Points de vues du Gers Carnets

Séjour à Paris

Séjour à Paris du 17 au 23 mars, avec un couple d’amis normand, pour participer, d’une part,  à des réunions de l’Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité (ADMD),  dont je suis le Délégué pour le Gers (voir mon blog dédié aux enjeux de fin de vie : www.admdgers.fr ), et, d’autre part,  pour faire mon marché culturel.

Le « mauvais » Paris

Je m’aperçois en avançant en âge que je supporte de moins en moins le rythme effréné de la capitale, et les nuisances de tous ordres qui l’accompagnent.

Il faut dire que c’est la faute du Gers où je vis depuis sept ans et demi, car ce département du sud-ouest  décline une qualité de vie exceptionnelle, où la paisibilité le dispute à la douceur du climat et à la gentillesse qui  inspire les rapports humains.

Gentillesse qui a totalement disparu chez les parisiens, tant ils sont emmurés dans un égoïsme  et une indifférence à toute épreuve. Ils ne font plus du tout attention aux autres, et le téléphone portable conforte cet isolement, leurs propriétaires ayant les yeux rivés dessus quand ce n’est pas les oreilles qui s’y branchent ! Les usagers du métro, qui ne se parlent pas, bien qu’ils soient souvent tassés  les uns contre les autres, une proximité qui devrait prêter pourtant à la conversation, sont un bel exemple de cet individualisme hypertrophié (chacun pour soi et rien pour les autres), tellement aux antipodes de la célèbre devise de notre héros gascon D’Artagnan et de ses mousquetaires, «  Un pour tous, tous pour un », reprise tel un étendard par la Suisse, et qui sent si bon la solidarité.

Le « bon » Paris

Paris se « rachète » avec, entre autres,   une offre artistique multiple et variée, qui n’a pas son pareil, hélas !, en région.

Musées et expositions

En ce qui concerne les musées et les expositions, il faut cependant prendre garde aux affluences désormais inévitables, quel que soit le moment de l’année. Pour s’en prémunir autant que faire se peut, il faut se résoudre à anticiper en acquérant les  billets à l’avance sur internet, et  en réservant de surcroît la plage horaire appropriée.

Vermeer au Louvre

Mais on n’est pas toujours à l’abri néanmoins des files d’attente. Ce fut le cas pour le Louvre et son exposition temporaire consacrée à Vermeer et aux maîtres de la peinture de genre. Nous avions acheté un rendez-vous à 12 heures, mais nous dûmes faire la queue une heure durant dans des conditions peu confortables. Il est vrai toutefois que grâce à cette régulation nous ne piétinions pas devant les tableaux.

Avec  Johannes Vermeer et les autres peintres présentés (Gerard ter Borch, Jan Steen, Eglon Van der Neer, Frans van Mieris, Pieter de Hooch…), on est dans la scène de genre élégante appliquée à la république des Provinces Unies (actuels Pays-Bas) du XVIIème siècle. On recherche des formes parfaites et des images raffinées pour décrire la riche et puissante  société bourgeoise et aristocratique d’une période d’une rare prospérité. 

Vermeer, le « sphinx de Delft », se distingue cependant de ses collègues  par l’atmosphère recueillie qu’il insuffle à ses tableaux de genre, par un traitement particulier de la lumière et de la matière picturale, et par la diversité  des interprétations qu’il suggère.

Il peint autrement, sans mettre en scène des histoires de séduction ou de parade mondaine, à la différence de ses contemporains. Il n’y  a souvent qu’un personnage dans la toile, qui effectue dans un halo de lumière un geste maîtrisé, telle « La laitière » qui verse le lait, ou « La dentellière » qui tire son fil, deux  des œuvres majeures de l’artiste.

Je n’ai pas un enthousiasme exagéré pour cette peinture car elle me renvoie une image de forte immobilité qui, en tant que telle, ne provoque pas beaucoup d’émotion chez moi. Les scènes ne sont guère dans le mouvement. Elles mettent le réel à distance et rendent le trait pictural très souvent impersonnel et impénétrable (« une intimité qui se dérobe », ai-je lu quelque part), notamment pour les visages. Je suis sensible par contre au travail d’exploration fait sur la lumière, une lumière  qui irradie magnifiquement un certain nombre d’œuvres.

Et Valentin de Boulogne

Par  contraste, la visite surprise (je ne la savais pas incluse dans le parcours) de l’exposition du peintre  Valentin de Boulogne (1591-1632) m’a enchanté. Ce peintre français, installé très jeune à Rome,  est considéré par les spécialistes comme un des plus talentueux et des plus illustres  « caravagistes », du nom du peintre italien le Caravage (1571-1610). Autre point commun : ils mourront  tous deux à la quarantaine, à vingt ans de distance, victimes d’une vie de débauche et de violence.

J’aime beaucoup la peinture du Caravage, l’initiateur d’une forme de réalisme populiste qui rompt avec l’esprit de la Renaissance, qui est à ce titre l’un des pères de la peinture moderne. Il va en l’occurrence réagir contre les conventions du maniérisme, leur opposant une peinture « naturelle » assez crue, fort d’une inspiration puisée dans de multiples aspects du réel. Les scènes qu’il peint  en clair-obscur sont célèbres pour l’effet de dramatisation des situations qui en résulte, et on parlera à ce sujet de « luminisme » caravagesque.

On est loin de l’inexpressivité inhérente à  Vermeer !

« Caravagesque » en diable, Valentin de Boulogne est un peintre de l’âme et de la mélancolie, et on le vérifie avec la quarantaine de toiles présentées : scènes de taverne, scènes religieuses et portraits. Quelle force, quelle vie, quelle théâtralité, quel réalisme dans ces œuvres !

Je pense à « Joueur de luth », à « Judith avec la tête d’Holopherne », à « Concert à huit personnages », à « Réunion dans un cabaret », à « Concert au bas-relief », ou encore à « Les Quatre Ages de l’Homme ».

Avec une mention toute particulière au tableau « Assemblée  de musiciens et buveurs avec une bohémienne », magnifique !, l’un des chefs d’œuvre du peintre.

Comme l’écrit Sébastien Allard, Conservateur général, Directeur du Département des peintures du Louvre : «…  la peinture caravagesque raconte quelque chose de beaucoup plus humain, de plus intemporel, que la peinture ancienne de manière générale. C’est une peinture directe et très spectaculaire qui entend impliquer le spectateur… ». Et un peu plus loin dans l’article concerné, à propos de Valentin : « On  a l’impression que ses personnages sont habités par des réflexions, ils font naître en nous un sentiment d’empathie. »  On a même le sentiment qu’ils nous parlent, peut-être pour  nous inviter  à venir les rejoindre dans le tableau...

Le Musée Jacquemart - André

Cap un autre jour sur le Musée Jacquemart-André,  boulevard Haussmann. C’est un lieu élégant qui a une belle histoire. L’hôtel particulier qui l’abrite a été construit à la fin du XIXème par un riche banquier protestant, Edouard André (1833-1894), sur un terrain qu’il acheta une fortune car c’est dans ce quartier de la plaine Monceau que l’aristocratie impériale (Napoléon III) décida d’ériger  les plus belles demeures à la mesure de la richesse et du pouvoir qu’elle détenait.

Au fil du temps, Edouard André se constitua une magnifique collection d’œuvres d’art, une passion qu’il partagea ensuite avec la femme qu’il épousa, Nelie Jacquemart (1841-1912), une jeune artiste, célèbre à l’époque, qu’il avait rencontrée pour lui avoir confié son portrait.

Les pièces de réception, les salons et appartements privés, rivalisent de beauté et de luxe, non seulement par la présence d’œuvres d’art prestigieuses (peintures entre autres de Fragonard, Greuze, Boucher, Chardin, tableaux flamands et hollandais du XVIIème, fresques aux plafonds, bustes en marbre du XVIIIème), mais aussi par l’ampleur des dimensions et des volumes, par la beauté de la décoration (boiseries,  tentures, tapisseries exceptionnels), et la richesse du mobilier.

Nous avons toujours pris plaisir à venir ici, tant le lieu est superbe, et on imagine fort bien les fêtes somptueuses que le couple donnait, où accourait un millier d’invités du tout Paris.

Propriété de l’Institut de France par legs de Nélie Jacquemart, (l’Institut  regroupe les Académies Française, des Belles-Lettres, des Beaux-Arts , des Sciences…), il est géré économiquement et artistiquement par la Société Culturespaces , société créée en 1990 en vue d’administrer pour le compte de l’Etat ou de Collectivités des monuments historiques et des musées (13 à ce jour).Cet organisme a par ailleurs installé à ses côtés une Fondation afin d’ouvrir les arts et le patrimoine en direction de publics jeunes en difficulté du fait de la maladie ou de la précarité.

L’exposition temporaire « De Zurbaran à Rothko »

Le Musée Jacquemart-André  offre donc un cadre idéal pour y tenir  des expositions temporaires, une en moyenne par an. Actuellement, et jusqu’au 10 juillet, est présentée sous le titre « De Zurbaran à Rothko », une cinquantaine d’œuvres majeures issues de la collection formée en une trentaine d’années par une richissime femme d’affaires espagnole, Alicia Koplowitz.

On traverse les siècles en la visitant, passant progressivement de la sculpture grecque à la peinture contemporaine. Les noms des artistes et de leurs tableaux défilent au rythme des pièces parcourues. Parmi eux,  Canaletto (1697-1768), Giovanni Battista Tiepolo (célèbre peintre vénitien du XVIIIème, 1696-1770), Goya (1746-1828) , Van Gogh (1853-1890), Toulouse-Lautrec (1864-1901), Gauguin (1848-1903 – l’œuvre présentée,  « Femmes au bord de la rivière », réalisée dans le premiers mois de son séjour à Tahiti, tient à la fois du nabis et du fauvisme),  Modigliani (1884-1920), Rothko (1903-1970 -un des représentants de l’expressionnisme abstrait américain),  Picasso (1881-1973), Louise Bourgeois (1911-2010),Tapies (1923-2012 -le tableau présenté était cependant de peu d’intérêt)…

Quatre œuvres ont particulièrement retenu mon attention :

-          « Femme à la robe bleue » d’Egon Schiele (1890-1918), peintre autrichien malheureusement mort jeune (28 ans) de la grippe espagnole. L’artiste possède un style bien à lui, que j’apprécie beaucoup, fait d’un appétit de couleur, mais d’une forme dépouillée, d’une sobriété dans le contenu et de fonds monochromes

-          « Femme au grand chapeau » de Kees van Dongen (1877-1968), soit une icône galante et transgressive de la Belle Epoque, fortement érotisée

-          « Mari » d’Antonio Lopez, peintre espagnol né en 1936, un des principaux représentants de l’hyperréalisme en Europe. Sur la  toile, magnifique, le portrait de la femme de l’artiste, Maria Moreno, dans des atours simples de paysanne de la Mancha, province espagnole au centre du pays

-          Et enfin, « Kula Be Ba Kan » (photo ci-dessus) de Miquel Barcelo, né en 1957 à Majorque. L’artiste propose une peinture pétrie d’influences diverses : à l’art informel d’Antoni Tapies et à l’art brut de Jean Dubuffet, il mêle un goût prononcé pour les expressionnistes abstraits américains tels que De Kooning ou Pollock. Son style à la fois figuratif, organique et sauvage lui vaut d’être comparé à Jean-Michel Basquiat et d’obtenir dès le début des années 1980 une vaste reconnaissance internationale. Mais le vrai tournant aura lieu en 1988 lors d’un voyage initiatique en Afrique, du Burkina Faso au Sénégal, en passant par le pays Dogon (Mali). Barcelo a trouvé là son paradis perdu, et de ces années surgiront de multiples esquisses et aquarelles croquées dans des carnets de voyage et représentant des scènes de vie quotidienne mais aussi des toiles  monumentales. Comme celle, de 200x200,  présentée donc à l’occasion de cette exposition : « Kula Be Ba Kan », réalisée en 1991.Elle fait immédiatement penser aux bateaux de fortune des migrants qui tentent de gagner des rives plus prometteuses que les leurs. Les éléments figuratifs de la toile (pirogues et personnages) sont presque noyés dans de grands fonds monochromes et épais, mélange de peinture et d’éléments organiques. Barcelo dira de cette œuvre, comme de celles du même genre, qu’elles sont comme un « effacement des choses et une genèse ».Ce qu’elle exprime de fragilité  et de grande incertitude de la destinée humaine  est d’une puissance absolue.

Le Musée Eugène Delacroix

Un petit tour au Musée Eugène Delacroix, celui-là beaucoup plus confidentiel, malgré la place considérable de cet artiste (1798-1863) dans la peinture du XIXème en tant que chef de file du romantisme, ses œuvres étant principalement d’inspiration historique, mythologique,  littéraire, religieuse, orientale. Comme tout un chacun, quand je pense à Delacroix, je vois apparaître le tableau patriotique « La liberté guidant le peuple ». Sur cette scène de barricade, qui fait référence à l’insurrection parisienne de l’été 1830, on voit à la tête des émeutiers une femme du peuple, coiffée d’un bonnet phrygien et  portant le drapeau tricolore. Un bel et lyrique hommage rendu à la résistance à l’oppression, qui sera reproduit, avec le portrait de l’artiste, sur notre billet de banque de 100 francs qui circulera de 1978 à 1995.

L’artiste disait au sujet de son travail : « Je n’aime pas la peinture raisonnable », et il est vrai qu’il peint plutôt la souffrance, la peur, le désespoir, parfois ponctués d’enthousiasme, d’allégresse ou de tranquillité.

Rattaché depuis 2004 au Louvre, ce Musée (en travaux au moment de notre visite)  est  installé au sein de l’appartement et de l’atelier où le peintre emménagea en décembre 1857, afin d’être au plus proche de l’église Saint-Sulpice dont il avait été chargé de décorer la chapelle. Il réunit un certain nombre de collections liées au peintre –peintures, pastels , dessins, lithographies -, mais peu d’œuvres majeures (beaucoup d’entre elles sont au Louvre), ainsi qu’un ensemble important de lettres et de souvenirs. Une exposition temporaire est aussi organisée une fois par an autour de thèmes se rapportant à la création du peintre. A cette adresse,  succédèrent à  Delacroix d’autres peintres, dont les impressionnistes Frédéric Bazille (1841-1870) et Claude Monet (1840-1926).

Le petit jardin attenant,  récemment rénové par les jardiniers des Tuileries, est un aimable havre de paix  au cœur de Paris, et permet de découvrir les goûts floraux de Delacroix, dans une réinvention fidèle à l’esprit de cet espace qu’il conçut lui-même lors de son installation.

La place de Fürstenberg

Mais si mes pas m’ont conduit vers ce musée, c’est aussi parce qu’il est sis 6, rue de Fûrstenberg , devant la place du même nom, dans le 6ème arrondissement. C’est un de mes  lieux parisiens préférés. Pourvu  d’un charme discret  et romantique inspirant, il est pour moi l’âme de Saint-Germain-des-Prés, qui doit se voir aussi le soir lorsque le petit lampadaire à cinq globes du terre-plein central s’allume. La placette, plantée de quatre paulownias (arbres d’origine asiatique), a été aménagée à l’emplacement de la cour d’honneur de l’ancienne abbaye de Saint-Germain et porte d’ailleurs le nom d’un cardinal (Guillaume Egon de Fürstenberg), qui y fut abbé au début du XVIIIème. Tout autour, et à l’écart des fastes et du tumulte du Boulevard, de petites rues propices à de belles flâneries, dont nous avons bien profité.

« Elle » au cinéma

Ce séjour fut aussi l’occasion de voir deux films. D’abord, « Elle » (2016, 130 mn) de Paul Verhoeven, metteur en scène hollandais, qui eut un certain succès pour trois réalisations de son époque hollywoodienne : Robocop en 1987, Total Recall en 1990 et Basic Instinct en 1992. Il est connu pour avoir un goût prononcé pour la provocation et la transgression, et on le vérifie aisément dans « Elle », où la crudité des situations et la cruauté des rapports humains sont constamment à l’ordre du jour.

Tiré du roman de Philippe Djian, « Oh… » (Prix Interallié 2012), le film s’ouvre sur une scène de viol dont est victime Michèle, jouée avec un talent rare par Isabelle Huppert. Femme autoritaire, solide, vénéneuse et indestructible, elle gère son entreprise et ses relations familiales ou personnelles avec la même poigne. Mais plus on en apprend sur elle, moins on la comprend, tant elle est dans une posture détachée, déconcertante, insondable. Elle ne réagit jamais à tout ce qui lui arrive de façon attendue, et par exemple après le viol, elle commandera curieusement des sushis, et  s’abstiendra d’en saisir la police, ne se confiant que tardivement à son entourage, et de manière au demeurant plutôt désinvolte.

Plus le récit avance, plus on  se perd dans cette somme d’ambiguïté, d’amoralisme, de solitude que l’actrice interprète à merveille. On s’aperçoit cependant peu à peu que ce viol lui a révélé une sexualité réjouissante qu’elle cherchera ensuite à retrouver, quitte à en provoquer les circonstances ou à s’y soumettre.

Ce film est en réalité malsain, pervers et nous met très mal à l’aise, même si le jeu d’Isabelle Huppert, et des autres comédiens (Charles Berling, Judith Magre, Laurent Lafitte, Virginie Elfira) sert à la perfection ce thriller très grinçant. Précisons que le  père de ­Michèle, a commis, lui, l'irréparable, des décennies auparavant : un carnage sans préavis, vingt-sept meurtres coup sur coup dans son quartier, avant de ­retrouver sa fille préadolescente, à la maison, et d'allumer, avec son aide, un grand feu en attendant la police. On peut comprendre que cette tragédie n’ait pas été sans rejaillir sur la construction de la personnalité de cette femme…

Et « Chacun sa vie »

Autre film vu, celui-là plus reposant : « Chacun sa vie » de Claude Lelouch. Comme souvent chez ce cinéaste, le récit part dans tous le sens. Prenant pour cadre la ville de Beaune, en Bourgogne, pendant son festival de Jazz (je ne suis pas sûr qu’il existe encore),  il filme treize tranches de vie réunies par un fil qui se dévoilera peu à peu. Ce n’est certes pas d’une grande hauteur de vue au sens intellectuel du terme, et c’est  la raison pour laquelle les principaux médias n’ont pas aimé. Mais Lelouch a l’habitude d’être méprisé par eux pour le côté populaire de son cinéma. Il n’empêche qu’on trouve dans l’histoire beaucoup d’humanité, de sensibilité et de drôlerie. Il y a des scènes touchantes, délicieuses, cocasses, comme celle où Johnny Hallyday joue la doublure de lui-même. Comme celles  aussi  où un médecin hospitalier (excellent Jean-Marie Bigard !), monté sur des roulettes, visite ses patients malades en leur racontant des blagues, salaces ou loufoques, manière de se montrer résolument optimiste face à la maladie, et de faire partager cette bonne humeur à son équipe.

Celles encore entre   Béatrice Dalle et Eric Dupont-Moretti, connu jusqu’alors par son métier d’avocat pénaliste, homme engagé, défenseur souvent des plus faibles et à l’origine de fort nombreux acquittements. J’apprécie  beaucoup et depuis longtemps  cet homme, ch’timi comme moi,  d’origine très modeste (un père ouvrier métallurgiste qui meurt quand il a quatre ans, une mère femme de ménage d’’origine italienne), adversaire résolu de l’injustice, qu’il a lui-même vécu au travers d’une histoire familiale révoltante. Malgré les adversités inhérentes à sa condition, il parviendra à être reçu au Barreau de Lille (tout juste !), finançant  ses études  à coup de petits boulots (fossoyeur, maçon, ouvrier, serveur…). Devenu désormais un grand avocat, il est aujourd’hui à la fois respecté et craint. Et dans son rôle de Président de Cour d’Assises, il fait preuve d’un grand talent de comédien, au point que Claude Lelouch dit volontiers « …qu’il y a du Lino Ventura en lui ». Dupont-Moretti observe pour sa part que son métier d’avocat est proche de celui d’acteur, car il y a dans l’un comme dans  l’autre « …beaucoup de théâtralité ».

On passe vraiment un bon moment, et tant pis pour les grincheux. Aux quelques comédiens déjà cités, il faut ajouter Jean Dujardin, Rufus, Gérard Darmon, Elsa Zylberstein, Stéphane de Groodt, Christophe Lambert, Diane Folie, et quelques autres, tous bien dans le ton de l’intention du metteur en scène : « Je veux filmer des parfums de vie ».Et ça fait du bien !

Bons moments de table

« Chez Livio »

Pendant ce séjour à la capitale, nous n’avons pas beaucoup  fréquenté les restaurants. Faute de temps bien sûr, mais aussi parce qu’à Paris ce qui est bon est cher, trop cher. Je n’oublierai pas toutefois mon passage dans  une trattoria  de Neuilly-sur-Seine, "Chez Livio", que j’ai fréquenté assez assidument  il y a vingt cinq-trente ans, lorsque ma vie professionnelle  était parisienne. L’établissement  a traversé toutes ces années sans dommage grâce à sa solide réputation, notamment en ce qui concerne ses pizzas au goût  incomparable. Ce pèlerinage fut pour moi émouvant, et j’ai même retrouvé là un serveur qui officiait déjà ici lorsque j’étais un client fidèle et inconditionnel de l’endroit. En mangeant pour 10,50 € une « Regina » fondante en bouche, je reconstituais, comme Proust avec sa madeleine, une flopée de bons moments anciens, liés à mes 35-40 ans…

Le cheese cake du « Deauville »

Mérite aussi d’être signalée  une petite halte sympathique au « Deauville » sur les Champs-Elysées, pendant que mon épouse et nos amis « léchaient » les vitrines de l'avenue. J’ai consommé là en accompagnement d’un café un cheese cake à la pistache absolument divin, le mot n’est pas trop fort. Voilà un instant gustatif que je ne suis pas prêt d’oublier ! Je crois que cette gourmandise est maison. Pour autant, l'établissement est aussi en partenariat avec la fameuse pâtisserie Carette, créée au Trocadéro en 1927,et qui compte une autre boutique Place des Vosges, et je crois aussi Place des Tertres.Il sert également les exquises glaces Berthillon sur lesquelles parisiens et touristes se jettent goulûment le beau temps venu.

Le « Boco » d’Orly

A l’aéroport d’Orly Ouest, au moment du départ, j’ai découvert par ailleurs un concept de restauration plutôt réussi : un bistrot "Boco" qui se décline déjà dans plusieurs villes françaises, en Belgique, au Luxembourg, en Suisse et à Monaco. A l’origine de l’aventure, deux frères, Vincent (journaliste, chroniqueur gastronomique, comédien, animateur télé) et Simon (lui, c’est la gestion et le marketing, Ecole hôtelière de Lausanne et ESSEC à l’appui), deux fils de Jean Ferniot (1918-2012), journaliste et écrivain, très amoureux de la bonne chère.

Avec l’aide et le label de grands chefs (Gilles Goujon, « Auberge du Vieux Puits »  dans l’Aude, Jean-Michel Lorrain, « La Côte Saint-Jacques » dans l’Yonne, Régis Marcon, « Régis et Jacques Marcon » en Haute-Loire …) et de chefs pâtissiers (comme Christophe Michalak), les frères Ferniot ont créé une restauration rapide savoureuse, avec pour principe qu’on peut se régaler chaque jour sans se ruiner et en se faisant du bien.

« Boco » pour bocaux, car les entrées, les plats, les desserts, sont présentés en libre service dans des contenants de ce genre, en menu du jour ou  à la carte, à réchauffer ou pas. Le bocal  que j’ai consommé était  excellent, et m’a coûté une  dizaine d’euros, qui est le prix moyen des différentes offres faites.

Quelques exemples. En entrées : tomate, chèvre, légumes au pistou ; salade de courgettes grillées à la menthe ; œuf mollet, crème de petits pois, perles du Japon. En plats : calmars, riz aux pommes, curry ; perles d’orge, croquants ; poulet, houmous, pois chiches épicés ; mijoté de cochon, polenta fondante. En desserts : ganache chocolat noir, nougatine aux noix ; millefeuille vanille-fraise ; crème caramel au beurre salé ; mousse amande, gelée de griottes.

La présence d’une telle adresse dans un aéroport est d’autant plus appréciable, que ce qui nous est proposé habituellement dans ce type de lieu en sandwiches ou en autres ingrédients alimentaires  est en règle générale  très quelconque quand ce n’est pas  franchement mauvais.

Bravo à « Boco » et longue vie à la formule !

Un taxi parfait

Autre satisfaction : le taxi emprunté pour rejoindre l’aéroport. Il appartient à la société « Le Cab ». Nous le commandons et le payons à l’avance par téléphone (pas de risque donc d’être « baladé » avec à la clef une course plus chère que la normale). La voiture, une belle berline, est propre, ne sent pas mauvais ou le tabac froid, la radio est coupée, et on y trouve à disposition, entre autres, « Beaux Arts Magazine ». La courtoisie du chauffeur en costume  est parfaite, ouvrant et fermant lui-même notre porte côté circulation, et se chargeant de mettre et de retirer les bagages du coffre. Belle leçon de qualité de service pour les taxis traditionnels !

Fait le 31 mars

 

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"Arrête avec tes mensonges"

Il  y a longtemps que je n’avais pas lu un livre en quelques heures, ce type de  livre qu’on dévore, qu’on ne peut plus quitter quand on le commence, qu’on ne peut plus lâcher.

Il s’agit du dernier ouvrage de l’écrivain Philippe Besson (photo ci-contre), le dix huitième, « Arrête avec tes mensonges », Editions Julliard.

C'est un récit autobiographique riche et émouvant, où l’écrivain se met à nu, qui relate une passion amoureuse  entre Philippe Besson, quand il avait 17 ans, lors de l’hiver 1984, et qu’il connaissait déjà ses penchants sexuels,   avec Thomas Andrieu, un autre garçon du lycée de Barbezieux,  une improbable commune de près de 5.000 habitants en Charente, lieu de naissance de l’écrivain en 1967.

Le livre est abrasif, fait d’une écriture simple, précise, harmonieuse, sans fioritures, cinématographique, dans un style propre à Besson.

J’avoue que jusqu’alors je ne m’étais pas intéressé à l’œuvre de cet auteur prolifique, sans trop savoir pourquoi, sinon peut-être que je craignais un peu d’avoir affaire à des romans « à l’eau de rose », c'est-à-dire mièvres  et sentimentaux  à l’excès.

Et voilà que lors d’une émission de « La Grande Librairie », début janvier 2017, Philippe Besson était l’invité de François Busnel pour présenter son dernier livre, avec à ses côtés Fanny Ardant.

J’ai découvert ainsi cette belle histoire entre deux adolescents si différents l’un de l’autre, que tout oppose en réalité. Besson est  un fils d’instituteur, studieux, déjà grand lecteur, assuré de réussir son avenir, premier de la classe, tête à claques donc (« je fais tout bien, et c’est  horrible », dit-il de lui-même). Thomas, lui, est fils de paysan, un beau ténébreux, mystérieux, rebelle et incandescent, coqueluche des filles du lycée.

Philippe tombe amoureux de Thomas en le voyant dans la cour du lycée, sans que ce dernier lui prête au départ attention. Mais le désir réciproque les conduit  à se découvrir et à s’aimer, condamnés néanmoins à la clandestinité, car il est bien sûr interdit de se confier aux autres, de partager, d’expliquer, avec des mots du genre : « Voilà, je suis amoureux, je  voudrais vous en parler. ».

Et Besson de dire à Busnel : « Je suis seul à savoir, et parfois je suis traversé par un doute affreux, car qui pourra croire à cette histoire puisqu’on n’en a parlé à personne ? »

Il n’empêche, plus cette histoire est clandestine, plus elle existe, poursuit-il. C’est le secret implacable qui la couvre qui la fait grandir. C’est parce qu’ils se cachent qu’ils s’aiment aussi éperdument. La force de cet amour « fou » (un qualificatif employé sur le plateau par l’écrivain)  vient en effet de l’obligation d’être à l’abri des regards.

Une phrase étincelante de Thomas vient ajouter à la nécessité de profiter sans retenue et tant que c’est possible de cette force passionnelle : « Parce que tu partiras et que nous resterons », manière de  dire qu’il n’aime pas Philippe pour ce qu’il est mais pour ce qu’il va devenir ».

L’auteur n’hésite pas à souligner combien cette sentence lui fait encore venir aujourd’hui des larmes aux yeux, en même temps qu’il estime ne pas avoir entendu de phrase aussi belle que celle-là, chargée de tant de sens.

C’est d’abord une prémonition et elle se réalisera dans les conditions d’éloignement présupposées. Et Besson de préciser que dans cette expression, il  ya l’idée que Thomas voit ce que lui ne voit pas encore.

Et il y a aussi le sentiment d’infériorité que révèle cette « prophétie » : les Thomas, les terriens, sont voués à leur condition, à leurs racines, à l’ « enfermement », alors que les Philippe sont destinés à « s’envoler », à aller vers cet ailleurs qui est la clef de la réussite…(cf la chanson de Jacques Brel, « …Parce que chez ces gens là, Monsieur, on ne s’en va pas Monsieur, , on ne s’en va pas… »).

Mais la plus belle explication donnée à cet avertissement de Thomas est qu’il contient la raison même de l’amour. Si l’amour existe, observe Besson, c’est parce que Thomas sait qu’il va le perdre, et donc que tout ce temps là sera forcément sublime, car il sera compté, et parce qu’il sera compté il ne pourra être que magnifique. « Cela dit l’amour et la fin de l’amour en même temps », conclut à ce sujet l’écrivain.

Fanny Ardant se dit touchée avant tout par l’objet de l’amour que porte et décrit ce livre. Elle ajoute que tout le monde a rencontré dans sa vie quelqu’un dont il tombe amoureux en secret, et parfois d’un amour interdit. La comédienne trouve prodigieux que tout d’un coup cette chose cachée, gardée, se retourne vers vous, comme dans l’histoire de Philippe et de Thomas .Et la vie est alors un miracle quand cela se produit, « parce que ce qu’on portait comme une croix devient une couronne »…

J’ai moi-même adolescent eu à connaître à une ou deux reprises de telles émotions amoureuses, nées dans des établissements scolaires sans mixité, mais je n’ai jamais cherché à les assumer, tant pesait sur moi la peur d’enfreindre, peur de l’inconnu certes, mais peur surtout que ne s’abatte sur moi  la menace du péché et des oukazes familiaux et sociaux de l’époque. Il y avait peut-être  aussi dans ces inclinations ce  côté « rassurant » d’aller vers un « semblable », plutôt que  de s’aventurer vers l’autre sexe, encore trop mystérieux  pour un garçon de 14/15 ans.

Dans la conversation, Philippe Besson se demande si la froideur des pères ne fait pas l’extrême sensibilité des fils. C’est un constat que j’approuve pleinement car je me suis façonné ainsi, en rapport avec  la totale absence de chaleur et d’affection de mon géniteur. L’écrivain, lui, ne s’est pas pour autant construit contre son père, qu’il aimait et admirait, contrairement à moi, mais il note tout de même que si celui-ci était d’une grande rigueur intellectuelle, il était par ailleurs très froid, ne faisait pas état de ses sentiments et ne disait pas grand-chose. Ce qui a « fabriqué » dit-il, en parlant de lui, « quelqu’un de trop sensible, de trop romanesque, de trop romantique », ajoutant que c’est cette histoire de Barbezieux qui a fait éclore l’écrivain sensible qu’il est.

Sans cette histoire, il considère qu’il ne serait pas devenu en effet romancier, car c’est ce foudroiement né d’une brûlure amoureuse, c’est cette difficulté d’être soi, ce manque, cette perte, cet abandon même, qu’il a consignés dans ses livres. De telles épreuves, comme cet amour perdu, rendent fou, et  c’est cette folie qui pousse à l’écriture. Ecrire des livres, n’est- ce pas en conséquence rester fidèle au jeune homme Besson ? Il est là dans les pages des romans, avec ce questionnement obsédant qui accompagne l’auteur : « Qu’est-ce que j’ai fait de mes 17 ans ? Suis-je resté fidèle à l’adolescent que j’étais ? »

« Arrête avec tes mensonges », titre son livre. C’est sa mère qui l’interpellait ainsi, car le garçon adorait mentir,  inventer des histoires, avec beaucoup d’aplomb et de vraisemblance. Au point que sa mère ne savait plus démêler le vrai du faux. Il avait conscience cependant d’avancer masqué,  d’être en filigrane derrière ses mensonges. Jusqu’à être rattrapé par le réel, projeté dedans, voulant  dire sans filtre  les choses entre lui et Thomas. Philippe Besson  tenait à se dévoiler sans fard car pour lui cette passion amoureuse, qui fut d’ailleurs dévastatrice pour Thomas, on l’apprendra vers la fin de l’ouvrage, explique, fonde, l’homme et le romancier qu’il est devenu. « Tout est là, tout commence là ». Et de sa capacité à affabuler, Philippe Besson a fait son métier, celui de romancier, sauf à reconnaître que cette fois il a obéi à sa mère en disant la vérité.

Pas dupe, et en concluant l’entretien, François Busnel dira qu’il est certes écrit sur la couverture du livre « Roman », mais en fait « cela fait quinze ans que Philippe Besson écrit des romans qui n’en sont pas. »Et s’adressant aux téléspectateurs, il ajoutera, en brandissant le dernier ouvrage de l’écrivain: « Celui-ci, vous pouvez le lire comme un aveu. »

Fait le 12 mars

 

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Commentaires

08.09 | 02:24

notre génération a toujours ressenti un fort penchant pour Denise Glaser n'est-ce pas Thierry ?

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11.08 | 03:28

Tu nous donnes l'eau à la bouche

...
08.05 | 11:12

Belles descriptions des villes de notre Bretagne qui est si belle mais tant décriée à cause du temps très changeant dans une seule journée!

...
04.03 | 02:39

et dans un autre domaine tournons nous vers une élection à la proportionnelle

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