Points de vues du Gers Carnets

Annie Girardot, une "star" tant aimée des français

Vu en février dernier sur France 3 un excellent film-documentaire consacré à Annie Girardot (« Annie Girardot à cœur ouvert »), soit un bel hommage à cette comédienne décédée il y a cinq ans maintenant.

Jeu et popularité

J’ai beaucoup apprécié cette actrice car son jeu était d’un naturel époustouflant. Selon les dires de ceux qui la connaissaient bien, elle donnait d’ailleurs l’impression de ne jamais travailler un rôle. Elle était à l’écran, comme dans la vie,  instinctive, d’une sincérité entière. Elle fonctionnait dans l’instant, dans le mouvement, dans le désir, dans l’amour, dans la passion. Francis Huster disait à ce sujet qu’on ne sait pas ce que sont dans la vie 90 % des acteurs et on ne les connaît qu’au travers des personnages de leurs films. Concernant Annie, ajoutait-il, c’est Girardot elle-même qui joue, et pas un personnage. D’où l’absence de caprices et de d’exigences qui sont le propre de la star qu’elle n’a jamais voulu être.  Elle-même disait : « Le personnage, c’est moi, et c’est pas le voisin ».

Elle était très populaire et fut l’actrice préférée des français (au-dessus donc des Belmondo, Delon et autre Romy Schneider de l’époque), qui  l’aimaient et se reconnaissaient à travers elle car elle leur ressemblait. Annie Girardot était en quelque sorte leur cousine, leur belle-mère, un membre de leur famille, bref c’était une fille du peuple. Elle est d’ailleurs demeurée dans leur cœur, même quand elle fut oubliée  par le métier. Quelqu’un dit fort justement dans le film : « Elle jouait Madame Tout le Monde mieux que personne ».

Elle a aussi incarné dans les années 70 la française libérée et indépendante, en une période où les carcans sociaux pesaient encore lourdement sur les femmes, et certains de ses films portèrent d’une certaine manière les revendications féminines de l’époque.

Même si elle se refusait d’avoir un plan de carrière, Annie Girardot connut beaucoup de succès au cinéma, comme dans sa vie de femme, mais les premières années de son existence furent malheureuses.

Premières années

La comédienne est née en 1931 à Paris, à quelques pas du fameux pont sur le canal Saint-Martin où Arletty, dans « Hôtel du Nord » de Marcel Carné (1938), répliqua à Louis Jouvet : « Atmosphère, atmosphère, est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ? ». Elle ne rencontra jamais son père, un homme marié qui ne la reconnut pas, et qui mourra peu de temps après sa naissance. Désemparée, sa mère, Raymonde Girardot, confiera Annie pendant quatre ans à un couple d’amis avant de récupérer sa petite fille qui avait alors six ans. Les retrouvailles eurent lieu au château de Bénouville, près de Caen (aujourd’hui siège de l’Institut Européen des Jardins et des Paysages),un établissement qui accueillait alors des jeunes filles en difficulté et des filles-mères rejetées par leurs familles, la maman d ‘Annie y exerçant les fonctions de sage-femme en chef (grâce à sa directrice, cette maison maternelle départementale joua plus tard un rôle éminent dans la résistance à l’occupation nazie et fournit de précieux renseignements pour aider au débarquement des troupes alliées). Annie Girardot fréquentera ainsi à l’école des enfants abandonnés et connut très jeune les intenses bombardements qui ont préparé en Normandie la libération de notre pays (dans la cave où se réfugiaient les résidents du château lorsque les bombes pleuvaient, et croyant sa dernière heure arrivée, la petite demandera à sa mère de lui dire qui avait été son papa).

Comment s’étonner après un tel début d’existence, que la peur et le manque ne s’installent durablement dans le cœur et l’esprit d’Annie Girardot. Claude Lelouch, qui fut un moment son amant (lors du tournage de « Vivre pour vivre » en 1967), puis un ami de toujours, dit dans le film que c’est cette peur qui la rendit si photogénique au cinéma car elle vivait chaque seconde comme si c’était la dernière.

Seule trouée heureuse dans ces années : celle fournie par les malles de costumes laissées au grenier par les anciens propriétaires du château. Elles furent autant d’occasions de donner des spectacles où Annie Girardot enfant révéla des talents prometteurs pour le théâtre.

De la rue Blanche à la Comédie Française

Fort de cet élan encourageant, Annie Girardot va s’inscrire après la guerre aux cours du Centre d’art dramatique de la rue Blanche à Paris. A 21 ans, elle sera reçue au Conservatoire après une audition de concours de sortie au Théâtre de l’Odéon où Jean Rochefort lui donnait la réplique (dans sa promotion il y avait aussi Belmondo, Marielle, Fabian, Cremer, Noiret…), et où elle fut ovationnée pour sa gouaille et son style neuf. Le jury lui décernera à cette occasion un double prix de comédie qui va lui ouvrir les portes de la Comédie Française. Elle dira que son modèle, sa source d’inspiration, fut Maria Casarès (1922-1996), grande tragédienne française (« Je me suis nourrie d’elle »).

Rencontre avec Jean Cocteau

En 1956, elle fait une rencontre exceptionnelle, celle de Jean Cocteau, qui l’engage au côté de Robert Hirsch pour jouer au théâtre « La machine à écrire ».Le poète dira d’elle : « C’est le plus beau tempérament dramatique de l’après-guerre ».Il la métamorphosera en lui faisant adopter une coiffure en cheveux courts qui lui confèrera un visage magnifique. Annie Girardot va se trouver alors en parfait accord avec elle-même, manifestant à Cocteau une infinie reconnaissance qu’elle exprima dans une jolie formule : « Je suis née dans la main du poète ».La pièce, qui fut aussi retransmise à la télévision, eut un grand succès et révéla la comédienne auprès du grand public (« Je suis née là », dira-t-elle.

Démission de la Comédie Française, débuts au cinéma

Les portes du cinéma s’ouvrent à elle, ce qui va la conduire à démissionner en 1957 de la Comédie Française qui ne peut supporter ses infidélités à la maison de Molière, qui ressemble pour elle « à un couvent ». « Je hais la discipline de groupe, les emplois du temps et tous les rouages administratifs, et tu ne décides pas de ta vie», dit-elle aussi.

Parmi ses premiers films : « L’homme aux clés d’or » (1956) de Léo Joannon avec Pierre Fresnay, où Annie Girardot montre un jeu d’une sûreté confondante ; puis deux films avec Jean Gabin : « Le rouge est mis » (1957) de Gilles Grangier, et « Maigret tend un piège » (1958) de Jean Delannoy. Le monstre sacré du cinéma français, qui a les mêmes racines populaires que « laGirardot », la reconnaîtra  tout de suite comme une grande actrice.

Elle conquiert alors la célébrité et enchaîne les rôles, et devient même une vedette de télévision, avec une émission qui lui est consacrée, où elle reçoit, entre autres, Edith Piaf, une des ses grandes amies.

Visconti, « Deux sur la balançoire », « Rocco et ses frères »

En 1958, elle croise la route de Luchino Visconti qui lui fait jouer « Deux sur la balançoire » avec Jean Marais, une pièce de William Gibson, romancier et dramaturge américain (1914-2008). Le triomphe fut au rendez-vous. C’est sans doute la rencontre la plus importante de la vie d’Annie Girardot. Dans le film documentaire, à propos de Visconti : « Il avait enfin une actrice à diriger »…Et elle de dire de lui : « C’était l’homme idéal, qui aurait pu être mon père, que j’aurais pu épouser, qui aurait pu être de ma famille. Il était à moi, j’étais à lui.» J’ai pu voir sur le net un court extrait de la pièce dans laquelle Annie Girardot, au sommet de son art, déjà !, fait montre d’un jeu hors du commun, quel talent !, qui me rappelle celui, prodigieux, de Liz Taylor dans « La chatte sur un toit brûlant » (1958), film de Richard Brooks, avec Paul Newman.

En 1960, c’est « Rocco et ses frères », mis en scène par Visconti également. Un film exceptionnel (Lion d’argent à la Mostra de Venise l’année de sa sortie) et sans doute le plus grand rôle d’Annie Girardot. Parmi les acteurs, outre Alain Delon (Rocco) et Claudia Cardinale (Ginetta), l’italien Renato Salvatori (Simone) avec lequel la comédienne démarre une forte histoire d’amour. 

Dans le film documentaire, Isabelle Huppert souligne la beauté étincelante, la grâce, la lumière, la féminité d’Annie Girardot dans ce film. Pour Juliette Binoche, une nouvelle Girardot naît de « Rocco et ses frères », elle est merveilleuse dans ce rôle de Nadia la prostituée, « …elle ajoute de la tendresse, quelque chose de maternel.»

J’avais 13/14 ans quand j’ai vu ce film dans une petite salle communale du village de l’Oise où j’habitais alors. Je n’ai pas un souvenir précis de cette projection, bien que ce fût la première fois que j’allais au cinéma. Je crois que j’ai surtout goûté ce moment pour la liberté extraordinaire qu’il procurait à l’adolescent que j’étais (ah !, s’échapper le temps d’une soirée du carcan familial !), et pour l’éveil à la sensualité qu’il provoqua chez moi, de par la beauté à l’écran d’Annie Girardot mais aussi de par la présence autour de moi des jeunes filles du coin. Avec le recul, je mesure combien l’époque n’était pas si puritaine que cela, dans la mesure où, malgré mon jeune âge, j’ai pu voir, en séance publique, dans un « trou » perdu de France, un film qui n’avait rien de vertueux, c’est le moins qu’on puisse dire, avec au menu, entre autres, sexe, viol et meurtre.  

Nouvelle vague, creux de vague

Les films d’Annie Girardot  qui suivent « Rocco et ses frères » remplissent moins les salles, à commencer par « Le mari de la femme à barbe » (1964) de Marco Ferreri, où l’actrice joue une femme-singe, phénomène de foire. Le film fera scandale au Festival de Cannes lors de sa projection. Pour Annie Girardot, ce sera pourtant « le plus beau rôle de ma vie.»

Elle collectionnera en cette période une vingtaine de films en six ans, tous cependant marqués par l’échec. Elle semble avoir raté le train de la nouvelle vague, conduit par Truffaut, Chabrol, Godard, Rohmer, Rivette. Elle tournera néanmoins avec des réalisateurs confirmés, Gérard Oury (« Le crime ne paie pas»,1962), Roger Vadim (« Le vice et la vertu »,1963),  ou encore Marcel Carné pour « Trois chambres à Manhattan ». Son partenaire, Robert de Niro, dira à son propos : « Elle est la plus belle femelle-mec que je connaisse.»

 Rebond avec Lelouch

Annie Girardot va rebondir en 1967, au côté d’Yves Montand, avec « Vivre pour vivre », de Claude Lelouch, metteur en scène encore tout auréolé de l’immense succès de son premier film, « Un homme, une femme».Le cinéaste se rappelle que bien des horreurs circulaient dans le milieu du cinéma au sujet de l’actrice. Ce qui ne l’empêcha pas après essais (« y a pas eu photo ») de l’engager. Il n’eut pas à le regretter tant la comédienne donna au film une dimension formidable. Avec ce film, et le suivant, « Un homme qui me plaît » (1969), Lelouch, sans le savoir, va permettre à Annie Girardot de s’émanciper et de devenir « LA » comédienne des années 70, un temps heureux pour elle.

Période « bien dans ses baskets »…

Bien dans ses baskets, épanouie, libérée, elle va tourner « Erotissimo », le premier film de Gérard Pirès, avec Jean Yanne et Francis Blanche, puis deux films avec Michel Audiard, en 1970 : « Elle boit pas elle fume pas elle drague pas, mais…elle cause», avec Mireille Darc et Bernard Blier ; en 1972 : « Elle cause plus…elle flingue », avec Bernard Blier à nouveau, Jean Carmet, Maurice Biraud. Sa gouaille, servie par les dialogues irrévérencieux d’Audiard, font merveille. C’est « une actrice comique prodigieuse», dit le réalisateur.

« Mourir d’aimer », l’affaire Gabrielle Russier

Entre ces deux films d’Audiard, une tragédie, avec en 1971 la sortie de « Mourir d’aimer » d’André Cayatte, inspiré d’une affaire qui va bouleverser la France : dans le climat des évènements de mai 68, Gabrielle Russier, professeur de lettres à Marseille, tombe amoureuse de l’un de ses élèves mineur. Traînée en justice par les parents de celui-ci, elle est condamnée en 1969 à douze mois de prison avec sursis. Le Parquet décide de faire appel a minima du jugement. Gabrielle Russier est révoltée par cette décision et met fin à ses jours. Le film connaît un succès considérable (près de 6 millions d’entrées), et Annie Girardot déclenche avec ce rôle un véritable phénomène de société. Elle devient une porte-parole à part entière de l’injustice faite aux femmes et représente en la circonstance toute la conscience française qui condamne le harcèlement judiciaire réservé à l’infortunée. Aznavour en fera une chanson émouvante :

« …Tandis que le monde me juge 
Je ne vois pour moi qu'un refuge 
Toute issue m'étant condamnée 
Mourir d'aimer 

Mourir d'aimer 
De plein gré s'enfoncer dans la nuit 
Payer l'amour au prix de sa vie 
Pécher contre le corps mais non contre l'esprit 

Laissons le monde à  ses problèmes 
Les gens haineux face à  eux-mêmes 
Avec leurs petites idées 
Mourir d'aimer… » 

Georges Pompidou, Président de la République, citera, lui, le poète Eluard, donnant le sentiment au travers de ce beau texte de prendre le parti de l’amour :

« Comprenne qui voudra. Moi, mon remords, ce fut la victime raisonnable au regard d’enfant perdu, celle qui ressemble aux morts, qui sont morts pour être aimés.»

Annie Girardot alternera à partir de là des comédies et des mélodrames.

« La vieille fille », « La gifle »

Et d’abord, la même année que « Mourir d’aimer », « La vieille fille » de Jean-Pierre Blanc (elle tournera cinq films avec lui), au côté de Philippe Noiret, une histoire insolite qui donne naissance à un nouveau couple de cinéma. Ce petit film d’auteur devient un grand succès populaire. Annie Girardot et Philippe Noiret sont Madame et Monsieur tout le monde, et c’est ce qui plaît aux français. L’actrice est sur l’écran une femme du quotidien qui leur ressemble. C’est cette normalité qui a fait d’elle une star. En 1974, elle joue « La gifle » de Claude Pinoteau, où elle interprète la mère d’Isabelle Adjani. Là encore, le film est un immense succès.

« Docteur Françoise Gailland »

Mais le rôle emblématique d’Annie Girardot dans les années 70, c’est « Docteur Françoise Gailland », de Jean-Louis Bertolucci, avec Jean-Pierre Cassel, François Périer, Isabelle Huppert.  Celle-ci dira de la manière de jouer de son aînée qu’elle est très responsable, impressionnante, toute en présence, en confiance, en puissance. Le film raconte le combat d’une doctoresse contre son cancer. Annie Girardot confiera avoir fait ce film pour donner un moral d’acier à tous ceux qui luttent contre la maladie et la souffrance. Il lui vaudra le César de la meilleure actrice cette année là.

Au théâtre, « Madame Marguerite »

A la même période (1974), elle renoue brillamment avec le théâtre, et joue « Madame Marguerite », une pièce d’un auteur brésilien, Alberto Athayde, adaptée par Jean-Loup Dabadie et mise en scène par Jorge Lavelli. Annie Girardot tient la scène en solo pendant près de 2 heures dans le rôle d’une institutrice névrosée qui pratiquait à l’égard des ses élèves (fictifs) un absolutisme pédagogique quasi intégriste.

Tournages avec Louis de Funès et Philippe Noiret

 Au sommet du box-office, l’actrice fait alors un grand retour à la comédie, avec une série de nouveaux succès cinématographiques : « La zizanie » en 1977, de Claude Zidi, avec Louis de Funès. A son sujet, elle dira : « On a ri, on s’est aimé dans le film, c’est un être que j’aime infiniment, il me manque de plus en plus» ; « Tendre poulet » en 1978, un film de Philippe de Broca, où elle retrouve Philippe Noiret ; et deux ans après, toujours avec de Broca et Noiret, « On a volé la cuisse de Jupiter.»

Un de chute

Avec la fin de cette décennie glorieuse, s’estompent les succès et adviennent les échecs répétés. Certes, les tournages continuent mais la qualité est moins souvent au rendez-vous. Annie Girardot, un peu lassée de jouer trop souvent les mêmes rôles, rêve d’ailleurs de changements.

Et elle va être servie, mais pas à son avantage : elle rencontre en 1981, alors qu’elle applaudit à l’arrivée à l’Elysée de François Mitterrand, Bob Decout, un musicien de 15 ans son cadet, avec lequel elle va engager sa plus folle histoire amoureuse et professionnelle. Elle va le suivre dans une série de projets de music-hall plus improbables les uns que les autres, y laissant tout son argent et même l’immeuble qu’elle possédait place des Vosges à Paris. Ce gigolo avait pris le dessus sur elle, l’avait déglinguée, noyée, détruite, drogue aidant bien sûr, et elle ne s’en était pas rendu compte. Elle  attendra treize ans avant de le quitter,  se retrouvant seule à 63 ans, ruinée financièrement, et discréditée auprès de son milieu professionnel comme auprès du public.

Durant cette période sombre, elle continuera à travailler, se tournant davantage vers le théâtre et la télévision, avec toutefois dans les années 90 quelques jolis rôles au cinéma, comme dans « Merci la vie » de Bertrand Blier, ou « Il y a des jours et des lunes » de Claude Lelouch.

Commentant les dérives de l’artiste, le cinéaste considère qu’«elle a payé cash tout le temps. Edith Piaf disait : on a gagné que l’argent qu’on a dépensé. Elle, elle a tout dépensé, donc elle est très riche. Je ne l’ai jamais vu économiser quoi que ce soit… » Ou encore : « C’était une enfant qui avait les capacités d’aimer la terre entière et qui avait beaucoup de mal à se faire aimer par de vrais mecs ». Et Francis Huster d’ajouter : « Son talon d’Achille, c’était d’avoir tant aimé le public avant de s’aimer, elle. Elle en a beaucoup souffert.»

Lelouch encore à la rescousse, une remise de César bouleversante

Viendra comme un fol espoir un nouveau rôle, offert justement par Claude Lelouch, dans « Les Misérables », en 1995, son centième film. Celui en l’occurrence de la femme Thénardier, le metteur en scène estimant que l’interprétation qu’elle a donnée de cette crapule, c’était peut-être « la plus belle scène de sa vie, où elle a tout donné.»

Ses pairs approuveront et lui attribueront en 1996 le César du meilleur second rôle féminin. Visage défait et en pleurs, elle fera à cette occasion une déclaration vibrante, bouleversante, insupportable à voir et à entendre :

« Cela fait tellement longtemps. Je ne sais pas si j’ai manqué au cinéma français. A moi, le cinéma français m’a beaucoup manqué. Follement, éperdument, douloureusement. Votre témoignage, votre cœur, me font penser que peut-être, je dis bien peut-être, je ne suis pas tout à fait morte.» 

Comme pour s’excuser de ne pas lui avoir fait de cadeau toutes ces dernières années, la « fratrie » du cinéma s’est levée pour applaudir longuement Annie Girardot. Elle venait de jouer son plus beau rôle, le sien, et de toucher une fois de plus le cœur du public. Elle avait en quelque sorte toute la famille du cinéma français à ses pieds, et tous les espoirs, donc, étaient permis à nouveau.

Les dernières années, Haneke deux fois, Alzeimer, « Madame Marguerite » à nouveau

Mais il n’y aura pas d’effet César, et l’âge d’or de la comédienne restera définitivement derrière elle.

A Jacques Chancel, elle dira un peu plus tard ne pas être colère mais très triste, précisant que ce qui lui était arrivé était « méchant », « sadique », et que « ça faisait très mal.» Elle espère encore toutefois  en une « demande en mariage » : « que quelqu’un m’appelle, c’est le bonheur, et je vais tout lui donner.» En même temps, elle dit sortir de dépression, « avoir peur de tomber, de perdre l’équilibre, de faire des bêtises.» Elle pleure sur le plateau, mais rassure Chancel : « quelqu’un qui est capable de pleurer ne risque plus rien, il est vacciné à vie.»

Elle attendra cinq ans après la cérémonie des Césars pour obtenir en 2001, à 70 ans, une renaissance grâce à Michael Haneke qui, après essais ( !), lui donne le rôle de la mère castratrice d’Isabelle Huppert dans « La pianiste ».Au faîte de sa gloire dans ce film, Isabelle Huppert  dit dans le documentaire  que bien que plus âgée, plus fragile, Annie Girardot avait conservé intacts ce plaisir, cette joie de jouer, cette puissance d’expression,  preuves de son éternelle majesté d’actrice.

« La pianiste » recueillit le Grand Prix du Festival de Cannes et les prix d’interprétation masculine (Benoît Magimel) et féminine (Isabelle Huppert). Comble du comble, Annie Girardot ne fut pas invitée par les producteurs à la remise des trophées ! L’actrice se sentit humiliée, rejetée : « On m’a privée de ça. On m’a laissé chialer dans mon coin, comme quand ma mère me laissait seule. Pourquoi on m’a fait mal comme ça ? » Est-ce pour se rattraper que la profession lui décerna un an plus tard, en 2002, le César du meilleur second rôle féminin grâce à sa prestation dans « La pianiste » justement… ?

Et puis la maladie d’Alzeimer s’empara d’elle, ce qui ne l’empêcha pas de reprendre sur les planches « Madame Marguerite », munie d’oreillettes certes, mais encore alerte et toujours talentueuse, au point d’enchaîner les tournées, à Paris, en France, en Russie, dans toute l’Europe, avec 180 représentations au compteur. La performance lui valut en 2002 deux Molière, l’un de meilleure comédienne, et l’autre pour toute sa carrière théâtrale. En revoyant le moment où son vieil ami Alain Delon lui remit son Prix et la serra longtemps et affectueusement dans ses bras, je me disais qu’Annie Girardot, malgré tous ses déboires, avait dû vivre l’instant avec félicité et une intense émotion, et je pensais à Jacques Brel qui, revenant sur scène en robe de chambre après son tour de chant d’adieu à l’Olympia en 1966 pour saluer une ultime fois son public, déclara : « Cela justifie quinze ans d’amour ».

Annie Girardot tint encore quelques petits rôles au cinéma, dans « C’est beau une ville la nuit » de Richard Bohringer (2005), ou « Boxes » de Jane Birkin (2007). Mais c’est surtout Michel Haneke qui honorera comme il se doit sa fin de carrière, en la faisant à nouveau travailler. Cette fois dans « Caché », sorti en 2005, où elle incarnera la mère de Daniel Auteuil. On la verra monter les marches du Palais du Festival de Cannes, où le film fut primé pour la mise en scène, le dos voûté, la démarche mal assurée, appuyée au bras de Juliette Binoche, mais sans doute si heureuse et si fière d’être encore là à 74 ans au milieu des siens.

Fin

Elle meurt à 80 ans en février 2011, et est enterrée au Père Lachaise. A ses obsèques, Isabelle Adjani déposera une gerbe « A ma maman-cinéma inoubliable.» Sur sa tombe, une inscription : « Le pays d’où je viens, c’est le Public», public auquel elle a offert toute une vie durant 122 films, 54 téléfilms et 31 pièces de théâtre.

Sa petite fille souligne dans le documentaire combien sa grand-mère était un roc, une force de la nature, une battante. Elle dit vouloir croquer la vie à pleines dents, avec l’envie de lui ressembler et de posséder sa force de caractère.

Et il en a fallu à Annie Girardot de l’énergie et du courage pour faire face aux traversées du désert qu’elle a connues, tant professionnelles que personnelles.

Ses hommes

Ses passions amoureuses pour les hommes n’ont pas été non plus des contes de fées, mais plutôt des chemins de croix. Avec Renato Salvatori, ce fut certes le coup de foudre réciproque, avec mariage à la clef en 1962 et naissance quelques mois après de la petite Giulia. Mais l’homme n’était jamais là, courant les pays et les plateaux de cinéma. Le lendemain de ses noces, dont la date a été si difficile à fixer eu égard aux agendas très remplis de l’un et de l’autre, il était déjà reparti au diable vauvert. Chacun vivait de son côté, ce qui faisait dire à Annie Girardot : « Je suis mariée mais je suis toute seule. J’ai les inconvénients  d’une femme mariée, mais en même temps je suis une femme libre, et j’en ai les avantages.» Elle ne divorcera jamais, malgré les violences conjugales qu’elle eut à subir de ce mari alcoolique. Renato Salvatori mourra d’ailleurs d’une cirrhose en 1988, à 55 ans.

Giulia Savatori témoigne d’ailleurs dans le documentaire de sa souffrance de petite fille née de l’absence fréquente de son père et de sa mère. Elle a le souvenir de son refus de changer de taie d’oreiller pour conserver le plus longtemps possible sur celle-ci le parfum qu’y avait laissé sa maman.
Annie Girardot avait ainsi reproduit avec sa fille le même scénario du manque qui l’avait pourtant, elle, si affecté enfant.

Son second grand amour fut tout aussi chaotique : Bernard Fresson, grand comédien français, était en effet le copié-collé de Salvatori : intelligent certes, mais il se perdait dans l’alcool lui aussi, et se montrait alors, lui aussi, maladivement jaloux et violent. Cette relation passionnelle mais destructrice durera trop longtemps, de 1971 à 1978. Annie Girardot y mettra un terme après avoir reçue d’ultimes coups qui la conduiront  à l’hôpital.

Croqueuse d’hommes, femme vorace, la comédienne inscrivit à son palmarès bien d ‘autres conquêtes : Claude Lelouch en 1966, le temps, deux ans, d’une liaison passionnée ; Jacques Brel en 1968, qu’elle rencontra sur le tournage de « La bande à Bonnot », et avec qui elle développa une relation brève mais intense ; François Mitterrand, en 1978, alors qu’il était Premier Secrétaire du Parti Socialiste. Espérons que dans les bras de ces amants là, et peut-être de quelques autres,  Annie Girardot ait trouvé le bonheur qu’elle méritait tant.

Mais Lelouch dit dans le documentaire : « Elle a consommé l’amour comme on consomme une drogue forte. Une fois que la passion était passée, elle tombait de haut comme tous ceux qui se droguent. Et l’amour, de toutes les drogues, est la plus forte.»

Annie Girardot, nous ne t’oublierons pas.                

Fait le 29 mars

Hommage et deuil...

Je pense, bien sûr, comme tout le monde, aux victimes des attentats de Bruxelles, à leurs familles, à leurs proches. Autant d’innocents tués par des barbares, qui s’ajoutent à tant d’autres.

Je suis en deuil, comme je l’ai été lors des odieuses tueries de Paris des 11 janvier et 13 novembre 2015.

La Belgique est mon deuxième pays : mon grand-père paternel était flamand, je suis né à Roubaix, à deux pas donc de la frontière franco-belge. J’aime ce peuple, et je lui ressemble : il est simple, gai et bon vivant.Il manie l'humour et l'irrespect, manière de ne pas se prendre au sérieux. Je m’en sens proche, et j’ai d’ailleurs ici dans le Gers quelques bons amis belges. 

Une chanteuse française qui était sur scène le jour des attentats de Bruxelles a dédié aux évènements qui venaient de se produire et aux disparus une chanson d’un belge que j’aime tant, Jacques Brel, « Voir un ami pleurer » (1977) :

« Bien sûr il y a les guerres d'Irlande
Et les peuplades sans musique
Bien sûr tout ce manque de tendre
Et il n'y a plus d'Amérique
Bien sûr l'argent n'a pas d'odeur
Mais pas d'odeur vous monte au nez
Bien sûr on marche sur les fleurs
Mais, mais voir un ami pleurer !

Bien sûr il y a nos défaites
Et puis la mort qui est tout au bout
Nos corps inclinent déjà la tête
Étonnés d'être encore debout
Bien sûr les femmes infidèles
Et les oiseaux assassinés
Bien sûr nos coeurs perdent leurs ailes
Mais, mais voir un ami pleurer !

Bien sûr ces villes épuisées
Par ces enfants de cinquante ans
Notre impuissance à les aider
Et nos amours qui ont mal aux dents
Bien sûr le temps qui va trop vite
Ces métros remplis de noyés
La vérité qui nous évite
Mais, mais voir un ami pleurer !

Bien sûr nos miroirs sont intègres
Ni le courage d'être juifs
Ni l'élégance d'être nègres
On se croit mèche, on n'est que suif
Et tous ces hommes qui sont nos frères
Tellement qu'on n'est plus étonné
Que par amour ils nous lacèrent
Mais, mais voir un ami pleurer ! »

Plantu, lui, a publié dans « Le Monde » du 23 mars un dessin magnifique qui associe la France et la Belgique dans la même douleur (voir ci-dessus).

Je souffre de ce carnage d’hier, et m’élève contre le retard de prise de conscience des politiques à propos de la montée en puissance de l’islam radical dans les quartiers, les familles, les écoles, les mosquées, les prisons, et sur Internet.

Tout Etat démocratique a un devoir de protection à l’égard de ses citoyens. Mais il lui appartient aussi de réfléchir, ce qu’il n’a pas fait en temps et en heure, au pourquoi et au comment de cette radicalisation, et de prendre ensuite, avec énergie, les mesures nécessaires pour l’éradiquer.Il faut dans cet esprit lutter fermement contre le communautarisme, et mobiliser la très grande majorité des musulmans qui désapprouve ces dérives religieuses.

Il faut également exterminer massivement, et sans pitié,  les bases arrières du terrorisme où sont préparés et endoctrinés les fanatiques.

Il faut sans doute beaucoup mieux contrôler nos frontières et renforcer considérablement la coopération européenne.

Nos morts doivent au moins servir à rattraper les retards et inerties constatés dans la lutte contre ce terrorisme aveugle et lâche. Rien que pour honorer leur mémoire, il nous faut agir fort et vite.

Fait le 23 mars

NB La presse locale, "La Dépêche du Midi" en l'occurrence, s'émeut dans son édition du 24 mars de l'arrivée en janvier dernier à Auch, chef-lieu du département, d'un nouvel imam à la tête de la mosquée de la ville (détruite d'ailleurs aux 3/4 en août 2015 par un incendie d'origine criminelle).

Sur Europe 1 hier, Jean-Pierre Elkabach, sans doute bien informé, a interrogé le Premier Ministre sur le profil de ce religieux, un marocain âgé de 30 ans.Manuel Valls a esquivé la question à deux reprises, sans doute parce qu'il ne connaissait pas à ce stade le dossier.

Le Président de l'association cultuelle des musulmans du Gers tient,lui, des propos rassurants, mais ne veut pas donner le nom de ce religieux, dont on ne connaît pas par ailleurs les modalités de recrutement.

La Préfecture en l'absence du Préfet est aux abonnés absents.

Il n'empêche : une source généralement bien informée indique que cet imam "connu des services de renseignement, a été en Syrie..."

Le Gers, petit département rural, lui aussi confronté aux tentatives de radicalisation islamiste ?

 

 

Amsterdam (2)

Après Amsterdam (1), le précédent billet ci-dessous, Amsterdam (2) pour finir de relater notre escapade dans cette belle capitale des Pays-Bas.

Jérôme Bosch

Nous lui avons d’ailleurs commis une infidélité , car nous nous en sommes éloignés le temps d’une journée pour nous rendre par train (1 heure de trajet) à Bois-le-Duc (‘s-Hertogenbosch en néerlandais) afin de visiter le Noordbrabants Museum, qui présente jusqu’au 8 mai prochain une exposition exceptionnelle des œuvres de Jérôme Bosch à l’occasion du 500ème anniversaire de la mort de l’artiste, enfant du pays né vers 1450 et mort vers 1516.

C’est un article paru dans « Le Monde » du 19 février, « Hommage monstre à Jérôme Bosch », signé par Henry Bellet, qui m’avait donné envie de faire ce détour par  Bois-le-Duc. C’est la plus grande exposition qui n’ait jamais été consacrée à ce peintre du mouvement primitif flamand, puisqu’elle rassemble 17 des 24-25 tableaux qu’on lui connaît, une centaine de pièces au total si on y ajoute les dessins, les œuvres dites d’atelier, d’élèves ou de « suiveurs » (son « suiveur » le plus célèbre, son digne héritier, sera Pieter Bruegel l’Ancien -1525-1569). Et il a fallu dépenser 10 millions  € pour finaliser ce projet, 7 millions pour l’exposition elle-même et 3 pour les recherches préalables qui ont duré neuf années.

Clin d’œil à la  gare en arrivant : la pendule du quai était signé Bosch, mais le Bosch industriel bien sûr…

Forte affluence au Musée, ce qui a gêné un  peu l’approche des tableaux, d’autant que certains visiteurs, peu respectueux, collaient leurs yeux dessus, les rendant ainsi moins visibles pour les autres.

Issu d’une famille de peintres, Jheronimus van Aken, dit Bosch en raison du nom de sa ville natale, fit un riche mariage qui lui permettra de rentrer dans la société des notables  de Bois-le-Duc et de devenir membre de l’illustre confrérie religieuse de Notre-Dame, vouée au culte de la Vierge, dont il devient le peintre attitré, en même temps qu’il obtient des commandes de différentes cours royales.

Son œuvre est énigmatique, d’une puissance imaginaire extraordinaire, dont le mystère reste entier malgré les multiples interprétations qui en ont été données par les experts. Elle est inspirée bien sûr par la piété de l’artiste, un moraliste chrétien adepte de la « dévotion moderne », qui rend l’homme responsable de ses actes. Il traduit ainsi dans sa peinture la vision pessimiste d’un monde qui va irrémédiablement à sa perte par le péché, l’originel d’abord, puis le quotidien, en raison de l’avidité des hommes pour les possessions terrestres et les plaisirs charnels.

Il est le peintre de l’enfer auquel est condamnée l’humanité corrompue, un « faiseur de diables », qui met en scène un univers fantasmagorique, faits de personnages et d’animaux caricaturaux et monstrueux, issus des bestiaires du Moyen Age, avec en toile de fond des scènes de débauche et de luxure, et une nature étrange et hallucinatoire.

Tableaux phares

Ses tableaux phares :

-          « Le Jardin des délices », un triptyque, avec à gauche le Paradis Terrestre où Adam est uni à Eve, au centre une apothéose du péché : des hordes humaines se livrent à mille jeux érotiques tout en se délectant de baies et de fraises géantes, au milieu d’oiseaux gigantesques, dans une nature aux formes aberrantes et exquises, et à droite l’Enfer pour sanctionner ces comportements inadmissibles

-          « Le chariot de foin », un triptyque également : à gauche toujours le Paradis Terrestre, à droite toujours l’Enfer et le Diable, et au centre une humanité de puissants et de misérables lancée à  corps perdu dans l’appropriation de biens terrestres représentés par l’énorme charrette de foin (tirée par des monstres représentant les Péchés capitaux), le foin se voulant de surcroît le symbole de l’existence éphémère et vaine de cette quête matérielle.

-          « La Nef des Fous », soit une scène de gloutonnerie et d’ivrognerie, une sorte de carnaval débridé. Un moine franciscain et une nonne qui joue du luth sont assis dans une barque, entourés d’une assemblée agitée. Le moine et la nonne ont la bouche ouverte,  ils semblent chanter et essayer de happer la crêpe suspendue à un cordonDeux rameurs vêtus de chemises rouges conduisent la barque. L’un d’entre eux a, en guise de rame, une louche géante. L’autre, un verre en équilibre sur la tête, brandit au bout de sa rame une cruche cassée. Un homme se penche au-dessus de l’eau pour vomir. Une femme sans doute avinée frappe un homme avec une cruche. Le plus sage et le plus calme de cette folle assemblée est sans aucun doute le « vrai » fou que l’on reconnaît à son habit et à sa marotte, assis à l’arrière sur le gouvernail buvant calmement son verre de vin. Le mat du navire est transformé en mât de cocagne auquel est suspendue une dinde qu’un homme essaye d’atteindre avec un couteau. Tous s’adonnent aux plaisirs des sens, et un hibou, oiseau de mauvais augure, contemple de haut ce curieux équipage dont l’embarcation court à sa perte.

 Une exposition à tous points de vue passionnante, qui nous invite inévitablement à réfléchir aux notions du Bien et du Mal, et à acquérir, si nos moyens nous le permettent (une centaine d’euros), le remarquable ouvrage de 600 pages, édité par Actes Sud, « Catalogue Raisonné, Jérôme Bosch, peintre et dessinateur ». Pour la petite histoire, un « catalogue raisonné » est un catalogue qui dresse l’inventaire le plus complet possible des œuvres d’un artiste, « raisonné » signifiant que le livre présente le corpus du dit artiste selon un ordre choisi, raisonné donc, chronologique ou thématique la plupart du temps.

De retour à Amsterdam, nous avons visité plusieurs lieux originaux choisis par nos amis hollandais, qui se sont avérés être particulièrement intéressants et instructifs.

Maison des Six

D’abord, la maison privée des Six, une famille qui fit fortune dans le négoce et dont la richesse se vérifie dans l’ameublement et la collection d’art de la résidence (il y a même une pièce dont un revêtement mural est fait d’un  précieux cuir repoussé, doré et décoré). Dans un des salons, un tableau de Rembrandt de 1654, qui représente Jan Six, un des descendants illustres de la lignée (1616-1700), qui fut Bourgmestre de la Ville, écrivain et grand collectionneur. Il fut une figure importante du siècle d’or néerlandais (qui a correspondu à la période 1584-1702), grâce notamment à son mariage avec la fille de Nicolaes Tulp (1593-1674), grand chirurgien, qui fut aussi Maire d’Amsterdam. Rembrandt, encore lui, a d’ailleurs peint en 1632 « Leçon d’anatomie du docteur Tulp », une de ses  plus célèbres toiles, qui se trouve au Musée Mauritshuis  de La Haye.

Synagogue portugaise-israëlite

Trois sites à connotation  religieuse ensuite : la synagogue portugaise-israëlite  Esnoga, édifiée en 1675 pour y célébrer le culte de trois congrégations de juifs portugais qui venaient de fusionner. L’intérieur est resté tel qu’il était au XVIIème siècle, sans électricité ni chauffage, avec de larges voûtes en berceau, de hautes colonnes, une arche sainte en bois de jacaranda (bois provenant d’un arbre d’Amérique tropicale), et des lustres hérissés de bougies (rien que pour la partie réservée aux femmes à l’étage, l’audio-guide nous disait qu’il faut au moins trois heures pour allumer les bougies qui l‘éclairent). Située dans l’ancien quartier juif d’Amsterdam, la synagogue possède par ailleurs une des principales bibliothèques judaïques du monde. La communauté séfarade (branche des juifs issus d’Espagne), à l’origine de la construction, fut à l’époque l’une des plus importantes et des plus opulentes d’Europe. J’ai d’autant plus été impressionné par ce lieu que c’était la première fois que je mettais les pieds dans une synagogue et que je revêtais la kippa, ce couvre-chef que les visiteurs se doivent de porter dans la synagogue.

"Notre Seigneur au grenier"

Cap ensuite sur un autre témoignage fort de l’histoire religieuse de la ville : le Ons’Lieve Heer Op Solder , qu’on traduit par « Notre-Seigneur au grenier ». Il s’agit en l’occurrence d’une ancienne église catholique clandestine aménagée dans les combles de trois demeures mitoyennes possédées par un riche marchand. Avec la Réforme protestante, amorcée au XVème siècle et culminante aux XVIème et XVIIème siècles, les cultes autres n’étaient plus que tolérés et ne pouvaient s’exercer qu’en toute discrétion. Ainsi, les catholiques célébraient  les offices chez des particuliers, et Amsterdam compta une vingtaine de lieux de ce genre. Dont celui que nous avons visité, qui servit entre 1663 et 1887, l’église proprement dite étant nichée dans le grenier. Etonnant de trouver là  donc, dans un parfait état de conservation, un autel, une chaire (escamotable !), et chaises et bancs pour les fidèles ! On a même restitué la couleur vieux rose dont on avait revêtu le lieu au XIXème siècle. Le parcours labyrinthique que nous avons effectué dans l’immeuble nous a permis par ailleurs de constater combien les pièces d’habitation étaient modestes, souvent sombres et exigus, bien qu’occupées par des gens plutôt aisés.

Béguinage

Enfin le béguinage, un havre de paix et de verdure au cœur de la ville. Il se présente comme un espace clos et protégé, planté d’arbres et entouré d’élégantes demeures à pignon. C’est ici que résidaient les béguines, des femmes veuves qui avaient décidé de consacrer leur vie à Dieu, aux malades et aux plus miséreux. Construites à partir de 1343, les maisons furent totalement détruites par un incendie au XVème siècle. Les demeures d’aujourd’hui, qui appartiennent désormais aux classes aisées d’Amsterdam, ont été construites aux XVIIème et XVIIIème siècles, à l’exception de l’une d’entre elles, une maison en bois, qui date de 1425 environ et qui avait échappé au sinistre. L’endroit est vraiment charmant, et impressionnant par sa quiétude et son silence.

Eye Film Institute

Puis direction vers la rive nord de l’IJ, un lac d’eau douce qui pourrait être un vestige d’un bras nord du delta du Rhin. Cette rive d’Amsterdam, qui fait face à la gare centrale de la ville, a longtemps servi à implanter ce qu’on ne voulait pas voir ailleurs (industrie, quartiers populaires…). Aujourd’hui, le secteur connaît de belles évolutions, au plan culturel et festif notamment. On y accède depuis la rive sud par des ferries gratuits qui fonctionnent 24 heures sur 24. Visite là-bas de l’Eye Film Institute , musée du cinéma et de l’image, installé dans un bâtiment tout blanc, à la silhouette aérodynamique et au design d’origami (mode artistique du pliage du papier). Je l’ai parcouru avec beaucoup de plaisir, et les espaces ludiques, interactifs et éducatifs (il y avait d’ailleurs ce jour là pléthore de jeunes enfants qui manifestement se régalaient de leurs découvertes) sont fort bien conçus. Le lieu décline par ailleurs 1200 m2 de surface d’exposition, quatre écrans pour projeter des films d’auteur (640 places au total), une boutique, et un café traité en terrasse intérieure et extérieure, où nous nous sommes attardés car il offre une vue imprenable sur la ville et le lac.

Détentes autour d'un verre ou d'une assiette

Nos diverses visites étaient fort heureusement entrecoupées de moments de détente autour d’un verre (ah ! la bière hollandaise !), ou d’une assiette. Si on excepte des repas pris à la sauvette dans des brasseries quelconques, les autres lieux que nous avons fréquentés, cafés ou restaurants, furent agréables. Les amstellodamois savent installer des atmosphères conviviales dans leurs établissements et accueillir leur clientèle  avec une gentillesse naturelle. Ils prennent beaucoup de soin au design de leurs vitrines et à la décoration de leurs intérieurs, ce qui donne l’envie d’y entrer. La cuisine est de qualité et j’ai découvert à cette occasion la traditionnelle appletaart de là-bas, délicieuse tarte aux pommes, aux raisins secs et à la cannelle, accompagnée de sa crème fouettée maison, et aussi  des vins argentin et chilien qui n’ont pas à rougir de la comparaison avec leurs homologues français. Nous avons eu le plaisir  par ailleurs d’être invités à deux reprises par nos amis hollandais pour des dîners chez eux (un nid douillet et chaleureux, où le beau et l’élégant sont partout), qui furent empreints d’un sens élevé de l’hospitalité et d’un raffinement tout à leur image.   

La Passion selon Saint-Mathieu au Concertgebouw

Cerise sur le gâteau : une soirée musicale au Concertgebouw , salle de concert mythique (photo ci-dessus), qui possède une des meilleurs acoustiques au monde. Ouverte en 1888, elle comporte une grande et très belle salle de 2.000 places, dédiée à la musique symphonique,  dotée d’un buffet d’orgue exceptionnel, avec sur les avancées des balcons une série de plaques portant les noms des plus grands compositeurs des siècles écoulés. Une petite salle accueille, elle,  les concerts de musique de chambre et les récitals. Environ 800 concerts par an et 850.000 spectateurs sont accueillis chaque année dans cette enceinte prestigieuse, qui est  par ailleurs le lieu de résidence de l’Orchestre Royal du Concertgebouw, dirigé de puis peu par Daniele Gatti, Chef d’Orchestre italien de 54 ans.

Nous venions écouter la Passion selon Saint-Mathieu, oratorio de Jean-Sébastien Bach (sorte d’opéra d’église), jouée pour la première fois en 1727, et considéré comme l’une des plus grandes compositions de musique baroque. Elle est d’inspiration protestante luthérienne (Martin Luther – 1483-1546 - fut le « père » du protestantisme, et ses idées exercèrent une grande influence sur la Réforme des XVème et XVIème siècles).Ecrite pour des voix solistes, un double chœur et deux orchestres,  (sur la scène ce soir là, 25 musiciens et dix-huit choristes), l’œuvre, puissante et dramatique, est tirée de l’Evangile selon Sant-Mathieu, et raconte le dernier repas du Christ, son arrestation, son jugement, sa condamnation à mort et sa crucifixion. A la tête du « Bach Choir § Orchestra of the Netherlands », qu’il a créé dans les années 94-95, Pieter Jan Leusink, a rendu une prestation musicale et chantée de 2h45 qui nous a comblés d’aise. Agé de 58 ans, le personnage est singulier : il porte le cheveu long, a des airs de l’acteur français Niels Arestrup, et son corps bouge et swingue sans cesse (ce qui ne va pourtant pas de soi quand on exécute la Passion selon Saint-Mathieu !).  A retenir par ailleurs deux voix solistes de qualité : celle de l’Evangéliste, le ténor Robert Luts, et celle du Christ, le baryton Henk  Heinjnsbergen. S’agissant de l’interprète de Jésus, on n’en attendait pas moins !

Quelques particularités  plaisantes constatées au cours de cette soirée, et qui n’ont guère leur pareil en France : pas de recommandation faite au public sur l’extinction des téléphones portables en ouverture du concert, sans doute parce qu’ici cela va de soi ; gratuité des rafraîchissements avant la représentation et à la pause ; et tout le monde se lève spontanément pour applaudir les artistes au terme de la soirée.

Par contre, j’ai regretté qu’une minute de silence ne soit pas dédiée au fameux Chef d’Orchestre autrichien, Nikolaus Harnoncourt, décédé le 5 mars à 87 ans, soit la veille du concert. Cet hommage m’aurait paru d’autant plus justifié que le maestro avait souvent travaillé avec l’Orchestre Royal du Concertgebouw. C'est d'ailleurs ici qu'il a donné son dernier concert, le 25 octobre 2013, avant de s'arrêter définitivement pour cause de maladie.

Amsterdam dans la chanson française

En quittant  Amsterdam pour rejoindre le Gers au terme de cette heureuse escapade néerlandaise, je me remémorais quelques couplets de chansons françaises qui avaient  mis à l’honneur la capitale des Pays-Bas :

« Amsterdam » de Jacques Brel (1964) :

« Dans le port d’Amsterdam

Y a des marins qui chantent

Les rêves qui les hantent

Au large d’Amsterdam »

 

« A Amsterdam », de Guy Béart (1976) :

 « La Chine, l’Afrique et l’Islam

Sont réunis, et toutes les races

Enfin s’embrassent

A Amsterdam »

 

« Petit nuage à Amsterdam », de Maxime Le Forestier (2000) :

 « Que la vie soit rêvée pour celles

Qui savent et qui sauront que c’est

La ville où vont lover ceux qui sont deux

Je suis sur le bon canal

J’écoute, et tout va mieux »

 Business et ping-pong

J’emportais aussi dans mes bagages une image insolite captée lors d’une promenade à pied le long des canaux d’Amsterdam : au rez-de-chaussée d’un immeuble de bureaux, vue à travers la vitre, une table de ping-pong avec son filet servant manifestement de table de réunion, puisqu’étaient disposés autour des sièges ad hoc. Je m’interrogeais sur les raisons qui avaient conduit le manager à utiliser un tel support pour les briefings avec ses collaborateurs. J’en retiens une : pour lui, les échanges professionnels doivent être aussi vifs et rapides que ceux entre pongistes. Et les smaches, les revers, les balles coupées ou liftées, sont tout à fait autorisés, et même encouragés, pour faire progresser la discussion et parvenir à prendre les bonnes décisions ! Mais attention à ce que les arguments de tel ou tel ne finissent pas dans le filet !

Nota Bene : "Les ogres" au cinéma

Vu vendredi dernier au Ciné 32 d’Auch, « Les ogres », film magnifique de Léa Fehner, cinéaste qui s’était fait remarquer il y a six ans par un premier film, « Qu’un seul tienne et les autres suivront », Prix Louis Delluc du Premier film en 2009.

A partir de deux pièces d’Anton Tchekhov, « L’ours » et « La noce », le film raconte en 2h25 (on ne s’ennuie jamais !) les péripéties d’une troupe de théâtre itinérant, « Davaï », (« allons-y » en russe), qui mêlent sous le chapiteau travail, amitié, amour, famille, en un cocktail détonant, flamboyant, vibrionnant, tourbillonnant. C’est le récit des joies de la tribu, de ses épreuves, de ses galères, de ses déchirures, de ses ruptures, au gré des angoisses, des ressentiments, des failles et des secrets de ses membres. Ogres ils sont, tant ils ont en commun un fort appétit de vie, de jeu, de route et de public (Alphonse Allais : « Il y a des époques où l’absence d’ogres se fait cruellement sentir »).

Le film est d’une authenticité saisissante. Authenticité qui n’est pas en soi étonnante puisque François Fehner, le patron du théâtre, Marion Bouvarel, sa femme dans le film comme dans la vie, et leurs filles, Léa la réalisatrice, Inès sa sœur, qui joue dans « Les Ogres » avec ses enfants, constituent hors écran une famille qui vient de ce milieu, papa et maman ayant été, après une période péniche de café-théâtre à Toulouse, à l’origine d’un collectif de théâtre itinérant, l’Agit, qui a aujourd’hui 25 ans d’existence. Il n’empêche que les autres comédiens, pas nourris à ce biberon, sont tout aussi justes, à commencer par Adèle Haenel, César du meilleur second rôle en 2014 dans « Suzanne » et César de la meilleure actrice en 2015 dans « Les combattants », et Marc Barbé, excellent comédien, le Monsieur « Déloyal » du film, qui par son goût de la provocation, son esprit pervers, son cynisme, ses excès d’alcool, ses envies de suicide, met souvent la troupe en grande panique existentielle.

Ne pas oublier une autre présence essentielle dans la distribution : l’accordéon de Philippe Cataix – « c’est voyageur, ça trimballe, ça amène sa symphonie, sa puissance de feu », dit la cinéaste. Et il est vrai que  l’instrument avait toute sa place dans cette histoire de cirque et de chapiteau, qui m’ a fait penser à Fellini, à Tony Gadlif et à Emile Kusturica, des metteurs en scène de référence pour la création dans leur cinéma d’atmosphères humaines chaleureuses, baroques, où hommes et femmes tournoient dans une douce hystérie, au milieu de chants et de danses imprimés par une musique festive et vibrante.  Léa Fehner en est une digne héritière.

Fait le 20 mars

Amsterdam (1)

Nous avons séjourné à Amsterdam pendant une petite semaine, accompagnés par un couple d’amis, et retrouvant sur place un autre couple d’amis, hollandais, qui passe une partie de l’année dans le Gers, et c’est bien sûr dans notre belle région gasconne que nous avions fait sa connaissance. Il nous a  entourés de toute son attention, nous prodiguant maints conseils, visitant avec nous certains sites, et nous en recommandant d’autres.

Impressions générales

Je ne connaissais pas la capitale des Pays-Bas. Cette ville de 800.000 habitants (dont plus de la moitié est d’origine étrangère) est charmante, et il y règne une sérénité, une douceur de vivre, fort attachantes. Je n’ai pas été surpris de la première impression qui fut mienne, car la cité hollandaise est en tous points conforme à cette image carte postale que renvoient les reportages filmés que j’ai pu suivre en telle ou telle occasion à la télévision, ou les photos vus dans les magazines.

On dit d’elle qu’elle est la « Venise du nord », au même titre que Bruges. Je ne trouve pas la comparaison justifiée, sauf pour les canaux qui sont une caractéristique commune à ces trois villes. Ceux d’Amsterdam, dont la construction a commencé au XVIIème siècle, font au total plus de 100 kms et sont traversés par quelques 1.700 ponts. Ils structurent fortement le paysage urbain, et sont bordés de belles maisons  à façades en pignon, de style Renaissance ou  Baroque, serrées les unes contre les autres, et qui alternent agréablement des rouges, des noirs, des ocres et des blancs, soit une belle symphonie d’architecture, de formes et de couleurs, qui se mire parfois dans l’eau des canaux. Les riches intérieurs de ces habitations ne sont guère obstrués, de jour comme de nuit,  par des rideaux ou des volets (à l’inverse de nos maisons en France, où nous voulons tout cacher), preuve supplémentaire de l’esprit d’ouverture de leurs hôtes. Nous ne pouvons pas nous empêcher de nous  introduire  chez eux par le regard, sans scrupule, comme des voyeurs mus par une curiosité un peu honteuse et coupable. 

La promenade d’une heure que j’ai faite en bateau (un incontournable) offre par ailleurs un point de vue idéal pour appréhender tout au long des quais cette richesse et cette singularité patrimoniales, ainsi que l’histoire de la ville. S’ils sont empruntés pour des croisières à des fins touristiques, les canaux le sont aussi par des bateaux de plaisance, ainsi que par des  péniches et des barges de marchandises, même si cette vocation économique a bien reflué au fil des siècles. Anecdote amusante : j’ai aussi vu sur l’eau un goéland (l’oiseau partage le territoire liquide avec la mouette), flottant sur un morceau de polystyrène, son embarcation à lui.      

Les vélos

Autre spécialité ici : les vélos. Il y en a autant que d’habitants, et toutes les classes sociales en font usage. J’ai ainsi vu passer devant moi sur leurs deux roues d’élégantes et distinguées amstellodamoises,  sachant que plus généralement la ville compte beaucoup de belles femmes, jeunes ou moins jeunes, blondes pour la plupart, qui paraissent rayonnantes d’ énergie et de bien-être. Il n’est pas rare non plus que le vélo transporte dans une « caisse », aménagée à cet effet devant le guidon, ou dans une charrette à l’arrière, deux ou même trois enfants, ou le chien du cycliste (j’ai encore à l’esprit la vue d’un  beau dalmatien qui trônait dans sa niche ambulante avec une fierté et un plaisir non dissimulés !).

Le vélo est roi donc, mais vu son nombre et la vitesse à laquelle il roule,  il est un danger permanent pour les piétons qui sont souvent confrontés à lui, au gré notamment des 400 kms de pistes cyclables qui quadrillent la ville. Se posent aussi le problème endémique des trafics et des vols de vélos (le chiffre annoncé de 90.000 vols par an est considéré en fait comme largement sous-estimé), et celui des embouteillages et du stationnement, souvent anarchique et encombrant, quand il n’est pas insoluble ou presque, comme aux abords de la gare centrale d’Amsterdam, où il y a pourtant 10.000 places offertes... En tout état de cause, la petite reine sert de mode principal de déplacement des habitants, qui en retirent de surcroît un bienfait santé indéniable. Cette prédominance du deux-roues explique par ailleurs la paisibilité qui se dégage de la circulation en ville (à comparer avec le flux ininterrompu de voitures à Paris, source d’agressivités constantes et de pollutions atmosphériques élevées), même si les frictions entre les différentes catégories d’usagers sont à Amsterdam monnaie courante.

Voitures et tramway

La paisibilité constatée dans les avenues et les rues de la capitale trouve aussi son origine dans le nombre restreint de véhicules, qui de surcroît se propulsent pour la plupart à l'énergie électrique. Les bornes de rechargement sont partout, et notamment le long des quais des canaux, lieu de stationnement privilégié des riverains.Le chauffeur du taxi pris à l'aéroport nous confiait que sa berline haut de gamme, une Tesla américaine achetée 95.000 €, précisa t'il, consommait quelques 16 € d'électricité pour 400 kms effectués.

Le tramway tient aussi une place importante dans le transport des habitants (le métro moins, mais des travaux sont en cours qui vont étendre significativement le réseau), ce qui complexifie encore la cohabitation entre les uns et les autres. Il paraît que les touristes en vélo en sont les premières victimes, coinçant parfois, faute de vigilance,  le pneu avant de leur monture dans le trou du rail du tram’, et chutant alors en vol plané, lourdement. J’ai noté par ailleurs que dans les tramways un guichet avec préposé (e) est à disposition des voyageurs, un moyen de créer de l’emploi avantageusement, ce qui malheureusement ne trouve pas à s’appliquer en France.        

Sécurité, tolérance, modernité, amabilité

La sécurité, la tolérance, la modernité, l’amabilité (elle est consubstantielle aux habitants d’Amsterdam, y compris chez les commerçants et chez les chauffeurs de taxis) sont des valeurs fortes ici. Elles ont abouti, entre autres, à admettre la prostitution derrière les fameuses vitrines des maisons des petites rues du quartier rouge de la ville, à autoriser l‘ouverture de coffee shops dédiés à la vente du cannabis (il y en a plus de 200 à Amsterdam), à reconnaître le mariage entre personnes du même sexe depuis 2001, année où fut aussi déclaré légal le recours à l’euthanasie  pour les personnes en fin de vie, atteintes d’une maladie grave et incurable, et qui désirent abréger leurs souffrances. Et dire que dans notre pays, alors  que plus de 90 % des français y sont favorables, on s’obstine à refuser d’inscrire dans notre législation ce droit à l’euthanasie ou au suicide assisté, une faculté admise aussi en Belgique, au Luxembourg, et en Suisse.

S’agissant des coffee shops, il se trouve que l’un d’entre eux est installé à quelques mètres de là où nous logions. Et nous avions observé un curieux manège d’hommes fort bien mis (chapeau et long manteau seyants), de belle stature, qui allaient et venaient devant ledit coffee shop, avec l’air de connaître tous les passants avec lesquels ils tenaient conversation. Je les voyais aussi ramasser régulièrement les mégots jonchant le trottoir, avec balai et pelle de poche. Renseignements pris, il s’est avéré qu’il s’agissait des  gardiens de l’établissement, chargés de veiller à la bonne tenue du lieu (la clientèle de cette « épicerie » un peu spéciale n’étant pas, par nature même, toujours recommandable…), une fonction de surveillance et de police voulue par le patron de ce réseau de distribution particulier pour s’éviter ennuis et risque de fermeture, et de surcroît exigée dans le quartier par l’hôtel haut de gamme Waldorf Astoria (groupe Hilton), situé à proximité immédiate du coffee-shop, et ceci afin de prémunir sa clientèle de mauvaises rencontres possibles…    

C’est ce même esprit de tolérance et de liberté  qui inspire la gestion de la vie nocturne d’Amsterdam, laquelle est placée depuis 2003 sous la responsabilité d’un « Maire de nuit », élu par les internautes, un modèle importé par des villes comme Paris ou Toulouse. Pour garantir la sécurité et le respect des riverains, l’actuel titulaire du poste a même créé des patrouilles de volontaires dans les zones sensibles, et il a pour projet d’ouvrir les bibliothèques aux étudiants toute la nuit.

 Il est vrai que la vie nocturne est fort agitée, comme nous l’avons constatée un peu à nos dépens un samedi soir placé sous le signe de la beuverie et de la « beuglerie » (acte de beugler). A partir de 5h-5h30, on a en effet entendu depuis notre chambre, qui donnait sur le quai, les jeunes noctambules sortir de leurs tavernes, ivres, hurlant et vociférant à qui mieux mieux, pour rejoindre les taxis rangés sagement sur le pont du canal qui les ramèneraient ainsi sains et saufs à leurs domiciles respectifs. Rentrer à pied, ou avec son vélo, ou au volant de sa voiture, étant dans le cas de figure inenvisageable tant à l‘aube le taux d’alcoolémie est élevée. Les cris, les interpellations fusaient, sans doute pour se disputer les taxis, lesquels en réaction avaient le klaxon généreux ! Et puis le calme revint…

Amsterdam est une ville de musées, et quels musées ! Les trois plus prestigieux sont regroupés sur un vaste espace gazonné, la Museumplein.

Stedelijk Museum

Le premier visité, le Stedelijk Museum , est consacré à l’Art moderne et contemporain. Conçu en 1895, il connut plusieurs réaménagements, jusqu’à une extension en 2012 plutôt originale puisque c’est une structure moderne d’une blancheur éclatante, ayant la forme d’une baignoire (c’est d’ailleurs son surnom), qui a été accolée à la façade de brique néo-Renaissance du bâtiment d’origine. Le musée possède une impressionnante collection (90.000 objets d’art), et j’ai pu voir des œuvres (je cite en vrac) de Kandinsky (1866-1944), Mondrian (1872-1944), Kirchner (1880-1938), Chagall (1887-1935), Matisse (1869-1954), Pollock (1912-1956), Max Beckmann (1884-1950), Warhol (1928-1987), Bonnard (1867-1947), Picasso (1881-1973), Cézanne (1839-1906), Malevitch (1878-1935), Karel Appel (1921-2006),  et tant d’autres. Quelques toiles ont accroché mon regard (dont Kirchner et Appel), mais j’ai montré peu d’intérêt pour un grand nombre d’entre elles (ma curiosité culturelle ne s’ouvre guère à l’art contemporain, peut-être parce que je ne le comprends pas). Et que dire de l’exposition temporaire consacrée à Isa Genzken (née en 1948), une artiste allemande consacrée, inclassable et anticonformiste ! Rejet presque total de ma part des œuvres présentées, à deux ou trois exceptions près. Elle fut l’épouse de Gerhard Richter (né en 1932), peintre allemand majeur, dont l’œuvre est reconnue depuis les années 80.

Van Gogh Museum

Second musée visité : le Van Gogh Museum . Ouvert en 1973, et complété par une aile supplémentaire en 1999, le Musée enregistre chaque année plus d’un million d’entrées. La collection Van Gogh présentée est la plus importante du monde, avec plus de 200 tableaux, 500 dessins et 700 lettres manuscrites (notamment une correspondance soutenue du peintre avec son frère aîné Théo, marchand d’art, qui sera pour lui non seulement un frère, mais aussi un protecteur, un ami, un conseiller).On trouve aussi sur les murs des œuvres d’artistes qui influençaient Van Gogh ou qui furent influencés par lui :  Emile Bernard (1868-1941), Paul Gauguin (1848-1903), Camille Pissarro (1830-1903), Claude Monet (1840-1926), Henri de Toulouse-Lautrec (1864-1901), Georges Seurat (1859-1891)…

Vincent Van Gogh, affecté périodiquement  de délires mentaux, de crises de démence, ne vécut que 37 ans, mettant fin à ses jours en 1890. Il est enterré à Auvers-sur-Oise, dans le Val d’Oise, son dernier lieu de vie. Il dort aux  côtés de son frère Théo, lui aussi mort jeune (de la syphilis), à 34 ans, en 1891, soit six mois après Vincent, sa veuve transférant sa dépouille  auprès de celle du peintre en 1914.

L’artiste a beaucoup produit, et on estime à 800 le nombre de tableaux qu’il a peint en dix années. Le Musée d’Amsterdam possède donc le quart de ses œuvres, tandis qu’un autre musée néerlandais, le musée Kröller Muller, situé à 80 kms au sud-est d’Amsterdam, en regroupe 270, faisant de cette collection la deuxième au monde.

Le musée Van Gogh d’Amsterdam est de belle facture, et les œuvres y sont présentées selon une scénographie très réussie. On progresse de salle en salle dans un ordre chronologique bien précis. D’abord, la période hollandaise de Nuenen (1884-1885), faite de toiles sombres et graves, telle « Les Mangeurs de pommes de terre ». Puis, la période parisienne (1886-1888) où l’artiste introduit dans son art la couleur et le pointillisme. La période d’Arles ensuite (1888-1889), où il s’installe dans la fameuse « maison jaune ». Il peindra des œuvres majeures, entre autres : « Les Tournesols », « Le Semeur », « La Moisson », « La Chambre de Vincent à Arles », et imaginera des « effets de nuit » magnifiques (« La nuit étoilée », « La nuit étoilée sur le Rhône », « Terrasse d’un café le soir »). Après Arles, la période de Saint-Rémy-de-Provence (1889-1890), dans les Bouches-du-Rhône, où Van Gogh sera interné. Ses œuvres sont plus noires, plus tourmentées sinon torturées, avec de nombreuses illustrations liées aux travaux des champs. Parmi les toiles importantes de cette époque : « Iris », « La Pieta », d’après Delacroix, « La Résurrection de Lazare », d’après Rembrandt…Enfin, fort malade, Van Gogh rejoint Auvers-sur-Oise pour quelques mois (mai-juillet 1890), sur la suggestion de son frère Théo , qui le confie au le Docteur Gachet, spécialiste des maladies mentales, ami de Cézanne et des peintres impressionnistes, collectionneur d’art, peintre lui-même, qui va veiller sur lui jusqu’à sa mort. L’artiste revient à la couleur, avec une prédominance pour le vert, et des tableaux champêtres d’une force saisissante (« Champ sous un ciel d’orage », « Le Champ de blé aux corbeaux »).

Peintre au génie incompris de son vivant (au point qu’il n’aurait vendu qu’une toile), heureusement soutenu moralement et financièrement par Théo et quelques autres, Vincent Van Gogh est désormais un artiste mondialement reconnu pour son œuvre postimpressionniste, ayant exercé de surcroît une influence forte sur l’expressionnisme, le fauvisme et l’art abstrait. Malade et presque sans-le-sou, l’artiste peut voir d’outre-tombe ses œuvres se vendre désormais à des prix astronomiques : plus de 150 millions de dollars pour le « Portrait du Docteur Gachet », plus de 110 millions de dollars pour « Le Portrait de Joseph Roulin », par exemple….

J’apprécie beaucoup la peinture de Van Gogh, particulièrement les autoportraits, les têtes de femme, et toutes les œuvres où l’artiste, vers la fin de sa vie, use de contrastes de couleurs flamboyantes et intenses, en les accompagnant souvent de traits vigoureux et agités, tel un véritable torrent ou une avalanche, qui crée sur la toile une énergie de mouvements fantastique, qu’on devine en rapport étroit avec ses crises à répétition.

Van Gogh ailleurs

Avec la création de ce musée, les Pays-Bas ont rendu un hommage exceptionnel à Vincent Van Gogh. Et je ne pouvais pas m’empêcher de penser que la France n’avait pas su en faire autant, alors que l’inspiration et la production de l’artiste ont trouvé leur source presque exclusivement dans notre pays. Je n’en veux pas à la Hollande d’avoir en quelque sorte « confisqué » le génie à son profit, même s’il a été désolant pour moi de constater que pas un mot de français ne figurait dans les commentaires et les cartels du musée (c’est d’ailleurs un mouvement général que la disparition de notre langue dans le monde entier), seules les langues néerlandaise et anglaise ayant droit de cité. Même les titres en français données par l’artiste à ses toiles étaient traduits !!! Crime de lèse-majesté, non ?

Il ya bien des œuvres du peintre ici et là en France, à commencer par le musée d’Orsay qui en possède une bonne vingtaine, et l’une d’entre elles, un autoportrait de l’artiste, va être d’ailleurs prêtée au Louvre d’Abou Dhabi, dont l’ouverture est prévue à la fin de cette année. Le Louvre parisien compte peut-être également des tableaux de Van Gogh, mais je n’en suis pas sûr.

En tout cas, nous n’avons pas, hélas !,  de lieu emblématique dédié à cet artiste qui soit à la mesure de son génie et de la reconnaissance que notre pays devrait avoir à son égard, ne serait-ce que parce qu’il a vécu sur notre sol et laissé derrière lui tant d’expressions picturales éloquentes de certaines parts de notre identité (paysages, patrimoine, arbres et fleurs, intérieurs de maison, hommes et femmes d’ici…).

Saluons néanmoins ce qui s’est fait dans les villes où l’artiste a vécu : un programme « Sur les pas de Van Gogh » à Auvers-sur-Oise, un centre d’interprétation Van Gogh au musée Estrine de Saint-Rémy-de-Provence, et une Fondation Van Gogh à Arles.

Je connais cette dernière initiative, qui a été lancée en 2010 et qui a pour cadre depuis 2014 un bel hôtel particulier d’Arles entièrement rénové. La Fondation veut ainsi offrir un lieu de référence sur la vie et l’œuvre du peintre dans la ville où il séjourna et où il réalisa un travail déterminant dans son parcours artistique. Elle veut également inviter des artistes contemporains à exprimer leur lien avec Van Gogh à travers leurs propres créations. La Fondation peut se targuer par ailleurs d’un partenariat conclu avec le Musée d’Amsterdam qui lui permet de disposer d’un prêt annuel d’une des œuvres de l’artiste (actuellement, et jusqu’au 31 mars, « Piles de romans français », puis « Sous-Bois », peint par l’artiste durant sa présence à Saint-Rémy-de-Provence). Une exposition se tiendra dans ses superbes locaux du 14 mai au 11 septembre 2016 sur le thème « Van Gogh en Provence : la tradition modernisée », avec la présentation de 31 toiles originales.

A noter au plan européen la Fondation « Van Gogh Europe » qui entend fédérer les lieux et les musées qui traitent de la vie et de l’œuvre du peintre, ce qui concerne 30 institutions des Pays-Bas, de la France, de la Belgique et de l’Angleterre.

Rijksmuseum

Troisième musée visité : le Rijksmuseum , construit de 1875 à 1885, avec un bel agencement intérieur, qui contient la plus grande collection d’art classique néerlandais, soit près d’un million de peintures et de sculptures d’artistes hollandais, issues principalement du XVIIème siècle. Rembrandt (1606-1669) bien sûr, et notamment « La Ronde de nuit » (1642), titre raccourci du titre original , « Le Capitaine Franz Banning Cocq donnant à son lieutenant l’ordre de départ de sa compagnie, dite La Ronde de nuit », l’œuvre phare du peintre qui offre un jeu magistral d’ombres et de lumières, mais aussi « L’Autoportrait de jeunesse » ( vers 1628), « Le Syndic des drapiers » (1662), un des meilleurs portraits de groupe de l’artiste, « La Fiancée juive » (1667), scène empreinte de tendresse et d’intimité…A propos de « La Ronde de  nuit », un tableau de très grand format (363 x 437), je fus surpris de le voir garder spécifiquement  par deux agents du musée, en faction debout de chaque côté du tableau, une situation de surveillance exceptionnelle  qu’il ne m’avait jamais été donnée de voir dans aucun musée jusqu’à maintenant. De quoi penser que l’œuvre est vraiment inestimable….Un trésor qu’il faut bien montrer mais qu’on protège avec grand zèle.

A peine rentrés dans le Gers, nous apprendrons que le Rijksmuseum venait d’acheter avec le Louvre parisien deux toiles de Rembrandt de grand format qui appartenaient depuis plus d’un siècle à la branche française de la famille Rothschild. Datées de 1634, ces peintures, indissociables, représentent le portrait d’un riche bourgeois (Maerten Soolmans) d’une part, et de son épouse d’autre part (Oopjen Coppit). Au regard de leur valeur élevée (deux fois 80 millions d’euros), l’acquisition ne pouvait se faire qu’en cassant conjointement les deux tirelires, ce qui conduira à exposer les deux œuvres en alternance dans les deux musées, sans jamais bien entendu les séparer. Heureuse coopération !

Dans d’autres salles, plusieurs Vermeer (1632-1675), dont « La Laitière » (vers 1658), un tableau d’une vérité magnifique, « La Femme en bleu lisant une lettre » (vers 1662-1663), qui frissonne d’émotion sans laisser rien transparaître de ses sentiments, ou encore « La Lettre d’amour » (vers 1669-1670), scène intimiste entrevue par une porte ouverte. Vu aussi des portraits de Frans Hals (1580-1666), dont « Le Joyeux Buveur » (1628-1630), des paysages de van Ruisdael (1628-1682), et parmi eux, « La vue de Haarlem » (vers 1670).

La visite de ce musée intervenant vers la fin du séjour, la veille du départ, la saturation et la fatigue m’ont empêché de profiter  pleinement du lieu, d’autant que son immensité aurait nécessité bien des heures, même une journée supplémentaire ou deux, pour en venir à bout. Une prochaine fois…

La suite de notre escapade à Amsterdam dans un tout prochain billet.

Fait le 15 mars

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Cabon Pascale | Réponse 28.03.2016 12.22

Encore de très belles pages qui me font rêver et me donnent l'envie de connaître un peu mieux cette ville et ses artistes!

frederique poutaraud | Réponse 25.03.2016 17.04


comme vous j ai fait la découverte de cette église clandestine, un peu par hazard, et j 'ai été bluffée par sa conception,
et l'ingéniosité des habitants.

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Commentaires

08.09 | 02:24

notre génération a toujours ressenti un fort penchant pour Denise Glaser n'est-ce pas Thierry ?

...
11.08 | 03:28

Tu nous donnes l'eau à la bouche

...
08.05 | 11:12

Belles descriptions des villes de notre Bretagne qui est si belle mais tant décriée à cause du temps très changeant dans une seule journée!

...
04.03 | 02:39

et dans un autre domaine tournons nous vers une élection à la proportionnelle

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