, dans cette insoumission intraitable et vigilante qui, lorsqu’elle se met en action, obtient les plus belles conquêtes et change ce qui se croyait établi pour toujours. Mais d’où lui venait cette force, cette volonté toujours de se battre pour des causes justes ? Quelle fut cette boussole intérieure qui toujours lui indiquait le chemin vrai ? Comment se fait-il que jamais elle ne se trompa de combat ?

A cela, chacun apportera sa réponse selon ce qu’il eut à connaître d’elle. Je crois, pour ma part, que le secret s’en trouve dans son expérience si précoce et si radicale de l’arbitraire et du Mal.

De cela, elle tira presque aussitôt une morale de vie inaltérable. La souffrance ne donne qu’un droit : celui de défendre le droit de l’autre. Tel était son absolu, né de sa douleur intime ineffaçable : aider, protéger l’autre, en particulier les plus faibles.

Nous le savons elle eut souvent la dent dure avec les plus puissants. Mais elle fut toujours tendre avec les faibles. Elle ne défendit pas les femmes parce qu’elles étaient femmes, mais parce qu’elles étaient humiliées par la puissance des hommes.

Combien il reste à faire à cet égard comme à tant d’autres ! Comme nous avons encore besoin de cette capacité de colère et d’action qui jusqu’au bout l’animèrent !

Car, ne nous y trompons pas, les combats de Simone VEIL ne sont pas des victoires acquises pour toujours, ce qui les a fait naitre ressurgit sans cesse, ici ou ailleurs, aujourd’hui malheureusement dans trop d’endroits en Europe et au cœur de nos sociétés.

Intolérance, sectarisme, haine fanatique ou doctrinaire, extrémismes avançant sous le masque d’un populisme débonnaire, compromissions de toutes sortes avec ce qui piétine notre humanité restent des braises ardentes prêtes à rallumer les pires embrasements.

La détermination inexorable de Simone VEIL à faire prévaloir en tout l’humain, est ici notre cap.

Son humanité, du reste, n’était pas réservée à la sphère publique. Elle irriguait son intimité à l’égard de son époux, de ses fils, de ses petits-enfants et arrière-petits-enfants.

Aux lettres si nombreuses qu’elle recevait où des correspondants lointains exprimaient leur détresse ou leur solitude, elle répondait avec attention. Parfois, dit-on, cela irritait un peu Antoine. Elle employait pour cela une langue française de grande élégance que nourrissait sa vive passion pour la littérature française, ce goût inculqué dès l’enfance par son père. Il eût été si fier de voir sa fille accueillie à l’Académie Française.

Lorsqu’une vie se consacre à la justice, et singulièrement à la justice pour les plus faibles, les plus exposés, les plus humiliés ; lorsque cette vie est nourrie par une bienveillance sans partage à l’égard de cette humanité dont pourtant elle a vu la face la plus hideuse ; et lorsque cette vie choisit de se construire sous l’égide de la République, c’est la France qui en est grandie.

Vous avez, Madame, prodigué à notre vieille Nation des dons qui l’ont faite meilleure et plus belle. Vous avez jeté dans nos vies cette lumière qui était en vous et que rien ni personne n’a pu jamais vous ôter. Les Français l’ont su, l’ont compris. Votre grandeur fit la nôtre.

Aussi, ce n’est pas seulement l’hommage de la Nation qu’en ce jour endeuillé nous vous présentons. C’est la France et l’Europe tout entière qui sont là témoignant de vos combats.

Et au moment où vous nous quittez, je vous prie, Madame, de recevoir l’immense remerciement du peuple français à l’un de ses enfants tant aimés, dont l’exemple, lui, ne nous quittera jamais.

C’est pourquoi j’ai décidé, en accord avec sa famille, que Simone VEIL reposerait avec son époux au Panthéon. »

 Il y eut ensuite, en clôture, le chant des déportés, dit aussi chant des Marais, interprété par le chœur de la Garde Républicaine. Poignant et vibrant !

Ci-dessous les paroles de cette complainte qui s'achève par une note d'espoir. C’est cet espoir d’ailleurs que Simone Veil a voulu incarner toute sa vie durant, avec un courage et une énergie exemplaires.

 « Loin vers l'infini s'étendent/ De grands prés marécageux/ Et là-bas nul oiseau ne chante/ Sur les arbres secs et creux

Refrain: Ô terre de détresse/ Où nous devons sans cesse/ Piocher, piocher.

Dans ce camp morne et sauvage / Entouré de murs de fer/ Il nous semble vivre en cage/ Au milieu d'un grand désert.

Bruit des pas et bruit des armes/ Sentinelles jours et nuits/ Et du sang, et des cris, des larmes/ La mort pour celui qui fuit.

Mais un jour dans notre vie/ Le printemps refleurira. / Liberté, liberté chérie/ Je dirai: «Tu es à moi.

Dernier refrain: Ô terre enfin libre/Où nous pourrons revivre, /Aimer, aimer. »

 

Fait le 5 juillet

 

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Commentaires

08.09 | 02:24

notre génération a toujours ressenti un fort penchant pour Denise Glaser n'est-ce pas Thierry ?

...
11.08 | 03:28

Tu nous donnes l'eau à la bouche

...
08.05 | 11:12

Belles descriptions des villes de notre Bretagne qui est si belle mais tant décriée à cause du temps très changeant dans une seule journée!

...
04.03 | 02:39

et dans un autre domaine tournons nous vers une élection à la proportionnelle

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