Points de vues du Gers Carnets

Charles Juliet, Daniel Rondeau, Eric Chevillard, Jacques Attali, Jean-Pierre Rousseau, Hubert Nyssen

Parmi les auteurs de journaux ou de carnets du XXIème siècle, je ne passerai en revue ici que ceux qui ont accroché mon attention. Ils complèteront la galerie de portraits de diaristes que j’ai commencés dans le billet précédent.

Charles Juliet

Parmi eux, Charles Juliet, 83 ans, peu connu du grand public, romancier, nouvelliste, poète dramaturge. Je l’ai découvert dans l’émission de France 5, « La Grande Librairie », en janvier dernier. Il venait présenter  le 9ème tome de son Journal, « Gratitude », qui couvre les années 2004 à 2008.Je n’exagère pas en disant que j’ai eu pour lui un véritable « coup de foudre », l’homme suscitant d’emblée la sympathie, et même davantage, comme une affection spontanée.

Son neuvième Journal  est, selon la critique, dans l’esprit des précédents, plein de sagesse, d’expériences, d’ouverture au monde et aux autres. Des rencontres, beaucoup de rencontres, qui sont autant d’occasions de récits de vie brefs, souvent bouleversants, car la personnalité de Charles Juliet est telle que l’on se confie volontiers à lui, qui est toujours à l’écoute, aux aguets, de l’humain. Beaucoup de peinture, de cinéma, de  lectures et de relectures (notamment Albert Camus, son maître), et de voyages (surtout en France, à l’occasion de manifestations autour de l’auteur). Et toujours cette écriture précise et sensible, prête à tout accueillir de l’expérience intérieure comme des choses de la vie.

 Charles Juliet obtint le Grand Prix des lectrices du magazine  « Elle » pour son ouvrage « L’année de l’éveil » en 1989, le Grand Prix de la Poésie pour « Moissons » en 2013, et le Grand prix de Littérature de l’Académie Française  pour l’en semble de son oeuvre en 2017. C’est dire si son travail est reconnu.

En ouverture de son entretien avec cet homme de lettres, le « Grand Libraire » François Busnel  dira de lui qu’il est «l’un des écrivains les plus touchants que je connaisse. » Charles Juliet est un être pudique, humble, simple et réservé, presque effacé. Et pourtant beaucoup de ses lecteurs veulent  le voir et lui confier leur vie. Lisant les journaux de Charles Juliet, ils disent volontiers « J’ai pas vécu ça, mais c’est comme si vous parliez de moi » Il est proche d’eux car il en est : il a connu comme eux le mauvais sort et les humiliations. Busnel note que dans son Journal l’écrivain ouvre la porte,et dit à l’autre « Viens avec moi », « Tu ne veux pas m’accompagner ? » 

La veine de son récit est sociale, au sens où  il raconte des vies minuscules,  brisées, comme la sienne. Issu d’une famille pauvre, et alors qu’il n’avait qu’un mois, sa maman est internée à l’hôpital psychiatrique. Placé ensuite dans une famille d’accueil de paysans suisses , il n’apprendra l’existence de sa mère que le jour de son enterrement. Lui avait 7 ans, et elle, 38. Elle est morte de faim dans un asile, victime de cette « extermination douce » qu’on pratiquait volontiers en ces temps d’occupation allemande. Il rendra hommage à l’amour de ses deux mères, l’une biologique, l’autre adoptive, dans un livre paru en 1995, « Lambeaux ».

Pourquoi tient-on un journal, lui demande François Busnel ? IL répond : « C’est un besoin d’essayer de garder ce qu’on se refuse à perdre, de lutter  contre le temps, contre la mort. Cela se fait de soi-même. C’est une nécessité intérieure. Je ne me force jamais. J’accepte ce qui m’est offert par la vie. »

L’animateur lui fait remarquer qu’il a une obsession en lui : comment être vrai ? Et Charles Juliet de dire qu’il faut être soi-même, ce qui passe par une grande lucidité pour dépasser son moi, qui est le foyer de l’égocentrisme. Il faut détruire cet ego,  ce qu’il a de factice et de faux,  pour parvenir à la connaissance de soi. Cela passe par des dépassements, des dépouillements successifs  pour se  retrouver soi-même. Le chemin est long, souvent très douloureux, et comporte beaucoup de perturbations.

François Busnel relève qu’il s’agit là d’un travail d’introspection, mais aussi d’un travail sur la langue, une langue que Charles Juliet rend nue, de cette nudité qui crée un récit « d’une sincérité absolument bouleversante ».

Un bel homme assurément. Et je vais démarrer la lecture du tome 9 de son Journal. Nul doute que les huit autres seront à mon menu pour les mois qui viennent.

Daniel Rondeau

J’ai évoqué dans mon  billet antérieur  le Journal de Daniel Rondeau qui court de 1991 à 2012 et qui fait partie de mes lectures actuelles. Je prends beaucoup de plaisir à feuilleter  les pages de son existence ces  années là. C’est comme si j’étais avec lui, déjeunant et dînant moi aussi avec tel ou tel,  visitant les mêmes pays, les mêmes lieux que lui, participant à ses rendez-vous, à ses week-ends à Commercy, écoutant ses entretiens téléphoniques, réfléchissant avec lui aux grands enjeux géopolitiques, partageant ses amitiés  et ses inimitiés, ses colères, ses satisfactions, et  tant d’autres scènes de sa vie. Lire le journal d’un homme cultivé, intelligent, engagé, toujours par monts et par vaux, parfois à hue et à dia, profitant de ses nombreux réseaux pour faire avancer les causes qui lui sont chères : voilà une occupation qui me sort de mon ordinaire, me faisant découvrir bien d’autres perspectives qui sont autant d’opportunités pour moi d’apprendre et de m’enrichir. La qualité de l’écriture, le style, la personnalité de celui qui se raconte, participent aussi bien sûr de mon inclination pour les journaux dits intimes.

Eric Chevillard

Je lis par ailleurs assidûment sur le net le blog d’Eric Chevillard, "L'Autofictif" ,  un mélange de fiction et d’autobiographie. L’écrivain né en 1964, et  à qui on doit une quinzaine de romans, a ouvert ce journal d’aphorismes, en 2007, et écrit chaque jour trois petits billets ou fragments  qui peuvent faire de 3 à 7-8 lignes, le tout étant régulièrement et in extenso reproduit en livres (on en compte une dizaine à ce jour).

L’auteur détourne les conventions linguistiques, dans une veine souvent absurde, transformant des situations apparemment anodines ou anecdotiques  en appréciations insolites et souvent surréalistes.  C’est un régal.

Quelques exemples : « Notre bracelet-montre nous menotte au temps qui passe », « On retrousse la peau du lapin en la lui retirant. Du coup, bien sûr, le lendemain matin, il a un mal fou à la remettre », « Averse soudaine, puissante, qui ricoche en jets d’eau sur les larges dalles des trottoirs, et semble retourner au ciel- il faut dire aussi que la pluie à New-York tombe de plus haut que partout ailleurs », « Elle vint en kimono de soie. Je pus ôter le kimono. Pas la soie », « Tu voulais renouer mais il a rompu, j’ai bien compris, mais tu me parles de ton ami ou de ton lacet ? », « Il ne sait rien faire de ses dix doigts que des poings »,  « Ce petit tâtonnement absurde et sans issue sur une vitre, longtemps fut le propre du poisson rouge dans son aquarium et de la mouche à la fenêtre. Puis l’homme s’y est mis. », et  un dernier : « Dieu partout ? Allons, je veux bien l’admettre si l’on veut bien laisser subsister un doute pour ce qui concerne l’intérieur des balles de ping-pong. »

Chroniqueur littéraire au « Monde des Livres » pendant quelques années, Eric Chevillard  avait rendu compte en juin 2014 du  quatrième volume des carnets  de l’écrivain Jean-Luc Sarré, « Ainsi les jours ». L’auteur est mort à 73 ans, au début de ce mois de février, ayant juste eu le temps de faire paraître en octobre 2017  son nouveau recueil de notes « Apostumes » (un apostume est un abcès purulent, mais  par extension le mot peut désigner  quelque chose qui doit éclater).

Voici ce qu’écrivait Eric Chevillard il y a près de quatre ans à propos de cet écrivain et poète, et plus généralement des auteurs de carnets ou de journaux, « Cahier d’un retour sur soi » :

« Le mot manque. Diariste, moraliste, aphoriste ou noteur ne sont pas assez précis, ou le sont trop. Il faudrait peut-être oser « carnettiste » pour décrire cette pratique à la fois désinvolte et forcenée de certains écrivains qui ne peuvent se retenir de formuler leurs pensées, leurs observations, leurs humeurs en quelques mots ou quelques phrases. On pourrait y voir un avaricieux souci de soi – ne rien laisser se perdre, tout garder – s’il ne s’agissait au contraire pour eux de se mêler au monde de la seule façon possible, d’exister en prenant acte, en tirant la leçon des choses.

 Ces auteurs confessent volontiers une certaine indolence ou paresse, parfois aussi une foi défaillante en la littérature ; leurs notes jetées à la volée se substitueraient au livre plus tenu qu’ils n’ont pas le courage d’entreprendre. Force est de constater, pourtant, qu’ils ne cessent d’écrire. Contrairement au vaillant romancier présent sur son chantier quelques heures par jour, ils sont à chaque instant sollicités, leurs doigts jouent avec un crayon d’un crépuscule à l’autre, et la nuit il faut encore se relever pour coucher l’idée qui ne veut pas dormir.

Ainsi en va-t-il de Jean-Luc Sarré qui régulièrement, entre deux recueils de poèmes, publie ses carnets : le quatrième volume aujourd’hui, « Ainsi les jours ». Il existe d’évidents points communs entre ces adeptes du bref : une relation critique, pour ne pas dire conflictuelle, à soi et au monde, une mélancolie tenace, un peu complaisante sans doute et proche de la délectation morose, une mauvaise humeur entretenue comme le feu sacré par les Vestales, un humour sombre, mais aussi une sensibilité aux détails et une attention au monde qui font de ces misanthropes autoproclamés des spectateurs aussi souvent attendris que railleurs de la comédie humaine. L’écriture en l’occurrence est un soin délicat prodigué d’une main sûre, le mot veille sur la chose qu’il nomme, il la préserve : « Si je perdais un jour (…) le goût des mots, je perdrais du même coup le peu d’inclination qui me reste pour ce qui m’entoure », écrit Jean-Luc Sarré.

Puis encore : « Contrairement à la seiche, si je crache de l’encre, ce n’est pas pour protéger ma fuite mais pour assurer ma progression. » L’écrivain ne semble rien demander d’autre à la vie que des motifs d’écriture encore. Jean-Luc Sarré cultive les paradoxes et s’accommode plutôt bien de l’hostilité du monde, elle lui donne du grain à moudre. Né à Oran en 1944 et résidant à Marseille depuis 1968, il préfère pourtant le ciel gris à l’azur. L’ennui est un état qu’il recherche comme le fêtard la fête ; la solitude et même la réclusion sont les conditions de sa tranquillité : « Je m’encroûte dans mon isolement. Il me faudrait marcher beaucoup plus, mais est-ce ma faute si de ma chaise à mon lit il n’y a guère qu’un pas ? » Encore un râleur, se dira-t-on, un contempteur de la modernité ; c’est en somme une variété d’écrivains assez répandue et une espèce d’ours moins menacée que celle qui est en train de fondre avec la banquise.

Et il est certain que Jean-Luc Sarré s’amuse de la posture : « Ai-je jamais su acquiescer, accueillir ? » Il n’en est pas dupe cependant et ses sentences ne sont sans pitié que pour lui : « Constamment confronté à moi-même je ne cesse d’avoir le dessous ; je ne me connaissais pas une telle vigueur. Il faut dire que je ne m’affronte que lorsque je suis au plus bas. » Par bonheur, il compte quelques alliés dans les deux camps. Il y a d’abord ceux qui lui prêtent main forte contre lui-même : les voisins bruyants, les passants grossiers, les moustiques. Puis ceux, au contraire, qui l’aident à faire face, au premier rang desquels les écrivains et les musiciens élus, Joubert, Jules Renard, Brahms, Schubert au piano et la mésange charbonnière dans l’arbre. Mais encore les chevaux sur le dos desquels il faut bien savoir se tenir et savoir se tenir bien.

Il est encore questions d’amis et d’amies, réduits toujours à une initiale, et, bien sûr aussi, de ce personnage nommé X., le récurrent crucifié des carnets et journaux d’écrivains. Parfois, le lecteur se sent visé, puis touché, ou alors il croit reconnaître un importun de son entourage. Preuve que l’observation est juste, que l’auteur a saisi là un trait de l’humaine nature. Même chose quand il parle de lui, il ne prétend pas rendre compte d’une expérience unique, exceptionnelle, il y poursuit opiniâtrement son étude de l’homme à partir d’un cas concret. Il se claquemure chez lui pour mieux se tenir à sa merci et s’adonner à loisir à ses observations. Dans sa cage aussi, l’ours a des impatiences ; les menus incidents domestiques le mettent en rogne : « Où ai-je lu que les géraniums étaient censés éloigner les moustiques ? Les miens semblent avoir d’autres soucis ! »

Jean-Luc Sarré est un meilleur compagnon qu’il ne le pense. On sourit souvent en le lisant : « La sœur de Pascal se prénommait Jacqueline. Jacqueline Pascal ! Un pseudonyme de starlette des années 50. » « Ainsi les jours », ce beau titre nous dit bien de quoi il retourne dans ce volume ; on dirait les premiers mots d’un récit qui aussitôt s’interrompt. Les jours suffisent, avec leur train d’événements et d’émotions. Inutile d’en rajouter. »

 Jacques Attali

 Journal d’un autre genre : le « Verbatim » de Jacques Attali, paru en 3 tomes, en 1993 pour le premier et 1995 pour les deux autres. Ils couvrent respectivement les années 1981-1986, puis 1986-1988 et enfin 1988-1991. Le titre, qui veut littéralement dire mot à mot, est  le récit que fait Jacques Attali  de cette période où il fut à l’Elysée le Conseiller Spécial, le sherpa,  du Président  François Mitterrand.

 Il témoigne de ce qui se passait au cœur du pouvoir pendant ces onze années, et l’auteur était bien placé pour le faire, assistant aux Conseils des Ministres, aux Conseils de Défense, à tous les entretiens bilatéraux et multilatéraux avec les dirigeants internationaux, sans compter les nombreux échanges en tête-à-tête qu’il a pu avoir avec François Mitterrand, son bureau jouxtant le sien.

 J’ai été passionné par ces ouvrages car je porte un vif intérêt depuis toujours à la vie publique et politique, et ma curiosité a été à la fête tant la matière est riche et foisonnante, secrets d’Etat en moins bien sûr.

 En ouverture du Tome I, Jacques Attali situe parfaitement l’importance majeure de l’époque que le Journal relate : « Ecrit au cœur d’un des pouvoirs parmi les plus influents de la planète, à un moment très particulier de ce siècle barbare, à l’apogée de la tension soviéto-américaine, au périgée de la construction américaine. »C’est dire combien ce « Verbatim » est un guide précieux pour mieux appréhender les enjeux de la période, même si les critiques n’ont pas manqué pour dénoncer les approximations ou les contre-vérités de son auteur.

 Jean-Pierre Rousseau

 Je suis par ailleurs fidèlement un blog, qu’on peut qualifier de journal : celui de Jean-Pierre Rousseau, un érudit de musique classique. L’homme a fait une très belle carrière dans ce domaine : successivement producteur, responsable de la musique symphonique à la Radio Suisse Romande, puis chef des émissions musicales et chef de la production musicale, Directeur de France Musique et du programme musical de France Culture, Directeur Général de l’Orchestre Philarmonique Royal de Liège, Directeur de la Musique de  Radio France en 2014-2015, ayant conservé après son départ de la Maison Ronde la fonction de  Directeur du Festival de Radio France Occitanie-Montpellier (le prochain aura lieu du 9 au 27 juillet).

 Sa culture musicale est éblouissante, et il nous la fait partager sur son blog par des billets périodiques, qui m’offrent de nombreuses occasions de développer mes propres connaissances. Ses commentaires sur les concerts ou les opéras auxquels il assiste, sur les livres, sur ses préférences en matière d’enregistrements, sur ses rencontres et ses voyages, sont très instructifs. Il poste aussi beaucoup de vidéos d’extraits de moments musicaux majeurs, et évoque maints souvenirs liés à tous les chefs d’orchestre, musiciens, chanteurs et chanteuses, disparus ou toujours vivants, qui lui sont chers.

 Hubert Nyssen

 Mais le journal auquel je suis le plus attaché est celui d’Hubert Nyssen (1925-2011), docteur ès lettres, universitaire, écrivain (une œuvre romanesque et poétique faite d’une bonne trentaine d’ouvrages), fondateur en 1978 de  la maison d’éditions Actes Sud, une belle réussite (elle fête cette année ses quarante ans !), qu’il  confia ensuite à sa fille Françoise, ce qui valut à celle-ci de se voir proposer par Emmanuel Macron l’an dernier le poste de Ministre de la Culture.

Voici comment lui-même se présentait : « Nyssen ? disait mon grand-père, poète en étymologie et coupable de quelques cratylismes. C’est un nom qui désigne à l’origine « le fils de la nouvelle lune ». Voilà pourquoi, ajoutait-il, tu es dans la lune quand tu n’as pas les pieds sur terre. La lune et la terre ? Telle est peut-être la raison, me suis-je dit plus tard, pour laquelle tout va chez moi par deux. Et j’ai fait le compte : je suis français, mais je suis né belge et, comme je l’ai écrit dans un poème : « je porte dans mon sud un nord inavoué ». Je parle deux langues, j’ai deux résidences dans l’ordre inverse de la norme (la principale en Provence, la secondaire à Paris), je me suis marié deux fois, en moins de deux… (oui, certes, j’ai trois enfants et douze petits-enfants, mais je les aime comme pas deux). Et puis, j’aime aussi les femmes et les livres, je fréquente les maîtres et les amis, j’accueille les idées et les émotions, je pratique le rêve et la fiction, je consacre le plus clair de mon temps à l’écriture et à la lecture, je respecte également les mots et le silence, je suis féru de musique et de théâtre, j’alterne la marche et l’immobilité, je vais de l’audace à la timidité, j’assume les convictions et les doutes, je vais et viens entre lumière et obscurité, je suis écrivain et je fus éditeur (« L’éditeur et son double » est d’ailleurs le titre de l’un de mes livres). Joueur, j’ai souvent jugé que « deux tu l’auras », ça valait mieux qu’un « tiens ». Et à cette obstination dualiste je ne vois qu’une exception : il ne peut y avoir deux poids et deux mesures devant une injustice. A tout cela, qu’on se le dise, j’ai réfléchi plutôt deux fois qu’une… »

Ses « Carnets », j’y reviens souvent, tant j’aime sa pensée virevoltante, sa jubilation langagière, son style très travaillé, sa fascination pour le pouvoir des mots et des formes, pour l’imaginaire, son écriture voluptueuse, savante et rieuse, son  art des textes ciselés…

 Quelques uns de ses Carnets ont été édités en livres papier et quintessenciés : à commencer par « L’éditeur et son double » en 3 tomes (1983-1986, 1988-1989, 1989-1996),qui sera suivi par « Le mistral est dans l’escalier », Journal de l’année 2006, « L’année des déchirements », Journal de l’année 2007, « Ce que me disent les choses », Journal de l’année 2008, et « A l’ombre de mes propos », Journal de l’année 2009.

 Parallèlement, à compter de novembre 2004, ce Journal deviendra  accessible sur internet, cette fois en version intégrale (il est d’ailleurs toujours consultable). C’est sur l’écran que je vais d’ailleurs découvrir les « Carnets » d’Hubert Nyssen, et je ne me lasserai pas alors de les lire d’année en année (2005, 2006, 2007,2008, 2009, 2010), jusqu’à ce qu’en janvier 2011 tout s’arrête, après deux courts billets datés respectivement ce mois là des 14 et 21. Signe que la santé de l’écrivain se détériorait. Il mourra le 12 novembre 2011 à l’âge de 86 ans. Ultime message sur ses « Carnets », celui de ses enfants, Françoise, Louise et Jules, et de son épouse Christine Le Bœuf, âgée aujourd’hui de 83 ans, traductrice pour Actes Sud de textes anglais et américains , qui  a aussi composé, de 1978 à 1991, les couvertures de tous les ouvrages édités par Actes Sud (un élément graphique fort et séduisant  de l’identité de la maison) ,dotant un certain nombre d’entre elles d’illustrations originales : « Hubert Nyssen nous a quittés le 12 novembre 2011 chez lui, au milieu de ses livres et entouré des siens. Le mistral ne soufflait pas. Son épouse Christine et ses enfants Françoise, Jules et Louise, remercient très chaleureusement tous les lecteurs assidus de ses Carnets pour les très nombreux messages de sympathie et d’hommage qu’ils ont reçus. » L’allusion dans ce texte au mistral, tient au fait que ce vent froid et souvent violent qui sévit au nord du bassin de la Méditerranée occidentale, en prenait parfois pour son grade sous la plume d’Hubert Nyssen.

 Quel bonheur ai-je éprouvé à parcourir son journal et à lire quelques uns de ses livres (« Le nom de l’arbre », « Les déchirements », « Quand tu seras à Proust la guerre sera finie », « L’Helpe mineure », « Dits et Inédits »…) ! Ses « Carnets », qu’en réalité je rouvre souvent, racontent ses aventures, ses moments heureux, ses contrariétés, ses voyages,  ses coups de cœur de livres parus, des naissances, des morts, des portraits, des amitiés, avec notamment certains  auteurs phares de sa maison d’éditions (Nina Berberova, Paul Auster et son épouse Siri  Hustvedt, Nancy Huston… - Hubert Nyssen écrira au sujet des deux premiers : « Sans ces deux là, aurions-nous pu faire leur place aux autres ? »), les soirées estivales au mas du Paradou (« …nous avons passé l’une de ces soirées où mangeailles et conversations font litière au plaisir de se retrouver. »), les lectures publiques d’été à Arles, dans le jardin du cloître de Saint-Trophime (l’écrivain était un amateur sensuel et gourmand de lectures à voix haute), avec le compagnonnage de tant d’amis, dont certains sont disparus : Nancy Huston, Marie-Christine Barrault, Chloé Réjon, Didier Sandre, Jean-Louis Trintignant, sa fille Marie (+), Catherine Hiegel, Claude Rich (+), Michel Duchaussoy (+), Michel Aumont, Françoise Fabian, Michael Londsdale, Denis Podalydès, Dominique Blanc…. 

 J’avais consacré à l’homme (ci-dessus photo) un billet sur mon blog en novembre 2012, et voici les dernières lignes   que j’avais écrites à son sujet : « J'ai beaucoup appris de ces lectures, découvrant un être merveilleux, humaniste, attachant, curieux et profondément cultivé. Elles ont grandement inspiré mon existence autour de cette gourmandise qu'Hubert Nyssen avait de connaître et d'aimer les autres, avec ce que cela supposait de richesse à donner et à recevoir dans le partage et l'échange. »

 Et  pour conclure quelques pépites extraites de ses « Carnets » :

 « L’autre nuit, j’ai rêvé que j’étais surpris par un tremblement de terre en compagnie d’une femme, que j’obligeais à se réfugier sous une table. Là, nous échappions au pire tout en nous livrant au meilleur. »  

 « …des livres qui scintillent un instant, tels des vers luisants, et de ceux qui, tels des phares de la cote, résistent aux tempêtes et aux vents. »

 « Il y a des tiroirs qu’il ne faudrait jamais rouvrir sous peine de trouver des breloques où l’on cherchait des reliques. »

 « Il est plus facile de jouer avec les feux de la colère que de jouer au mikado des idées. Plus commode de projeter des images que de placer des mots dans la disposition où ils auront un sens  capable d’en susciter d’autres. Plus simple de créer son aveuglement que de formuler son ignorance. Le feu, les images et les cris, c’est l’ordinaire du quotidien, c’est le vacarme qui se prend pour de la pensée, c’est le charivari servi par les fast-foods de l’information. »

 « Ce matin où notre fils a quarante ans, du haut de mes deux fois son âge, je lui conseille de gravir les marches suivantes en sachant que chacune d’elles est une scène ou une arène, et qu’elle ne sert pas seulement à accéder à la suivante. »

 A propos des rosssignols invisibles qui sont dans le platane du mas d’Hubert Nyssen : « Ils ont des conversations qui sont douces et tumultueuses, qu’ils interrompent quand une rafale de vent s’abat sur le feuillage de l’arbre, puis ils reprennent leurs échanges. Ils ont l’air de se raconter leurs bonnes fortunes, de se filer de bonnes adresses et de ne connaître que de bons coups qu’ils célèbrent par des ariettes coquines. »

 « Au fond c’est à cela que servent au mieux les relais symboliques comme celui de l’an neuf. Ils servent à promener nos morts comme jadis les faisaient les Malgaches. Afin que les morts voient ce que le monde est devenu pendant que nous nous souvenons de celui où ils vivaient. »

 « J’ai compris que le mépris du passé se nourrissait de l’arrogance du présent. Et que mépriser la mort, c’était mépriser la vie. »

 « Plusieurs amis ont lâché la corde, ils ont été emportés dans l’avalanche de la vie. »

 Fait le 26 février

 

 

Journaux, intimes ou pas, carnets...

J’ai ressorti de ma bibliothèque un livre de Daniel Rondeau, « Vingt ans et plus », paru en 2014.

Cet écrivain, éditeur, journaliste (notamment  à «Libération », au « Nouvel Obs »,  à « L’Express », au « Monde ») et diplomate,  est peu connu du grand public. Il a pourtant publié une trentaine d’ouvrages, des romans, des récits autobiographiques,  des portraits de villes méditerranéennes -  « Tanger », « Alexandrie » (Prix des Deux Magots en 1998), « Tanger et autres Maroc », « Istanbul », « Carthage », « Malta Hanina » (cette île de Malte où il fut Ambassadeur de France de 2008 à 2011, avant d’être nommé Délégué permanent auprès de l’UNESCO de 2011 à 2013).

Il obtint pour l’ensemble de son œuvre le Grand Prix de Littérature Paul Morand en 1998, et le Grand Prix du roman 2017 de l’Académie Française, pour « « Mécaniques du chaos » (un livre qui raconte un monde où l’argent sale et le terrorisme mènent la danse. Il nous emporte des capitales de l’Orient compliqué aux friches urbaines d’une France déboussolée, des confins du désert libyen au cœur du pouvoir parisien, dans le mouvement d’une Histoire qui ne s’arrête jamais).

C’est dire si son talent est  reconnu par ses pairs, même s’il l’est un peu moins des lecteurs.

J’apprécie l’homme, son intelligence, sa culture, son écriture, et son engagement en faveur de la paix et des citoyens du monde victimes des guerres et des régimes totalitaires.

Daniel Rondeau, né en 1948 (comme moi), à Mesnil-sur-Oger, au cœur de la Champagne,  va, au sortir d’études de droit, militer au sein de la Gauche Prolétarienne (GP), courant de l’extrême gauche maoïste. Pour être fidèle à ses convictions, il sera ouvrier quelques années, une expérience qu’il relatera en 2006, dans un livre, « L’enthousiasme », ayant plus tôt, en 1979, publié avec François Baudin, un essai « Chagrin lorrain, la vie ouvrière en Lorraine (1870-1914).» (le « chagrin » signifiant dans la région le travail industriel).

Il s’éloignera peu à peu de cette mouvance idéologique « révolutionnaire », pour se consacrer pleinement à l’écriture, au journalisme et aux voyages, et pour déboucher, plus récemment, sur quelques années de carrière diplomatique (Malte, UNESCO), durant lesquelles il fut un magnifique passeur de sens, invitant avec énergie et détermination au dialogue entre les peuples qui bordent la Méditerranée.

Il y a cinq ans, en cours de mandat, il décida de quitter l’UNESCO pour retrouver ses terres lorraines (il  a une maison à Commercy), bien décidé toutefois à demeurer un veilleur et un défenseur de la richesse intellectuelle et artistique des civilisations.

Je n’ai pas encore lu beaucoup d’ouvrages de Daniel Rondeau, et il me faudra  lire au moins « Dans la marche du temps » (2004) – une fresque politique remarquable  qui court sur près de 80 ans,  et « Mécaniques du chaos » (voir plus haut).

J’ai juste lu  son livre sur Malte et  celui qui me sert présentement de livre de chevet, « Vingt ans et plus » ( 900 pages), qui est en quelque sorte son journal des années 1992 à 2011.

Voici le résumé de l’éditeur, en quatrième de couverture de l’œuvre :

« Mon grand-père, modeste vigneron de Champagne, tenait le journal des vents et des températures, de la fleur de la vigne, des maladies et des vendanges. Je décidai de faire comme lui et comme ma mère (qui notait aussi chaque centime dépensé sur son agenda). Je n'avais jamais ouvert mes cahiers. Je les ai lus comme s'ils étaient d'un autre. Il m'a semblé y retrouver un peu de l'eau de la vie, quelques gouttes, recueillies dans la paume de la main, au jour le jour, avant le filtrage. Eau vive : amitiés, désamitiés, engagements, voyages, hauts, bas, solitudes, indignations, rencontres, nouveaux départs, lectures, regrets, libertés et bonheurs". Dans ces cahiers, on croise des responsables politiques (Chirac, Mitterrand, Balladur, Védrine, Kouchner, Villepin, Sarkozy), des écrivains, des marins et des boat people, beaucoup d'amis français et étrangers, des archéologues et des boxeurs. Mais ce qui frappe à la lecture, ce qui restera longtemps, c'est le regard d'un homme passionné par la littérature et la France, qui arrive à nous faire entrevoir l'histoire en marche. »

J’aime le genre littéraire des journaux et des carnets,  qui peuvent prendre la forme, soit de recueils faits exclusivement de pensées, de maximes, d’aphorismes, soit de journaux intimes (8% des français en tiendraient), mais  qui ,pour ceux qui sont publiés, n’ont pas grand-chose en fait d’intime au sens propre du mot, et qui sont davantage de l’ordre d’une « histoire de soi. »Il peut s’agir aussi d’un mélange des deux, avec une part de réflexions et de sentences, et une autre part qui rapporte des faits saillants, ou pas d’ailleurs, de la vie au jour le jour, ou presque, de l’auteur.

Des écrivains illustres, ou d’autres quasi ignorés par la postérité, ont donné des lettres de noblesse à cet exercice, né sous sa forme moderne à la fin du XVIIIème siècle.

Au gré de mes connaissances, citons en quelques uns  par ordre chronologique, et d’abord , le célèbre François de La Rochefoucauld (1613-1680), précurseur en la matière. Il appartenait à l’une des plus grandes familles aristocratiques françaises (son titre : François VI, duc de La Rochefoucauld, prince de Marcillac). Il a beaucoup écrit, mais seuls ont été publiés en son temps ses « Maximes » et  ses « Mémoires ».Au hasard des pensées qu’il nous a laissées, deux d’entre elles : « Celui qui croit pouvoir trouver en soi-même de quoi se passer des autres se trompe fort ; mais celui qui croit qu'on ne peut se passer de lui se trompe davantage encore. », et « Il est des gens si remplis d'eux-mêmes que, lorsqu'ils sont amoureux, ils trouvent moyen d'être occupés de leur passion sans l'être de la personne qu'ils aiment. »

Autre aphoriste : Chamfort , de son vrai nom Sébastien-Roch Nicolas de Chamfort, (1740-1794), poète, journaliste, moraliste, qui brillait par son esprit, auteur, entre autres,  de « Maximes et Pensées, Caractères et Anecdotes ».Une citation de lui, qui est tellement d’actualité : « La calomnie est comme la guêpe qui vous importune, et contre laquelle il ne faut faire aucun mouvement, à moins qu'on ne soit sûr de la tuer : sans quoi, elle revient à la charge plus furieuse que jamais. », et encore : «Le mariage est un état trop parfait pour l'imperfection de l'homme ».

Chamfort  avait pour contemporain, Joseph Joubert (1754-1824), moraliste et essayiste totalement oublié aujourd’hui, , qui n’a rien publié de son vivant alors qu’il écrivit de très nombreuses lettres, ainsi que des notes et des journaux où il reportait ses réflexions sur la nature de l’homme, sur la littérature et sur maints autres sujets. C’est Chateaubriand (1768-1848), le premier, qui en publia une sélection en 1838, sous le titre « Recueil des pensées de M. Joubert » (des éditions plus complètes interviendront ultérieurement). Parmi ses sentences : « Il  faut choisir pour épouse que la femme qu’on choisirait pour ami, si elle était un homme», ou « La liberté est un tyran qui est gouverné par ses caprices. »

Les diaristes, ces écrivains qui tiennent un journal, furent également nombreux aux XIXème et XXème siècles. Je n’en évoquerai  que quelques uns, ceux  en l’occurrence avec  lesquels j’ai eu une fréquentation de lecture, qu’elle fut dense ou éphémère.

Parmi ces témoins de leur temps et de ses nuances : Benjamin Constant (1767-1830), romancier, homme politique et intellectuel français, connu pour sa brillante élocution, son abondante correspondance (il fut un grand amoureux des femmes, dont Mme Récamier et Mme de Staël), ses récits autobiographiques (« Adolphe », « Le cahier rouge ») et son « Journal Intime ». Celui-ci  révèle un homme torturé, indécis en amour, parfois ambigu en politique, un mondain qui s’ennuie en société, et qui la fuit pour lire, réfléchir et écrire. Ses coups de gueule sont percutants, son style est magistral, plein d’autodérision et de critiques amères. L’écrivain définissait ainsi l’importance pour lui de tenir un journal : « J’ai besoin de mon histoire comme de celle d’un autre, pour ne pas m’oublier sans cesse et m’ignorer. »

Jules Michelet (1798-1874), a laissé lui aussi un « Journal », un texte audacieux et d’une étonnante modernité. L’ouvrage fait le pont entre le grand historien qu’il était (l’un des plus fameux du XIXème),  et l’homme amoureux, obsédé par la mort, célébrant la vie, consignant son intimité et celle de sa femme, disséquant sentiments et plaisirs charnels, se passionnant pour la biologie et les sciences naturelles.

Un géant de la littérature française, Victor Hugo (1802-1885), immense écrivain, poète, dramaturge, homme politique de premier plan (ci-dessus photo), écrira pour sa part  « Choses vues », recueil de notes et de mémoires publié à titre posthume. Dans ce livre sans complaisance, cocasse et bouleversant, Victor Hugo parcourt la période 1830-1885, en racontant le siècle politique et littéraire. Il évoque aussi sa vie privée, sa  passion de père, ses amours déchirés, et le vieux monsieur qu’il devient peu à peu.

Contemporain d’Hugo : l’écrivain Jules Amédée Barbey d’Aurevilly (1808-1889). Il publia  « Memoranda, Journal intime », des pages dispersées sur différents moments de son parcours de vie, au demeurant assez immoral. Le texte  n'offre pas seulement un éclairage irremplaçable sur l'intimité tourmentée de l’homme. Organiquement solidaire de son œuvre de fiction, il permet aussi de mesurer à quel point « Memoranda »  se nourrit des inquiétudes et des obsessions de celui qu’on surnommait « Le Connétable des lettres ».

 Mentionnons également dans cette période, Henri-Frédéric Amiel (1821-1881), écrivain et philosophe suisse, qui peut s’enorgueillir d’avoir écrit 17.000 pages de journal (il sera publié en 12 tomes), soit une œuvre exceptionnelle tant par le volume que par la valeur et l’universalité du message. Il disait vouloir « transcrire la musique intérieure des choses, ce qui a résonné sur le timbre mystérieux de l’âme ou dansé dans l’intelligence. »Je me rappelle que nous avions « véhiculé » pendant longtemps une de ses appréciations  pour accompagner notre offre de chambres d’hôtes : « Le charme : ce qui dans les autres nous rend plus contents de nous-mêmes. », manière de souligner l’attention que nous voulions porter au bien-être de nos clients.

Le poète Charles Baudelaire (1821-1867) se livra lui aussi dans différents recueils  regroupés dans « Journaux intimes » : « Hygiène », « Fusées », « Carnet » et, le plus connu, « Mon cœur mis à nu », un « grand livre auquel je rêve depuis deux ans, où j’entasserai toutes mes colères », écrit-il dans une lettre à sa mère. Il est question bien sûr de la vie de l’auteur des « Fleurs du Mal », de ses déconvenues, de sa misère matérielle et de ses jugements littéraires.

Les frères Goncourt (Edouard 1822-1896, Jules 1830-1870) tinrent eux aussi un « Journal » (Edouard en écrivit les trois-quarts, son frère décédant beaucoup plus tôt que lui). Ce fut  leur œuvre la plus importante, dont neuf volumes parurent entre 1887 et 1896.  Témoin de  la vie artistique et mondaine de l’époque, ce journal est sans complaisance pour les  contemporains des Goncourt. Ils y décrivent par exemple Balzac, Mallarmé, et bien  d'autres, de la pire façon, ce qui leur valait une grande réputation de langues de vipère.

A cheval ensuite sur les XIXème et XXème siècles, bien des écrivains durent une part de leur notoriété  à la rédaction de journaux :

-          Léon Bloy (1846-1917), romancier, essayiste, qui aura une carrière d’écrivain décevante, ne rencontrant jamais le succès littéraire. Son Journal sera son œuvre majeure. Il révèle un auteur à la plume virtuose mais trempée dans l'acide, un homme emporté et intransigeant, volontiers misanthrope, brillant, mais condamné à la solitude. Il traque les faux-semblants, maltraite l'hypocrisie, décortique les ressorts du discours convenu d'un monde qui se complait dans son étroitesse d'esprit. Une belle  quête de sens, emplie d'un humour cruel et d'un grand sens poétique

-          Jules Renard (1864-1910), dont le « Journal » permet de découvrir son génie. L’auteur de « Poil de carotte » distribue pensées, dialogues pris sur le vif, maximes, et des portraits au vitriol sur la littérature, le monde des salons parisiens, les femmes et la politique

-          Paul Claudel (1868-1955), dramaturge, romancier, poète, essayiste, diplomate. Cet écrivain considérable écrira son « Journal » en deux volumes, de 1904 à sa mort. Peu porté à l’introspection, il préfère noter  au jour le jour lectures, citations, impressions, réflexions, évènements personnels ou historiques

-          André Gide (1869-1951) : son « Journal » de 3.500 pages  est la pièce maîtresse de son œuvre. Le texte est transgressif à plus d’un titre, s’en prenant à la morale courante, aux tabous de la sexualité , aux  idées reçues, aux  lieux communs, aux  idéologies, à la religion…Tout à la fois sérieux et drôle, grave et digne, rapide et lent, le Journal  s’en donne à cœur joie, avec de nombreuses pages impudiques et scabreuses

-          Paul Léautaud ((1872-1956), écrivain et critique dramatique. Il  se consacra pendant plus de 60 ans à son Journal, (18 tomes) qu’il appellera  littéraire, où il relate, au jour le jour, sous l'impression directe, les événements qui le touchent. « Je n’ai vécu que pour écrire. Je n’ai senti, vu, entendu les choses, les sentiments, les gens que pour écrire. J’ai préféré cela au bonheur matériel, aux réputations faciles. J’y ai même souvent sacrifié mon plaisir du moment, mes plus secrets bonheurs et affections, même le bonheur de quelques êtres, pour écrire ce qui me faisait plaisir à écrire. Je garde de tout cela un profond bonheur. » Vivant pauvrement dans un pavillon à Fontenay-aux-Roses, où il recueillait des animaux abandonnés, il publiait peu car il refusait la « littérature alimentaire »

-          Valéry Larbaud (1881-1957). L’écrivain consacra son « Journal » au quotidien,  avec ses manies, sa santé fragile, ses voyages, sa passion pour les langues et les littératures étrangères, sa gourmandise, son observation attentive de la beauté des femmes

-          François Mauriac (1885-1970), grand  écrivain, qui nous a laissé une oeuvre exceptionnelle : « Le baiser aux lépreux », « Genitrix », « Thérèse Desqueyroux », « Le nœud de vipères »… A son actif aussi un magnifique « Bloc-Notes », que j’ai souvent parcouru, depuis que ses cinq volumes  figurent dans ma bibliothèque, dans la collection Points-Essais. Tenu pendant 18 ans, ce bloc est fait de billets d’humeur publiés d’abord dans la revue « La Table Ronde », puis dans « L’Express », et enfin dans « Le Figaro Littéraire ».Merveilleux dialogue avec l’histoire en train de se faire, il mêle considérations politiques, littéraires et personnelles, dans une langue française remarquable, marque de fabrique de Mauriac

-          Julien Green (1900-1998), écrivain majeur de la littérature du XXème siècle, que j’ai beaucoup lu dans une édition de La Pléiade en  trois volumes qui fit partie de mes lectures préférées durant ma période parisienne 1977-1987 (à ne pas manquer : « Moïra », « Adrienne Mesurat », « Epaves », « Varouna »).Son « Journal », qu’il appelait son « confident de papier », comprend dix-huit  volumes qui sont autant de chroniques de sa vie littéraire et religieuse, et un panorama unique de la vie intellectuelle parisienne

-          Georges Perros (1923-1978), écrivain, comédien, qui sa vie durant n’a écrit que des aphorismes, qui ont été autant de bribes, de chutes, d’éclats, de greffes, de copeaux. Des journaux, des notes, des poèmes, des lettres, des portraits… Quelques saillies à titre d’exemples : « Le vent est loquace, comme tous les solitaires », « Dieu soit loué. A qui ? »« On n’écrit toujours qu’à deux doigts de se taire »« Je me suis fait une déraison », « L’homme se raconte une histoire qui n’est pas la sienne », « C’est fou ce qu’il faut être intelligent pour l’être un peu », « Dès qu’un homme ressent l’éternité, l’instant se décroche du clou », « Futur, je te reste fidèle »…Beaucoup d’humour, ainsi qu’une grande confiance dans la vie, malgré la « vocation monacale » de l’auteur.  

Au nombre de ces diaristes, il en est une qui connut un destin fort tragique. Il s’agit d’Anne Frank (1929-1945), dont le « Journal » suscite depuis sa publication en 1947 une émotion toujours aussi considérable.

 Pour échapper aux persécutions nazies à l’égard des juifs, la famille d’Anne Frank décida de quitter l’Allemagne et de rejoindre Amsterdam. Elle finit par se cacher pendant deux années, de 1942 à 1944, dans une annexe  de l’entreprise paternelle, avant d’être arrêtée, suite à une dénonciation, et de mourir en déportation (Anne Frank meurt pour sa part du typhus à l’âge de 16 ans, dans le camp de  Bergen-Belsen). Seul survivant, le père d’Anne Frank récupéra le journal de sa fille auprès d’une amie qui l’avait soigneusement  conservé, et décida de le diffuser.

Au-delà de ce que raconte Anne Frank dans son « Journal » (les évènements se déroulant dans l’Annexe, le regard qu’elle portait sur elle et sur les autres, son avenir, qu’elle voyait dans l’écriture…), le récit  vaut surtout pour son témoignage bouleversant sur la guerre, l’occupation et les êtres humains.

En juin 1999, « Time Magazine », hebdomadaire américain, dressa la liste des cent personnes les plus influentes du XXème siècle. Anne Frank fut parmi les élus. Dans le passage que l’'écrivain Roger Rosenblatt lui consacra pour la circonstance, on pouvait lire : « Les passions déchaînées par son Journal suggèrent qu'Anne Frank appartient à tous, qu'elle s'est élevée au-dessus de la Shoah, du judaïsme, de la féminité et du bien, pour devenir une icône du monde moderne - la moralité individuelle assaillie par le mécanisme de la destruction, insistant sur le droit de vivre, questionnant et espérant pour le futur de la condition humaine. »

 Le XXIème siècle a aussi ses auteurs de journaux personnels, ou de carnets. Je ne les suis pas de près, mais trois d’entre eux m’accompagnent, et un quatrième est sur le point de les rejoindre dans mes promenades littéraires. Les uns et les autres, je les évoquerai dans un billet à suivre.

Fait le 22 février

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Commentaires

16.06 | 12:58

Qu'ils sont beaux tous les deux, je ne connaissais pas cette photo.

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09.06 | 08:22

"bonne fête, ma mère, un texte d'émotion, de tendresse et de beaucoup d'amour. De l'amour et encore de l'amour.Merci Thierry pour ce témoignage et pour ces mots

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27.05 | 11:39

Que d'émotion en lisant ton message d'amour! nous ne l'oublions pas; elle me manque aussi...

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20.05 | 03:49

J'ai très apprécié ! Deux monuments qui sont partis et qui n'ont pas été remplacés.

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