Points de vues du Gers Carnets

Le Gouvernement Macron. De Nyssen père à Nyssen fille

Le gouvernement d’Emmanuel Macron a belle allure et respecte les principes qu’il avait énoncés comme base de sa formation.

Un bon dosage politique droite-gauche-centre qui a d’ailleurs moins d’importance que dans le passé, dans la mesure où ce critère n’est plus autant prépondérant.

Quelques « éléphants » de soixante à soixante-dix ans pour tenir les postes régaliens (Collomb, Le Drian, Bayrou), et une « prise de guerre » exceptionnelle sur les enjeux écologiques (Hulot).

Qu’il n’y ait pas de femmes dans ce quatuor ne  m’émeut pas, d’abord parce qu’une parité d’ensemble est respectée (à une unité près si on intègre le Premier Ministre dans le décompte), et que la première femme à apparaître l'est au quatrième rang protocolaire, avec la fonction majeure de Ministre des Armées.

Ensuite, parce que les autres femmes (10)  se voient confier des portefeuilles de premier  ordre, qui valent bien les régaliens : Affaires européennes, Culture, Santé, Travail, Enseignement supérieur, Transports, Sports, Outre-Mer, Personnes handicapées, et Egalité des femmes et des hommes (dommage toutefois que cette responsabilité n’ait pas été éligible à un Ministère à part entière et doive se contenter d’un Secrétariat d’Etat).

Enfin, de belles compétences issues de la société civile ont été affectées en rapport direct avec l’objet de certains ministères : au Travail,  une grande experte de ces questions ; à la Culture, une femme Présidente d’une maison d’éditions littéraires ; à la Santé, une femme médecin ; à l’Education nationale, un pur produit de ce milieu ; à l’Enseignement Supérieur , à  la Recherche, et à l’Innovation, une scientifique, professeure en sciences de la vie, Présidente de l’Université de Nice ; aux Sports  une double médaillée d’Or aux Jeux Olympiques d’escrime…

Preuve qu’on peut professionnaliser les postes ministériels et ne pas les laisser aux mains des seuls politiques,  qui se trouvaient affectés là la plupart du temps pour services rendus et non pour des connaissances et des savoir-faire notoires sur les dossiers qu’ils auraient à gérer.

Voilà de saines évolutions. Je partage notamment la volonté des nouveaux dirigeants de remettre de l’apaisement dans la vie publique, victime depuis des décennies d’affrontements stériles et dommageables. Car enfin, les bonnes idées ne sont pas que dans un seul camp, ce que voulait faire croire la classe politique manichéenne. A droite, on a toujours eu tendance à considérer  que toutes les propositions présentées par la gauche étaient par nature mauvaises. Et à gauche on pratiquait le même sectarisme. Car il  s’agissait avant tout en fait de faire progresser sa carrière plutôt  que l’intérêt général.

Un espoir s’est levé quant à  la recomposition de l’action publique, et je sais que les français y souscrivent. Foin des idéologies et des dogmatismes, qui ne disent pas la vérité, qui opposent frontalement  et nourrissent des rêves déçus, et place au pragmatisme et au réalisme.

Mais ce qui m’a le plus transporté dans la composition de ce gouvernement, c’est la désignation à la tête du Ministère de la Culture de Françoise Nyssen (photo ci-dessus), Présidente d’Actes Sud.

J’ai aussitôt pensé à son père, Hubert Nyssen (1925-2011), un homme que j’ai tant admiré et estimé.

C’est lui qui eut cette idée folle de créer en 1978 une maison d’éditions en province, à Arles, l’installant d’abord dans une bergerie.

Le succès fut fulgurant, et il sut associer très vite sa fille à l’aventure. Elle y fit preuve à l’évidence d’un vrai talent de manager et la maison ne cessa de grandir. Mais il n’empêche : notre nouvelle Ministre de la Culture doit en partie sa nomination à son cher papa.

Lors de la passation de pouvoir avec la précédente Ministre de la Culture, Audrey Azoulay, Françoise Nyssen fit état du principe qui guide sa vie d’éditrice : « Plaisir et nécessité ». Elle n’a pas dit que c’était déjà celui de son père. Elle a conclu son propos par une belle formule du sociologue Edgar Morin : « A force de sacrifier l’essentiel pour l’urgence, on finit par oublier l’urgence de l’essentiel ». Je crois avoir lu la citation dans  les « Carnets » d’Hubert Nyssen, dont je fus un lecteur très assidu.

Il y a plein d'avantages à cette nomination. Françoise Nyssen est une actrice à part entière de la vie culturelle, au coeur des enjeux du livre en France. Elle se dit d'ailleurs accompagnatrice de livres, chef d'orchestre d'auteurs, et plus joliment "ourleuse". Nul doute qu'elle veillera à ce que la littérature, et notamment son réseau d'éditeurs et de libraires, aient une place éminente dans la politique qu'elle conduira.

C'est aussi une femme de territoire qui a confirmé et amplifié, après son père, l'ancrage arlésien d'Actes Sud.Elle encouragera donc la diffusion artistique en région, encore trop timide aujourd'hui au regard de cette voracité parisienne qu'il convient quand même de contenir. 

En guise conclusion, je ne résiste pas au plaisir de reproduire ci-après le billet que j’avais consacré sur mon blog  à Hubert Nyssen. C’était en novembre 2012, un an après sa disparition :

« Il y a juste un an, le 12 novembre 2011, disparaissait Hubert Nyssen,à l'âge de 86 ans.

Belge de naissance, naturalisé français, il fut écrivain et le fondateur en 1978 d' Actes Sud (www.actes-sud.fr ) , maison d'éditions qu'il installa, avec  20.000 francs en poche, dans la bergerie d'un mas, au Paradou , un petit village au pied des Alpilles, près des Baux de Provence. Le début d'une belle aventure, qui suscita les moqueries et railleries des éditeurs parisiens, mais aussi leurs menaces - l'un d'entre eux, un important personnage du quartier « germano-pratin », qui faisait les réputations et les prix, ira jusqu'à lui dire : « Vous n'aurez jamais de prix, et toi, comme écrivain, tu n'en auras plus... », bien qu' Hubert Nyssen se disait aussi de la rive gauche, mais la rive gauche du Rhône... 

L'attribution du Prix Femina étranger 1986 au suédois Torgny Lindgren (pour « Betsabée »), du Prix Nobel de Littérature 2002 à Imre Kertész, auteur hongrois, pour l'ensemble de son oeuvre, du Prix Goncourt 2004 à Laurent Gaudé (pour « Le soleil des Scorta ») - qui fut aussi Prix Goncourt des lycéens en 2002 avec « La mort du roi Tsongor » -, du Prix Goncourt des lycéens en 1996 (pour «  Instruments des ténèbres ») et du Prix Femina en 2006 (pour « Lignes de faille ») à Nancy Huston, auront été dans l'histoire d'Actes Sud , avec quelques autres consécrations littéraires, autant de « coups de canif » aiguisés portés à cette prétentieuse malédiction. Malheureusement, Hubert Nyssen n'aura pas pu fêter avec l'équipe le deuxième Goncourt attribué à Actes Sud, celui de 2012, avec« Le sermon sur la chute de Rome », de Jérôme Ferrari -dont j'ai commencé la lecture -, curieusement annoncé ce 7 novembre dernier devant les médias par le Président du jury, Didier Decoin, sous le titre « Le sermon sur la montagne de Rome »...Mais je suis sûr que depuis cette éternité où il se trouve, avec ses amis de toujours, Max-Pol Fouchet, Albert Cohen, et tant d'autres, Hubert Nyssen aura partagé la joie et la fierté des siens.

Il a beaucoup publié lui-même (j'évoquerai son oeuvre, romans, essais, poésie, dans un autre billet), et avait toujours été hanté par l'édition, qui fait le lien, « presque religieusement » disait-il, « entre qui écrit, et qui lit ce qui a été écrit »,( une sorte d' « éveilleur des livres », disait de lui Anne-Marie Garat, romancière éditée par Actes Sud), concevant son métier comme « l'accompagnement d'un auteur dans tout ce qu'il cherche à dire et pas seulement dans ce qu'il écrit ».

Privilégiant dès le départ la recherche d'auteurs étrangers (pas forcément encore édités en France car jusque là peu connus), Hubert Nyssen « dégota » très vite de précieuses pépites littéraires, à commencer par Nina Berberova et Paul Auster (« Sans ces deux là, aurions-nous pu faire leur place aux autres ? », s'interrogeait-il), pour aller jusqu'à la trilogie du « Millénium » du suédois Stieg Larrson, un succès littéraire et financier considérable.

Grâce à son fondateur et à ceux qui l'ont entouré ( notamment, sa femme, Christine Le Boeuf, traductrice, et sa fille, Françoise, Présidente du Directoire depuis quelques années), Actes Sud, dont le siège a été transféré à Arles en 1983, Place Nina Berberova, se porte bien (65 millions € de chiffre d'affaires en 2011, un catalogue de 10.000 titres).Le lieu compte aussi une librairie, un cinéma, un restaurant , un hammam, avec juste à côté la chapelle Saint-Martin du Méjan dédiée aux lectures publiques, concerts et expositions. Preuve que les défis les plus fous trouvent à se réaliser quand la passion d'entreprendre (plaisir et nécessité sont les deux mots d'ordre de la maison) et l'amour de la littérature s'en mêlent. Ce qui n'empêchait pas Hubert Nyssen de dire au tout début de la saga, comme pour tromper la jalouse concurrence : « Si je publie dix livres, ce serait un plaisir ; cent, ce serait un succès ; deux cents, ce serait inimaginable... ».

Qui ne connaît pas le style inimitable des ouvrages édités par Actes Sud : format allongé inédit ,beau papier vergé, graphisme de couverture très soigné – « mais pas une illustration pour dire que le graphiste a du talent, mais pour éclairer le titre » faisait observer Hubert Nyssen -, toutes qualités qui frappaient l'œil , donnant envie de prendre le livre, de le « caresser » et de l'entrouvrir ?

J'ai appris à mieux connaître l'homme, à davantage l'approcher, lui et son oeuvre, à la suite d'un article d'une page entière qui lui avait été consacrée dans le quotidien « Le Monde » du 3 avril 2008, sous la signature de Josyane Savigneau. Celle-ci faisait état, entre autres, des « Carnets » qu'Hubert Nyssen publiait sur le net (www.hubertnyssen.com), sorte de journal au quotidien, toujours consultable à ce jour, pour raconter ses rencontres, ses projets, ses bonheurs, ses lectures, ses émotions, ses mauvaises humeurs (le mistral en prenait souvent pour son grade...mais pas que lui !).

Je n'ai plus quitté depuis ce journal, dont j'attendais impatiemment les nouvelles chroniques, jusqu'à ce jour du 24 janvier 2011, date de parution du dernier billet ,qui pour cause de maladie ne fut suivi d'aucun autre, jusqu'à une triste et touchante conclusion de la famille : » Hubert Nyssen nous a quittés le 12 novembre 2011, chez lui, au milieu de ses livres et entouré des siens. Le mistral ne soufflait pas. »

J'ai beaucoup appris de ces lectures, découvrant un être merveilleux, humaniste, attachant, curieux et profondément cultivé. Elles ont grandement inspiré mon existence autour de cette gourmandise qu'Hubert Nyssen avait de chercher à connaître et à aimer les autres, avec ce que cela supposait de richesse à donner et à recevoir dans le partage et l'échange. »

A l’occasion d’un séjour en Arles  en octobre 2013, je rédigeais successivement trois  billets pour en rendre compte tant il fut riche d’impressions. Dans le troisième, je relatais ce  moment fort émouvant lorsque je me rendis au cimetière du Paradou, commune où vivait l’éditeur, afin de m’incliner sur sa tombe où il repose depuis novembre 2011. Je me dis qu’Hubert Nyssen serait fier de la nouvelle trajectoire empruntée par sa  fille, et il aurait raison de penser qu’il n’ y est pas tout à fait étranger.

Fait le 19 mai

 

Hanche droite, hanche gauche...

J’avais annoncé en ouverture de mon précédent billet (« Escapade en Bretagne nord ») que je subirai prochainement une opération pour pose d’une prothèse à la  hanche droite (tige fémorale insérée dans le fémur en titane et  tête fémorale, appelée souvent bille, en céramique)

Voilà qui est fait.

L’intervention a eu lieu à la clinique des Cèdres de Toulouse le mardi 9 mai dernier.

Tout s’est bien passé. Admis la veille en début d’après-midi, je fus réveillé le matin du 9 à 5h20 (!!) car j’étais le premier sur la liste des opérés.

Je n’ai qu’à me féliciter des conditions de cette odyssée médicale : un chirurgien proche de  ses patients, comme ce fut le cas aussi avec le Docteur anesthésiste. Un comportement qui vous met en confiance et vous fait aborder « l’épreuve » avec sérénité.

J’ai ainsi reçu dans ma chambre   la visite de mon chirurgien, le Dr Verhaeghe,  à trois reprises : la veille de l’intervention, après celle-ci, et le jour de mon départ, le 10 mai.

Il prit la peine en outre de venir me saluer dans la salle d’attente face au bloc, juste avant  de « passer sur le billard ».

Cette proximité fait du bien car il y a encore tant de mandarins dans le milieu médical qui vous toisent avec dédain et condescendance, avec l’air de vous dire : « Moi, je suis le sachant, et vous, vous ne savez rien ».

Pendant mon court séjour, les infirmiers, les aides-soignants et les kinés qui se sont relayés ont été, eux aussi, très disponibles et attentifs à ma condition.

J’ai commencé à marcher à nouveau, mais à tout petits pas, dès le lendemain de l’opération, m’aidant bien sûr de mes cannes anglaises.

Je dois désormais suivre un régime de rééducation fonctionnelle, avec en appui un dispositif médicamenteux assez lourd, et des analyses régulières de mes paramètres sanguins. Il faut un mois en moyenne pour recouvrer ses moyens et sa mobilité.

Aujourd’hui  12 mai, trois jours après la mise en place de la prothèse, je ressens déjà des améliorations.

Puis, ce sera le tour de la hanche gauche, dans environ six mois (pas de jaloux !).

Me voilà donc dans une stratégie à la Macron : rénover la droite et la gauche, et les faire travailler ensemble dans un esprit de coordination étroite et efficace !

Fait le 12 mai

Escapade en Bretagne nord

Changer d’air

Mardi prochain 9 mai, on va me poser une nouvelle hanche, une prothèse faite de titane pour la tige fémorale  et de céramique  pour la tête fémorale (qu’on appelle plus couramment la bille).

Je me compare volontiers sur le sujet à une vieille voiture d’occasion qui affiche au compteur 300/400.000 kms, et  dont il faut changer progressivement quelques pièces maîtresses, si on veut continuer à s’en servir.

J’avais en tout cas  envie de changer d’air avant ce rendez-vous, histoire de ne pas trop y penser. Certes l’opération est courante et la plupart du temps réussie car vous retrouvez très vite une bien meilleure mobilité. Mais l’intervention n’en est pas moins assez lourde, et vous ne pouvez pas vous empêcher de craindre un peu l’échéance.

La Bretagne, sa météo, ses hommes

Cap à cet effet vers la Bretagne nord, sur la côte d’Emeraude. Nous avons installé pour la circonstance notre camp de base à Dinard , charmant petite ville de l’Ille- et- Vilaine (10.000 habitants environ), située au bord de la mer, la Manche en l’occurrence, sur la rive gauche de l’estuaire de la Rance.

La météo a alterné des périodes ensoleillées et des moments nuageux ou pluvieux, conformément à la réputation du pays. Mais après tout, comme le disait le marin Olivier Kersauson : « Il ne pleut que sur les touristes…mais  chut ! ». Et puis la Bretagne  n’a pas forcément besoin du beau temps pour nous séduire. Elle a tant de charme et d’authenticité intrinsèques.

J’ai pu par ailleurs vérifier que le breton est quelqu’un de solide, énergique, mais peu expansif. J’ai écrit « vérifier » car je fus d’adoption l’un des leurs, de 1965 à 1973, le temps entre mes 17 ans et mes 25 ans, d’achever à Quimper mes études secondaires et d’entreprendre mon Droit à Rennes.

Dinard

Dinard est un lieu de villégiature discret, élégant, et fort paisible (bien que nous y ayons séjourné pendant la période du 1er mai), l’une des plus anciennes stations balnéaires françaises, qu’on qualifie volontiers de « Nice du Nord ».

La cité doit son développement  aux anglais fortunés  qui, à partir de 1900, ont construit là, sur les hauteurs, face à la baie et au port de plaisance, de luxueuses villas, fruit d’une splendeur passée devenue aujourd’hui  « rococo », mais toujours pour autant glamour et raffinée, et même exotique, par la présence dans les jardins de plantes et d’arbres méditerranéens (palmiers notamment).

De nombreux écrivains, hommes politiques (Churchill entre autres), artistes, ont séjourné ici. Parmi eux, Picasso qui s’y installa durant les étés de  1922 et 1928. Il peignit de nombreux dessins et peintures, dont la célèbre « Baigneuse à Dinard », une petite toile déjà en voie d’abstraction, que j’ai vue au Musée des Beaux-Arts de Rennes.

Mais nos principaux centres d’intérêt ne se sont pas trouvés sur place, à l’exception de la fréquentation un soir de « La Cour de Récré », une bonne table, tendance « branchitude » (après avoir quitté sans coup férir une crêperie de la ville, « Le Hautecloque »,  en raison du très mauvais accueil reçu), et d’une librairie chaleureuse,  où je fis l’acquisition du dernier livre d’Andreï  Makine, «L’archipel d’une autre vie ». L’auteur, né en Sibérie, est un de mes écrivains préférés, qui  fut révélé au  grand public avec « Le testament français », un grand succès d’édition couronné des Prix Goncourt et Médicis en 1995.

Saint-Malo

C’est en face de Dinard, de l’autre côté de l’estuaire,  à Saint-Malo , que nous rejoignions en une dizaine de minutes avec le bus de mer (photo de celui-ci dans la baie de Dinard), une belle balade, que nous avons décliné la plupart de nos occupations.

Cette « couronne de pierres posée sur les flots » selon les mots de Flaubert, est beaucoup plus grande (40.000 habitants) et touristique que sa voisine d’en face.

Enclose dans ses hauts remparts, cernée par la mer, cette cité malouine est chargée d’histoire, ne serait-ce que parce qu’elle fut, du XVIème au XVIIIème,  le point de départ de bien des vaisseaux en quête de découvertes de terres lointaines et de profitables échanges commerciaux . C’est le temps de la prospérité et des grandes compagnies d’armateurs, qui font de Saint-Malo  le premier port de France. Au XVIIIème, et jusqu’en 1815, ce fut aussi l’époque, presque légendaire,  de la « guerre des courses », entreprises par ces corsaires qui nous ont tant fait rêver dans notre enfance : Jacques Cartier, René Dugay-Trouin, Robert Surcouf…

La ville fut malheureusement détruite à 80 % par les bombardements alliés et les incendies au cours  de l’été  1944, les américains étant persuadés que les allemands s’y étaient terrés en nombre, et que le seul moyen de les en faire sortir était de « nettoyer » sans pitié leur repaire malouin. Après la guerre, Saint-Malo fut rebâtie à l’identique, une résurrection exemplaire qui a su recréer étonnamment l’atmosphère et l’architecture d’avant.

Nous avons parcouru avec plaisir la cité « intramuros » (à l’intérieur des remparts),  néanmoins un peu trop livrée, à la manière du Mont Saint-Michel, aux « marchands du temple », et l’été sans nul doute aux « hordes »  de touristes. Le granit règne en maître sur les constructions,  conférant  aux places et aux rues souvent étroites  un air d’austérité et de grisaille un peu dommageable.

Le Festival de musique « Classique au large »

Nous avons profité de la tenue à Saint-Malo, du 28 avril au 1er mai, de la huitième édition du Festival de musique « Classique au large » pour nous rendre à deux concerts.

Ce Festival  a pour cadre le Palais du Grand Large (d‘où son appellation), un bâtiment dont les grandes baies vitrées donnent sur la plage du Sillon et à perte de vue  sur la mer, des paysages marins enchanteurs qui ont rendu encore plus agréables les moments musicaux auxquels nous avons participé.

Au  programme du samedi 29 avril en début d’après-midi, le thème des castrats, ces chanteurs de sexe masculin ayant subi la castration avant la puberté dans le but de conserver le registre aigu de la voix enfantine, tout en bénéficiant du volume sonore produit par la capacité thoracique d'un adulte. Le phénomène musical des castrats apparaît dans la deuxième moitié du XVIème en Occident. Il se développe principalement en Italie et disparaît entre la fin du XIXème et  le début du siècle suivant. Les historiens rapportent que les meilleurs castrats pouvaient rivaliser en puissance, technique et hauteur, avec une petite trompette.

Désormais, la voix des castrats est reproduite par des chanteurs contre-ténor, sans bien entendu qu’ils soient privés de leurs attributs, comme le français Philippe Jarrousky, 39 ans, que j’écoute toujours avec ravissement mais aussi avec  étonnement tant sa  voix  monte très haut, au point que parfois il m’arrive de craindre qu’elle ne se casse soudainement. Jaroussky dit à ce sujet : « Le timbre du contreténor n'est que la voix la plus aiguë dont un homme est capable. L’émission vocale passe par la tête et non par la poitrine. C’est ce qui la différencie de celle de ténor ou de basse. Son ambiguïté naît de ce qu’elle ne se situe pas entre la voix d’homme et de femme, mais entre celle d’homme et d’enfant. » 

Parmi les pièces jouées, le célèbre air de « Rinaldo », « Lascia ch’io pianga », tiré de l’opéra éponyme composé par Georg Friedrich Haendel (1685-1759).Ecouter l’interprétation de la mezzo-soprano américaine Joyce DiDonato  :  https://www.youtube.com/watch?v=oJJnhp2CYnk

Dans cet ouvrage, le  Commandant des Croisés, lors du siège de Jérusalem, Goffredo, promet la main de sa fille Almirena à Rinaldo, s’il combat à ses côtés. Les deux jeunes gens s’aiment avec passion. Argante, roi de Jérusalem, est inquiet des progrès de l’armée chrétienne. Il est l’amant de la magicienne Armida qui décide d’enlever Almirena pour éloigner des combats le vaillant Rinaldo. Désespéré par la disparition de sa fiancée, il se lance à sa recherche en se mettant à la merci des sortilèges d’Armida. Heureusement, grâce à Goffredo et  à son frère Eustazio, Almirena et Rinaldo pourront s’échapper du château ensorcelé d’Armida qui sera faite prisonnière à son tour, avec Argante. Les Croisés triomphent et Rinaldo pourra épouser Almirena.

Dans l’air en question (Acte II), si émouvant, Almirena, prisonnière d’Argante, tente de se soustraire aux avances de son geôlier.

Il fut chanté pour l’occasion par Fabrice di Falco, un sopraniste contre-ténor né en 1974 en Martinique, que je n’avais jamais entendu jusqu’alors. Une voix admirable ! Il se trouve d’ailleurs que c’est en entendant celui-ci que Philippe Jarrousky a découvert sa vocation.

Bel  et grand homme, élégant, vêtu d’une tunique- soutane digne d’un missionnaire jésuite en mission, le chanteur avait fort belle allure, un peu mystérieuse et énigmatique, et dégageait une trouble sensualité. Il  avait une telle  sensibilité en lui qu’il ne put s’empêcher de pleurer en  interprétant ce « Lascia ch’io pianga ». C’était d’ailleurs si sincère que lorsqu’il reprit cet air en bis, des larmes se répandirent  à nouveau sur ses joues. Forte émotion chez les spectateurs ! Chair de poule et pleurs à l’unisson !

Fabrice di Falco est par ailleurs un passionné de jazz, une musique qu’il a mixée avec bonheur à certains moments  avec du chant classique. Adepte de ce genre métissage, le chanteur en a fait d’ailleurs  le cœur de son dernier CD, « Sauvages »,  qui autour d’œuvres baroques brasse les influences, les styles et les rythmes.

Furent à l’honneur le temps de ce concert : Bach (1685-1750), pour son « Aria » et pour son « Concerto Brandebourgeois », les deux morceaux exécutés par le Quatuor Sine Qua Non, Vivaldi (1678-1741) pour son « Stabat Mater » , Pergolèse (1710-1736) pour son « Régina », Purcell (1659-1695) pour son air de « Didon » dans « Didon et Enée » et pour son « air du génie du froid » dans « King Arthur »,  Rameau (1683-1764) pour son air de « La  Danse des Sauvages » dans « Les Indes Galantes », et donc  Haendel (1685-1759)  avec ce fameux air du « Lascia » mais aussi avec l’air de « Semele ».Sur scène, outre Fabrice di Falco et l’excellent quatuor Sine Qua Non (violons, alto et violoncelle), Julien Leleu à la contrebasse, qui joue par ailleurs depuis 2016 au sein du Di Falco Quartet, créé pour illustrer la proposition baroque du sopraniste contre-ténor : « Vivaldi est un grand jazzman ! ».

Autre rendez-vous  avec  le Festival « Classique au large » : dimanche 30 avril en soirée, avec l’Orchestre Symphonique de Bretagne, créé en 1989, dirigé par le chef d’orchestre allemand Rudolf Piehlmayer.

Ont été joués « Pulcinella », suite d’ orchestre d’Igor Stravinski (1882-1971), une œuvre que je n’apprécie guère, puis la Symphonie n°2 en ré majeur de Ludwig van Beethoven (1770-1827), un morceau un peu trop trépidant et pétaradant  à mon goût, mais c’est la signature même de ce grand compositeur.

Au milieu, un moment de grâce exceptionnel : le Concerto pour piano et orchestre n°1 en sol mineur de Félix Mendelssohn (1809-1847). Au clavier, un prodigieux pianiste français, né en 1975, Cédric Tiberghien.

Ce concerto a été dédié à la baronne Delphine Von Schauroth (1813-1887), pianiste et compositeur, que Mendelssohn rencontra à Munich en 1830. Certains voient d’ailleurs dans l’impression fiévreuse et sentimentale de l’œuvre, et notamment dans ses premières mesures, une véritable déclaration d’amour à l’intéressée. Mais on n’en sait pas plus. Preuve toutefois de  la passion qui animait le grand musicien  allemand : il joua la pièce pendant quarante ans ! Un gage de grande fidélité à l’égard de  l’être aimée !

Voilà donc deux belles rencontres  musicales d’un Festival  très riche puisqu’en 4 jours quatorze rendez-vous étaient proposés, avec  en  prime une mise en valeur de formations locales : issus du Conservatoire de Saint-Malo, les enfants des chœurs , l’Eole Harmonia, l’Orchestre symphonique des élèves , l’Harmonie Junior, et aussi l’Orchestre symphonique  de la Ville et l’Orchestre Symphonique de Bretagne.

Nous avions remarqué par ailleurs dans les couloirs de jeunes femmes et hommes asiatiques qui allaient et venaient. En fait, ils constituaient l’Orchestre Philarmonique de Daejon, une formation créée en 1984 qui est parmi les plus renommées de la Corée du Sud. Elle se produit dans le monde entier, et donc pour une soirée ici au Festival  « Classique au Grand Large ». Nous n’avions pas choisi d’en être (je le regrette un peu en cet instant), mais je tenais dans ce billet à évoquer leur présence à Saint-Malo car c’est un témoignage fort de l’ouverture musicale à l’international de cet évènement.

Et cerise sur le gâteau : la présentation des concerts par  Frédéric Lodéon, violoncelliste et chef d’orchestre, surtout connu par le grand public pour ses émissions de radio et de télévision, dont le fameux  « Carrefour de Lodéon » sur France Musique. Doté d’une culture musicale hors du commun, ses commentaires, ses expertises,  sont toujours très pertinents et accessibles à tous. Il a une bonhomie tranquille  qui le rend proche de nous et éminemment sympathique.

Une librairie singulière

Autre escale à Saint-Malo : « La Droguerie de Marine », une librairie générale singulière, pointue dans sa spécialité maritime et nautique. Située à Saint-Servan, quartier un peu excentré, au cœur du triangle magique, port de pêche, port de commerce, port de plaisance, elle dispose de 200 m² dans une rue commerçante animée. Cet entrepôt portuaire, lieu d’histoire et de culture, a su garder tout le charme des maisons d’avitailleurs d’autrefois. Elle  propose aussi des créations originales, œuvres d’artistes et d’artisans,  d’objets du bout du monde et de marine anciens, et de multiples idées cadeaux en rapport avec la mer et le voyage.

Le Centre Cristel Editeur d’Art

Très intéressante visite par ailleurs au Centre Cristel Editeur d’Art , dans le quartier de la gare, lui aussi excentré. Ce lieu est né d'un long compagnonnage artistique commencé en 1987 aux côtés de Joseph Foret, l'éditeur de Salvador Dalí et de Pablo Picasso. Il est le  seul centre d'art privé de la Côte d'Émeraude. Dédié à l'art moderne et à l'art contemporain, il fut inauguré en avril 2014. 

A  la fois créateur d'estampes, de sculptures et de livres d'artistes, mais aussi éditeur de nombreux textes sur l'histoire des Prix de Rome, sur l'école de Paris, sur le dessin et sur les maîtres de la peinture du XXe siècle, le Centre  organise quatre grandes expositions annuelles dans un espace de vente et d'exposition de 100 m2 .

Actuellement, une exposition « Puissance du Trait, de Corot à Picasso ».Soit cinquante œuvres, des dessins signés par 30 artistes différents, dont bien sûr Corot et Picasso, amis aussi Marc Chagall, Marie Laurencin, André Derain…

En exergue sur le site internet du Centre : « « Ce qu’il faut dire, ce que je crois, c’est qu’il n’y a que le dessin qui compte », expliquait Alberto Giacometti en 1959 avant d’ajouter cette autre conviction : « Il faut s’accrocher uniquement, exclusivement au dessin. Si on dominait un peu le dessin, tout le reste serait possible »… En clair, une invitation à se pencher, encore et toujours, sur ce geste sans pareil, volontaire ou instinctif, qui prélude aux grandes œuvres. Un geste mystérieux, aussi, auquel l a phrase célèbre de Picasso fait écho : « J’ai mis toute ma vie à savoir dessiner comme un enfant. »

Se prépare parallèlement une édition en cinquante exemplaires sur papier pur chiffon, selon la grande tradition de la bibliophilie française, et à partir d’ originaux, un Abécédaire animalier de 26 estampes dues à Mathurin Méheut,  (1882-1958), peintre breton et voyageur. Le tirage, unique et définitif, sera de 50 exemplaires, dans un format 32 x 43 cm, avec un texte d’ouverture de seize pages, le tout tiré en fac-similé par l’atelier d’art parisien Clot, Bramsen & Georges, le plus ancien atelier de lithographie dans la capitale.

Le prix spécial de souscription était de 1.450 € jusqu’au 4 mai. Il est maintenant de 1.900 €. Soit dans les deux cas des  montants hors de mes moyens, malgré ma furieuse envie de posséder  un tel  ouvrage.

Le beurre Bordier

Enfin, un pèlerinage incontournable à la boutique intramuros du beurre Bordier , l’un des meilleurs  beurres français, qu’on trouve sur  la plupart des tables des grands chefs cuisiniers français et étrangers.

Fils et petit-fils de beurrier fromager, Jean-Yves Bordier a naturellement grandi entre les meules de comté et la crème fraîche venant de la ferme. Avec son père, il apprend, tout en grandissant, son futur métier au rythme des marchés parisiens. Il devient artisan beurrier à Saint-Malo en 1985, en reprenant la crèmerie La Maison du Beurre créée en 1927. Il redécouvre l’art de malaxer le beurre, méthode traditionnelle du XIXème, qu’il conserve et perfectionne autour des gestes essentiels des anciens beurriers, qui font la qualité des grands beurres. Il met au point ses techniques de tapage et de façonnage et transmet son savoir-faire à son équipe.

En tant que fromager affineur depuis 35 ans, la sélection de Jean-Yves Bordier est le fruit d’années “d’amitiés fromagères” et de découvertes de productions artisanales. Il affine ses fromages dans sept caves naturelles reconstituées afin d’obtenir des pâtes à l’optimum de leur goût et de leur texture. Son but quotidien est de travailler avec les plus jolis laits et dans le respect des traditions.

Sa collection de beurres est alléchante à souhait : beurres nature :beurres de baratte doux, salé, demi-sel (nous nous en sommes procurés une petite plaquette à  4 %, pour la consommer pendant notre séjour, quel régal !) ; beurres parfumés : beurres de baratte aux algues, au sel fumé, au piment d’Espelette, à  l’ail et aux fines herbes et poivre de Sichuan (province de Chine), à l’huile d’olive citronnée, au Yuzu (agrume acide de l’est de l’Asie), à la vanille de Madagascar.

Idem pour les fromages : fromages frais (petits suisses, yaourts, fromage blanc…), pâtes molles à croûte naturelle ou cendrée (chèvres),  pâtes  à croûte fleurie (camembert, brie, coulommiers…), pâtes à croûte lavée (maroilles, livarot, munster…), pâtes persillées (roquefort, bleu d’Auvergne…), pâtes pressées non cuites (Saint-Nectaire, Pyrénées, tomme de Savoie, Cantal…), ou cuites (comté, beaufort, gruyère, emmental…).

De Saint-Cast à  Erquy

Un autre jour, tour de la côte en passant d’abord par Saint-Cast-le-Guildo (prononcer saintka). Halte dans une crêperie familiale pour une pause déjeuner. Des galettes savoureuses et un cidre doux délicieux ! Poursuivant notre chemin, je ne cessais de penser au nom de cette localité dont j’étais persuadé qu’il se trouvait dans un texte  de Jacques Brel, mon artiste vénéré. Ma mémoire ne voulant pas faire d’effort, j’eus recours à l’internet de mon portable. C’est dans « Jojo » que cette station balnéaire à sept plages est évoquée.

En l’occurrence, Brel dans cette chanson se recueille sur la tombe de Georges Pasquier, son  ami le plus intime, son régisseur, son homme à tout faire, décédé en 1974.Il dit le profond  chagrin qu’il éprouve :

« Jojo
Voici donc quelques rires
Quelques vins, quelques blondes
J'ai plaisir à te dire
Que la nuit sera longue
A devenir demain
Jojo
Moi je t'entends rugir
Quelques chansons marines
Où des Bretons devinent
Que Saint-Cast doit dormir
Tout au fond du brouillard

Six pieds sous terre Jojo tu chantes encore

Six pieds sous terre tu n'es pas mort…

 Toutes les autres paroles liées à l’amitié et à la disparition douloureuse sont de la même veine :

 Jojo

Ce soir comme chaque soir

Nous refaisons nos guerres

Tu reprends Saint-Nazaire
Je refais l'Olympia
Au fond du cimetière
Jojo
Nous parlons en silence
D'une jeunesse vieille
Nous savons tous les deux
Que le monde sommeille
Par manque d'imprudence

Six pieds sous terre Jojo tu espères encore

Six pieds sous terre tu n'es pas mort

Jojo
Tu me donnes en riant
Des nouvelles d'en bas
Je te dis mort aux cons
Bien plus cons que toi
Mais qui sont mieux portants

Jojo
Tu sais le nom des fleurs
Tu vois que mes mains tremblent
Et je te sais qui pleure
Pour noyer de pudeur
Mes pauvres lieux communs

Six pieds sous terre Jojo tu frères encore

Six pieds sous terre tu n’es pas mort

Jojo
Je te quitte au matin
Pour de vagues besognes
Parmi quelques ivrognes
Des amputés du cœur
Qui ont trop ouvert les mains
Jojo
Je ne rentre plus nulle part
Je m'habille de nos rêves
Orphelin jusqu'aux lèvres
Mais heureux de savoir
Que je te viens déjà. 

Six pieds sous terre Jojo tu n’es pas mort

Six pieds sous terre je t’aime encore. »

Et de fil en aiguille, je compris que Jojo était en fait enterré à Saint-Cast. M’étant déjà trop éloigné de là, je me promettais d’y revenir une autre fois, afin de saluer celui qui a étroitement appartenu à la légende brélienne (l’avion que pilotait le chanteur aux îles Marquises portait d’ailleurs son nom).C’est quand même moins loin que Hiva Oa, où je m’étais rendu pour m’incliner sur  la tombe du Grand Jacques !

 Après Saint-Cast, le fort la Latte installé sur un site fortement escarpé (impressionnant d’envergure !), dominant la mer (édifié au XIVème et transformé en fort de défense côtière au XVIIème),  puis le Cap Fréhel, un lieu naturel préservé,  en à-pic de plus de 70 mètres, avec un phare toujours en activité posé sur la falaise. Une végétation rare, de grandes étendues de bruyères et une mer souveraine en font un « bout du monde » magique et authentique. On s’acquitte d’ailleurs d’un péage de 3 € pour contribuer  à l’entretien de ce beau patrimoine.

 A contrario, Sables-d’or-les-Pins, vu après, m’est apparu « victime » du tourisme de plage, défiguré par la médiocrité et la laideur des aménagements. Erquy sauve l’honneur, mais de peu…J’imagine l’invasion estivale que subissent ces communes du bord de mer, et tant d’autres, avec toutes les nuisances qui en résultent…

 Chez Olivier Roellinger

Il y eut un moment gastronomique privilégié durant notre séjour breton : la table d’Olivier Roellinger, « Le Coquillage » près de Cancale, au château Richeux , la propriété du grand chef et de sa famille. Grand voyageur devant l’éternel et passionné par les épices (il a sa boutique à Saint-Malo), Olivier Roellinger a fini par fermer son restaurant 3 étoiles de la Maison de Bricourt, dévolue désormais à ses recherches culinaires. Trop de pression, et volonté de revenir à une cuisine plus simple, plus convivial, plus abordable.  En acquérant le château Richeux, une belle villa des années 20, qui a un air de manoir de conte de fées, le cuisinier put concrétiser cette évolution. Et de belle manière.

Cette grande bâtisse, se dresse en hauteur, face au mont Saint-Michel,  dominant  la mer et offrant un point de vue imprenable. Onze chambres spacieuses avec vue sur la baie, deux appartements et le restaurant  constituent ce lieu de vie idyllique et singulier.

Ce castel  fut construit en 1925 pour une certaine Mme Shaki, une femme richissime,  d’un rare raffinement,  qui fut la maîtresse de Léon Blum, homme politique français (1872-1950). Les gens d’ici l’appelaient d’ailleurs « la maison du Président ». Sa propriétaire fut malheureusement victime de la barbarie nazie. Après sa disparition, la villa connut une longue période de déshérence, et fut rachetée par Olivier Roellinger en 1992, qui y entreprit des  travaux considérables.

Reprenant le propos d’un artiste  (j’ai oublié de qui il s’agit),  « Il fait très faim », je pris place dans le restaurant, une pièce en rotonde bien confortable.

Notre préférence nous porta  sur  le menu dit « Le grand choix de la baie ».

En entrée pour moi, « Les coquilles Saint Jacques de plongée, dans une acidulée de livèche  (plante herbacée vivace) du potager celtique ». Pour suivre, une « Pomme de ris de veau à la crème double, « poudre des Fées » (une épice mise au point par Olivier Roellinger), feuilles de moutarde, morille et coques de l’estran (zone de la mer entre les plus hautes et les plus basses marées,  où se ramassent ces coquillages). Et pour terminer en beauté, « La roulante des gourmandises », un fabuleux chariot de pâtisseries ! Que de saveurs et d’originalité !

Et pour accompagner cet itinéraire gastronomique un verre de Chenin, vin blanc issu d’un cépage vif et fruité des bords de la Loire, puis un autre de Mâcon, vin blanc frais et gouleyant, sec mais lui aussi fruité.

Un repas  haut de gamme en qualité d’assiette, de service et de cadre, qui s’est terminé dans les jardins, face à la mer, le temps de boire un café brésilien.

Un déjeuner sous le sceau de l’excellence, à un prix qui reste raisonnable. J’en redemande !

Le château de Combourg et Chateaubriand

Après le château Richeux, le château de Combourg, où vécut enfant  François René de Chateaubriand (1768-1848), entre un père autoritaire et superstitieux et une mère dévote, « pleine d’esprit et de vertu ». Il  fera très souvent référence à cette période de sa vie dans l’une de ses œuvres majeures, « Les Mémoires d’Outre-Tombe ». Je m’enorgueillis d’avoir dans ma bibliothèque les deux volumes de ces Mémoires, dans une  édition de La Pléiade remontant à 1983. Ils  m’avaient sans doute été offerts pour l’un de mes anniversaires. Je les parcours de temps en temps, et c’est toujours un immense plaisir de lecture, à la mesure d’une écriture qui justifie que Chateaubriand soit considéré comme l’un de nos plus grands  écrivains  et le précurseur du romantisme français.  Quand on interrogeait Victor Hugo sur son avenir, il avait l’habitude de répondre : « Etre Chateaubriand ou rien. »

Le château, une forteresse médiévale, a un aspect sévère, même s’il a été transformé au fil des siècles, surtout au XIXème où sa restauration fut entreprise sous la houlette d’un élève d’Eugène Viollet-Leduc (1814-1879), un grand architecte de l’époque, à qui on doit notamment la rénovation de la basilique de Vézelay et du mont Saint-Michel. Ce n’est donc plus tout à fait le château qu’a connu l’écrivain, même si sa petite chambre en haut du donjon demeure à l’identique, et donne une idée précise des conditions spartiates et austères  de son existence durant la période considérée. On imagine fort bien par ailleurs la peur au ventre  qui devait tenailler le garçon quand il devait regagner seul  sa chambre le soir à la  lueur d’une bougie, d’autant que circulait à l’époque l’histoire d’un aïeul à jambe de bois qui hantait, tel un fantôme, les escaliers de la demeure…

La visite dure une heure, mais certaines parties de la bâtisse ne sont pas accessibles car les descendants du frère aîné de l’écrivain y vivent toujours. On parcourt le vestibule, la chapelle, où la mère de Chateaubriand se trouvait souvent pour y prier, la salle des gardes richement meublée, avec aux murs d’intéressants tableaux de l’école flamande, la salle des archives, qui rassemble quelques souvenirs de l’écrivain : table de travail, reconnaissances de dettes, décorations, portraits, contrat de mariage, lettres manuscrites (graphiquement, l’écriture de Chateaubriand , moderne pour son temps, avait beaucoup d’allure), lit de mort… Des remparts, superbe  vue sur les alentours et sur le vaste  parc de la propriété.

Laissons le dernier mot à Chateaubriand lui-même : « Des cachots et des donjons, un labyrinthe de galeries…partout silence, obscurité et visage de pierre, voilà le château de Combourg. »

Rennes, une ville de souvenirs

Mercredi 3 mai : dernière  journée de notre escapade,  avant de regagner nos pénates : Rennes , la capitale de la Bretagne, une cité jeune et très  vivante. J’ai de fortes attaches avec cette ville. C’est là que j’ai mené mes études de droit de 1968 à 1973, tout en étant surveillant dans des établissements scolaires afin de subvenir à mes besoins. Il faut dire que je m’étais marié en 1969 (à 21 ans !) et  que je fus père de famille fin 1970 (à 22 ans !), mon fils naissant dans une clinique rennaise, aujourd’hui disparue.

Je menais alors une vie matériellement difficile, logeant dans des meublés très modestes aux  loyers peu élevés. En me promenant dans le centre ancien historique de Rennes, j’ai revu non sans émotion deux de ces logis, l’un au 7 de la rue de Bertrand,  où nous vivions au 2ème ou 3ème étage dans une ancienne chambre de bonne, transformée en  une pièce cloisonnée, avec d’un  côté la cuisine, de l’autre la chambre, sans salle d’eau ni w.c. (ils  étaient sur le palier) ; l’autre, à l’entrée de la rue Nantaise, au bas de la Place des Lices : un deux pièces tout aussi sommaire que le précédent (toujours les w.c. sur le palier et pas de salle d’eau),  plus adapté néanmoins pour y accueillir notre nouveau-né. Je me rappelle toutefois combien il était compliqué pour moi de réviser mes cours de droit, notamment les soirs qui précédaient les examens, car dans l’autre pièce  notre progéniture ne cessait de pleurer et de crier des nuits durant. J’ai même retrouvé par ailleurs, dans son jus, encore en service près de cinquante après ( !), la laverie automatique de notre quartier, où nous traitions notre linge.

Il n’empêche ces  cinq années rennaises furent heureuses, malgré les incertitudes financières. J’étais fier d’être un père étudiant et nous étions à cette époque quelques rares  papas à fréquenter  le restaurant universitaire en déposant sur la table le siège bébé du rejeton. J’avais vingt ans en 1968, année de mon arrivée à Rennes, et je me sentais ivre de liberté, accompagnant la « révolution » de mai du mieux de ma disponibilité. Mon engagement m’avait même conduit à donner des cours de français à des immigrés analphabètes.

J’étais parallèlement passionné par le droit public, passion qui guida ensuite ma carrière professionnelle, et qui m’avait été inoculée par un jeune  et timide Assistant de Travaux Dirigés, Edmond Hervé (74 ans aujourd’hui), qui fut  en 1977 Maire de Rennes (il fera cinq mandats), puis Député (de 1981 à 2002), avant de devenir  Sénateur en  2008. Il a été plusieurs fois Ministre, notamment de la Santé au moment de la terrible affaire du sang contaminé.

Déjeuner entre amis

Nous avons déjeuné ce jour là avec un couple fort sympathique que nous n’avions pas revu depuis près de dix ans. Lui, fut mon Adjoint, avant de me succéder, dans le dernier poste professionnel que j’ai occupé. C’est moi-même qui l’avais pressenti pour venir travailler à mes côtés, car j’avais eu l’occasion de le repérer dans mes réseaux pour son sérieux et sa rigueur –ce qui ne l’empêche pas de disposer d’un humour à froid que j’apprécie beaucoup. Et je suis ravi de lui avoir mis ainsi le pied à l’étrier dans une activité où il est toujours, sauf à avoir déroulé depuis une brillante carrière, à Rennes donc présentement, carrière  qui est loin d’être achevée car il a un âge voisin de celui de mon fils. Elle, son épouse, est une femme charmante, enjouée, qui  œuvre dans le domaine de la formation professionnelle. Le repas  que nous avons partagé au restaurant « La Réserve » ,excellent au demeurant, fut agréable, et  nous avions beaucoup à nous dire.

Le Musée des Beaux-Arts

Direction  ensuite Musée des Beaux-Arts  , 20, quai Emile Zola. De création révolutionnaire (1794), il fut installé en 1855 dans un nouveau bâtiment qui devait initialement abriter un palais universitaire, d’où son architecture solennelle et impressionnante. Une étape décevante, car  nous n’avons pas vu beaucoup d’oeuvres intéressantes.

Albert Camus au Théâtre national de Bretagne

Cette déception, nous allions la connaître aussi en soirée au Théâtre national de Bretagne (TNB), rue Saint-Hélier. S’y jouait une pièce d’Albert Camus, « L’état de siège », mis en scène par Emmanuel Demarcy-Mottta (47 ans). L’homme, Directeur du Théâtre de la Ville à Paris, est un réalisateur engagé, qui travaille à la  démocratisation de la culture, et développe une croyance en un théâtre politique.

Le thème de la pièce nous séduisait d’autant plus qu’il est d’une parfaite actualité : une ville au bord de la mer, étrangement paisible. Il ne s’y passe rien et le Gouverneur s’en réjouit. Le marché bat son plein, des comédiens répètent…Tout à coup, l’un d’eux s’effondre. Deux médecins diagnostiquent une terrible épidémie.

 Un homme arrive, accompagné de sa secrétaire, il exige la place du Gouverneur : « Je suis la Peste », déclare t- il. L’état de siège est proclamé… La Terreur s’installe. Aux « songeries du “vieux monde” », la maladie apporte l’ordre, la logique fonctionnelle de l’organisation, de l’administration, des listes, des fiches, des statistiques, de l’inquisition, de la persécution. Tout ce dont la Peste est le symptôme ou le nom !

Jusqu’à ce que la révolte s’organise, menée par un homme jeune, Diego. Cette pièce développe une allégorie multiple, teintée de fantastique, sur les régimes corrompus, autoritaires, fascisants. Albert Camus déclarait à son propos : « Mon but avoué était d’arracher le théâtre aux spéculations psychologiques et de faire retentir sur nos scènes murmurantes les grands cris qui courbent ou libèrent aujourd’hui des foules d’hommes. »

Mais cette mise en scène était d’une violence excessive, outrancière, avec des comédiens qui vociféraient leurs  textes. C’était vraiment insupportable à voir et à entendre, et nous avons choisi, à regret,  de quitter la salle avant le terme de la représentation.

La volonté d’innover à tout prix, de surprendre absolument, de casser les codes, qui caractérisent souvent les approches artistiques contemporaines ne sont pas toujours des réussites.

Nous terminions ainsi notre séjour insatisfaits, mais il y eut avant de si bons moments.

NB Mon épouse a vécu un moment insolite à Dinard. Alors qu'elle se promenait près du port, dégustant une pâtisserie locale, une mouette fondit sur elle par l'arrière (la traîtresse !) pour lui dérober sa gourmandise. Outre l'effet de surprise, elle éprouva une douce sensation de chaleur provoquée par le contact avec l'oiseau.

Fait le 7 mai

Écrire un nouveau commentaire: (Cliquez ici)

123siteweb.fr
Caractères restants : 160
OK Envoi...

Cabon Pascale | Réponse 08.05.2017 11.12

Belles descriptions des villes de notre Bretagne qui est si belle mais tant décriée à cause du temps très changeant dans une seule journée!

Voir tous les commentaires

Commentaires

08.09 | 02:24

notre génération a toujours ressenti un fort penchant pour Denise Glaser n'est-ce pas Thierry ?

...
11.08 | 03:28

Tu nous donnes l'eau à la bouche

...
08.05 | 11:12

Belles descriptions des villes de notre Bretagne qui est si belle mais tant décriée à cause du temps très changeant dans une seule journée!

...
04.03 | 02:39

et dans un autre domaine tournons nous vers une élection à la proportionnelle

...
Vous aimez cette page