Points de vues du Gers Carnets

Restaurants, vins...

Tout au long de mes  cinq ans de blog, j’ai régulièrement traité de sujets liés à la gastronomie d’ici, aux restaurants fréquentés et appréciés, aux produits du terroir gascon (vins, foie gras…).

Billet le plus récent sur ce chapître : celui du mois d’août dernier, consacré au restaurant « La Phalène bleue » situé à Lannepax, une adresse  de qualité.

Et depuis ?

Seulement deux tables  à signaler.

L’une m’était déjà connue. Rentrant avec mon épouse d’une fin d’après-midi culturelle un peu décevante, nous avons « compensé », avant de regagner notre domicile, par une halte au "Papillon", un établissement qui se trouve à Montaut-les-Créneaux, en fait à l’entrée de la commune de Preignan, lorsqu’on arrive d’Auch par la RN 21.

Nous  avions conservé un excellent souvenir d’une précédente fois de ce restaurant gourmet qui a déjà derrière lui une longue histoire. Celle d’Elizabeth et Michel Arsuffi, elle en salle, lui aux fourneaux, qui au fil des ans ont fidélisé une bonne clientèle. Le cadre est un peu trop classique, mais l’ambiance est paisible et douce, avec un accueil et un service agréables, un brin trop sérieux toutefois.

La cuisine est inventive, à base de produits frais, et servie dans des assiettes copieuses et bien mises en scène.

Pour ma part, j’ai dîné d’une terrine de chevreuil, raisins, armagnac et foie gras, d’une entrecôte de bœuf, et d’une tarte Tatin tiède. Succulent repas ! Soit un menu dit « Papillon » à 28,50 €, sans le vin,  sachant que sont proposées aussi des formules Gastronomique à 48 € et Découverte à 52 €, prix  auxquels il convient d’ajouter 10/12 € si vous optez pour un forfait tout compris qui intégrera l’apéritif, le vin et le café.

Très bon moment passé là, dans un lieu que « Le Michelin » qualifie ainsi : « Une bonne cuisine par un vrai chef artisan, adepte du fait-maison et défenseur des produits gersois. »

En accompagnement des plats, nous avions choisi un vin rouge du Domaine Grand Comté de Michel Baylac, à Roquelaure (commune dont le vigneron est le Maire depuis au moins dix-sept ans), à 12 kms d’Auch et 6 du « Papillon ».Le vignoble de 15 ha, planté sur des coteaux à pentes douces et dans des sols argilo-calcaires, produit des vins rouge, blanc (sec et moelleux) rosé, mousseux (appelés joliment « Le panache d’Eloïse »), ainsi que des flocs de Gascogne et des Armagnac de divers âges.

S’agissant du vin que nous avons consommé, j’ai apprécié son fruité, son arôme fait de touches de fruits rouges, de poivron vert et d’épices. Seul reproche : il était un peu épais et donc lourd en   bouche.

Autre étape récente, celle-là avec des amis belges : « « Jeff, envoie du bois ! », à Auch, place de la Libération,  dans le coeur historique de la ville haute (photo ci-dessus). Drôle de nom pour un restaurant, nom que nous nous sommes fait expliquer par Régis Cazaux, qui tient les rênes de l’affaire depuis un peu plus de deux  ans, et dont la personnalité ne laisse pas indifférent.

Jeff  était l’identité de l’ancien patron et « envoie du bois » fait référence  aux basques, des gens très costauds qui aiment s’affronter depuis plus de soixante-cinq ans dans le cadre de jeux régionaux très populaires dits de « force basque », lançant notamment à une certaine époque des troncs d’arbre pour démontrer leur force physique. Aujourd’hui les épreuves ont changé de nature et on pratique plutôt le lever de charrette, de pierre, d’enclume de botte de paille… Par extension, l’expression veut dire que celui qui « envoie du bois »  assure, fait le job. On peut compter sur lui.

On retrouve l’équivalent de ces jeux de force en Ecosse (« Highlands Games ») – sous sa forme actuelle ils existent depuis le XIXème siècle. Des hommes en kilt confrontent leurs performances et leurs muscles, jetant  des poids de fonte très haut ou très loin, ou lançant donc des troncs d’arbre. C’est  le « Toss the Caber », le tronc mesurant entre 5 et 6,5 mètres, et devant  atterrir perpendiculairement au sol ( !!!).

Bien entendu, on n’est pas dans ce registre extrême chez Régis Cazaux, mais il n’empêche qu’affublé d’un tel nom, on se doute que le restaurant se doit d’ « envoyer du bois », en ayant donc  une cuisine et un  service  parfaitement à la hauteur.

Et  c‘est le cas !

 Le lieu est branché (tout a été refait à neuf), la clientèle est jeune et très féminine, et la convivialité à l’ordre du jour. Dans un esprit bistronomique, le jeune chef, Thomas Lloret, propose une cuisine contemporaine et  sophistiquée. Les assiettes ont fort belle allure et leur contenu est délicieux (ah ! mes ris de veau maison, et ma tarte citron meringuée revisitée par le chef !!!). Et le patron gère ses hôtes avec une attention de tous instants, se prêtant volontiers avec eux à des conversations fort plaisantes. Bref, une féérie gastronomique, qui vaut à l’établissement d’être désormais considéré comme l’une des grandes tables locales.

Dans les verres ce soir là, un vin blanc du domaine de Chiroulet, le Côte d’Heux, ainsi appelé en hommage à l’église de Saint-Martin d’Heux, située à quelques kms de l’exploitation, l’un et l’autre se trouvant sur le territoire  de la commune de Larroque-sur-l’Osse (10 kms à l’ouest de Condom).

Cette petite église rurale a beaucoup de charme, avec une partie du bâti qui remonte aux  XIIIème  et XIVème  siècles, même si l’essentiel de la construction  de l’édifice est largement postérieure à cette époque. Située sur une motte circulaire, elle surplombe la vallée de l’Osse, d’où un panorama époustouflant autour d’elle.

Nous l’avions découverte  à l’occasion de l’édition 2016, la 7ème du genre,  des Chemins d'Art en Armagnac  . Voici ce que j’écrivais à son  sujet sur mon blog en juin de cette année là :

« Après Condom, Larroque-sur-l’Osse et sa petite et charmante église de Saint-Martin d’Heux, juchée sur les hauteurs et offrant sur la vallée et les vignobles des points de vue exceptionnels. L’artiste, Delphine Renault, est coutumière d’installation in situ, en lien étroit avec l’architecture et l’espace. Ici, elle a réalisé « Repère paysager », soit une girouette en métal posée en haut du mur-clocher qui reproduit en dessin de coupe la silhouette de l’église. Manière de l’identifier de loin, sachant par ailleurs que la pose d’une girouette sur une église remaniée à différentes époques indique son achèvement. A noter sur une des faces du mur-clocher un abat-son en appentis, insolite, qui ressemble à un cabanon, pour calfeutrer le bruit des cloches ( !). Et bravo à l’association des Amis de l’église de Saint-Martin d’Heux qui s’emploie depuis 2006 à préserver ce magnifique patrimoine. »

Pour revenir au domaine de Chiroulet (le nom vient du verbe de patois local chiroula, qui veut dire siffler, en parlant du vent), celui-ci  a vu défiler à sa tête six générations (qui ont eu à affronter entre autres les guerres, le phyloxéra…), l’actuelle étant conduite par Philippe Fezas, ingénieur agricole et œnologue de formation. L’homme a une vision de l’excellence et revendique pour son terroir  une identité et  une histoire. « Ce  que notre terre sait, nos vins vous le racontent », est-il écrit au frontispice du site internet de la propriété.

Le vignoble (45 ha de vignes âgées de 10 à 40 ans) est  installé sur les plus hauts coteaux de la Gascogne, à 180 m. d’altitude, avec une exposition plein sud.

Elevés en barrique, les vins de Chiroulet ont une forte personnalité. Ils se déclinent en Gascogne rouge (dont le fameux Terra Nostra), en rosé (« Le Temps des Fleurs »), en blanc (sec et liquoreux), en Floc, et en deux  Armagnac, l’un millésimé 1979, tiré à la pièce à la demande, l’autre, « Réserve 15 ans », fait d’un assemblage d’eaux de vie âgées de 15 à 19 ans.

Le Côte d’Heux,  bu chez « Jeff, envoie du bois ! », est remarquable. Un vrai nectar ! C’est un vin blanc racé, puissant, expressif,  issu d’un cépage à 100 % Gros Manseng. Il fait l'objet d'un long élévage en cuves de bois de chêne sur lies fines (ce sont les dépôts qu'on trouve au fond de la cuve après la phase de fermentation, qui vont concourir à la qualité et à la stabilité du vin blanc, ce qui lui confère complexité, caractère et gras). 

Autre lieu à Auch où nous avons plaisir à nous rendre de temps en temps pour y déjeuner sur un mode brasserie : le "Bistro La Patte d'Oie", du nom donné à la place giratoire où il se trouve, en basse ville.

Les mets sont bons, goûteux et les prix très abordables. L’ambiance est très détendue et le service aimable, et d’une efficacité toute  professionnelle.

 A titre d’exemple, le menu du jour que nous avons choisi lors de notre dernière et récente incursion comportait : salade de foies de volaille confits, puis jambon à l’os aux girolles et pommes de terre au four, et un tiramisu caramel et spéculoos. Un régal pour même pas  13 € par personne, verre de vin compris !

 La réputation de l’établissement est telle qu’il y a toujours beaucoup de monde à l’heure de midi, des habitués pour la plupart.

 Une autre découverte, grâce à un jeune couple de voisins-amis venus partager à la maison avec leur enfants  une soirée tartines puis rugby, avec le match  France-Nouvelle-Zélande, où les  all-blacks furent sans pitié pour nous. Ils sont arrivés accompagnés de  « Bisou »,  qui n’est pas en l’occurrence leur chien de compagnie, mais  une bouteille du Domaine de Saoubis, contenant un vin de liqueur-apéritif de 18°, proche du Floc de Gascogne. Quel joli nom ! D’autant que le produit est présenté dans  une élégante bouteille ovoïde et que ce mot doux  est accompagné sur l’étiquette d’un logo adorable : un papillon ailes déployées s’apprêtant à se poser sur une bouche féminine sensuelle,  aux lèvres délicieusement  maquillées, le tout dans une belle symphonie de rouge vermillon. Un concept marketing bien ficelé !

La promesse du « bisou  »est tenue car le produit est un « amour » d’apéritif. Il est issu des vignobles de Mandelaëre,  situés à Ayzieux (au nord-ouest du département, à 12 kms de Nogaro) et  d’un cépage Folle blanche et Raisins Baco. La propriété est cultivée en biodynamie (soins tout particuliers apportés à la terre en écartant tous les produits chimiques nocifs à sa santé), avec à la clef les certifications Ecocert à l’échelon national et Demeter au niveau international. Ainsi, le « Bisou » est un mariage de jus de raisin bio et de Bas-Armagnac  également bio,  qui loge pendant six ans en pièce de chêne.   

 Le domaine propose  par ailleurs sur des cépages 100 % Folle-Blanche, le cépage historique de l’armagnac, :

-          un Armagnac Sauvis XO, sans addition de sucre, qui vieillit pendant dix ans dans des pièces de chêne de  400 litres,

-          un Aygue de vit, un Bas-Armagnac AOC  logé six ans dans des pièces de chêne de 400 litres aussi

-          une blanche  Armagnac AOC,  version « Dame Orange » lorsqu’elle est mélangée à un zeste d’oranges biodynamiques, ou « Dame Citron » (zeste de citron), ou « Dame Blanche » quand il n’y a que de la Blanche Armagnac AOC logée en cuve inox

-          et une liqueur « Dame douce », une blanche Armagnac AOC additionnée de sucre biologique, dite à l’orange ou au citron, quand on y introduit un zeste de ces fruits, ou à la rose (pétales  intégrées à la Blanche), ou encore à la lavande.

Rappelons que la blanche Armagnac est une eau-de-vie  qui sort de l’alambic incolore et odoriférante. Elle ne va pas, elle, vieillir dans la durée pour donner l’armagnac à la robe brune. Elle  atteindra  sa plénitude en quelques mois, en donnant un alcool qui reste sur le raisin  et la fraîcheur, et qui porte des arômes fruités et floraux tout particuliers avec une belle rondeur en bouche.

Fait le 14 novembre

 

Le traitement de la douleur en France : un constat accablant

Le supplément hebdomadaire du quotidien  « Le Monde », « Science et Médecine », a consacré dans son édition du 8 novembre un dossier très fouillé sur les enjeux en France du traitement des douleurs par le système médical français.

L’inventaire est dressé sous forme de signal d’alarme par les journalistes Pascale Santi et Florence Rosier. Qu’on en juge déjà par le titre et le sous-titre de cette enquête :

« Douleurs : des constats qui font mal. C’est un problème de santé publique ignoré et non résolu. Près de 20 % des Français souffrent de manière chronique. Structures spécialisées insuffisantes, arsenal médicamenteux réduit ou inadapté, flambée des overdoses d’opioïdes… »

Eloquent !

Seulement 3 % des patients douloureux chroniques (les douleurs sont qualifiées de chroniques quand elles durent depuis plus de trois mois et sont souvent accompagnées d’une altération de l’état général) bénéficient d’une prise en charge dans l’un des 250 Centres d’Evaluation et de Traitement de la douleur (CETD), centres parfois mixés avec les soins palliatifs, sachant que 30 % de ces structures disparaîtront au cours des trois prochaines années si ne sont pas prises les mesures nécessaires  pour pallier à leur  manque cruel de moyens.

Un Livre Blanc de la Société française d’Etude et de Traitement de la Douleur (SFETD), publié le 17 octobre dernier, vient d’alerter les pouvoirs publics sur la situation, d’autant qu’au moins 12 millions de Français, soit 20 % de la population, souffrent de douleurs chroniques, et que 70 % des patients douloureux chroniques ne reçoivent pas de soins appropriés.

Nadine Attal, qui dirige le Centre d’Evaluation et de Traitement de la Douleur de l’hôpital  Ambroise Paré, observe que  ses patients « …sont la plupart du temps en échec  thérapeutique répété, ont cinq ans de douleur en moyenne et des parcours de vie parfois lourds et compliqués ».

Les douleurs chroniques sont fréquemment « intriquées » avec des situations de deuil, de séparation, ou encore de vécu traumatique (divorce, licenciement, retraite, décès, abus sexuel…). D’où l’urgente nécessité pour appréhender la douleur d’écouter. Dans tous les cas, le patient doit être acteur. Il faut donc beaucoup expliquer. « Le malade doit comprendre les soins, il faut lui redonner confiance… »,  dit l’un des signataires du Livre Blanc. Et beaucoup de travaux et études en cours visent justement à personnaliser le traitement de la douleur.

Mais l’accès du suivi sur le long terme est « …de plus en plus compliqué du fait de l’engorgement des centres médico-psychologiques, de la réalité des prises en charge en libéral et de la formation à la question de la douleur », font remarquer Antoine Bioy, professeur de psychologie clinique à l’Université Paris VIII, et Véronique Barfety-Servignat, psychologue à la consultation douleur et rhumatologie du CHRU de Lille, et Secrétaire Générale de la SFETD.

Une forte  impulsion politique avait été donnée sur ces enjeux dans les années 90, avec trois plans douleur, dont celui de Bernard Kouchner, contenu dans sa  loi de 2002. Mais depuis 2012, il n’y a plus de plans ni de programmes, même si la nécessité de prendre en charge la douleur est inscrite dans l’article 1er de la loi Santé de 2016.

Pour les soixante auteurs du Livre Blanc, la douleur doit être reconnue comme une pathologie à part entière, ce qui doit passer par la consolidation des CETD, et aussi par la reconnaissance de la médecine de la douleur comme discipline universitaire (aujourd’hui, moins de vingt heures sont consacrées à la douleur dans les études de médecine) et comme spécialité médicale.

Il faut également organiser la prise en charge de la douleur dans les Etablissements d’Hébergement des Personnes Agées Dépendantes (EHPAD), qui est si peu à l’ordre du jour que Serge Perret, Président de la SFETD, parle à ce sujet de « véritable scandale, alors que 50 % de la population âgée a des douleurs »,  ajoutant, en s’en étonnant, qu’en psychiatrie « …les personnes schizophrènes, les autistes, n’auraient pas de douleurs… » .

Il y a aussi les douleurs postopératoires, qui touchent de 10 à 50 % des opérés selon le type de chirurgie.

Le Livre Blanc fait référence par ailleurs à une étude européenne qui révèle qu’un malade sur trois atteint d’un cancer ne reçoit pas de traitement antalgique adapté à l’intensité de sa douleur, un taux qui ne s’améliore pas depuis vingt ans.

De nombreux médicaments utilisés pour lutter contre la douleur sont  hors autorisation de mise sur le marché (AMM). Ce à quoi Serge Perrot répond : « Certes, il peut y avoir des abus, mais cela peut être le seul recours dans certains cas. Dans ma pratique, je suis à 80 % hors AMM ».

Il y a parfois  des prescriptions abusives d’antalgiques opioïdes (codéine, morphine..). En 2015, plus de 66 % de Français ont bénéficié d’au moins une ordonnance pour un médicament  antalgique et pour 17,1 % d’un antalgique opioïde.

Ces antalgiques opioïdes sont répartis entre « faibles » (codéine, tramadol, poudre d’opium…) et « forts » (oxycodone, morphine, fentanyl, ce dernier cent fois plus puissant que la morphine et cinquante fois plus que l’héroïne). Le nombre de patients traités par ordonnance d’antalgiques opioïdes « forts » s’est accru de 7,4 % entre 2004 et 2015, soit un demi- million de Français concerné. Entre 2012 et 2015, 12.076 patients ont été hospitalisés plus de vingt-quatre heures pour overdose aux opioïdes, hors suicide. Et le nombre de décès lié à ces overdoses est passé de 1,3 par million d’habitants en 2000 à 3,4 par million en 2014.Et ces chiffres paraissent sous-évalués.

L’Observatoire Français des Médicaments Antalgiques (OFMA) tient à analyser plus qu’avant ce risque de mésusage et d’overdose. Il ne s’agit pas de restreindre l’accès à ces traitements par antalgiques opioïdes, mais de sécuriser les patients. On constate en effet que la douleur des malades ne s’en trouve pas forcément soulagée alors que certains  bénéficiaires deviennent complètement toxicos. Comme aux Etats-Unis, un kit de maloxone (antidote de l’overdose aux opioïdes) va être mis sur le marché, son autorisation venant d’être accordée à la France.

Et la recherche sur la douleur en France ? Un rapport vient d’être adressé sur le sujet à l’Académie de Médecine par Alain Eschalier, pharmacologue, Président de l’Institut Analgésia, pôle de recherche public-privé à Clermont-Ferrand. Selon lui, la France est bien placée avec une trentaine d’équipes INSERM, CNRS…Mais en termes de progrès de la thérapeutique médicamenteuse, l’innovation est insuffisante. Les produits de référence sont anciens : la  morphine, l’aspirine ou le paracétamol, ont été synthétisés au XIXème siècle, et beaucoup d’antalgiques ont été découverts par le fait de l’empirisme ou du hasard. Alain Eschalier estime par ailleurs que toutes les recherches, y compris fondamentales, doivent s’inspirer plus du patient, là comme ailleurs.

En conclusion de son article général, Pascale Santi soulevait en outre le défi économique et social inhérent au traitement de la douleur : « …celle-ci induit une forte consommation de soins et un important absentéisme professionnel. Près de la moitié des patients douloureux sont concernés par des arrêts de travail de longue durée. Une meilleure prise en charge multidisciplinaire, avec plus de moyens humains, permettrait sans doute de faire des économies. »

Et dire que le corps médical cherche souvent à nous faire croire que tout va pour le mieux possible dans le monde de la douleur et de son traitement !

 Fait le 9 novembre

Les 1er et 2 novembre propices à une réflexion sur la mort

Les jours d’hier et d’aujourd’hui nous incitent à penser à nos défunts.

Cicéron ne disait-il pas : « La vie des morts se trouve dans la mémoire des vivants », et Jean Cocteau : « Le vrai tombeau des morts, c’est le cœur des vivants » ?

Le 1er novembre, jour férié, est une fête catholique au cours de laquelle, depuis les VIIIème-IXème siècles, l’Eglise fête tous ses saints, canonisés ou pas.

Le 2, on honore nos défunts qui, eux, selon le dogme religieux, ne sont pas encore au Paradis, et sont dans le temps de la « purification ».

Je n’attache aucune importance à ces rites chrétiens, ce qui ne m’interdit pas bien entendu, laïquement parlant, de m’associer un peu plus que le reste de l’année  au souvenir de nos disparus.

Et je préfère au demeurant des modes plus festifs de commémoration de ces instants, comme par exemple au Mexique. Ou en Sicile, si on se fie au récit autobiographique posthume magnifique, « L’art de la joie », de Goliarda Sapienza (1924-1996), paru en 1998. Voici l’extrait concerné qui commente la venue des morts chez eux, chaque année dans la nuit du 1er au 2 novembre, pour remettre des cadeaux aux enfants :

 « …Nous autres gens de l’île, nous avons des femmes guerrières dans nos mémoires, des femmes qui avec leur épée font un carnage de ceux qui les ont offensées.

Ce ne seraient pas des saintes ?

Pas du tout ! Des paladines vaillantes et sans peur, à la hauteur de Roland pour manier leur Durandal.

Les marionnettes ? José m’en avait parlé. Mais il ne m’avait rien dit de ces marionnettes là.

Je vous emmènerai voir ces héroïnes au profil délicat comme celui de Stella et aux nerfs solides. Vous verrez comme elles sont terribles dans leur fureur guerrière ! Depuis des siècles l’Eglise essaie de les chasser, comme dit  Insanguine, notre montreur de marionnettes. De la même façon que le fascisme veut nous enlever nos morts, et avec eux la mémoire de nos traditions vitales.

Vos morts, Modesta ? Je ne comprends pas.

Oui, ils ont déclaré que la seule fête pour les enfants doit être la Befana fasciste, comme dans le Nord. Et cela a fortement blessé les gens de chez nous qui pour vivre tranquille ont, en apparence, accepté. Mais ils continuent à se souvenir et à ouvrir, la nuit du 1er novembre, la porte à nos morts qui entrent sur la pointe des pieds dans les maisons pour porter des cadeaux et des messages à nos enfants. Des gâteaux et des jouets pour qu’ils n’oublient pas que la mort existe, et qu’eux dans la mort même sont vivants.

C’est  pour cela qu’à Noël nous n’avez pas fait l’arbre ! Quand  j’ai demandé à Jacopo si ça ne l’ennuyait pas, il a répondu : « Mais ce sont des histoires, ça ; nous, les cadeaux, les morts nous les apportent de leurs mains ». Je vous avoue, Modesta, que j’ai eu une telle peur de ces mots prononcés par un enfant que je n’ai rien osé demander. J’ai pensé qu’il plaisantait. Jacopo est tellement ironique que parfois  il vous met dans l’embarras. Mais maintenant que je me rappelle, Bambu, elle aussi, quand je lui ai demandé qui lui avait donné ce magnifique collier d’ambre qu’elle porte souvent, elle m’a répondu : « C’est papa  et maman qui me l’ont donné cette année. »

Bien sûr, comme ça Bambolina se souvient de son père, de ceux qui l’ont tué, mais sans terreur.

Elle était sereine en effet.

Tous les enfants de l’île, le 2 novembre, en jouant, parlent de leurs morts, qui ne se trouvent ni à l’enfer ni  au paradis, mais avec eux. L’Eglise elle-même a toujours dû fermer les yeux sur cette coutume païenne. Et c’est la première fois qu’un roi ou un chef étranger a osé essayer d’abolir cette tradition. Mais si en novembre ni vous ni moi ne nous trouvons en prison, je vous emmènerai  à Catane, et vous verrez la grande Plaine des Morts, la Chiana dei  Morti, qui chaque année continue à se rallumer, à revivre avec des luminaires et des flambeaux, des montagnes de biscuits et de jouets, en se moquant des étrangers et de la mort.

Oh, mon Dieu, Modesta, qu’est-ce que cette plaine des Morts ?

C’est la grande place centrale de Catane où tous les parents, les frères, les oncles, les riches, les pauvres, toute la nuit, au milieu des étals colorés, des magasins illuminés, des cafés et des restaurants pleins de monde, cherchent – entre un verre de vin et un autre – les cadeaux pour les plus petits pour le compte de leurs chers morts

Je serai heureuse d’aller avec vous voir les marionnettes, et aussi cette étrange fête des morts. Si tant est qu’on ne nous arrête pas d’abord ! Et même si, je l’avoue, l’idée de la mort m’effraie beaucoup, quelle qu’elle soit…… »

Mes pensées les plus chères, presque exclusives, vont en la circonstance à ma mère, Rose. Je fais mienne à cet égard l’apostrophe, si vraie, de l’écrivain Romain Gary : « On revient toujours gueuler sur la tombe de sa mère, comme un chien abandonné ».

 Il s’agit bien d’abandon au sens propre du mot lorsque votre maman vous quitte très tôt, trop tôt, à l’âge de 31 ans, le 24 mai 1956, emportée par la leucémie, laissant derrière elle six gamins (deux filles, quatre garçons), et j’étais le second, et j’avais à peine huit ans (voir sa tombe à Amiens sur la photo ci-dessus).

 Malgré toute l’affection dont nous avons été entourés alors par notre famille maternelle, ma blessure ne s’est jamais refermée. Elle est demeurée d’autant plus béante, que je n’ai aucun souvenir de mes relations d’enfant avec ma mère, qui courait d’un sanatorium à un autre dans l’espoir de guérir.

 Seules des photos, plutôt nombreuses, trois lettres écrites de sa main (dont l’une trois mois avant son décès), et des conversations échangées avec ses sœurs ou sa mère, ma grand-mère maternelle (aujourd’hui toutes disparues), m’ont permis de construire une image de ma génitrice, faite d’une foi intense, d’extrême gentillesse, de profonde générosité, de grand amour pour les autres, malgré la maladie qui la rongeait. A son sujet, je reprends bien sûr à mon compte cette belle sentence de Victor Hugo : « Tu n’es plus là où tu étais, mais tu es partout où je suis », ou celle de René Char : « Avec ceux que nous aimons nous avons cessé de parler et ce n’est pas le silence ».

 Je ne crains pas personnellement la mort. Elle est partie intégrante de la vie dans la mesure où elle en est le terme (Marcel Pagnol : « La mort, c’est tellement obligatoire, que c’est presque devenu une formalité »). Il est certes plus « facile » pour un croyant de s’en aller puisque c’est le « Tout-Puissant » qui décide pour lui cette échéance. Et même s’il est dans des souffrances majeures, sa religion les lui fait accepter puisqu’il s’agit pour le chrétien qu’il est d’expier les péchés du monde, afin d’obtenir son salut, y compris en endurant les pires douleurs au travers d’une  agonie extrême.

 Pour ma part, je ne compte pas subir ce « chemin de croix », et m’emploierai à rechercher une mort sereine, en m’en allant  dès que la vie ne me paraîtra plus être qu’une survie artificielle sans intérêt. Je ne veux pas non plus supporter et faire supporter à mes proches une déchéance physique et/ou psychique due souvent à une maladie grave et incurable, ou plus naturellement à un âge très avancé, qui s’accompagne en outre de souffrances aigües, constantes et inguérissables.

 J’ai déposé en ce sens mes directives anticipées pour dire non à la mise en œuvre  ou à la poursuite éventuelle de traitements, dont l’alimentation et l’hydratation , lorsqu’ils résultent d’une obstination déraisonnable, s’ils apparaissent inutiles, disproportionnés, ou lorsqu’ils n’ont d’autre effet que le seul maintien artificiel de la vie.

 Mes directives demandent aussi à ce que me soit administrée une sédation profonde et continue, seule issue permise par la loi française à ce jour, si je suis atteint d’une affection grave et incurable , dont le pronostic vital est engagé à court terme, avec une souffrance réfractaire aux traitements.

 Cette sédation, qui est une altération de la conscience maintenue jusqu’au décès, associée à une analgésie et à l’arrêt de tous les traitements, présente deux inconvénients majeurs : elle ne peut intervenir que lorsque vous êtes déjà depuis un bon moment dans une phase avancée d’agonie douloureuse (c'est-à-dire que vous avez déjà « bu le calice jusqu’à la lie »), et elle ne conduit à la mort  que quelques jours après, quand ce n’est pas après une semaine ou plus. Enfin, personne ne peut dire si durant cette période le malade  subit ou pas des souffrances insupportables, car aucune étude à ce jour ne sait répondre à cette question lancinante. A contrario, l’euthanasie est un départ tout en douceur, qui s’effectue en un instant, dans une paisibilité parfaite, le malade étant chez lui,  entouré des siens, puisque le « rendez-vous » est programmé, empêchant la mort d’arriver par surprise, comme c’est malheureusement le cas à la suite d’un acte de sédation profonde et continue.

Il faut savoir que ces directives anticipées peuvent être écartées par les médecins s'ils les jugent "manifestement inappropriées" ou non conformes à la situation médicale observée, ce qui leur confère une fois de plus un pouvoir discrétionnaire abusif.Un certain nombre d'experts du droit s'émeuvent d'ailleurs de la subjectivité extrême des termes "manifestement inappropriées", dépourvus en l'espèce de toute valeur juridique. 

 Je respecte le corps médical et salue ses compétences et son dévouement. Je lui reproche seulement de ne pas savoir s’arrêter, voulant à tout prix guérir, même quand ça n’est plus guérissable (l’un d’entre eux disait récemment : « Les bons malades sont ceux qui ne meurent pas » !!!). Il y a souvent un rapport d’autorité excessif entre les « sachants » qu’ils sont, imbus de leurs prérogatives, et les ignorants que sont à leurs yeux les malades. Certes, ils soulagent la douleur, mais en plongeant les patients dans un hébétude plus ou moins générale selon la puissance du traitement retenu .Personne d’autre que le malade sait à quel niveau de souffrances il est parvenu, ce qui le rend seul en mesure de décider du seuil qu’il ne veut en aucun cas dépasser. Anne Bert, qui a beaucoup ému l’opinion ces derniers mois, disait volontiers : « Je veux mourir en paix avant d’être torturée ».D’où son départ, son exil, en Belgique, justement pour y « mourir en paix » le 2 octobre dernier

 « Etre éternel par refus de vouloir durer », voilà une formule qui me  va très bien, dans la mesure où je suis convaincu, en bon athée que je suis, que c’est à nous, et à nous seuls, de décider du moment où nous souhaitons être « aspirés » par le néant, par l’éternité, dont Rimbaud disait : « C’est la mer allée avec le soleil. »

 Et si j’ai pris cette mission de Délégué du Gers de l’Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité (ADMD), c’est justement pour aider au combat mené depuis tant d’années pour obtenir par la loi, comme en Belgique ou aux Pays-Bas par exemple, cette liberté ultime, au nom du principe que notre corps et notre mort nous appartiennent. Un médecin généraliste belge qui pratique l’euthanasie, Yves de Locht, disait dans une interview récente,  qu’il n’avait pas l’impression de « raccourcir la vie de son patient », mais plutôt de « raccourcir son agonie ».

 Bien entendu, ce droit ne sera pas obligation pour ceux qui pour des raisons religieuses ou philosophiques ne partagent pas notre ligne de conduite, et veulent aller jusqu’au bout du bout de leur vie, et c’est tout à fait respectable. De même que les médecins disposeraient, comme chez nos voisins, d’une clause de conscience s’ils ne souhaitaient pas pratiquer l’aide médicale active à mourir. Ce qui est beaucoup moins acceptable, ce sont les anathèmes jetés à la figure de notre association, souvent très délirantes et méprisantes. Au sommet de l’injure : nous n’aurions comme objectif que de nous débarrasser de nos plus vieux, une insulte qui nous est faite en brandissant le concept d’eugénisme, associé aux horreurs nazies, pour faire peur et nous déconsidérer. Rappelons simplement que c’est le malade et lui seul qui décide de solliciter le  droit à l’euthanasie ou au suicide assisté, lequel droit ne lui sera accordé d’ailleurs que si les conditions draconiennes posées par les textes sont validées dans le cas d’espèce.

 Je laisse le mot de conclusion (la mort, à sa manière, en est une d’ailleurs) à Hubert Nyssen, fondateur des Editions Actes Sud, écrivain : « Le mort n’entend pas sonner les cloches », fait remarquer Diderot dans « Le Neveu de Rameau ». C’est pour nous seuls qu’elles sonnent, pour nous donner, tel un avertissement, un aperçu du vacarme de l’éternité. »

Fait le 2 novembre

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Commentaires

15.12 | 18:37

Je suis d'accord avec toi sur beaucoup de points; j'attendais avec impatience ton billet sur ces 2 hommes!

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08.09 | 02:24

notre génération a toujours ressenti un fort penchant pour Denise Glaser n'est-ce pas Thierry ?

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11.08 | 03:28

Tu nous donnes l'eau à la bouche

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08.05 | 11:12

Belles descriptions des villes de notre Bretagne qui est si belle mais tant décriée à cause du temps très changeant dans une seule journée!

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