Points de vues du Gers Carnets

Natalie Dessay et Philippe Cassard, au Théâtre du Capitole

Fort belle soirée musicale lundi 16 avril au Théâtre du Capitole à Toulouse, avec la fameuse soprano Natalie Dessay (sans h au prénom, sa manière à elle de rendre hommage à l’actrice américaine Natalie Wood – 1938-1981), et Philippe Cassard, pianiste de grand talent.

Le Théâtre, sis sur la belle place du Capitole, constitue une aile de l’Hôtel de Ville depuis trois siècles. Il fit l’objet au fil du temps de nombreux agrandissements et rénovations. C’est en 1996 qu’il prend son allure d’aujourd’hui de superbe théâtre à l’italienne comptant plus de 1.000 places. Les travaux, qui durèrent 16 mois, furent confiés à des architectes toulousains et ont concerné la salle donc, mais aussi ses pourtours, la fosse d’orchestre et les espaces publics.

En 2004, seront entreprises la réfection et la modernisation de la cage de scène avec l’installation d’une machinerie motorisée (enfin !).

Le dernier chantier significatif aura lieu en 2009-2010. Il concernera les locaux administratifs du 3ème étage, et nécessitera la fermeture du Théâtre le temps des travaux.

C’est dans ce lieu que l’Orchestre National du Capitole déploie chaque année sa saison lyrique et chorégraphique, la saison symphonique se déroulant, elle, à la Halle aux Grains. A ses côtés, un  Chœur, d’une part, (une quarantaine d’artistes permanents) et, d’autre part, un Ballet (35 danseurs).

L’Orchestre (125 musiciens) est dirigé depuis 2005 par Tugan Sokhiev, chef d’origine russe de renommée internationale, qui est également Directeur musical et Chef d’Orchestre du Théâtre du Bolchoï à Moscou. Avant lui, une belle page de l’histoire de l’Orchestre s’est écrite durant les 35 ans de « règne » musical de Michel Plasson, qui hissa très haut la compétence et la notoriété de la formation.

Natalie Dessay et Philippe Cassard (photo ci-dessus) mènent indépendamment l’un de l’autre de brillantes carrières. Mais parallèlement, ils ont décidé, depuis 2012, de  se produire régulièrement ensemble, ayant à ce jour à leur actif une soixantaine de concerts, donnés dans des salles prestigieuses, en France comme à l’étranger (New York, Boston, Londres, Tokyo, Vienne, Moscou…).Ils ont par ailleurs enregistré en duo deux albums de mélodies françaises et un programme de Lieder de Schubert.

Je n’avais jamais vu les deux artistes sur scène. Ils sont en réelle complicité, Natalie Dessay démontrant, au-delà de sa voix si parfaite,  des talents certains de comédienne, avec parfois une pointe d’humour dans le propos ou le geste pour nous séduire tout à fait.  

Ce soir là dans une salle pleine, la chanteuse et le pianiste ont proposé un programme appelé « Portraits de femmes » : à travers la mélodie, le Lied ou l’opéra, et par les sentiments, ils nous ont ainsi livré un véritable hymne à la femme. Un plaisir d’écoute exceptionnel !

Ont été successivement abordés :

Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) 
Les Noces de Figaro K.492 
« Giunse alfin il momento… Deh vieni non tardar » 
Récitatif et air de Suzanne, acte IV 

Franz Schubert (1797-1828) 
Lieder sur des poèmes de Johann Wolfgang Von Goethe 
Geheimes D.719 
Die Junge Nonne D.828 
Lied der Mignon D.877 
Suleika I, Ostwind D.720 
Gretchen am Spinnrade D.118 

Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) 
La Flûte enchantée K.620 
« Ach, ich fühl’s » 
Air de Pamina, acte 2 

Hans Pfitzner (1869-1949) 
Alte Weisen, op.33 
Lieder sur des poèmes de Gottfried Keller 
Mir glänzen die Augen 
Ich fürcht’ nit Gespenster 
Du milchjunger Knabe 
Wandl’ ich in dem Morgentau 
Singt mein Schatz wie ein Fink Röschen biss den Apfel an 
Tretet ein, hoher Krieger 
Wie glänzt der helle Mond 

Ernest Chausson (1855-1899) 
Chanson Perpétuelle, op.posth, 37 
sur un poème de Charles Cros 

Georges Bizet (1838-1875) 
Adieux de l’hôtesse arabe 
sur un poème de Victor Hugo 

Claude Debussy (1862-1918) 
Deux préludes pour piano 
La Fille aux cheveux de lin 
Ondine 

Claude Debussy (1862-1918) 
Mélodies 
Regrets, sur un poème de Paul Bourget 
Coquetterie posthume, sur un poème de Théophile Gautier 

Charles Gounod (1818-1893) 
Faust 
« Ah, je ris de me voir si belle » 
Air des bijoux, Acte III

Le public manifesta son immense satisfaction par des applaudissements nourris et répétés, et nous fûmes gâtés par deux bis de la même veine que le reste.

Née en 1965 à Lyon, Natalie Dessay a débuté (il y a un peu plus de vingt ans) son parcours opératique en tant que soprano colorature, soit un timbre de voix qui permet  d’atteindre la plus aigüe des tessitures féminines. Et cette voix, souple et étendue,  est indispensable pour interpréter un certain nombre de rôles du répertoire, comme chez Mozart (1756-1791)  les deux airs célébrissimes de la Reine de la Nuit de « La Flûte Enchantée », chez Jacques Offenbach (1819-1880), l’air d’Olympia dans « Les Contes d’Hoffmann », « Les oiseaux dans la charmille » (appelé aussi « L’air de la poupée »), chez Léo Delibes (1836-1891), l’air des clochettes de « Lakmé », ou encore chez Richard Strauss (1864-1949), l’air de Zerbinetta, tiré de l’opéra « Ariane à Naxos », et chez Rossini (1792-1868) Rosina dans « Le Barbier de Séville ».

La chanteuse accumula dans ce registre triomphe sur triomphe, le public étant enchanté par cette voix suraigüe toute en émail, brillance, douceur et velouté. Peut-être, peut-on regretter que parfois soit davantage saluée la performance technique de la soprano que le chant lui-même.

On n’oubliera pas de sitôt non plus ses compositions remarquables dans les rôles de « Manon » de Jules Massenet (1842-1912), d’Ophélie dans « Hamlet » d’Ambroise Thomas (1811-1896), et dans « Lucia di Lammermoor » de Donizetti (1797-1848).

Preuves de l’immense reconnaissance de la profession et du public à son égard, Natalie Dessay reçut à cinq reprises une Victoire de la Musique, ainsi qu’à Londres en 2008 le « Laurence Olivier Award » pour sa fabuleuse interprétation de « La Fille du Régiment » de Donizetti, donnée à Covent Garden dans une mise en scène hilarante de Laurent Pelly.

Je me plais à écouter de temps en temps un double CD que je possède dans ma discothèque, « Natalie Dessay, le miracle d’une voix » (édité en 2006), où elle est au sommet de son art sur la vingtaine de morceaux proposés (Delibes, Offenbach, Massenet, Gounod, Chabrier, Donizetti, Mozart, Haendel, Strauss, Rachmaninov, Stravinsky, Bernstein…).

Ayant à connaître à plusieurs reprises des problèmes de cordes vocales, la chanteuse décidera en 2013 de continuer la scène autrement, en se consacrant alors à l’interprétation d’ extraits d’airs d’opéras, de lieder et de mélodies, et aussi de chansons, comme dans son dernier CD « Between Yesterday and Tomorrow », textes de Marylin et Alan Bergman et musique créée et magnifiquement orchestrée par Michel Legrand (c’est le deuxième CD qu’ils enregistrent tous deux, après « Entre elle et lui » en 2013). Ce nouvel album, où Natalie Dessay chante à l’égal des Judy Garland et autre Barbara Streisand, fut par ailleurs présentée sur scène fin mars dernier au Théâtre des Champs-Elysées.

Et je me souviens d’elle, comme si c’était hier, chantant « Perlimpinpin » de Barbara dans la Cour des Invalides, accompagnée au piano par Alexandre Tharaud, en hommage aux victimes des attentats terroristes du 13 novembre 2015 (130 morts et 350 blessés).Ce fut un moment d’une rare et intense  émotion, et l’envie me prend de donner ici le lien pour réécouter sur You Tube cet instant si douloureux  :  https://www.youtube.com/watch?v=HpW93H3LlU4,  et pour reproduire ci-dessous les paroles de cette chanson de vie et d’amour :

« Pour qui, comment quand et pourquoi?
Contre qui? Comment? Contre quoi?
C’en est assez de vos violences.
D’où venez-vous?
Où allez-vous?
Qui êtes-vous?
Qui priez-vous?
Je vous prie de faire silence.
Pour qui, comment, quand et pourquoi?
S’il faut absolument qu’on soit
Contre quelqu’un ou quelque chose,
Je suis pour le soleil couchant
En haut des collines désertes.
Je suis pour les forêts profondes,
Car un enfant qui pleure,
Qu’il soit de n’importe où,
Est un enfant qui pleure,
Car un enfant qui meurt
Au bout de vos fusils
Est un enfant qui meurt.
Que c’est abominable d’avoir à choisir
Entre deux innocences!
Que c’est abominable d’avoir pour ennemis
Les rires de l’enfance!
Pour qui, comment, quand et combien?
Contre qui? Comment et combien?
À en perdre le goût de vivre,
Le goût de l’eau, le goût du pain
Et celui du Perlimpinpin
Dans le square des Batignolles!
Mais pour rien, mais pour presque rien,
Pour être avec vous et c’est bien!
Et pour une rose entr’ouverte,
Et pour une respiration,
Et pour un souffle d’abandon,
Et pour ce jardin qui frissonne!
Rien avoir, mais passionnément,
Ne rien se dire éperdument,
Mais tout donner avec ivresse
Et riche de dépossession,
N’avoir que sa vérité,
Posséder toutes les richesses,
Ne pas parler de poésie,
Ne pas parler de poésie
En écrasant les fleurs sauvages
Et faire jouer la transparence
Au fond d’une cour aux murs gris
Où l’aube n’a jamais sa chance.
Contre qui, comment, contre quoi?
Pour qui, comment, quand et pourquoi?
Pour retrouver le goût de vivre,
Le goût de l’eau, le goût du pain
Et celui du Perlimpinpin
Dans le square des Batignolles.
Contre personne et contre rien,
Contre personne et contre rien,
Mais pour toutes les fleurs ouvertes,
Mais pour une respiration,
Mais pour un souffle d’abandon
Et pour ce jardin qui frissonne!
Et vivre passionnément,
Et ne se battre seulement
Qu’avec les feux de la tendresse
Et, riche de dépossession,
N’avoir que sa vérité,
Posséder toutes les richesses,
Ne plus parler de poésie,
Ne plus parler de poésie
Mais laisser vivre les fleurs sauvages
Et faire jouer la transparence
Au fond d’une cour aux murs gris
Où l’aube aurait enfin sa chance,
Vivre,
Vivre
Avec tendresse,
Vivre
Et donner
Avec ivresse ! »

Natalie Dessay s’est tournée aussi avec succès vers le théâtre, se révélant une comédienne née , faisant ses débuts dans « Und », un monologue d’Howard Barker, saluée par une critique unanime, et enchaînant avec  « La Légende d’une vie » de Stefan Zweig, mise en scène de Christophe Lidon, puis avec  « Certains n’avaient jamais vu la mer », réalisé par Richard Brunel, à partir d’un roman de Julie Otsuka, écrivaine américaine. La pièce sera jouée fin mai prochain à Valence dans la Drôme, et ensuite  en juillet au Festival d'Avignon.

Quant à Philippe Cassard , pianiste exclusif de la chanteuse, il est considéré par ses pairs, la critique et le public comme l’un des musiciens les plus attachants et les plus complets de sa génération (il est né en 1962). Formé par Dominique Merlet et Geneviève Joy-Dutilleux au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris,  il y a obtenu en 1982 les Premiers Prix de Piano et de Musique de Chambre, un genre qui le passionne avec le chant.

Il approfondit ses connaissances pendant deux ans à la Hochschule für Musik de Vienne et reçoit ensuite les conseils du légendaire pianiste russe et suisse Nikita Magaloff (1912-1992). Finaliste du Concours Clara Haskil en 1985, Philippe Cassard remporte en 1988 le Premier Prix du Concours International de Piano de Dublin.

Invité dès lors par les principaux orchestres européens, il joue sous la direction de grands chefs.

A partir de 1993, Philippe Cassard présente le cycle intégral de l’oeuvre pour piano de Debussy en une journée et quatre récitals, rencontrant partout où il l’a joué un immense succès. Il l’interprétera à nouveau le 24 août prochain au Festival de la Chaise-Dieu, en Haute-Loire. Ce n’est pas pour autant une invitation à un marathon musical, mais à une promenade attentive et sensible dans l’imaginaire du compositeur, suivant sa célèbre recommandation : « N’écoutez les conseils de personne, sinon le bruit du vent qui passe et nous raconte l’histoire du monde. »

Au sein d’une discographie riche de plus de trente titres (le premier CD, paru en 1988, contenait le programme donné par Philippe Cassard au Concours International de Piano de Dublin, qu’il remporta, avec des œuvres de Beethoven, Ravel, Liszt et Debussy), on retiendra  des  enregistrements consacrés à Schubert, Schumann et Brahms,  salués dans le monde entier, ainsi qu’en 2017 un récital consacré à Mendelssohn (piano solo) et un album Fauré avec orchestre (La Dolce Volta) comprenant la Ballade et la Fantaisie pour piano et orchestre.

Philippe Cassard a par ailleurs  pris la plume à plusieurs reprises avec :

-      en 2008, « Franz Schubert », publié chez Actes Sud

-      en 2012, « Deux temps trois mouvements », édité chez Capricci. Un livre qui croise des correspondances et des affinités entre musique et cinéma

-      et en ce début d’année, un « Claude Debussy » (Actes Sud à nouveau), le compositeur que le pianiste met au sommet de ses préférences musicales.

Il fut directeur artistique et fondateur des Estivales musicales de Gerberoy (un beau village de l’Oise), et pilotera  aussi de 1999 à 2007 le Festival « Les Nuits Romantiques » du Lac du Bourget. Cette année, il aura lieu du 28 septembre au 6 octobre avec un programme consacré à Edvard Grieg (1843-  1907), compositeur et pianiste norvégien.

Enfin, Philippe Cassard est un homme de radio que personnellement j’apprécie beaucoup. Il met ses immenses connaissances musicales à notre portée, faisant preuve d’un vrai talent pédagogique. Je l’écoute chaque fois que je peux  sur France Musique, le samedi matin de 9 à 11 heures. Son émission, « Portraits de famille », l’une des plus écoutées sur cette radio, dresse à chaque fois le portrait d’un musicien qui lui est cher, évoquant l’art de l’interprète à l’aune d’une œuvre choisie dans sa discographie et de concerts d’archives. C’est passionnant. La dernière du genre, le samedi 21 avril, a été consacrée deux pianistes singuliers, l’américain Garrick Ohlsson et Dang Thaï Son, d’origine vietnamienne, qui ont en commun d’avoir remporté le Premier Grand Prix avec Médaille d’Or du Concours International de Piano Frédéric Chopin de Varsovie.

Avant « Portraits de famille », Philippe Cassard avait présenté, sur France Musique, de 2008 à 2015,  « Notes du traducteur ». Soit  430 émissions, qui ont été autant d’explications d’oeuvres musicales illustrées par lui-même en direct au clavier ou par des références discographiques incontournables. A noter que fut édité un coffret de six CD rassemblant plusieurs émissions de « Notes du traducteur » consacrées de 2008 à 2011 à Franz Schubert.

Quelle activité débordante chez Philippe Cassard ! Que de cordes à son arc ! Son seul calendrier de  tournées au titre de la saison 2017-2018, comprend soixante-dix rendez-vous avec son public, certains sur plusieurs jours, en France et à l’étranger (en Italie, au Québec, en Angleterre, en Suède, en Irlande, en Belgique, à Budapest) !

De son passage au Théâtre du Capitole, je retiens de lui l’image d’un pianiste un peu en retrait car tout entier au service de sa partenaire, Natalie Dessay, et d’un homme qui ne brille pas physiquement par l’élégance et la délicatesse. Mais avec cette allure bonhomme et sympathique qui le caractérisent et une fois ses mains en mouvement sur le clavier, la grâce et le talent  surviennent aussitôt, et nous sommes transportés !

 Fait le 23 avril

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Commentaires

16.06 | 12:58

Qu'ils sont beaux tous les deux, je ne connaissais pas cette photo.

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09.06 | 08:22

"bonne fête, ma mère, un texte d'émotion, de tendresse et de beaucoup d'amour. De l'amour et encore de l'amour.Merci Thierry pour ce témoignage et pour ces mots

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27.05 | 11:39

Que d'émotion en lisant ton message d'amour! nous ne l'oublions pas; elle me manque aussi...

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20.05 | 03:49

J'ai très apprécié ! Deux monuments qui sont partis et qui n'ont pas été remplacés.

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