Points de vues du Gers Carnets

Escapade parisienne

A la fin du mois de novembre, nous avons résidé à Paris une dizaine de jours.

Histoire de faire le plein d’expositions, et d’autres évènements culturels, sans oublier d’aller saluer nos enfants et quelques chers  amis parisiens.

Et ce billet va être très long, car il y avait beaucoup à écrire sur ces récentes pérégrinations parisiennes.

J’ai ramené ainsi à la maison de fort bons souvenirs, mais je n’ai pas échappé pendant ce séjour aux bactéries qui dans la capitale volent en escadrilles serrées, et j’en suis à peine remis.

Le Centre de Musique de Chambre

Parmi  les moments réussis, une soirée au Centre de Musique de Chambre, dans le XVIIème arrondissement, 78, rue Cardinet. La direction artistique de ce Centre est assurée par Jérôme Pernoo, un  talentueux  violoncelliste. Il  est aussi le responsable du Festival « Les vacances de Monsieur Haydn », qui se tient chaque année à La Roche Posay, près de Poitiers. Nous y étions cette année, en septembre dernier, et j’ai rendu compte  de cet évènement dans mon blog en octobre, ne dissimulant pas  à cette occasion le bonheur que j’ai éprouvé à me trouver là. Et d’ailleurs, nous sommes tellement conquis par l’évènement que nous nous promettons d’y revenir chaque année.

Ce Centre de Musique de Chambre de Paris vise à promouvoir la musique de chambre et les jeunes interprètes professionnels. Son offre originale et novatrice est offerte à tous les publics

L’ambition du lieu est de renouveler la perception du concert, en transformant sa forme, en jouant sur l’accessibilité des œuvres et la proximité des interprètes, et en se concentrant sur le plaisir du spectacle vivant.

L’offre de programmation se veut très accessible tant en ce qui concerne les œuvres que son prix. C’est une approche « sensible » qui est privilégiée, tout en garantissant le plus haut niveau de qualité professionnelle.

Autour de ces trois clés, une véritable communauté de public peut se créer : tout est fait pour faciliter sa fidélisation, développer son goût et l’amener à une écoute active.

La troupe est constituée de jeunes musiciens professionnels, qui jouent sans partition les plus grandes pièces du répertoire, à l’issue d’une longue préparation portant sur le compositeur et le contexte historique et artistique de l’écriture, au service de l’œuvre.

Pour installer une autre relation au public, il est privilégié des concerts-spectacles courts, sous forme de récits en musique, avec une exceptionnelle convivialité et des outils de communication inhabituels.

Le même programme est présenté pendant trois semaines consécutives chaque jeudi, vendredi et samedi, à 19h30 et 21h, et proposé à un prix très abordable. 

Doté d’une volonté éducative affirmée , le Centre rend indissociable au travers de nombreuses initiatives programmation et sensibilisation de tous les publics. L’engagement éducatif et social fait partie intrinsèque du projet.

Au fil de la saison, les différents programmes promettent leur lot de découvertes, qu’il s’agisse des artistes ou de l’offre musicale, dans des concerts de série ou des soirées exceptionnelles. Toutes formes de curiosité sont ainsi récompensées.

C’est Salle Cortot, lieu de résidence du Centre, que se déroulait les deux concerts proposés. Alfred Cortot fut  l’un des plus grands pianistes de la première partie du XXème siècle (1877-1962). Il  était également un pédagogue d’exception. En témoigne la création de l’École Normale de Musique de Paris, en 1919. Dès son ouverture, cette institution a eu pour vocation de former des concertistes et des enseignants grâce à un dispositif pédagogique complet.

Souhaitant mettre à la disposition des élèves un lieu où se produire en public, Alfred Cortot a sollicité l’architecte Auguste Perret (1874-1954), un des premiers  spécialistes du béton armé, pour construire, en 1929, la salle des concerts de l’Ecole Normale de Musique de Paris, devenue par la suite la Salle Cortot, qui peut accueillir 400 personnes.

Cette Salle, qui jouxte l’Ecole, est un projet typique de l’esthétique Art Déco. Elle se distingue par sa modernité et son acoustique exceptionnelle. De forme rectangulaire très étroite, la salle Cortot reprend le principe de l’amphithéâtre grec avec la scène située sur un grand côté et ses gradins en demi-cercle. Sa structure, en béton armé brut recouvert de bronze doré et ses murs plaqués de bois d’okoumé, confère à ce lieu un modernisme à la fois austère et raffiné, une ambiance rappelant celle d’un instrument dans lequel on pénètre. La sobriété de l’extérieur fait ainsi place à un écrin musical inégalé.

Avec plus de 160 concerts chaque année, elle demeure un lieu unique en son genre, tant pour la musique que l’on y produit que pour l’ensemble architectural qu’elle constitue. Depuis 1987, elle est classée Monument Historique.

Dès l’arrivée sur place, on perçoit  une atmosphère bon enfant, joviale, et même si le public couvre tous les âges, il  n’est en rien  guindé ou « bobo », comme c’est trop souvent le cas dans pas mal de cénacles musicaux urbains.

Quatuor FWV 9 de César Franck

Au programme donc, pour commencer, le Quatuor FWV 9 (en quatre mouvements) de César Franck (1822-1890), l’une des grandes figures de la vie musicale française de la seconde partie du XIXème siècle. Ce premier  quatuor à cordes de l’école française contemporaine, créé par le compositeur peu avant sa mort, fut remarquablement interprété par le quatuor Zaïde, du nom d’un Singspiel  inachevé de Mozart  (une sorte d’opéra populaire).

Née il y a sept ans, ce quatuor de jeunes femmes (deux violons, un alto et un violoncelle) collectionne déjà de nombreux prix, et parcourt désormais outre la France, toute l’Europe (Berlin, Londres, Vienne, Amsterdam, Cologne, Budapest, Barcelone…), et même le monde entier (Boston, New-York, Bogota, Pékin…).

Cette formation met un point d’honneur à ne pas se spécialiser dans un répertoire spécifique, convaincue que la musique d’hier éclaire l’actuelle, et qu’on ne peut comprendre la musique du passé sans habiter  celle d’aujourd’hui. Pour autant, Joseph Haydn (1732-1809) reste au cœur des activités de cet ensemble (un CD  a été consacré en 2015 aux six quatuors de l’opus 50 du musicien), ne serait-ce que parce que  le célèbre compositeur fut le fondateur de la discipline du quatuor à cordes.

Pour autant, le quatuor Zaïde est aussi féru de musique moderne, comme l’atteste, d’une part, leur premier disque qui comprend des œuvres de Leos Janacek (1854-1928) et de Bohuslav  Martinu (1810-1959), deux des plus grands musiciens tchèques, et , d’autre part, la création en 2016 de deux œuvres composées par de jeunes compositeurs italiens .

Un encart sur le programme César Franck qui m’a séduit, et qui met à bas une vérité imposée par les soi-disant  sachants : « Applaudissez quand vous voulez : la mode du XIX° siècle qui consiste à ne pas applaudir entre les mouvements d’une œuvre est historiquement stupide. Le silence n’était pas de rigueur à l’époque de Franck. »

« Parlez pas de Malher ! »

Deuxième temps musical  de la soirée : une suite de six pièces, placée sous un intitulé plein d’humour : « Parlez pas de Malher ! », le programme s’articulant pour partie autour des « Chants d’un compagnon errant » (quatre en l’occurrence) de  Gustav Malher (1860-1911). Plus célèbre en son temps comme chef d'orchestre, son nom reste attaché aujourd’hui à une œuvre de compositeur dont la dimension orchestrale et l'originalité musicale jettent un pont entre la fin du dix-neuvième siècle              et la période moderne. 

Au programme également : « Valse-improvisation sur le nom de B.A.C.H. », de Francis Poulenc (1899-1963) ; « Art de la Fugue, Contrepoint XIX », de Johann Sebastian Bach (1685-1750) ; « Les Sept dernières Paroles du Christ (J’ai soif, Tremblement de terre) », de Joseph Haydn (1732-1809) ; « La mort du Poète », de Jérôme Ducros, pianiste et compositeur de grand talent, ami de Jérôme Pernoo ; « Variations sur la Flûte enchantée », de Ludwig Van Beethoven (1770-1827).

Au-delà de la qualité des interprétations de ces œuvres par dix musiciens et un baryton-basse  de grand renom, Laurent Naouri, c’est la mise en scène innovante du concert qui m’a agréablement surpris. Bousculant les conventions, les  musiciens, pour une fois, n’étaient pas statiques, mais se promenaient dans l’espace comme des tableaux  vivants, nous tournant parfois  le dos,  au gré d’une chorégraphie audacieuse et très réussie.

Etonnement supplémentaire, qui a également déclenché l’enthousiasme du public, et parfois ses rires, un échange en direct sur grand écran en fond de scène de tchats (des messages instantanés entre plusieurs personnes, mode dialogue interactif), plus drôles les uns que les autres. Toutes   facéties en rapport étroit  sans nul doute avec  la personnalité de Jérôme Pernoo, mais qui n’excluent pas le respect sacro-saint dû à la musique elle-même, comme j’ai pu le constater.

Autre temps fort de notre séjour : la visite de sept expositions.

« Etre moderne : le MoMA à Paris », Fondation Vuitton

A commencer par celle présentée à  la Fondation Vuitton (groupe Arnault LVMH), dans le Jardin d’Acclimatation du bois de Boulogne, un lieu que nous fréquentons à chaque fois que nous sommes parisiens : « Etre moderne : le MoMA à Paris ».

Fondé en 1929 à New-York, The Museum of Modern Art (MoMA) a prêté pour la circonstance plus de deux cents œuvres, représentant une traversée dans l’art des XX° et XXI° siècles, ainsi que dans l’histoire du musée américain.

Le parcours, globalement chronologique, se déploie sur quatre niveaux dans l’intégralité du bâtiment de Frank Gehry. Il réunit des chefs-d’œuvre et des œuvres significatives des origines de l’art moderne à nos jours, mêlant bien des modes d’expression artistique : peinture, sculpture, photographie, film, imprimés, dessin, design, architecture, performance et nouveaux médias.

J’ai trouvé peu d’œuvres intéressantes, si on excepte un Max Berckmann (1884-1950), « Le Départ », illustrant la montée des totalitarismes,  une carte colorée des Etats-Unis de  Jasper Johns (né en 1930), peintre néo-dadaïste, à l’origine du pop-art américain. Et « Rue de Berlin » (photo ci-dessus de l’œuvre), d’Ernst Ludwig Kirchner (1880-1938), peintre expressionniste allemand que j’aime beaucoup, et qui mit fin à sa vie après que les nazis aient déclaré son art dégénéré et détruit beaucoup de ses toiles.

Il y a bien sûr d’autres artistes « considérables » au sein de cette exposition : Picasso, Kalder, Matisse, Cézanne, Duchamp , Klimt, Signac, Hopper…. Je ne me suis pas piqué  d’un vif intérêt pour les œuvres accrochées en  la circonstance (une en général par artiste), car elles ne me paraissaient pas majeures , et je venais là avant tout pour faire le plus possible de belles découvertes.

Mais la présentation qui  m’a le plus enthousiasmé est celle qui acheva  la visite : « The Forty-Part Motet » de Jane Cardiff. C’est une installation en une pièce dédiée de quarante haut-parleurs, chacun diffusant une des voix d’enfant du chœur de la cathédrale de Salisbury interprétant une composition du XVIème siècle de Thomas Tallis, célèbre pour ses polyphonies. L’invitation faite en l’occurrence est de circuler à hauteur d’oreille  d’enceinte en enceinte, et ainsi de capter le timbre pur et angélique d’une voix soprano, puis d’une autre, jusqu’à la quarantième…Une magnifique déambulation sonore ! Un instant de grâce exc eptionnel !

L’île Seguin, La Seine Musicale

Cap ensuite sur Boulogne-Billancourt, sur l’île Seguin, où Renault fabriqua des voitures de 1929 à 1992, fort de ses 30.000 employés. L’île est encours de réaménagement, et comportera un grand pôle artistique et culturel, un vaste campus sportif et un pôle multimédias.

On a longtemps espéré que François Pinault, homme d’affaires fortuné, et influent collectionneur d’art, installerait  là un musée d’art contemporain. Mais ses intentions se sont  heurtées à tant de lourdeurs et lenteurs administratives (une spécialité de notre pays) qu’il renonça, hélas !,  au projet, et en transféra l’esprit à Venise où il ouvrit successivement, en 2006 et 2009, le Palazzo Grassi et la Punta Della Dogana (Pointe de la Douane), deux lieux prestigieux  consacrés à la présentation d’une partie de ses collections. J’ai visité le second il y a cinq ans, et tout en le parcourant avec ravissement, je me rappelle avoir fulminé contre cette technocratie française capable de contrarier une telle entreprise  sur notre sol, pour le plus grand bonheur cependant des habitants et des touristes de la Cité des Doges.

Compensation en perspective, avec  la transformation par François Pinault de la Bourse du Commerce, située dans le quartier parisien des Halles, en Fondation d’art contemporain. Les travaux devraient être achevés fin 2018.

La « guerre » d’influence Pinault (Kering)-Arnault  (LVMH) dans le domaine de l’art va connaître encore d’autres péripéties, avec la transformation par le second du Musée des Arts et Traditions Populaires du Jardin d’Acclimatation (à 300 mètres de la Fondation Vuitton) en Centre des Métiers d’Art et des Savoir-Faire Français, qui offrira des lieux d’exposition, des salles de concert, un fonds documentaire, des ateliers et des résidences d’artistes. Le projet est confié à Frank Gehry (l’architecte de la Fondation Vuitton) et le montant des investissements avoisinera 160 millions € pour une durée de chantier de  deux à trois ans. Des panneaux d’information annoncent par ailleurs, et ce n’est pas une simple coïncidence,  60 millions € de travaux (financés par un groupement détenu à 80 % par LVMH) en faveur du Jardin d’Acclimatation, créé à la fin du XIX° siècle et qui  se déploie aujourd’hui sur 18 ha.

Retour à la case île Seguin, pour nous rendre à la Seine musicale, premier bâtiment à être sorti de terre pour environ 170 millions € (livraison avril 2017) dans le cadre du réaménagement de la zone. Vaisseau imposant, de 280 mètres de long, il regroupe des espaces de concert (un auditorium de 1.150 places, une grande salle de spectacles de 4.000 places assises et de 6.000 en version mixte assis-debout), un foyer central de 1.000 m2, des surfaces d’exposition, de promenade, des restaurants, des commerces liés à l’art et à la culture, et un jardin de 7.500 m2 qui recouvre la grande salle.

La Seine musicale proposera  tous types d’évènements et de musiques, accueillant par ailleurs en résidences la  Maîtrise des Hauts-de-Seine et l’Académie Musicale Philippe Jaroussky , célèbre contreténor.

« Maria by Callas »

L’exposition que nous avons visitée était d’ailleurs la première à être organisée en ce lieu : « Maria by Callas » (16 septembre-14 décembre 2017), dédiée comme son nom l’indique, à la Diva, quarante ans après sa disparition. Tout au long d’un parcours en sept salles, parsemé de photographies, de films privés, de lettres intimes, d’images rares d’interviews et des coulisses de ses performances, de costumes de scène , on écoute aussi, audio-guide à l’oreille, la soprano se raconter, se confier, et de nombreux extraits d’airs d’opéra accompagnent ce voyage du souvenir. Quelle virtuosité, quelle technique vocale exceptionnelle !

Une expérience immersive brute d’émotion, de sensibilité et de liberté, dans l’intime et au cœur de la vie publique et amoureuse de Callas et Maria. On n’en sort pas indemne, d’autant que le « marathon » de salle en salle était  assez épuisant !

A La Maison Rouge

Autre rendez-vous : à  La Maison Rouge,  boulevard de La Bastille, pour y voir l’exposition « Etranger résident, la collection Marin Karmitz ».

Installée sur les  2.000 m2 d’une  ancienne usine, la Maison  est gérée par une Fondation d’utilité publique présidée par  Antoine de Galbert, amateur d’art engagé sur la scène artistique française.

Le lieu a pour objet de promouvoir les différentes formes de la création actuelle au travers d’expositions temporaires déclinées sur 1.300 m2 (3 à 6 par an), et le plus souvent par le biais de grandes collections privées. Dans le Vestibule, soit au sous-sol, sont aussi proposées d’autres expositions au rythme de 4 à 6 semaines, selon une programmation confiée alternativement aux membres de l’équipe de la Maison Rouge. Une salle de conférence, une librairie spécialisée et un restaurant complètent l’offre.

Une mauvaise nouvelle : le Président de Galbert annoncé la fermeture du site pour fin 2018 (il vaut mieux s’arrêter quand on est au zénith plutôt que lorsqu’on a décliné, estime t’il), précisant que la Fondation agira autrement et  réorientera son action vers le mécénat.

Pour l’heure, c’est donc Marin Karmitz, co-fondateur du journal « Libération », créateur des cinémas MK2 (dix complexes, 65 écrans, 5 millions de spectateurs par an) ,producteur et réalisateur de films, qui investit les m2 disponibles, avec un ensemble de près de 400 œuvres, une collection patiemment édifiée depuis une trentaine d’années.

C’est en  cinéaste que l’invité a imaginé cette exposition. Elle constitue un scénario qui entremêle plusieurs histoires. Comme toute collection, celle-ci forme un autoportrait en creux du collectionneur, chaque œuvre nous en disant un peu plus sur ses centres d’intérêt, convergents ou divergents en apparence.

Au fil du parcours, la pratique du collectionneur se révèle, le choix des artistes qui l’ont ému, la constitution patiente d’ensembles cohérents d’un même artiste, qu’il soit photographe ou plasticien, le dialogue continu instauré avec certains d’entre eux.

Les œuvres évoquent également une époque (le XX° siècle et ses tragédies), des lieux (de l’Europe aux Etats-Unis), à travers différents médiums : la vidéo, la photographie, la peinture, le dessin, la sculpture, et plusieurs installations de grande ampleur (Annette Messager, Christian Boltanski, Abbas Kiarostami, Chris Marker), où le noir et blanc domine sans être exclusif.

Résolument personnelle, engagée, exigeante, et pas toujours « aimable », cette collection montrée pour la première fois quasi intégralement, est exceptionnelle par la qualité des œuvres et des ensembles qui la composent.

Défilent  entre autres sous nos yeux  des êtres qui, où qu’ils se trouvent dans le monde ou dans le temps ont pour point commun de chercher leur place, d’où sans doute le titre de cette exposition, « Etranger résident », un titre  que Karmitz s’applique d’ailleurs  à lui-même.

Les images sont chargées de souffrances et composent un voyage de la Shoah à l’apartheid, au gré des visages exposés, car  « …c’est par le visage que l’on rencontre vraiment l’autre », dit Karmitz, ajoutant qu’il s’agit «surtout de donner l’énergie de vivre : seul ce retour sur l’histoire peut nous permettre de penser l’avenir. L’essentiel, c’est de donner la parole à ceux qui ne l’ont pas… ».

André Derain, au Centre Pompidou

Autre exposition, cette fois  au Centre Pompidou : « André Derain 1904-1914. La Décennie Radicale ».

 Je ne suis pas très attiré par le travail de ce peintre, même s’il a joué un rôle important dans l’éclosion des deux grandes avant-gardes du début du XX ° siècle, le fauvisme et le cubisme, avant de s’engager dans une voie plus solitaire annonciatrice d’un retour au réalisme. Un réalisme que la critique d’art avait appelé  en l’occurrence le « réalisme magique », concept qui s’appliquait aux productions artistiques ou littéraires où des éléments perçus et décrétés comme « magiques», « surnaturels », « irrationnels «  surgissaient dans un environnement défini comme « réaliste», à savoir un cadre historique, géographique, ethnique, social ou culturel avéré.

C’est d’ailleurs ce que je reproche à André Derain : s’être dispersé, au gré notamment de ses rencontres avec Vlaminck , Matisse, Braque, Picasso, et des influences exercées sur sa peinture par l’art africain et océanien, les Primitifs italiens, l’univers poétique d’Apollinaire et plus tard de Claudel, ainsi que par les lieux fréquentés (bords de Seine, Londres, Cagnes, l’Espagne, Collioure, le Lot…).

Certes, cette dispersion est source de grande inventivité et d’audace, mais elle me déroute car j’ai quelque difficulté à trouver une cohérence dans l’œuvre de l’artiste.

Parmi les soixante-dix tableaux  présentés, j’ai surtout aimé certaines de ses  toiles fauves où fasciné par Van Gogh, l’artiste use et abuse pour mon plus grand plaisir  de couleurs vives et pures, comme avec « Bateaux dans le port de Collioure » ou « Big Ben ».

 « Women House », Hôtel de la Monnaie

Halte ensuite à  l’Hôtel de la Monnaie de Paris, quai Conti, accessible en quelques enjambées par le Pont-Neuf, pour voir l’exposition « Women House ».

Je n’avais jamais remis les pieds dans ce lieu depuis des temps très anciens où je venais là commander la frappe de  Médailles que l’organisation socioprofessionnelle, où je travaillais alors, remettait, à titre de reconnaissance, à des personnalités ou à des membres méritants.

Ce souvenir de Médaille me renvoie d’ailleurs à un autre lié à un congrès national de cette organisation qui se tenait cette année là à Metz. A la fin de nos travaux, nous devions gagner la Mairie  pour y être reçu par le  Premier Magistrat de la cité, à l’époque Jean-Marie Rausch. J’avais en charge le transport de la Médaille que notre Président devait lui remettre à l’occasion des échanges d’allocution. Et voilà qu’en cours de route, je me suis aperçu que j’avais oublié la dite Médaille au Palais des Congrès !! Demi-tour oblige, et je crois n’avoir jamais roulé aussi vite dans les rues d’une ville, brûlant maints  feux rouge, prenant mille risques, pour récupérer ce trésor et arriver en temps et en heure place d’Armes. Toute ressemblance avec l’histoire des ferrets de la Reine dans « Les Trois Mousquetaires » d’Alexandre Dumas serait fortuite. Quoique…

L’Hôtel de la Monnaie a considérablement changé, même si sa fonction première est toujours de battre monnaie, de par la volonté de départ du Roi, au XVIII° siècle. Face au Louvre, lieu du pouvoir royal, le bâtiment à la façade néoclassique (cent vingt mètres de long, avant-corps en saillie à péristyle) incarnait lui le pouvoir financier, tandis que pas loin, à l’ouest,  siège l’Académie Française, la culture en majesté, et à l’est le religieux avec la cathédrale Notre-Dame, sur l’île de la Cité.

Six ans de travaux et 75 millions d’investissement ont  bouleversé avantageusement le site, en vue notamment de l’ouvrir à l’art.

La manufacture dédiée à la fabrication des pièces et médailles précieuses, dont celles de la Légion d’honneur,  a été installée dans un flambant vaisseau métallique, où travaillent 150 ouvriers (les monnaies courantes sont, elles, frappées à Pessac, en Gironde, pour quarante pays, à raison de 800 pièces par minute et au moyen de 6.000 tonnes de métaux).

La principale innovation, c’est l’ouverture sur 2.000 m2 d’un prestigieux  Musée, qui raconte les 1.150 ans du Grand Monnayage, créé en 864 par Charles II dit le Chauve. Nous avons manqué de temps pour le visiter, mais ce n’est que partie remise, d’autant qu’il est précédé d’une solide réputation scientifique et artistique.

On trouve aussi un restaurant trois étoiles, mené par le grand chef Guy Savoy, (élu « meilleure table du monde 2018 » par le classement La Liste , et un tout nouveau café-brasserie, ainsi qu’une boutique fort élégante, où se côtoient de belles  productions d’artisanat d’art, dont de superbes bijoux, et les  dernières créations de pièces de collections imaginées par Christian Lacroix et Jean-Paul Gaultier .

Et depuis 2008, le lieu a fait de l’art contemporain son cheval de bataille, en lui dédiant au travers des cours du Palais et de ses magnifiques  salons d’apparat quelques 1.000 mètres carrés.

A l’affiche donc, « Women House », une exposition organisée en collaboration avec le National Museum of Women in the Arts de Washington. Mettant la maison sens dessus dessous, près de quarante artistes féminines et une centaine d’œuvres  posent un regard sur la vie domestique, vue comme un symbole d’emprisonnement, mais aussi de refuge et, pourquoi pas, d’espace de création.

Huit chapîtres sont déclinés :

-          « Desperate Housewives », qui renvoie aux années 70, où la maison est dénoncée par les femmes comme le symbole de l’enfermement, et de la soumission au pouvoir masculin

-          « La maison, cette blessure », dont il faut s’échapper à tout prix

-          « Une chambre à soi », titre d’un ouvrage de Virginia Woolf (1929), où l’écrivaine constate que « …les femmes sont restées assises à l’intérieur pendant des millions d’années, si bien qu’à  présent les murs mêmes sont imprégnés de leur force créatrice ».  Ainsi, si la maison peut être pour certaines artistes un lieu d’aliénation, elle devient pour d’autres une source d’inspiration et de réinvention de soi, un laboratoire de création

-          « Maison de poupée », en référence à l’œuvre dramaturgique de Henrik Ibsen (« Une maison de poupée », 1879) : « Mais notre maison n’a été rien d’autre qu’un espace de jeux. Ici, j’étais ton épouse chiffon, ta poupée, comme j’étais la poupée de papa », dit Nora, protagoniste de la pièce de théâtre. Parmi les représentations de cette séquence : un jeu d’échecs sur fond de bouts de moquette dépareillés formant un damier, avec comme pièces des objets quotidiens de la femme au foyer, dont une planche à repasser et une cuisinière en lieu et place du roi et de la reine

-          « Empreintes », les œuvres rassemblés sous cette appellation parlent d’absence : celle du corps ou celle d’un lieu. Elles montrant les traces de ce qui reste – un matelas par exemple, une maquette, ou des fragments de bâtiments qui n’existent plus. Le message : la maison est devenue une surface impénétrable, qui nous oppose sa résistance

-          « Construire, c’est se construire », avec deux installations qui chacune à leur manière traduisent la rébellion des femmes contre la privation d’espace réel –d’exposition ou de travail- et symbolique – de reconnaissance

-          « Mobil-homes », ou la recherche par les femmes d’un vivre autrement, par le biais d’abris qui questionnent le nomadisme et l’exil, l’individu face au collectif ou encore la mobilité et l’évasio

-          - « Femmes-maisons » : l’association formelle entre le corps de la femme et l’architecture de la maison apparaît pour la première fois dans une série de peintures de 1945-1947 de Louise Bourgeois.  Ses « femmes-maisons » montrent à quel point la femme était alors absorbée et dévorée par le foyer domestique, dont elle était la nourricière et le soutien. Cinquante ans plus tard, l’artiste explore ce thème différemment avec la série des araignées géantes. Celle qui est présentée à La Monnaie est installée dans le magnifique vestibule-rotonde du Palais. Cet animal représente la mère protectrice. Son ventre rempli d’œufs est un repaire, une architecture qui protège. A partir des années 60, c’est Niki de Saint-Phalle qui crée à son tour ka série des « Nanas-maisons » : à force de grandir, ses nanas finissent par devenir architectures et leur corps généreux par s’ouvrir et laisser place au visiteur, qui peut s’y réfugier et y rêver. Intéressant aussi : les autoportraits de la céramiste Elsa Sahal, conçus en forme de grottes qui deviennent le symbole de l’utérus maternel.

Exposition très réussie qui remet la femme au centre d’une histoire de l’art et de l’architecture dont elle était absente, voire victime. Les œuvres sont parfois provocantes, mais à juste titre, tant il convient d’interpeller tout un chacun avec efficacité sur la place de la femme dans la société, une place qui ne la met pas encore à égalité avec l’homme. Le combat continue, et les artistes y contribuent ! 

Anders Zorn et le pastel au Petit Palais

Dernière étape : le Petit Palais, pour y voir deux expositions.

D’abord, « Anders Zorn (1860-1920), le maître de la peinture suédoise ». C’est la première rétrospective parisienne depuis 1906 de cet aquarelliste, peintre et graveur, portraitiste mondain, qui connut à l’époque une gloire immense (il demeure en Suède très populaire), avec de nombreux séjours à l’étranger (Paris, Londres, les Etats-Unis…). Prêtées par le Musée Zorn de Mora, le National Museum de Stockholm, et la BNF pour un certain nombre d’eaux-fortes, les 150 œuvres présentées  montrent un artiste de l’élégance, de la modernité, peintre  de la campagne suédoise, de la femme et de l’eau.

Pour tout dire, j’ai été déçu par cette exposition, le rendu de Zorn me paraissant un peu mièvre, hyperréaliste et terriblement classique. Et pourtant tout avait bien commencé, avec à l’entrée de l’espace qui lui est consacré, un « Autoportrait en rouge » de très belle facture, laissant augurer d’une suite à la mesure de cette première toile.   Hélas !

Ensuite, et jusqu’au 8 avril 2018, « L’art du pastel, de Degas à Redon », probablement l’exposition que j’ai préféré des sept visitées.

Parmi une collection riche de plus de 200 pastels, le Petit Palais en a sélectionné 150, qui offrent  un panorama exhaustif des principaux courants artistiques de la seconde moitié du XIX° siècle et du tout début du XX° siècle.

Le pastel, ce bâtonnet de couleur utilisé en dessin et peinture, a connu une histoire contrastée. Très prisé dès le XVII°, période où ses couleurs fraîches et son aptitude à imiter fidèlement les tissus, les textures et les lumières le rendent indissociable de l’art du portrait.

Parvenu à son âge d’or au XVIII°, il tombe en désuétude après la Révolution au profit de la peinture à l’huile. Il va connaître un regain d’intérêt avec les impressionnistes, avec Degas, Toulouse-Lautrec, et les nabis (mouvement postimpressionniste d’avant-garde), puis renaîtra vraiment avec les symbolistes (dans ce courant artistique, né en réaction du naturalisme, les œuvres sont teintées d'intentions métaphysiques, de mystère, voire de mysticisme. Le sujet a désormais de moins en moins d'importance, il n'est qu'un prétexte).

Le pastel va ensuite disparaître au milieu du XX°, mais engendrera à partir des années 65-70 un renouveau auprès d’une nouvelle génération d’artistes contemporains.

Les bâtonnets de pastel sont composés de pigments pour la couleur : minéraux (ocres, terre de Sienne) ou organiques (sépia, phtalocyanines, azoïques) ou végétaux (pastel des teinturiers (isatis tinctoria) ; d'une charge qui est en général de la craie ou du plâtre et qui sert à donner sa texture au pastel ; et d'un liant qui assure la cohérence et conditionne la dureté du bâtonnet. Il s'agit de gomme arabique pour les pastels secs, et d'huile ou de cire pour les pastels gras.

On dispose dans le commerce de bâtonnets de pastel de différentes formes et longueurs. La taille standard mesure une dizaine de centimètres. Le pastel ne permet pas de mélanger les couleurs sur une palette. L'application doit se faire directement sur le support en employant le ton juste. La peinture est ensuite réalisée par superposition ou juxtaposition de couleurs. Les pigments sont très couvrants et il est pratiquement impossible de revenir dessus et couvrir avec un blanc ou un jaune une teinte forte comme un rouge ou un noir. C'est ce qui en fait la beauté et la difficulté, car le pastelliste doit anticiper et utiliser le ton juste. L'idéal est de travailler avec la plus large gamme de tons possible et d'utiliser à bon escient les divers degrés d'onctuosité ou de dureté propres à chaque fabricant.

L’exposition permet de découvrir les fleurons de la collection avec des œuvresde Berthe Morisot, Auguste Renoir, Paul Gauguin, Mary Cassatt et Edgar Degas, des artistes symbolistescomme Lucien Lévy-Dhurmer, Charles Léandre, Alphonse Osbert, Émile-René Ménard et un ensembleparticulièrement remarquable d’œuvres d’Odilon Redon, mais aussi l’art plus mondain d’un James Tissot, de Jacques-Émile Blanche, de Victor Prouvé ou Pierre Carrier-Belleuse.

La technique du pastel est infiniment séduisante par sa matière et ses couleurs, permettant  une grande rapidité d’exécution et traduisant une grande variété stylistique. Quelle précision éblouissante dans le trait, quelle densité, quelle finesse de la matière ! On a le sentiment d’avoir en face de soi des photographies, tant se dégage des tableaux une réalité saisissante.

Au Théâtre Michel

Changement de genre : après les expositions, une pièce au Théâtre Michel, « Fausse note », au 38 rue des Mathurins.

Ce lieu a 110 ans d’existence. Il fut construit en 1906 par un certain Michel Mortier, figure importante du milieu théâtral  de l’époque (son prénom a donné son nom au théâtre). Il a pour voisin immédiat le Théâtre des Mathurins qui, lui, a ouvert dix ans plus tôt.

C’est un théâtre à l’italienne, qui fut inauguré le 1er décembre 1098, avec une façade Napoléon III, un fronton décoré sobrement de style antique, un toit ouvert en verrière.

Au fil des décennies, divers Directeurs se succèderont à la tête de cet établissement, chacun imprimant sa marque, au gré notamment de sa personnalité et des goûts de l’époque. Il y eut dans les  années 1915 les revues de music-hall, faites de numéros indépendants, petits sketches, chants et danses humoristiques. Auteurs et comédiens talentueux contribueront à la renommé de ce théâtre : Tristan Bernard, Sacha Guitry, Jean Cocteau, Pierre Fresnay, Louis de Funès, Jean-Paul Belmondo…

Parmi les plus grands succès de fréquentation : en 1967, « La ville dont le prince est un enfant », d’Henry de Montherlant (1895-1972), qui fut joué près de 1.500 fois. Et sous l’ère de Marc et Germaine Camoletti, de 1971 à 2003, de nombreuses pièces connurent une belle réussite, d’autant que lui fut un boulevardier déjà reconnu lorsqu’il arriva à la tête du Théâtre. Il écrivit, entre autres, « Boeing, Boeing » qui fut un triomphe, joué au départ (1960) à la Comédie Caumartin, puis présenté au Théâtre Michel  en 1994, avec une reprise en 1998.

Racontant l’histoire d’un séducteur menant de front trois aventures amoureuses avec des hôtesses de l’air, la pièce aurait été jouée plus de 10.000 fois au plan international, donnant lieu aussi , en 1965, à un film américain de John Rich, avec Tony Curtis et Jerry Lewis, qui explosa le box-office.

Je me rappelle avoir vu cette pièce dans les années 70, invité par des amis de la famille de ma première épouse, qui me firent  également découvrir à cette occasion les curiosités de la capitale.  Je n’ai pas gardé un souvenir précis de cette représentation, sauf à me rappeler avoir beaucoup ri. Et j’avais également été fort impressionné, car c’était ma première sortie dans un théâtre parisien.

Jean-Christophe Camoletti prit la suite de son père et de sa mère en 2003, et fit jouer en 2006 « Les Monologues du Vagin », écrit en 1996 par Eve Endler , qui restera  à l’affiche du Théâtre Michel jusqu’en 2010, ayant par ailleurs été joué dans beaucoup d’autres théâtres parisiens, ainsi  que dans plus de 130 pays(dans  46 langues), après avoir été lancé avec un succès impressionnant à Broadway.

Depuis 2007, c’est Didier Caron, comédien, auteur et metteur en scène, qui tient les rênes du théâtre Michel.             

C’est lui, d’ailleurs, qui a écrit et réalisé (avec Christophe Luthringer)  la pièce « Fausse Note », présentée depuis le 21 septembre et jusqu’à début mars 2018.

Nous sommes en l’occurrence au Philarmonique de Genève dans la loge du chef d’orchestre de renommée internationale, Hans  Peter  Miller (Tom Novembre).

A la fin d’un de ses concerts, le musicien  est importuné à maintes reprises par un spectateur envahissant et mystérieux, Léon Dinkel (Christophe Malavoy), qui se présente comme un grand admirateur venu de Belgique pour l’applaudir.

Cependant plus l’entrevue se prolonge, plus le comportement de ce visiteur devient étrange et oppressant.

Jusqu’à ce qu’on comprenne qu’il vient solder des comptes et se venger.

Dans ce huis clos, le suspens, haletant, est entretenu avec intelligence du début à la fin, dans le cadre d’un duo de comédiens intense, fiévreux, appuyé sur une mise en scène rigoureuse et exigeante et un texte chargé de tension et de mystère.

Le jeu de Christophe Malavoy  est tout en retenue (c’est sa nature d’acteur), mais précis, déterminé, directif, s’appuyant sur l’expérience d’une carrière déjà bien remplie (il a 65 ans) au cinéma (notamment dans les films de Michel Deville), au théâtre et à la télévision.

Acteur de théâtre et de cinéma, chanteur, frère cadet de Charlélie Couture, Tom Novembre (58 ans) est, lui, dans une composition d’homme plus vulnérable, sur la défensive, menacé, qui se braque face aux accusations, avant de baisser la garde.

L’un et l’autre ont beaucoup de talent.

 Place Vendôme

 Incursion éclair place Vendôme, non pas que je sois attiré par le luxe qui déborde des boutiques de haute joaillerie et par le statut très haut de gamme du Ritz, hôtel cinq étoiles, refait à neuf récemment par son propriétaire, Mohammed  al-Fayed. Mais mon journal « Le Monde » avait attiré mon attention dans son édition des 19 et 20 novembre dernier sur l’arrivée en ce quartier  du vaisseau amiral du groupe Vuitton, qui ne disposait jusque là  que d’une « modeste » boutique consacrée à ses bijoux.

 LVMH a en effet racheté là en 2013 deux hôtels particuliers (plusieurs centaines de millions €, avec les travaux entrepris) pour y ouvrir depuis peu un mégastore où l’on trouve l’ensemble de son offre (vêtements, accessoires, bagages…).

 Ce n’est pas non plus pour cette ouverture que nous nous sommes rendus dans cet épicentre de l’élégance française. En réalité, j’étais curieux d’une œuvre monumentale installée sur la façade Vuitton : un soleil doré immense, éclatant, avec des rayons qui partant du cœur de l’astre irradient tout le bâtiment. Magnifique et très photogénique !

 Dans la compétition Arnault-Pinault, que j’ai évoquée plus haut pour ce qui intéresse l’artistique, cet investissement LVMH « fait la nique » à Kering sur le plan économique et commercial, d’autant que Vuitton a aussi racheté le grand magasin parisien La Samaritaine, pour le transformer (500 millions € de travaux) en un espace mixte, comprenant un hôtel de luxe Vuitton, des commerces, des bureaux, une centaine de logements sociaux et une crèche.

 Je  me suis demandé par ailleurs s’il n’était  pas incongru de trouver ici, au milieu des vitrines du chic et du fric, le Ministère de la Justice, sis en l’Hôtel de Bourvallais depuis 1718 ? N’est-ce pas renvoyer une image de la justice au service des plus riches et des plus puissants (que la colonne Vendôme incarne aussi très bien avec un Napoléon à son sommet présenté en empereur romain), alors que son objet premier est, me semble t’il,  de protéger les plus humbles et les plus faibles ? Mais j’ai entendu dire que les Gardes des Sceaux successifs  défendent bec et ongles, depuis toujours, leur « pré carré », car ils trouvent pratique de prendre leur petit-déjeuner ou un encas dans la journée dans le petit restaurant populaire qui est juste à côté de leur bureau…

En quittant les lieux, nous avons croisé  sur le trottoir  Dominique Strauss-Kahn. Je pensais que le hasard de cette rencontre n’était pas anodin car bouillonnait alors une actualité liée aux harcèlements et aux agressions  sexuels sur les femmes. Je me disais en mon for intérieur que l’ancien Directeur du FMI devait en ces temps de chassse légitime aux prédateurs ne pas être très à l'aise de se montrer en public.

 « Ex-Anima », au fort d’Aubervilliers

 Cerise sur le gâteau : le spectacle équestre « Ex Anima » de Bartabas et du Théâtre Zingaro, au Fort d’Aubervilliers.

 J’aime beaucoup le chapiteau par lequel nous arrivons. Il est chaleureux et convivial.  Nous y  patientons sans barguigner  jusqu’à l’heure du spectacle, et  nous nous y attardons bien volontiers pour boire un verre après, et échanger  nos impressions et nos émotions.

 Dans cette production « Ex-Anima », peut-être la dernière du genre, comme une cérémonie d’adieux, Bartabas restitue leur liberté à ses chevaux, leur rend tout ce qu’ils lui ont donné. C’est une belle  manière de les remercier, lui qui les a tellement sollicités à coup de dressages et de prouesses techniques et artistiques  au cours des trente-cinq ans écoulés d’aventure commune et pour les besoins d’une quinzaine de spectacles. J’ai vu au fil du temps plusieurs d’entre eux, notamment  à Auch, et j’ai souvent été enchanté, par la créativité, la poésie, l’onirisme, l’esthétisme, qui les ont inspirés.

 Je me rappelle ainsi de « Triptyk » (2000-2002), décliné en trois parties qui reposaient chacune sur une musique : Stravinsky,« Le Sacre du printemps " en ouverture,  et en conclusion « La Symphonie des psaumes »,encadrant au centre Boulez, et son « Dialogue de l'ombre double ". Sur leurs partitions, le magicien Bartabas a conçu un spectacle équestre, d'abord exubérant, puis plus fantômatique, dans un décor qui peuple sa piste ronde d'étranges sculptures blanches, ossements de chevaux qui semblent faire le lien entre la folie sensuelle et la sérénité de la mort. Un spectacle étrange et magnifique, entre fête païenne et méditation philosophique.

Je me souviens encore de « Battuta » (2006-2009), d’inspiration tzigane, de « Calacas » (2011-2014) inspiré de la fête des morts mexicaine, et d’ « Elégies : on achève bien les anges » (2015-2016), sur le sentiment religieux.

 Cette fois, les chevaux sont nus, il n’y a plus à proprement parler d’équitation, plus de cavaliers, plus de voltigeurs, plus de selles, d’enrênements, de mors de bride, d’éperons, de badines…L’homme s’efface, les  animaux sont libres, et bien que  chaque détail ait  été soigné à l’extrême en amont, les quadrupèdes ne feront que selon leur bon plaisir, même s’ils savent ce qu’ils ont à faire. Il y a d’ailleurs en bord de piste des  membres de Zingaro qui veillent au grain, et qui rappellent à l’ordre discrètement si nécessaire.

 Le cheval joue alors comme un enfant ou un acteur, c’est Bartabas qui le dit (interview dans « Le Monde » du 21 octobre), ajoutant comparer ses chevaux à des danseurs : « Je ne suis pas dans a démonstration de cirque. Je travaille avec eux sur la qualité du geste, son amplitude, son élégance, son rythme. »

 Et même si le spectacle est très construit, les chevaux goûtent cette liberté, en usent et en abusent. Les tableaux s’enchaînent, nous émerveillant de  grâce, de beauté, de légèreté, celles rendues par les équidés dans leurs allures, leurs fougues, leurs courses, leurs chamailleries.

 Ainsi affranchis, les chevaux font de l’art, à leur insu, sans le savoir, et c’est magnifique, même s’il nous arrive d’être décontenancé par ce spectacle insolite auquel Bartabas ne nous avait pas habitué.

 Fait le 31 décembre

 

VŒUX 2018

« Le sel  de l’existence est essentiellement dans le poivre qu’on y met », écrivait Alphonse Allais, journaliste, écrivain et humoriste (1854-1905).

Alors, « poivrez 2018 » comme il faut,

D’amour, de passion, de rêves, d’audace, de voyages, de rires, de poésie, de culture, de musique…

Tendre et heureuse nouvelle année !

Avec  une pensée toute particulière pour  les plus exposés et les plus fragiles d’entre nous.

 

Fait le 23 décembre

 

Requiem pour Johnny Hallyday

Je n’ai jamais porté beaucoup d’intérêt, musicalement parlant, à  Johnny Hallyday.

Dès mes 14 ans, en même temps que je découvrais  Jacques Brel,  je me suis passionné pour les grands chanteurs de blues et de rock américains, les puristes du genre :

-          Bo Diddley  (1928-2008), le père du rock ‘n’roll, pionnier parmi les pionniers, sans doute aujourd’hui celui qui est, hélas !, le plus oublié. Parmi ses titres : « Bo Diddley », « Oh, Boy », « Mona », « Road Runner », « I’m a Man », “See see Rider”, “Diddley Daddy”, “Who Do You Love”… Il a beaucoup travaillé sur le son de sa musique, au point d’avoir laissé à la postérité  une marque de fabrique, le « diddley beat »

-          Chuck Berry (1926-2017), lui aussi un pionnier du rock ‘n’ roll. Que de rythme dans « Maybellene », « Roll Over Beethoven » (qui sera repris par les Beatles), « Rock and Roll Music », « Johnny B. Goode », « Little Queenie », « Sweet Little Sixteen » !

-          Bill Haley (1925-1981), 25 millions de disques vendus, mort à 55 ans d’une tumeur au cerveau. Qui n’a pas dansé sur ses « hits » : Rock Around the Clock », avec son groupe Les Comets, « See You Later, Alligator », « Shake », « Rattle and Roll »… ?

-          Little Richard (né en 1932), l’une des dernières légendes vivantes, avec Jerry Lee Lewis (voir plus loin). Quel phénomène sur scène : il scandait ses chansons en hurlant et portait des tenues vestimentaires flamboyantes, créant avec d’autres un ton et une image caractéristiques du rock ‘n’ roll ! A son actif, des classiques inoubliables : « Long Tall Sally », “Good Golly Miss Molly », “Lucille », « Tutti Frutti », « Ready Teddy », « She’s Got It », “Sweet Little Sixteen

-          Gene Vincent (1935-1971), celui qui avait ma préférence, car il incarnait selon moi le parfait rock ‘n’ roller, ayant notamment fait connaître sur tous les continents  l’hymne de cette musique : « Be-Bop-A-Lula » ( ici) sur lequel tout le monde a dansé. A son registre , plein d’autres airs célèbres : « Red Blue Jeans », « Dance To The Bop », « Lotta Lovin’ », « Baby blue », “Blue Jean Bop”, “Race With The Devil”…Mais l’homme menait une telle vie de “bâton de chaise », qu’il mourut à 36 ans

-          Jerry Lee Lewis (né en 1935), autant « bad boy » du rock que Gene Vincent. Mais lui vit toujours. Chanteur et pianiste tout à la fois, il ne ménageait pas sur scène son piano, le maltraitant à l’envie, y mettant même le feu un soir de concert. Retenons de lui : « Whole Lotta Shakin’ Goin’ On », « Great Ball Of Fire », « High School Confidential », « It ‘ll Be Me », « Your Cheating Heart »…

Deux autres  chanteurs  ont  appartenu avec brio à cette saga américaine du rock ‘n’ roll, mais ils n’auront guère eu le temps, eux,  de dérouler leurs talents :

-          Eddie Cochran, né en 1938, mort en 1960, à 21 ans, victime d’un accident de voiture, un taxi dans lequel se trouvait sa fiancée, sérieusement blessée ,et son grand ami, Gene Vincent (ce dernier subira notamment des blessures à une jambe déjà meurtrie , réduisant encore un peu plus sa mobilité).Quel gâchis pour celui qui était considéré alors comme l’un des plus prometteurs rock ‘n’ rollers de sa génération. Pour en juger sur pièces, il faut réécouter « Blue Suede Shoes », « Long Tall Sally », « Summertime Blues », « C’mon Everybody », « Nervous Breakdown », « Somethin’ Else »…

-          Buddy Holly, né en 1936, mort dans un accident d’avion en 1959, à 22 ans. Lui aussi donc fauché en pleine jeunesse, lui aussi promis à un bel avenir si on se réfère à ses premiers succès : « Oh Boy ! », « Listen to me », « Rave On », « That’ll Be The Day », « Early In The Morning », « Peggy Sue »…

Mêmes  destins éphémères, chez deux chanteuses, qui sans appartenir à la saga historique du rock ‘n’ roll, ont marqué mon univers musical :

-          Billie Holliday, une des plus grandes dames du jazz et du blues, née en 1915, décédée à 44 ans en 1959, usée par l’alcool, la cigarette et la drogue. J’aime sa voix traînante, compensée par un sens du rythme unique. Son plus grand succès : « Strange Fruit », un réquisitoire contre le racisme aux Etats-Unis, et plus particulièrement contre les lynchages de Noirs dans le sud (l’ « étrange fruit » était celui du corps d’un Noir pendu à un arbre)

-          Janis Joplin (1943-1970), une chanteuse à la voix puissante, avec un timbre particulièrement rocailleux, dotée d’une présence scénique électrique. Reine  de ce qu’on appelait la « soul psychédélique » (on est au temps du « flower power »), Janis Joplin se revendiquait de Bessie Smith (1894-1937), qu’elle considérait comme l’impératrice du blues. La drogue et l’alcool ont eu raison d’elle à 27 ans, l’âge auquel ont été emportés pour les mêmes raisons  Brian Jones des Rolling Stones, Jimi Hendrix, Jim Morrison, Kurt Cobain, Anny Winehouse, et quelques autres moins célèbres.

D’autres artistes américains ont accompagné mon adolescence, mais ils se rattachaient davantage au courant du rhythm ‘n’ blues (blues et gospel mélangés) qu’au rock ‘n’ roll proprement dit : John Lee Hooker (1917-2001), James Brown (1933-2006), Fats Domino (1928-2017), Ray Charles (1930-2004)…

Un mot enfin sur Elvis Presley (1935-1977), qui fut un court moment un excellent rock ‘n’ roller, avant qu’il ne verse dans la chanson franchement sirupeuse, exploitant à cette fin sa belle voix de crooner.

J’avais à 15/16 ans une collection de vinyls exceptionnelle des Cochran, Gene Vincent, Bo Diddley, Buddy Holly, Little Richard et autres. Elle faisait beaucoup d’envieux et j’étais fier de l’exhiber. Je l’ai constituée en y consacrant une grande partie des revenus tirés de mes petits boulots d’été dans une conserverie du coin. Il m’a fallu malheureusement la vendre un peu plus tard pour subvenir à d’autres besoins plus urgents, correspondant à mon entrée dans l’âge de ma majorité. J’ai un peu compensé avec quelques CD, une quinzaine du genre (notamment des compilations), et surtout avec l’offre abondante proposée par le net (YouTube, Deezer…).

Je n’ai jamais renié cette passion pour ce rock des origines, et c’est la raison pour laquelle aucun chanteur français qui s’en est inspiré n’a trouvé grâce à mes yeux, qu’il s’agisse de Johnny Hallyday (+),  Eddy Mitchell (75 ans), Dick Rivers (72 ans), Moustique (73 ans )ou encore côté anglais de Vince Taylor (1939-1991), qui singeait Gene Vincent en s’accoutrant sur scène, comme lui, de cuir noir, chaîne et médaille autour du cou. Mais la comparaison s’arrêtait là…Ce qui n’exclut pas que je puisse apprécier au coup par coup telle ou telle chanson de  Johnny Hallyday (« Quelque chose de Tennessee », « Diego », « Je te promets »…) ou d’Eddy Mitchell (« Couleur Menthe à l’eau », « Le Cimetière des Eléphants »).

« L’idole des jeunes » s’en est donc allé le 6 décembre dernier, vingt-quatre heures après l’écrivain Jean d’Ormesson.

Au premier parti, l’Etat a réservé un hommage national dans la Cour des Invalides, conformément à la tradition républicaine qui veut qu’en France les « grands hommes » des milieux politiques,  militaires, scientifiques  et culturels (plus rarement) font l’objet d’une reconnaissance publique toute particulière.

Au second, a été rendu un hommage dit  populaire : descente des Champs-Elysées du convoi des voitures de  la famille et des amis, corbillard de Johnny  en tête, et bikers (700) en queue, puis passage devant la Concorde, pour rejoindre la rue Royale,  et  arriver à  l’église de La Madeleine, où se déroula une cérémonie religieuse.

J’étais plutôt réservé sur l’opportunité d’un tel show  en faveur d’un chanteur de variétés.

Michel Guerrin, journaliste au « Monde », qui tient une chronique Culture, avait titré celle du 9 décembre : « Johnny, c’est Victor Hugo », manière de montrer qu’on en était à mettre sur le même plan l’hommage rendu à l’un de nos plus grands écrivains de tous les temps,  et celui accordé au rock ‘n’ roller français, sachant que les funérailles de l’homme de plume, le 1er juin 1885, avaient attiré deux millions de personnes, avec « …un cortège qui chemina  pendant huit heures entre l’Arc de Triomphe et le Panthéon. »

Il y avait aussi matière à comparaison entre la disparition dans le même temps de la vedette du show-biz et Jean d’Ormesson. N’en faisait-on pas trop avec le premier, au détriment du second, académicien, auteur d’une quarantaine d’ouvrages, et entré de son vivant dans la prestigieuse édition de « La Pléiade » ? J’avais tendance à penser que oui, même si l’écrivain ne faisait pas partie de mes auteurs préférés (j’ai cependant dans ma bibliothèque une petite douzaine de ses œuvres).Je lui reconnaissais une belle élégance, une grande culture, et surtout lui vouais une admiration sans borne pour avoir en 1980 fait admettre Marguerite Yourcenar (1903-1987) à l’Académie Française, la première femme de lettres à rejoindre à l’époque cette institution. Et elle se trouve être depuis toujours mon auteur de prédilection.   

Il y avait en effet comme de la prosternation, de l’idolâtrie, de la dévotion  pour Johnny, ce qui éclipsait d’autant la mort de l’écrivain. Les médias notamment n’ont pas manqué  dans leurs éloges  d’abuser des superlatifs les plus extravagants pour qualifier l’homme et son parcours. Benoît Hamon ne s’en est pas privé non plus : « C’est un peu comme si Paris perdait sa tour Eiffel » !!!

Jean d’Ormesson avait été clairvoyant, lui qui par goût des honneurs avait  déclaré qu’il était préférable pour un écrivain de ne pas mourir en même temps qu’une vedette de la chanson, sous peine de trépasser inaperçu.

Il pensait sans nul doute à Jean Cocteau, décédé le 11 octobre 1963, le lendemain de la mort d’Edith Piaf, laquelle  emporta tout sur son passage, une foule hystérique de 500.000 personnes saluant  du boulevard Lannes jusqu’au cimetière du Père Lachaise, le convoi funèbre de « la môme ».

Même des organes de presse écrite dits de référence m’ont paru exagérer l’évènement Hallyday : « Le Monde » d’abord, qui a édité pour la circonstance un supplément spécifique de 8 pages, quand le journal n’avait « traité » de la mort de Jean d’Ormesson que sur deux pages intérieures du quotidien ; « Télérama » ensuite, qui dans son denier numéro « fait » 7 pages sur Johnny, et seulement 3 sur d’Ormesson.

J’en étais là de mes réflexions lorsque  je pris le temps de suivre à la télévision l’hommage à Johnny Hallyday. J’eus alors deux réactions complémentaires.

Je m’aperçus tout d’abord que  ces centaines de milliers de gens  de tous âges (une marée humaine !) qui se trouvaient là partageaient une même ferveur, un même culte, pour leur « héros ». Et les images renvoyaient de ces orphelins des visages émouvants, des regards larmoyants, où se lisaient une profonde tristesse et un sentiment de désespoir et de  perdition absolus.

J’ai compris que Johnny Hallyday appartenait entièrement, depuis 57 ans, à cette France laborieuse, ouvrière, populaire, dont il était d’ailleurs issu (« Je suis né dans la rue »), au point que le flambeau s’est souvent transmis dans les familles de génération en génération. Ils sont toujours demeurés fidèles à leur idole, lui pardonnant ses excès en tous genres, engrangeant mille souvenirs et reliques (disques, DVD, concerts, vêtements et objets fétiches…) de celui qu’ils considéraient comme leur « taulier », leur chef de bande, mieux encore comme un pote, un frère, un membre à part entière de leur tribu.

J’ai compris aussi que grâce à cet homme, leur vie fut moins ordinaire, plus intense, plus ensoleillée, accompagnée et rythmée qu’elle fut par  la saga du « boss ».

Les fans étaient arrivés dans la nuit ou à l’aube, bravant les kilomètres et le froid qui sévissait pendant  des heures et des heures d’attente.

J’ai compris enfin que leur « légitimité » crevait les yeux : c’est grâce à eux en effet que Johnny fut ce qu’il fut, et le chanteur était si conscient de leur devoir sa carrière qu’il avait multiplié à leur égard, avec une sincérité qui n’était pas feinte,  les gestes de respect et de générosité.

L’autre évidence, celle-là bien moins satisfaisante, qui m’est apparue au cours du reportage télévisé, est liée  au rassemblement « consanguin », en l’église de la Madeleine, des 1.000 privilégiés du royaume de France, politiciens, journalistes, artistes, qui  s’auto-congratulaient, se congratulaient et se « gratulaient » à qui mieux mieux. La comparaison  était saisissante entre cette France d’en haut et celle d’en bas, « piétaille » qui battait la semelle aux alentours, et à qui on avait concédé pour l’occasion le droit d’être là et de suivre sur vidéos géantes cette cérémonie réservée à une soi  disante élite. Pour la circonstance, Johnny leur avait été confisqué. J’ai à l’esprit ce qu’a dit Jacques Dutronc, un très proche ami de Johnny,  pour justifier à l’avance son absence à ce rendez-vous « mondain » : « S’il arrive quelque chose, je préfère pleurer dans mon coin. Je ne veux pas qu’on me voie. Il y a des professionnels pour ça, et je n’en fais pas partie. »

Il aurait été plus juste que tout le monde, famille comprise,  soit rassemblé en un lieu unique, par exemple le Stade de France (la version concert peut accueillir jusqu’à 96.000 personnes), tellement emblématique des performances scéniques de Johnny Hallyday. Bien sûr, la manifestation aurait peut-être pris une dimension plus laïque mais tellement plus égalitaire et consensuelle. Et pour compléter le dispositif, et ne pas obliger les inconditionnels de Johnny à monter  à la capitale, les plus grands stades de province (Lyon, Bordeaux, Marseille, Toulouse, Montpellier, Nantes, Rennes, Lille…) auraient pu assurer concomitamment  la retransmission parisienne, ou imaginer une scénographie spécifique.

Le fait religieux aurait pu alors être déroulé dans l’intimité de la famille et des plus proches  lors des obsèques proprement dites du chanteur à Saint-Barthélémy, cette île française des Petites Antilles où le défunt voulait reposer.

A propos du débat sur le lieu  de la dernière demeure du chanteur, je suis sensible aux arguments de ceux qui regrettent cet éloignement (près de 7.000 kms, 10 heures d’avion) qui pour des raisons économiques interdira à beaucoup de fans de s’incliner sur  la tombe du rocker. Et il est vrai que le chanteur leur appartient corps et âme de par un lien d'amour indestructible.

Respectons néanmoins ce choix car il est celui fait par Johnny  lui-même.

Et quelqu’un disait drôlement qu’il valait mieux finalement Saint-Barth’, car ici en métropole « ils » auraient été capables de transférer le corps de la star au Panthéon !

Pour conclure, je retranscris ci-après le poème de Prévert lu à La Madeleine par l’acteur Jean Reno, à la demande des deux filles adoptives de Johnny et Laetitia, « Chanson des Escargots qui vont à l’enterrement » :

«  A l’enterrement d’une feuille morte

Deux escargots s’en vont

Ils ont la coquille noire

Du crêpe autour des cornes

Ils s’en vont dans le soir

Un très beau soir d’automne

Hélas, quand ils arrivent

C’est déjà le printemps

Les feuilles qui étaient mortes

Sont toutes ressuscitées

Et les deux escargots

Sont très désappointés

Mais voilà le soleil

Le soleil qui leur dit

Prenez, prenez la peine

La peine de vous asseoir

Prenez un verre de bière

Si le cœur vous en dit

Prenez si ça vous plaît

L’autocar pour Paris

Il partira ce soir

Vous verrez du pays

Mais ne prenez pas le deuil

C’est moi qui vous le dis

ça noircit le blanc de l’œil

Et puis ça enlaidit

Les histoires de cercueil

C’est triste et pas joli

Reprenez vos couleurs

Les couleurs de la vie

Alors toutes les bêtes

Les arbres et les plantes

Se mettent à chanter

A chanter à tue-tête

La vraie chanson vivante

La chanson de l’été

Et tout le monde de trinquer

C’est un très joli soir

Un joli soir d’été

Et les deux escargots

S’en retournent chez eux

Ils s’en vont très émus

Ils s’en vont très heureux

Comme ils ont beaucoup bu

Ils titubent un peu

Mais là-haut dans le ciel

La lune veille sur eux. »

Petit bijou de poésie et de fantaisie, dont la lecture fut un moment de belle émotion, l’un des seuls au demeurant, avec l’Ave Maria de Gounod, chanté par la soprano Julie Fuchs, de ce rendez-vous de  l’entre soi. L’émotion, la vraie, était dehors.

Fait le 14 décembre

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Pascale Cabon | Réponse 15.12.2017 18.37

Je suis d'accord avec toi sur beaucoup de points; j'attendais avec impatience ton billet sur ces 2 hommes!

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Commentaires

15.12 | 18:37

Je suis d'accord avec toi sur beaucoup de points; j'attendais avec impatience ton billet sur ces 2 hommes!

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08.09 | 02:24

notre génération a toujours ressenti un fort penchant pour Denise Glaser n'est-ce pas Thierry ?

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11.08 | 03:28

Tu nous donnes l'eau à la bouche

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08.05 | 11:12

Belles descriptions des villes de notre Bretagne qui est si belle mais tant décriée à cause du temps très changeant dans une seule journée!

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