Points de Vues du Gers - Carnets

"Faits et gestes " en juillet, suite

Dans mon précédent billet, j’ai raconté quelques -unes de  mes occupations en juillet. Il y en eut d'autres...

A la librairie-tartinerie de Sarrant

Dont une rencontre heureuse dans le Gers, à la librairie-tartinerie de Sarrant (à l’est du département), un lieu qui dispose de 20.000 livres et propose une restauration  en assiettes-tartines du terroir. Il a été créé en 2000 dans un village de 300 habitants par Didier Bardy  et Catherine Mitjana-Bardy, professionnels du développement économique, social et culturel. Il s’y déroule à longueur d’année un programme d’animations fort soutenu, avec pour objectif premier de promouvoir  le livre et la lecture en milieu rural. En 2011, Didier et Catherine  adossent  à la librairie une maison  d’éditions, la « Librairie des Territoires ».

Nous retrouvons là, au milieu des livres, Charlotte et Jean, après avoir partagé un moment avec eux dans la maison familiale de Jean, située à une dizaine de minutes de Sarrant. J’ai fait la connaissance de Charlotte dans les années 2008/2010 au travers du milieu associatif du mécénat d’entreprise, que je fréquentais alors assidûment, et où elle exerce des responsabilités importantes. C’est un peu plus tard que je rencontrais son compagnon, Jean, qui, lui, excelle, en tant qu’avocat, dans le droit de la propriété littéraire et artistique.

Nous apprécions leur compagnie, et cela d’autant plus que tous deux se sont mis à l’écriture.

Charlotte  vient de signer son premier livre, « Bière qui coule n’amasse pas mousse », qui sera en librairie le 14 octobre prochain (Editions Digobar) . A la demande de Charlotte, et pour qu’elle recueille mon avis, j’ai lu en avant-première son ouvrage, qui dégage un humour ravageur, à la mode belge, conférant à l’œuvre une puissante originalité, une vraie marque de fabrique.

Mais à Sarrant, c’est Jean qui était à l’honneur : il donna une lecture publique de quelques extraits de son livre de 126 pages,  « Le Tour du Jour en 80 rêves », sorti l’an dernier aux Editions de la Marche.

J’aime son travail qui est fait de textes courts, des sortes de chroniques poétiques et douces,  inspirées par la vie quotidienne et les observations qu’il en retire. Charlotte n’est jamais loin dans ces lignes, et « L’amatrice des textes courts «  à qui est dédié pour partie ce livre, c’est elle bien entendu.

L’autre référence visée en avant-propos est Julio Cortàzar, écrivain argentin engagé (1914-1984),Prix Médicis étranger en 1974, le maître ès romans et nouvelles de Jean, qu’on classe volontiers dans la catégorie des auteurs à l’écriture surréaliste, fantastique, magique, des caractéristiques qu’on retrouve sous la plume de Jean.

Juste à titre d’exemple un « texte court» de Jean, « Le Temps d’en rire », pas choisi par hasard, car il dit la « sève » montante de son couple avec Charlotte, couple qui, d’ailleurs, fait beau à voir :

« Voici deux êtres

à part

qui s’aiment

vivent l’un pour l’autre

et apprennent

lentement

à ne plus craindre celui ou celle

différent

qui ne comprenait pas

le temps s’écoule

comme une force qui pousse

de bas en haut

eux deux

main dans la main

ils s’élèvent

sourient

s’éloignant de la peur »

Au Centre d’Art Contemporain de Perpignan

Autre date, autre lieu : vu à Perpignan le Centre d’Art Contemporain pour son exposition du 25 juin au 16 octobre, « Yes I can, un portrait du pouvoir ».  Soit un aperçu sur deux étages de la manière dont une trentaine  d’artistes appréhendent le pouvoir politique, le pouvoir religieux, le pouvoir de l’argent.  Et le résultat est fort souvent drôle,  ironique et cruel.

 Première œuvre qui s’offre à nous : un célèbre portrait en pied, en  hermine et majesté, du roi Louis XIV peint par Hyacinthe Rigaud, portraitiste officiel du monarque, qui est détourné par l’introduction dans le tableau, sur le corps du roi, mais aussi partout ailleurs, au-dessus, en- dessous, de produits alimentaires courants et de rouleaux de papier hygiénique (voir photo ci-dessus). Est-ce à dire que l’auteur de ce « détournement » veut nous faire comprendre que le pouvoir aujourd’hui n’est plus  le produit de l’absolutisme d’un  seul homme, comme avant, mais qu’il s’est mué en une aventure capitaliste collective et frénétique, tout aussi autocrate cependant,  incarnée par la société de consommation ? C’est en tout cas ce que je vois dans cette représentation.

Une autre mise en scène artistique pour exprimer les limites de la démocratie : la tête de mort de Franco (en résine ? en latex ? en cire ?), incroyablement réaliste,  trônant dans une urne transparente bourrée de bulletins de vote, manière de rappeler que les pires salauds (on pense aussi à Hitler) sont arrivés au pouvoir par la volonté du peuple ou se sont fait légitimer par elle en cours de dictature. Le populisme d’aujourd’hui, qui s’avance masqué ici et là, est manifestement visé par cette évocation.

D’autres œuvres m’ont aussi interpellé par la force de leur message : une potence miniature dite « potence préventive », manière provocante d’imaginer  qu’on pourrait également exécuter les enfants qui ne « marcheraient pas droit », séparer le bon grain de l’ivraie en quelque sorte, et l’artiste semble dire que des hommes et des sociétés en seraient capables, ou l’ont déjà été (voir les massacres d’enfants dans les camps de concentration nazis, ou à l’occasion de conflits tribaux effroyables en Afrique noire).

Une vidéo très drôle, mordante et groteque : un couple de CRS, homme et femme, dansant avec sensualité le tango dans un palais princier, plutôt bien  malgré le casque intégral, le port encombrant de leurs tenues de service, avec coudières, genouillères, gilets pare-balles, bottes, gourdins et pistolets à la ceinture ! Image insolite qui veut sans doute signifier que ces représentants de l’ordre devraient être mus par des considérations plus douces que celles brutales et aveugles qui caractérisent trop souvent  leurs comportements  policiers (cf le «CRS SS » de mai 68).

Vu encore une sculpture monumentale en bronze, où trois « personnages », tels une Trinité chrétienne , se donnent la main : Lénine, Mickey et « God » (Dieu), en Christ juvénile. Soit une représentation du monde autour de 3 « pouvoirs », 3 idéologies pourrait-on dire : l’une, marxiste-léniniste, symbolisant l’échec  d’un monde meilleur, la  seconde  figurant le succès d’un empire capitaliste du loisir et de la distraction, la Walt Disney Company, au travers d’une icône américaine et mondiale ; la troisième, une religion,  qui n’a ni réussi, ni échoué, mais à laquelle toutefois beaucoup se raccroche, ne serait-ce que par rejet des illusions générées par les deux autres (la « religion » communiste et la « religion » marchande).

A retenir également de cette exposition : un tableau où les visages de Nicolas Sarkozy, Marine Le Pen et François Hollande, parfaitement reconnaissables, sont « silhouettés » par l’impact de balles 22 long rifle ! On dit volontiers que pour réussir en politique il faut savoir tuer père et mère. C’est  peut-être ce que veut exprimer l’artiste. Ou plus radical, il entend manifester son dégoût des politiciens, au point d’en faire des cibles privilégiées à abattre.

Dans les jardins de l’ancien Evêché

Toujours à Perpignan, participation à un concert donné le 13 juillet dans les jardins de l’ancien Evêché dans le cadre du Festival Radio France Montpellier Occitanie (nom qui a été choisi pour la nouvelle région qui regroupe le Languedoc-Roussillon et Midi-Pyrénées).

C’est un Festival prestigieux qui a déjà 31 ans d’existence et qui se déploie sur tout le territoire régional, dont la ville de Perpignan. Il a eu lieu du 11 au 26 juillet et a attiré 100.000 personnes. Au programme cette année 200 évènements, dont 50 concerts (4 dans le chef-lieu des Pyrénées-Orientales), des rencontres et des émissions publiques.

Son Directeur est depuis 2014 Jean-Pierre Rousseau, une personnalité du monde de la musique. Il tient un blog, « La Musique, la Vie, les Idées en liberté »,  que je lis tous les jours car il m’apprend beaucoup sur les sujets musicaux, tant sa culture en la matière est considérable.

Il fut à la Radio Suisse Romande, de 1986 à 1993, producteur responsable de la musique symphonique, puis chef des émissions musicales et chef de la production musicale. Il devient ensuite Directeur de France Musique et du programme musical de France Culture de 1993 à 1999. Il assurera ensuite (1999-2014), la Direction générale de l’Orchestre Philarmonique Royal de Liège, en Belgique, avant d’être un éphémère Directeur de la Musique à Radio France (2014-2015).                                    

Le lieu qui nous accueille à Perpignan est magnifique : c’est un superbe hôtel particulier construit en 1751 pour abriter une Académie militaire créée par Louis XV. Il deviendra ensuite résidence privée, avant d’être racheté en 1905 par l’Evêché et de devenir en 2014 la propriété de la Ville qui en a fait un centre d’exposition de la Sanch.

Nous avons eu le temps de visiter celle-ci avant que ne commence la soirée musicale. La Sanch est une procession qui trouve ses origines en 1461, et qui se déroule chaque Vendredi Saint. Les processionnaires font peur par le mystère et l’étrangeté qu’ils dégagent. Ils sont vêtus d’une robe longue, et ont le visage dissimulé par une cagoule en pointe (« caparutxa » en catalan), le tout de couleur noire pour les pénitents et de rouge éclatant pour les condamnés à mort. Chacun d’entre eux porte entre 30 et 50 kilos pendant le défilé, un poids qui symbolise les « Misteris », c’est-à-dire les représentations grandeur nature des scènes de la Passion du Christ.

Au début du XXème, cette procession a cessé  dans les villages, et ne s’organisait plus qu’à Perpignan, avant de disparaître complètement. Elle réapparaîtra en 1950, mais sera interdite 20 ans plus tard. Aujourd’hui, il y a à nouveau une procession à Perpignan, une autre à Arles-sur-Tech (plus dépouillée), une troisième à Collioure (davantage touristique), et une quatrième à Gérone, en Espagne (plus spectaculaire). 

L’heure du concert dans les jardins arrive, mais un doute envahit les organisateurs : la fameuse tramontane s’est invitée elle aussi, et semble vouloir  en compromettre la tenue. Comme aucune solution de repli n’a été envisagée ( !), les artistes du Trio Les Allégories décident toutefois, à leur risque et péril, de maintenir leur prestation pour le plus grand plaisir de la centaine de personnes venue les écouter.

Sont réunies là Maeva Depollier, soprano, Anne Duchêne, au violoncelle, et Adeline Cartier au clavecin. Issues du Conservatoire de Lyon, ces trois charmantes artistes travaillent des pièces extraites du répertoire baroque du XVIIème au XVIIIème siècle, avec une interprétation fidèle et historique des oeuvres qu’elles abordent.

Elles sont connues pour leur volonté de bousculer les codes lors de leurs concerts en proposant à leur public un spectacle vivant (il y a tellement de musiciens figés, coincés), donnant à leur prestation une dimension théâtrale, humoristique, pédagogique et interactive.

Mais avec le vent contraire, elles ont été plus «sages », plus prudentes, dans leur mode musical, d’autant qu’il leur fallait courir après les partitions qui s’envolaient au fil des rafales, et s’employer à les capter, avec l’aide parfois d’un spectateur,  et à les arrimer plus fermement au pupitre à coup de pinces à linge…Le clavecin avait du mal à se faire entendre. Et la soprano, elle, semblait être la plus gênée des trois par la tramontane.

Malgré ces contrariétés météorologiques, nous prîmes plaisir à écouter Les Allégories, qui nous proposèrent successivement des pièces de Gluck, de Bach, de Haendel, et pour finir, une cantate de Telemann.

Un bon moment musical et un salut reconnaissant à ces artistes pour avoir bravé les éléments. Pas sûr que beaucoup l’auraient fait…

Les frères Bouclier au mas de Baux

Autre rendez-vous près de Perpignan, à Canet-en-Roussillon, au mas de Baux , domaine viticole bio où sont produits sur 12 ha des vins blanc, rosé, rouge, et des vins doux naturels (muscat, rivesaltes). Nous étions invités là par nos amis Line et Michel pour écouter les frères Bouclier, l’un au violon, Julien, l’autre à l’accordéon, Dimitri .

Leur prestation en cet endroit s’inscrivait  dans le cadre du Festival « Amusikenvignes », organisé chaque été par les parents et  amis d’Alain Marinaro, un pianiste talentueux malheureusement décédé très jeune, à 24 ans (1977-2001). L’association, présidée par la maman de cet artiste promis à un bel avenir, entend pérenniser sa mémoire, mais aussi agir  pour la promotion des vins du Roussillon et de l’Aude, l’animation des villages , et bien sûr la diffusion de la musique classique et la mise en valeur de jeunes interprètes de haut niveau.

Nous étions installés au premier rang, le nez sur la scène, dans le chais de la propriété, avec en décor en arrière-plan le pressoir, les cuves en inox et autres matériels signés Defranceschi, un des fournisseurs attitrés des vignerons.

Dimitri joue à la perfection et vit sa musique intensément. Il exprime avec félicité son  plaisir d’être là  et de partager avec nous ces instants délicieux. Il débuta à l’âge de 7 ans, et est aujourd’hui l’un des plus jeunes (27 ans) et des plus virtuoses accordéonistes. Lauréat de grandes compétitions internationales, il est  l’un des très rares artistes de cette discipline à avoir remporté le Trophée Mondial en catégorie Junior puis Senior (le deuxième français à y parvenir après le célèbre Richard Galliano).

Son frère, Julien, violoniste, est aussi un grand, diplômé de la Haute Ecole de Musique de Genève, où il obtiendra le diplôme de concertiste et de musicien d’orchestre avec mention, ainsi qu’un Certificat d’Ecriture Supérieur Contrepoint et Fugue mention Très Bien.

Dimitri et Julien, qui ont baigné dans une famille de musiciens (leur père était Directeur de l’école d’accordéon d’Annemasse et du Genevois), se produisent en concert depuis 2005, et ont bénéficié d’un fort coup de pouce de notoriété lorsque Gaëlle Le Gallic, productrice, mais également chanteuse lyrique,  leur consacra une émission sur France Musique en 2012, dans la série très écoutée du « Concert de midi et demi, Jeunes Interprètes ».

Sur scène, ils le forment qu’une âme, qu’une sensibilité (quelqu’un disait à propos de Dimitri qu’il faisait vraiment « pleurer son instrument »…), livrées tout entières à l’émotion, au lyrisme, et servies par une technique étincelante. J’ai vécu là des moments de grâce inouïs, découvrant à cette occasion combien l’accordéon n'est pas seulement dédié à la musique des bals musette mais qu'il peut être aussi au service de la musique classique, des compositeurs écrivant même des pièces contemporaines pour accordéon.Ainsi, est-il un instrument de concert à part entière, un instrument majeur, fascinant, magique, capable de nous transporter loin, à la condition justement qu’il soit joué par un musicien au talent exceptionnel.  

J’ai eu le loisir de regarder de près cet accordéon qui comptait un clavier d’une centaine de boutons à droite, pour 120 environ à gauche, de quoi moduler convenablement tout morceau, ayant noté par ailleurs que si les doigts sont tous fort sollicités, les pouces, eux, sont moins à la manœuvre.

Pour ma part, j'apprécie l'accordéon depuis longtemps car il est partie prenante de quelques belles chansons de Jacques Brel  (« Vesoul » avec Marcel Azzola - "Chauffe Marcel !" , « La Valse à mille temps »…), et des musiques de manouche, de tango, de flamenco, qui me sont chères. Mais il est vrai que je ne l’avais pas encore vu à l’œuvre sur scène dans des compositions classiques, et c’est réussi grâce au talent de Dimitri.Les français sont très attachés d'ailleurs à ce "piano à bretelles", et de nombreux festivals (Tulle, Lille, Rennes...) lui sont dédiés chaque année.

Les deux frères  ont interprété des oeuvres de style et d’époque variés, souvent arrangées par leurs soins. Un « Prélude, Fugue et Variation » de César Franck (1822-1890), professeur, organiste et compositeur belge, naturalisé français, une des grandes figures de la vie musicale française de la seconde moitié du XIXème. Du Viatcheslav Semionov (né en 1946), un accordéoniste et un compositeur russe contemporain parmi les plus talentueux. Le deuxième mouvement andante, « Canzonetta », du « Concerto pour violon en ré majeur », de Piotr Ilitch Tchaïkovsky (1840-1892), compositeur russe éclectique. Un solo de Dimitri : une suite dite « Impasse » (2003) de Franck Angelis, accordéoniste français, Trophée Mondial de l’Accordéon en 1981, compositeur aux œuvres puissantes et d’une grande originalité. Un tango (« Medi Tango ») d’Astor Piazzolla (1921-1992), accordéoniste et bandéoniste, précurseur du tango d’avant-garde. Rondo Capriccioso de Vladislav Zolotarev (1942-1975), compositeur ukrainien. Un extrait d’ « Orphée et Eurydice », de Christoph Gluck (1714-1787), compositeur allemand d’opéras de la période classique (« Orphée et Eurydice » fut le trentième et le plus célèbre de ses opéras). « Tango pour Claude » (en hommage à Claude Nougaro), de Richard Galliano, accordéoniste, bandonéiste virtuose, compositeur franco-italien, né en 1950, qui accompagna le chanteur sur scène pendant plusieurs années. Cette œuvre fut exécutée par Galliano pour la première fois en 2006 , dans le Gers, lors du  Festival Jazz in Marciac. Enfin, une pièce d’Anton Chalaïev ( ?), « L’Hiver », qui acheva ce concert en apothéose.

Un bonheur de musique !

Fait le 18 août

 

 

 

"Faits et gestes " en juillet

Dans mes deux précédents billets, j’ai  exprimé, d’une part, pourquoi  juillet  m’était cher personnellement (ce mois est en effet celui de ma fête-le 1er juillet-, et aussi celui de mon anniversaire-le 28 juillet), et, d’autre part, pourquoi  il fut par ailleurs si triste, si sombre (disparitions de grandes figures intellectuelles, et attentats terroristes  odieux et douloureux.)

Les évènements nés de la barbarie islamiste ne doivent surtout pas nous empêcher de continuer à être ce que nous sommes, et à prendre du plaisir, sinon du bonheur,  au travers de nos rencontres, de nos sorties, de nos lectures, et  de bien d’autres activités  suggérées par nos centres d’intérêt. Si nous nous interdisions tout cela, de peur de devenir à notre tour une proie pour ces horribles djihadistes, nous  leur donnerions raison car au-delà de nos personnes, ces assassins  veulent s’en prendre surtout  à nos valeurs et à notre mode de vie.

 Pour autant, cet état d’esprit doit avant tout concerner  notre liberté individuelle d’aller et venir, de nous  rendre  au concert, au cinéma, à une exposition, au restaurant, au café, à la plage, à l’église, que sais-je encore. Car pour les manifestations collectives, je suis plus réservé et plutôt  favorable à leur annulation lorsque les rassemblements sont massifs et que les conditions de leur organisation et de leur  déroulement  ne permettent pas de garantir suffisamment  la sécurité des personnes. Et j’approuve de ce point de vue la décision de Martine Aubry, Maire de Lille, de renoncer à la fameuse braderie nordiste (2 millions de visiteurs attendus en un week-end, quelle cible idéale !), de même que j’avais acquiescé à celle du Maire de Lyon, Gérard Colon, de supprimer la magnifique Fête des Lumières de décembre 2015, suite à la tuerie du Bataclan du 13  novembre à Paris. S’agissant de cet attentat, j’ai appris récemment que les forces de police ne sont intervenues que 2H40 après le début du massacre. Je ne sais pas si ce délai aurait pu être réduit, mais pendant ce temps bien des blessés ont perdu la vie alors qu’une plus prompte intervention aurait pu permettre d’en sauver un certain nombre.

Sur la base de ce principe de conserver mon entière capacité d’aller et venir, J’ai donc  continué à vivre, comme si de rien n’était, tout en ne cessant de penser aux  victimes innocentes des carnages perpétrés, et à leurs familles. Il m’est arrivé aussi de me dire que j’aurais volontiers sacrifié ma vie, qui va vers son terme, en échange de celle, qui ne faisait que commencer, d’un de ces enfants écrasés à Nice le 14 juillet par ce chauffeur de camion fou et sanguinaire.

Mes occupations en juillet pourront donc paraître futiles, dérisoires, au regard des drames qu’a connu notre pays durant ce mois.

Un pianiste en plein air

Le dimanche 3, nous étions à Lectoure, la ville du Gers la plus « parisienne » l’été, pour assister en soirée, sous les remparts, à un concert  qui se tenait en plein air, dans les jardins d’une résidence familiale, avec devant nous les paysages si aimables de notre belle contrée.  C’est le fils prodige de la maison, Guilhem Fabre, qui se produisait dans un programme appelé « Du piano aux étoiles ».

Ce pianiste, qui a commencé à jouer à l’âge de 5 ans, n’a que vingt-sept ans, mais déjà beaucoup de virtuosité dans les doigts. Il interpréta la 6ème Partita de Jean-Sébastien Bach (composée à l’origine sur clavecin, et qui continue d’ailleurs à être jouée sur cet instrument), qui fut un magnifique feu d’artifice musical, et la Sonate pour piano n° 3 de Frédéric  Chopin, où alterneront, comme souvent dans les œuvres de ce compositeur, émotion, légèreté, lyrisme et vitalité. Le jeu de Guilhem Fabre est  véloce,  mais son toucher léger et délicat.

Guilhem Fabre  sortit en 2010 du Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris (CNSM) avec une mention Très Bien attribuée à l’unanimité. Actuellement, il parfait sa formation à Moscou, à  l’Académie de Musique russe Gnessine, auprès du célèbre professeur Tatiana Zelikman, qui a « élevé »  une pépinière de fameux  interprètes russes. Elle est elle-même une pianiste de talent, mais des douleurs aux mains l’ont empêchée de faire la carrière qu’elle aurait méritée. C’est à  75 ans, soit en octobre 2015, qu’elle enregistrera par ailleurs son premier CD, édité par un de ses anciens élèves,  avec  sur le disque  du Couperin, du Schumann, du Haydn et du Mozart.

Guilhem Fabre, considéré aujourd’hui comme l’un des pianistes et pédagogues français  les plus brillants, a déjà de nombreuses cordes à son arc : il joue en solo, mais se passionne aussi pour le travail avec les chanteurs, avec lesquels il se produit régulièrement en récital. Il compose  et interprète de la musique pour le théâtre. En mars 2016, il fut le pianiste et le roi de France dans « Le Roi Lear » de William Shakespeare, mis en scène par Olivier Py, le temps d’une tournée à Taïwan.

Enfin, il est à l’origine du projet « uNopia » qui veut concourir à démocratiser  l’accès à la musique classique et à la faire aimer par celles et ceux qui en sont si éloignés culturellement.

Le mardi 5 juillet, nous recevions à la maison, le temps d’un déjeuner fort agréable, le professeur de chant lyrique de mon épouse, Cécile Fornerod, une belle voix de soprano, et son compagnon, Alain-Paul Gaillot, compositeur et pianiste. J’ai déjà évoqué leur existence artistique dans un billet d’avril 2016 (« Philosophie par-ci, Musique par- là »),  mais j’écrirai à nouveau bientôt sur leur parcours car nos échanges ont été ce jour-là fort intéressants.

Cap ensuite sur Perpignan, une ville que nous fréquentons régulièrement car nous y comptons quelques amis.

Le Musée d’Art Moderne de Céret

Priorité au Musée d’Art Moderne de Céret, une visite que nous renouvelons chaque fois que nous venons. Cette petite ville de 8.000 habitants  accueille depuis longtemps des artistes. Ainsi en 1911, Picasso et Georges Braque, rejoints en 1913 par Max Jacob, qui font de la cité, avec d’autres, un foyer de l’avant-garde cubiste, tandis que Collioure, pas loin de Céret, devenait dès 1905 un haut lieu du Fauvisme. Suivra une nouvelle  vague après la Première Guerre mondiale, avec  notamment les peintres Soutine (1919-1922) et Chagall (1928-1929).En 1940, Céret deviendra le refuge de nombreux artistes et intellectuels parisiens, tels Jean Cocteau, Camille Saint-Saëns, Raoul Dufy…

Restait à immortaliser cette histoire par un lieu qui serait dédié à l’art.

En 1948, Frank Burty- Haviland et Pierre Brune, des peintres qui ont participé aux deux étapes artistiques de Céret, s’attachent à collecter des œuvres auprès de ceux qui furent de ces voyages. Picasso fit ainsi don d’une cinquantaine de ses réalisations, don complété plus tard par la série des coupelles tauromachiques, et Matisse remit quatorze dessins préparatoires de peintures fauves de sa période Collioure.

Fort de ces générosités exceptionnelles, et de quelques autres, l’idée d’un Musée put se concrétiser. Il prit place dans l’ancien couvent des Carmes du XVIIème, et fut inauguré en 1950. Il s’ouvre en 1966 à l’art contemporain et connaît fin 1993 de fort importants aménagements et agrandissements.

Outre la présentation d’œuvres permanentes, le Musée organise chaque année une prestigieuse exposition d’été, et celles qui furent consacrées à Picasso, à Chagall, à Miro, à Soutine, à Dufy, à Tapies, connurent un succès considérable. Celle de l’an dernier, dédié à l’artiste catalan Jaume Plensa (voir mon billet de Juillet-Août 2015, « Occupations estivales »), me laissera pour longtemps un souvenir ébloui.

Aristide Maillol à l’honneur

Cet été 2016, c’est Aristide Maillol (1861-1944), sculpteur et enfant du pays qui est  à l’honneur, avec l’exposition « Maillol, Frère, Pons, Une Académie catalane » (du 2 juillet au 30 octobre). Elle met en valeur quelques- unes de ses sculptures et le lien privilégié que l’artiste a entretenu tout au long de sa vie avec sa terre natale et avec ses amis Henri Frère (1908-1986) et Josep-Sebastia Pons (1886-1962).

Le premier d’entre  eux fut sculpteur, dessinateur, et professeur à Perpignan. Les sculptures d’Henri Frère, ses dessins et pastels de paysages et de nus ainsi que ses originales gravures sur brique, les « plintographies »,   sont des œuvres que j’ai  apprécié et découvert pour l’occasion car je ne connaissais pas du tout le travail de cet artiste, qui fut très à l’écoute des conseils que lui donnait Maillol.

En 1956, paraît « Conversations de Maillol », livre qu’il a écrit pour relater sa chaleureuse complicité avec  Maillol. On lui doit également de nombreuses photographies de son ami travaillant dans ses ateliers de Banyuls ou de Marly, dont un certain nombre  jalonne cette exposition.

L’autre ami de Maillol, Josep-Sebastia Pons, fut un poète de langue catalane dont l’œuvre est une ode à la nature. Son livre de souvenirs, « Concert d’été », publié en 1950, est illustré de bois gravés de Maillol.  L’exposition est rythmée par ses poèmes et présente aussi ses aquarelles de paysages et de détails naturalistes.

Quant à Maillol, il est rappelé d’emblée son attachement très fort à son territoire, dont les paysages et la lumière lui rappelle la Grèce, pays qu’il chérit, car source d’inspiration pour les artistes et notamment pour les sculpteurs. L’Arcadie, évoquée dans le titre de l’exposition, est une province du Péloponnèse, une terre mythique et légendaire, peuplée de dieux et de bergers, propice  à  la douceur de vivre, aux arts et à la poésie.

Né à Banyuls, au bord de la Méditerranée, devenu parisien dès ses vingt ans pour suivre sa destinée artistique, Maillol y revient chaque hiver travailler dans une métairie isolée de la vallée de la Roume, qu’il a transformée en atelier.  J’ai visité ce lieu il y a quelques années, auquel on a accède par un charmant petit chemin  qui sinue au milieu de la garrigue.

Il est en effet devenu  musée de par la volonté de son modèle,  Dina Vierny, « Didi » pour les intimes,  (1919-2005). Elle fut la muse du sculpteur à l’âge de quinze ans, et elle le restera jusqu’à la mort de  l’artiste, soit pendant une dizaine d’années. Elle posera aussi pour les amis de Maillol, Matisse, Bonnard, Dufy…Dina Vierny, collectionneuse depuis toujours, ouvrira sa propre galerie en 1947 à Saint-Germain-des-Prés. Elle fut  une personnalité marquante du monde des arts, à la tête bien faite, qui fréquenta les surréalistes et  André Breton, et fut même chanteuse dans le groupe « Octobre » créé par Jacques Prévert dans la ferveur du Front Populaire. Durant l’occupation nazie, « Didi » rejoignit un réseau de résistance et aida les antifascistes à passer en Espagne.

Maillol acquerra la célébrité  avec la sculpture « Méditerranée » , exposée à Paris au Salon d’automne de 1905.Cette œuvre est exemplaire du style de Maillol concernant ses sculptures de femmes nues : sobriété et simplicité avant tout, pour que se dégage de l’œuvre  calme et dépouillement. Ces femmes, aux corps robustes,  ont des courbes parfaites, lisses, et épurées. La « Méditerranée »,  représente, elle, une femme assise, absorbée dans ses pensées, le coude appuyé sur son genou, et la tête reposant sur sa main. Elle trône majestueusement à l’entrée de l’exposition. « Elle est belle, ne signifie rien, c’est une œuvre silencieuse », disait d’elle l’écrivain André Gide. On en retrouve un exemplaire aussi dans le patio de la Mairie de Perpignan, un endroit tout à fait approprié pour accueillir une si belle créature. C’est une autre « Méditerranée » qui lui servira de sépulture puisque Maillol est enterré sous celle-ci dans sa métairie de Banyuls (quelle fusion symbolique entre l’artiste et son œuvre,  ainsi vouée à l’éternité !).

Cette  sculpture majeure  figure au nombre des œuvres de Maillol que possède le Musée d’Orsay (photo ci-dessus). Dina Vierny a fait don par ailleurs d’une vingtaine de  sculptures du maître à l’Etat (elle en fut le modèle), qui ont été installées en 1964 par André Malraux, alors Ministre de la Culture, dans les jardins du Louvre, aux Tuileries à Paris. La muse de l’artiste est aussi à l’origine du Musée Maillol et de la Fondation Vierny sis dans le VIIème arrondissement de la capitale depuis 1995. L’établissement a malheureusement  fermé en février 2015 en raison de sa mauvaise gestion. Il devrait rouvrir en septembre 2016 sous l’égide de la Fondation «Culturespaces », dont l’objet est de favoriser l’accès aux arts et au patrimoine des enfants éloignés de la culture.  A Perpignan, le Musée Hyacinthe Rigaud (du nom de ce peintre, né dans cette ville – 1659-1740 – et qui fut le portraitiste officiel de la Cour et de Louis XIV) possède également quelques œuvres  de Maillol, sachant que le Musée est fermé jusqu’en juin 2017 pour cause de lourde et onéreuse  rénovation (10 millions €) en vue de tripler sa surface.

Fort éprouvé par la « boucherie » humaine de la 1ère Guerre mondiale, Maillol réalisa par ailleurs gratuitement dans les années vingt les monuments aux morts pacifistes de quatre cités des Pyrénées-Orientales : Céret, Port-Vendres, Elne et Banyuls. Ainsi, à Céret, qui a perdu 151 des siens sur les champs de batailel, nomme-t’-il  le monument « La Douleur » (classé Monument historique), représentée par une femme pleureuse, assise, en robe longue, et le bras droit replié contre sa tête penchée. A Port-Vendres, l’artiste a  réalisé une statue de femme allongée, portant une branche d’olivier.

J’ai été un peu déçu par cette exposition  car peu d’œuvres significatives de l’artiste  y figuraient, faute sans doute de moyens financiers et d’espace pour en accueillir davantage (j’ai pu voir dans une vidéo diffusée dans le musée, les conditions de transport, d’emballage et de déballage de la « Méditerranée », prêtée donc par le musée d’Orsay, qui laissent  imaginer le coût faramineux, avec les assurances, d’une telle opération) . Il a donc fallu « habiller » le lieu avec d’autres présentations pour donner du corps à cette exposition, d’où notamment les connexions faites avec les amis du sculpteur, Henri Frère et Josep Sebastia Pons.

Avec Françoise et Pierre 

L’occasion m’a été donnée au cours de ce séjour à Perpignan de revoir Françoise et Pierre, qui vivent le plus souvent à Paris, mais ont aussi un pied-à-terre au Racou (« recoin » dans la langue de Molière), un ancien petit village de pêcheurs au bord de la Méditerranée, devenu  site naturel protégé pour son caractère pittoresque, situé sur la commune d’Argelès-sur-Mer. Je les ai retrouvés là une fin d’après-midi (que de monde à l’heure de mon arrivée !).

Pierre a été un copain de mes quinze-seize ans car nous vivions dans le même village de l’Oise, à une vingtaine de kms de Compiègne, le chef-lieu du département,  nos maisons familiales se faisant presque face. Il avait une dégaine de séducteur, un peu à la James Dean, et avait cet avantage de posséder une mobylette, la  Motobécane Spéciale 50 de couleur orange cuivré, petit guidon sport, siège biplace, 60,70 km/h en vitesse de pointe, un deux-roues fort couru  à cette époque, et qui faisait pâmer d’aise les jeunes filles (je n’avais, moi, qu’un pauvre vélo !), ravies de s’entendre dire : « Tu veux faire un tour ? »…  Avec Pierre et mon frère aîné, nous avons partagé  des parties de foot endiablées sur la place du village, des escapades nocturnes qui nous obligeaient à escalader dans les deux sens le portail d’entrée de notre  domicile, et bien d’autres aventures et découvertes inhérentes à notre âge « tendre et tête de bois », bercé par « Salut les Copains ! », un  yé-yé triomphant et un rock’n’roll finissant.

Nous nous sommes perdus de vue à partir de mon départ en Bretagne, et avons mis près d’une cinquantaine d’années ( !!!) pour nous retrouver, lui avec à ses côtés Françoise, et moi avec mon épouse, grâce à l’entremise de mon grand frère, qui était resté proche de Pierre. Nous ne nous sommes vus que deux ou  trois fois depuis ces retrouvailles, mais nul doute que nous rattraperons un peu du temps perdu au fil des prochaines années. Nous avons d’ailleurs à ce jour  à peine parlé de notre période commune de  « teen-ager » dans ce bourg de Gournay-sur Aronde, mais il faut dire que les souvenirs de ces temps si reculés sont profondément enfouis dans nos mémoires, et pas il n’est pas forcément aisé de les faire remonter à la surface. Tous deux viendront à la maison à la fin du mois de septembre, et nous  renouerons peut-être  avec des bribes de ce passé lointain.

Après que nous ayons partagé une coupe de champagne, puis une autre, ils ont eu cette gentillesse de m’inviter à dîner au Grand Hôtel du Golf,  un 3 étoiles  de 36 chambres situé entre Collioure et Argelès-sur-Mer. L’endroit surplombe les criques d’alentour et  offre une vue panoramique magnifique.

Les propriétaires du lieu, Marie et Jean-Michel,  forment un couple élégant et très sympathique,  bien connu de Pierre et Françoise, qui sont des habitués. Ils ont rénové avec beaucoup  de goût cet hôtel-restaurant des années 70 dont la décoration est particulièrement réussie, rendant les espaces élégants et confortables.  Pas étonnant puisque Marie, en plus d’être vigneronne, est une artiste passionnée d’architecture. Ses œuvres sont accrochées ici et là, avec notamment dans le hall d’entrée plusieurs toiles de grand format.

Nous avons effectué une belle balade gourmande et vineuse au « Bistrot à la Mer », le restaurant de l’établissement, grâce à l’inventivité du jeune et talentueux chef, Gérard Desmullier. J’ai personnellement « enchaîné » un tartare de poissons du jour aux herbes fraîches, huître en gelée et concombre glacé, puis un tournedos de bœuf grillé, jus réduit, artichaut au poivre, beignet d’anchois, et cerise sur le gâteau, une sphère au chocolat fourrée accompagnée d’une  mousse de chocolat praliné, le tout arrosé d’un excellent vin de la propriété. Nos conversations furent à la mesure de notre assiette : généreuses et enjouées. Dommage que mon épouse, indisposée, n’ait pu se joindre à nous.

D’autres rencontres et sorties dans un billet à suivre.

NB 150.000 pages ouvertes à ce jour  depuis le lancement  de mon blog en septembre 2012, avec plus de 200 billets rédigés.Je suis moi-même étonné de cette « audience » quatre ans après, et de ma capacité à écrire, et à écrire encore. J’y prends beaucoup de plaisir.

Fait le 12 août

Un sombre mois de juillet

Ce mois de juillet fut sombre, comme je l’ai évoqué dans la conclusion de mon précédent billet, « Mon juillet à moi ».

Il y eut d’abord la mort le même jour, soit  le samedi 2 juillet, lendemain de ma fête, de deux grandes figures intellectuelles.

Michel Rocard

D’abord Michel Rocard, né en 1930 et  parti à l’âge de 85 ans (photo ci-contre).

Chacun connaît la trajectoire politique de cet homme, qui fut, entre autres, le Premier Ministre de François Mitterrand de 1988 à 1991. Il ne put jamais parvenir à la magistrature suprême, alors qu’il avait, selon moi, toutes les capacités requises pour se retrouver à l’Elysée, et qu’il disposait  auprès des français d’une réelle popularité. L’homme était d’une intelligence fulgurante, au point qu’on se moquait parfois de son débit verbal si rapide, et embrouillé, tant il  avait à dire, avec cette obsession qui le caractérisait d’être écouté, reconnu et respecté (les Guignols n’avaient pas manqué de caricaturer drôlement cette manière de s’exprimer).

Apôtre du parler-vrai, doté d’ une solide culture économique,  acquise par son passage, après l’ENA, à l’Inspection des Finances, il ne cessait d’en appeler à la rénovation de la gauche, une gauche sociale-démocrate qu’il voulait moderniste, et qui ,enfin, se réconcilierait avec le réel, et mettrait du concret et de la rigueur dans son action. Il regrettait que son camp cherchait  trop souvent à tordre la réalité en créant de vaines  illusions qui se sont toujours soldées par de lourdes factures et des défaites politiques mémorables. Cette volonté de dire la vérité à tout prix ne lui a d’ailleurs pas fait que des amis et explique pour partie sa carrière politique sinueuse et en demi-teinte.

Il participa à la création dans les années 60 du PSU (Parti Socialiste Unifié), dont il devint le Secrétaire Général en 1967 alors qu’il approchait de la quarantaine. C’était  un mouvement plutôt contestataire qui  luttait notamment contre la guerre en Algérie et prônait l’autogestion  à la yougoslave. J’ai été pendant ma période universitaire (1968-1973), à Rennes,  proche du PSU, sans jamais toutefois y adhérer. Je fus fasciné par le brio intellectuel de son leader,  et je partageais ses combats, au point de donner avec quelques « camarades » des cours d’alphabétisation aux populations immigrées.

Mais le PSU ne devint jamais un grand parti, s’abîmant en des querelles incessantes qui conduiront Michel Rocard à le quitter pour rejoindre en 1974 le Parti Socialiste, où il affrontera  son rival de toujours, François Mitterrand, qui  barrera la route à l’ex- PSU chaque fois que celui-ci tenta sa chance de lui passer devant. Il faut dire qu’il se positionna  alors à la droite du Parti socialiste, chantre d’une deuxième gauche rénovatrice, à l’heure où le futur Président de la République préparait l’union de la gauche avec les communistes dans la perspective des futures échéances électorales, une stratégie qui s’avèrera gagnante en 1981.

Michel Rocard va me manquer car il  était une conscience de notre pays, une voix éclairée, comme celle de  Jacques Attali, ne manquant pas, chaque fois que nécessaire, de situer le pourquoi et le comment des enjeux que telle ou telle situation recélait. Il a conservé jusqu’au terme de sa vie quelques missions qui lui allaient bien,  la dernière étant celle d’Ambassadeur de France chargé des négociations internationales relative aux pôles Arctique et Antarctique, un poste que lui avait confié Nicolas Sarkozy du temps de sa Présidence.

Elie Wiesel

Un  autre grand Monsieur  s’est éteint le même jour que Michel Rocard, à 88 ans : Elie Wiesel, écrivain, survivant des camps d’Auschwitz, lauréat du Prix Nobel de la Paix en 1986.

Il fut toute sa vie un témoin de la Shoah pour raconter l’indicible, ayant passé onze mois dans l’univers concentrationnaire alors qu’il n’avait que seize ans. Il perdit là  sa mère et sa plus jeune sœur, gazées dès leur arrivée à Auschwitz. Il restera avec son père, qui mourra à son tour au moment du transfert des prisonniers à Buchenwald en raison de l’avancée des troupes soviétiques, peu de temps avant que les américains ne libèrent  le camp en avril 1945.Ses deux autres sœurs survivront, elles aussi, mais il ne le saura qu’après la guerre.

L’homme portera sur son visage toute sa vie les stigmates de la souffrance et de l’horreur  endurées, son regard profondément triste et quelque peu perdu en disant long sur les cauchemars vécus et les violences commises par les nazis. Il écrira : « Mon père est mort, et je n’ai plus mal. Je ne  sens plus rien : quelqu’un est mort en moi, et c’est moi. »

Elie Wiesel laisse une œuvre considérable,  soit une cinquantaine de romans et d’essais, dont certains sont dans ma bibliothèque, et que j’ai lus avec beaucoup d’émotion.

Comme « La Nuit », publié en 1958, terrible récit de sa déportation. Comme également « L’Aube » (1960) et « Le Jour » (1961), qui sont deux autres livres également largement autobiographiques. Comme encore « Tous les fleuves vont à la mer » (1994), et sa suite, « Et la mer n’est pas remplie » (1996), où Elie Wiesel décrit son expérience de la Nuit et  témoigne pour les martyrs de l’Holocauste.

Il fut toute sa vie un militant de la cause juive, se dévouant sans compter pour entretenir le souvenir des victimes, prendre la défense des survivants, mais également de tous les opprimés. Il allait ainsi là où régnaient la guerre, la dictature, le racisme et l’exclusion, pour dénoncer ces fléaux, et rappeler d’où venait l’enfant rescapé qu’il a été, et ce qu’il était devenu.

En utilisant les armes de la compassion, de l’amour, et aussi de la colère, Elie Wiesel fera de son œuvre et de sa vie  un combat incessant qui alternait entre le doute et la foi, le désespoir et la confiance, l’oubli et la mémoire.

Le quotidien « Le Monde », qui sous la signature de Nicolas Weill, a consacré dans son n° du 5 juillet deux pages à sa disparition (comme ce fut le cas pour Michel Rocard dans la même édition), concluait ainsi son papier : « …sans doute l’honneur essentiel de ce parcours d’homme, de juif et d’écrivain, demeure-t-il de témoigner, encore et toujours ». La mission est d’autant plus indispensable que bientôt il n’y aura plus de témoins des camps, ils auront tous disparu.

Michel Rocard et Elie Wiesel ont été, chacun à sa manière, des hommes qui ont beaucoup compté dans mon éveil aux choses du monde, et c’est pourquoi leurs disparitions, même si elles ont eu lieu à des âges de fin de vie, ont assombri mon  mois de juillet.

Attentats terroristes

Un assombrissement qui s’aggrava terriblement le 14 juillet, jour de fête nationale, populaire et festive, avec le carnage de Nice (plus de 80 morts), puis l’égorgement odieux à l’arme blanche d’un prêtre de 86 ans, commis le 26 juillet en l’église catholique de Saint-Etienne-du-Rouvray, en Seine-Maritime. Chez nos voisins allemands, mêmes actes de terrorisme en ce mois d’été : jeune syrien tuant une femme à la hache, un autre qui se fait exploser à l’entrée d’un festival, faisant 12 blessés. Deux attaques qui surviennent moins d’une semaine après la fusillade de Munich (neuf morts, dix-sept blessés) et  l’attentat à la hache dans un train par un réfugié afghan.

On est impuissant face à cette barbarie immonde et infâme. Crier notre indignation ? Certes. Pleurer les morts, les blessés, et penser aux familles ? Oui bien sûr. Mais après ?

Aux gouvernants d’adapter nos moyens en matériels et en hommes à cette situation, notamment au niveau de la justice anti-terroriste, pas assez dotée, car l’Etat, je l’ai déjà écrit, a un devoir absolu de protection de ses populations.

Il convient sans doute aussi d’anticiper davantage  les projets d’actes terroristes par un suivi en amont mieux organisé des djihadistes en herbe.

Il faut aussi éradiquer cet islam dégénéré dans les territoires où il prospère : en Irak, en Syrie, et  plus particulièrement dans les villes de ces pays dont l’EI  a fait ses capitales.

Il appartient par ailleurs aux médias de modérer leurs reportages en images et commentaires  pour ne pas faire de ces barbares des sortes de » héros » auprès de gens déséquilibrés, qui seraient tentés de les imiter.

Dans une démocratie, il est légitime pour l’opposition de critiquer  les politiques de sécurité de la majorité en place, en les jugeant inefficaces et insuffisantes.

Mais tout cela devrait se discuter entre les uns et les autres  à l’abri des micros et des caméras, ne serait-ce que par respect pour les victimes et leurs proches, auxquels nous devons une dignité de comportement, et pour éviter une surenchère électoraliste indécente.

La droite, Christian Estrosi en tête, a failli à cette règle républicaine et morale en dénonçant sur la place publique, de manière véhémente et déplacée, les erreurs et manquements du gouvernement,  et en proposant de surcroît des mesures totalement irréalistes.

Je pense qu’il est utile de se dire en de telles circonstances ses quatre vérités car il y va de notre sécurité, mais de grâce que ces échanges se déroulent hors des médias, dans les salons des Ministères, de Matignon ou de l’Elysée,  dans un climat intelligent et constructif, et dans un esprit de concorde nationale.

Les évènements tragiques que nous vivons imposent que nos politiques, de droite comme de gauche, se tiennent bien. Mais en sont-ils capables ?

Fait le 2 août

Mon juillet à moi

Ce mois de juillet a été contrasté,  à bien des points de vue.

Il avait néanmoins agréablement commencé, puisqu’on fêtait le 1er la Saint-Thierry, le prénom que je porte.

Il est d’origine germanique, voulant signifier « peuple et roi », et étant l’équivalent de sa forme savante Théodoric, prénom dynastique d’un certain nombre de rois des Burgondes mérovingiens porté entre le Vème et le VIIIème siècle. D’après le grec, il veut dire « cadeau, don de Dieu ». Quant au saint qui se prénomme ainsi, il s’agit d’un abbé auteur de nombreux miracles qui vécut dans la Marne, près de Reims, et y fonda un monastère au cours du VIème siècle.

Je suis fier de porter ce prénom dans la mesure où ma petite histoire familiale laisse penser que mon père, jamais à une indélicatesse près à l’égard de ses enfants, voulait m’affubler du prénom ridicule de Désiré au motif justement que mon arrivée sur terre n’était pas souhaitée, et qu’il n’avait pas pris de plaisir à me concevoir !!! Je peux croire que c’est grâce à ma mère, la sainte femme, que je pus éviter cette humiliation.

En France, ce prénom est en déclin aujourd’hui, mais je ne le trouve pas pour autant désuet (en 2013, il y eut seulement 29 garçons qui furent ainsi prénommés). Il réapparut dans notre pays dans les années cinquante, d’abord dans les milieux aisés, voire aristocratiques, et il fut très à la mode une dizaine d’années plus tard.

Sans doute sous l’effet d’un feuilleton télévisé très populaire, « Thierry la Fronde », diffusé de 1963 à 1966, avec dans le rôle vedette, Jean-Claude Drouot. Les adolescents de l’époque, j’en étais, appréciait ce jeune seigneur de Sologne du XIVème siècle, courageux et téméraire,  qui prit le maquis avec sa bande dans les grandes forêts de sa région pour lutter contre l’envahisseur anglais, s’aidant de l’épée et de sa fronde.

C’est à peu près dans les mêmes années que nous regardions un autre feuilleton tout aussi célèbre, « Au nom de la loi », où Steve McQueen incarnait Josh Randall, chasseur de primes muni d’une Winchester à crosse et canon sciés. L’acteur devra  en partie sa carrière au succès de cette saga, dont il tourna près d’une centaine d’épisodes. Notre génération se souvient bien aussi de «Janique Aimée », un feuilleton télévisé un peu moins « mâle » que les deux autres, qui a raconté en 1963, tous les soirs pendant treize minutes et durant deux mois,  les tribulations d’une jeune et jolie infirmière. Tout le monde a oublié l’actrice, Janine Villa, (elle doit avoir maintenant 74 ans) qui incarnait cette Janique Aimée, et qui a participé, sans le savoir,  avec ses 21 ans et sa beauté, à notre libido d’adolescent. Elle contribua par ailleurs à la notoriété du VéloSolex, un deux-roues né d’une magnifique aventure industrielle, et qui fut dans le feuilleton le mode de transport usuel de l’héroïne, mettant ainsi en valeur sa silhouette, ses jambes et ses genoux, ainsi livrés à nos fantasmes de jeunes pubères…

Je suis vraiment un homme de juillet puisque c’est le 28 de ce mois d’été que j’ai fêté mon anniversaire et mes soixante-huit ans. Je me rapproche du grade de septuagénaire et du « bout du bout », qu’on qualifie chez les athées, dont je suis, d’éternité ou de néant, préférant pour ma part le premier terme, car il a plus d’éclat, et le poète Arthur Rimbaud l’avait bien compris, qui disait de l’éternité que c’était « la mer allée avec le soleil ».

Le Gers, l’été, donne un avant-goût de cette éternité avec ses sublimes paysages, que j’aime tant, actuellement tapissés de tournesols aux fleurs-marguerites, d’un jaune étincelant (photo ci-dessus d’un modèle du genre), qui alternent avec des champs moissonnés, où demeurent, en guise de reliques, des ballots de paille tout en rondeur, l’ensemble composant un tableau d’un graphisme magnifique.

Et à l’heure où je conclus ce court billet, je contemple ces merveilles de la nature, dues néanmoins au travail de nos agriculteurs, un verre à la main, empli d’un  rosé frais et gouleyant de nos Côtes de Gascogne, un Bordeneuve rosé du Domaine d’Entras à Ayguetinte, situé à proximité de notre domicile. C'est "un rosé de pressée et de saignée", lit-on sur la bouteille,au caractère fruité et à l'équilibre unique.

Je m’approvisionne là, ou chez le quincailler de Barran, commune à 5 kms de la maison, qui s’avère être un distributeur de bons vins de notre terroir. Le vigneron, un homme jeune et passionné par son métier, m’a récemment raconté la différence qu’il y avait entre le rosé d’ici et celui de Provence.

Chez nous, les cépage cultivés sont le Tannat et le Cabernet Sauvignon qui donne des raisins qu’on peut laisser macérer lentement avec leur peau, dite la « pellicule ». Cela donne dans le sud-ouest en général un rosé plus vineux, à la couleur plus affirmée et au goût plus significatif que chez son homologue provençal, dont la référence est à trouver dans le Clairet, vin rosé foncé du Bordelais, élevé sur 700 ha (superficie qui inclut le vin rouge Claret). A l’inverse, le rosé du midi, de par son cépage, le Cinsault, ne peut maturer longtemps, car il s’habillerait d’un rouge trop appuyé, le contraire de ce que recherche la clientèle soi-disant raffinée, de ce rosé- là, qui veut un produit très léger et très transparent.

Je raconterai dans un tout prochain billet, quelques- unes de mes occupations juillettistes, dont je mesure néanmoins le caractère futile et de peu d’importance , au regard des évènements malheureux qui ont eu cours en ce mois d’été, et dont je dirai un mot aussi.

Fait le 31 juillet

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Commentaires

08.09 | 02:24

notre génération a toujours ressenti un fort penchant pour Denise Glaser n'est-ce pas Thierry ?

...
11.08 | 03:28

Tu nous donnes l'eau à la bouche

...
08.05 | 11:12

Belles descriptions des villes de notre Bretagne qui est si belle mais tant décriée à cause du temps très changeant dans une seule journée!

...
04.03 | 02:39

et dans un autre domaine tournons nous vers une élection à la proportionnelle

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