Points de Vues du Gers Carnets

Bonne fête, ma mère

Elle s’appelait Rose, telle la fleur, symbole de l’amour et de la pureté.

Un prénom aujourd’hui disparu, comme elle, un certain 24 mai 1956.

C’était ma mère.

Emportée par la maladie à 31 ans. Une mort injuste qui priva, beaucoup trop tôt, ses six enfants, de son amour et de sa tendresse.

Elle aurait cette année 93 ans, et moi, j’ai bientôt 70 ans.

Je l’ai à peine connue, moi qui n’étais qu’un  petit bonhomme de 8 ans au moment de son départ.

Elle a manqué terriblement, douloureusement, à  mon besoin d’affection, d’équilibre, de conseils, de repères.

Je sais qu’elle m’aurait aimé puissamment, généreusement, continuellement.

Et  je l’aurais chérie en retour intensément.

Nous nous sommes donc  aimés autrement, par éternité interposée, fort d’un  lien du sang et du cœur  qui ne s’est jamais disloqué, nonobstant ses soixante-deux ans d’absence ici-bas depuis le funeste évènement.

Et malgré sa foi chevillée à l'âme, le "Dieu Tout Puissant" qu'elle  priait et vénérait ardemment n'a pas voulu la laisser vivre.Et je lui en tiens grief. Par colère, par dépit, j'ai donc rejeté très jeune cette religion en laquelle elle avait pourtant pleinement confiance. Moi pas. "La seule excuse de Dieu, c'est qu'il n'existe pas" (Stendhal).

Dans mon bureau deux photos que  je ne me lasse pas de regarder, et de regarder encore : la Rose adorable petite fille, nœud dans les cheveux, bouquet de fleurs à la main, socquettes blanches,  et la Rose jeune femme (ci-dessus), visage d’une beauté rayonnante, souriante, le nez parfait, une belle chevelure brune ondulée, et des yeux d’une expressivité à nulle autre pareille. C’était avant que le mal ne la ronge et  l’emporte.

Bonne fête, ma mère, en te redisant le profond, l’inaltérable  amour que je te porte.

A tout jamais.

NB « On revient toujours gueuler sur la tombe de sa mère, comme un chien abandonné » - Romain Gary

      

Fait le 27 mai

 

 

Barbara, Brel

Mes proches savent la passion que j’ai depuis toujours pour Jacques Brel (1929-1978).

Je connais tout de lui, de l’homme, de sa vie, de ses chansons.

Je me suis même rendu aux Marquises, sur l’île d’Hiva Oa, dans le village d’Antuona, pour me recueillir sur sa tombe, et par la même occasion sur celle du peintre Gauguin (1848-1903), enterré pas loin du chanteur - mais autant Brel fut estimé et aimé par la population locale pour sa générosité et son attention aux autres,  autant Gauguin, artiste maudit, avait mauvaise réputation.

Le premier album de Jacques  Brel sortira en 1954. L’artiste avait 25 ans. Je fus dès mes quinze ans conquis, même si  le Brel des débuts (« La Haine », « Grand Jacques », « Il pleut », « Le Diable », « Il nous faut regarder », « Sur la Place »…)  n’aura pas grand-chose à voir avec  celui qui va connaître durant les douze ans qui suivront une  popularité considérable, à la mesure d e la beauté de ses textes et d’une présence sur scène époustouflante.

Au gré des disques édités, je découvrirai « Quand on n’a que l’amour », « La Valse à Mille Temps », « Ne me quitte pas », « Isabelle », « Les Flamandes », « Les Singes », « Marieke », « Madeleine », « Les Bourgeois », « Ces Gens-Là », « Jef », « Tango Funèbre », « Les Désespérés », « L’Age Idiot », « Titine », « Quand Maman reviendra », « Fernand », « Les Bergers », « Jacky », « Le Dernier Repas », « Le Caporal  Casse-Pompon », « Bruxelles », « Les Fenêtres », « Le Moribond », « Mathilde », « Mon Enfance », « Mon Père disait », « Le Gaz », « L’Ostendaise », « Je suis un soir d’été », « Un Enfant », « Comment tuer l’amant de sa femme quand on a été comme moi élevé dans la tradition », « L’Enfance »,« Les Bonbons », « La Chanson des Vieux Amants »,  « Le Plat Pays », « Les Toros », « Les Vieux », « Fernand », « Au suivant », « Les Paumés du petit matin », « Les Bigotes », « La Fanette », « Les Filles et les Chiens »,  « Zangra », « Knokke-le- Zoute » (« le cœur en déroute, et la bite sous le bras »…), « Les Prénoms de Paris », « Vesoul », « J’arrive », « La Bière », « Regarde bien petit », « La Quête »,  « Les Biches », « Amsterdam », et dans son dernier disque, publié un an avant sa mort : « Jaurès », « La Ville s’endormait », « Vieillir », « Orly » , « Les Remparts de Varsovie », « Jojo », « Voir un ami pleurer », « Les Marquises » (« Gémir n’est pas de mise, aux Marquises »)…et  tant d’autres encore.

Bien entendu j’ai dans ma discothèque-vidéothèque  l’œuvre complète de Jacques Brel (vinyles  et CD), quelques DVD et émissions de télé, et dans ma bibliothèque une dizaine d’ouvrages consacrés au chanteur.

Mais malgré mes  56 ans de fréquentation de Jacques Brel, il manque à mon palmarès de solide et fervent  « brélien » l’essentiel : ne pas l’avoir vu chanter. Un regret éternel, les circonstances  de la vie ne m’ayant pas permis d’entendre  cette « bête de scène », et je ne m’en suis jamais remis !

Il a fait ses adieux officiels à la chanson et à son public en 1966 à l’Olympia (« Je n’ai plus rien à dire aux autres »),  ayant tenu néanmoins à honorer un ultime engagement en mai  1967 à Roubaix, ma ville natale au demeurant. Que n’ai-je pas cherché à m’y trouver ! Mais j’étais alors âgé de 19 ans et m’apprêtais à passer mon Baccalauréat. En 1968, Jacques Brel  lançait la comédie musicale « L’Homme de la Mancha »,  et chacun se souvient de l’incarnation éblouissante  qu’il donna  de Don Quichotte, avec, entre autres, une interprétation exceptionnelle  de la chanson « La Quête » (voir ici : https://www.youtube.com/watch?v=U2kn0Q3UHOc ). Mais là également, je n’y étais pas.

J’ai compensé cette frustration par le visionnage de beaucoup de moments de récitals, et notamment du concert d’adieu in extenso  du chanteur.

J’ai été impressionné, et je ne suis pas le seul, par sa gestuelle sur scène, par son immense talent de comédien, par cette énergie et cette rage qu’il déployait, par ce don de soi qu’il offrait sans compter. Voir par exemple ici « Amsterdam   : https://www.dailymotion.com/video/x3lv5

Cette année, le 9 octobre, nous saluerons le quarantième anniversaire de la disparition du chanteur, mort trop tôt, à 49 ans. Espérons que les médias  donneront un retentissement particulier à cet évènement, ainsi que la  Fondation Jacques Brel créée en 2011 par la famille de l’artiste, et gérée  par France, l’une de ses filles.

Il n’y a pas si longtemps je participais à une séance du Café Philo de Lectoure – dont je suis devenu un fidèle -, et nous étions invités en cette occasion à donner lecture chacun notre tour  d’un texte de notre choix. Une femme présenta pour la circonstance le poème suivant :

« Il pleut sur l'île d'Hiva-Oa. 
Le vent, sur les longs arbres verts 
Jette des sables d'ocre mouillés. 
Il pleut sur un ciel de corail 
Comme une pluie venue du Nord 
Qui délave les ocres rouges 
Et les bleus-violets de Gauguin. 

Il pleut. 
Les Marquises sont devenues grises. 
Le Zéphire  est un vent du Nord, 
Ce matin-là, 
Sur l'île qui sommeille encore. 

Il a dû s'étonner, Gauguin, 
Quand ses femmes aux yeux de velours 
Ont pleuré des larmes de pluie 
Qui venaient de la mer du Nord. 
Il a dû s'étonner, Gauguin, 
Comme un grand danseur fatigué 
Avec ton regard de l'enfance.

Bonjour monsieur Gauguin. 

Faites-moi place. 
Je suis un voyageur lointain. 
J'arrive des brumes du Nord 
Et je viens dormir au soleil. 
Faites-moi place. 

Tu sais, 
Ce n'est pas que tu sois parti 
Qui m'importe. 
D'ailleurs, tu n'es jamais parti. 
Ce n'est pas que tu ne chantes plus 
Qui m'importe. 
D'ailleurs, pour moi, tu chantes encore, 
Mais penser qu'un jour, 
Les vents que tu aimais 
Te devenaient contraire, 
Penser 
Que plus jamais 
Tu ne navigueras 
Ni le ciel ni la mer, 

Plus jamais, en avril, 
Toucher le lilas blanc, 
Plus jamais voir le ciel 
Au-dessus du canal. 
Mais qui peut dire ? 
Moi qui te connais bien, 
Je suis sûre qu'aujourd'hui 
Tu caresses les seins 
Des femmes de Gauguin 
Et qu'il peint Amsterdam. 
Vous regardez ensemble 
Se lever le soleil 
Au-dessus des lagunes 
Où galopent des chevaux blancs 
Et ton rire me parvient, 
En cascade, en torrent 
Et traverse la mer 
Et le ciel et les vents 
Et ta voix chante encore. 
Il a dû s'étonner, Gauguin, 
Quand ses femmes aux yeux de velours 
Ont pleuré des larmes de pluie 
Qui venaient de la mer du Nord. 
Il a dû s'étonner, Gauguin. 

Souvent, je pense à toi 
Qui a longé les dunes 
Et traversé le Nord 
Pour aller dormir au soleil, 
Là-bas, sous un ciel de corail. 
C'était ta volonté. 
Sois bien. 
Dors bien. 
Souvent, je pense à toi. 

Je signe Léonie. 
Toi, tu sais qui je suis, 
Dors bien. »

Je fus fort ému car il s’agissait là d’une chanson de Barbara (1930-1997) : « Gauguin (Lettre à Jacques Brel) », que je ne connaissais pas du tout, preuve que mon érudition « brélienne » avait des lacunes. Quel bel hommage rendu à Brel par Gauguin interposé ! Et signé « Léonie ». Une signature qui renvoie au rôle que sous ce prénom a tenu Barbara dans le film « Franz », réalisé par Jacques Brel en 1971.

C’est en 1990, au Théâtre Mogador, que la chanson fut interprétée pour la première fois par Barbara.

Je connaissais bien sûr la profonde amitié qui unissait ces deux êtres d’exception.

Ils se sont rencontrés très tôt dans l’existence, mangeant  l’un et l’autre dans les années cinquante de la « vache enragée », passant d’un cabaret  parisien à un autre, avec le ferme espoir de réussir leur carrière respective. Et ce fut le cas pour tous les deux, éloquemment. Sur la plaque à son nom posée en façade de la maison qu’elle occupa avec ses parents quelques années dans le XXème Arrondissement de Paris, on peut lire un extrait de sa chanson « Perlimpinpin » :

« Et faire jouer la transparence

Au fond d’une cour aux murs gris

Où l’aube aurait enfin sa chance ».

Barbara commença à enregistrer en 1957 .Mais c’est seulement en 1964, avec ses propres textes qu’elle rencontrera  le succès : « Nantes », « Dis quand reviendras-tu ? », « Göttingen » (hymne à l’amitié franco-allemande), « Le Mal de Vivre ». Suivront (je cite sans ordre chronologique) « Ma plus belle histoire d’amour », « Marienbad », « L’Aigle Noir », « La Dame brune », « Le piano noir », « Perlimpinpin », « Si la photo est bonne », « Le soleil noir », « Au bois de Saint-Amand », « Mes hommes »...Brel l’avait aidé à  avoir confiance en elle, et  l’a beaucoup encouragé à écrire. Au début de leur parcours, ils testaient d’ailleurs réciproquement leurs productions naissantes, elle au piano, lui à la guitare.

J’apprécie la beauté des  mélodies de Barbara, sa voix si particulière, haute et claire, la profondeur de l’émotion qu’elle exprimait.

Par ailleurs, fort de sa complicité avec Brel (ils ne se perdront jamais de vue), elle chantera souvent au début de sa carrière des titres de celui-ci et publiera  même  en 1960 un 33 tours « Barbara chante Brel ».

L’un et l’autre avaient beaucoup de traits communs de personnalité, rongés  par une même mélancolie, un même mal de vivre. Barbara fut victime d’actes incestueux de son père, et Brel était un « souffrant » généreux, qui avait besoin des autres, disait  Edouard Molinaro  le comparant volontiers à Job, cette figure biblique, archétype du Juste dont la foi est soumise par le Diable, et avec la permission de Dieu, à de terribles épreuves (perte de ses biens, de ses enfants, maladie…).

Barbara et Brel dissimulaient leur désespoir derrière des moments de grand silence et une très grande timidité, mais aussi  en ayant recours à un comique hors norme (que de fous-rires, d’humour, d’engouements, de tendresse, d’excès et d’ accès en  tous genres échangés ensemble !). Le cinéaste Claude Lelouch disait à leur sujet : « Si on n’avait pas les codes, on se demandait inévitablement qui étaient ces deux cinglés ». Et le chanteur Jean-Jacques Debout notait qu’ils s’amusaient comme deux gosses, tels des  enfants sur une plage avec leurs jouets.

On les comparait volontiers à des frère et sœur, mais on leur a prêté aussi une romance amoureuse, tellement secrète qu’il n’y en eut  pas de preuves. Juliette Greco estimait « qu’ils ne nous ont pas laissé le droit d’en parler », et « c’est bien ainsi car ça leur ressemblait », concluait-elle. Pour Barbara, ce trésor était sans doute enfermé à double tour dans sa « boîte à bijoux »…

Lelouch encore : ils exerçaient le même métier, avec la même rigueur, la même folie, le même trac. Ils étaient faits pour se rencontrer (les qualifiant l’un et l’autre de « cavernes d’Ali Baba »). Cela ferait un film formidable Barbara et Brel. Mais il faudrait connaître la vérité, disait-il avec un air mystérieux et entendu…Et Juliette Greco d’ajouter : « ils ne pouvaient pas être moches et ordinaires, ils étaient trop magiques ». Des êtres à part donc, que la poésie rapprochait, et qui avaient beaucoup d’admiration l’un pour l’autre.

Une différence de taille néanmoins entre eux : Brel ne préparait guère ses spectacles, il y allait à l’instinct, se brûlant, se dépassant, « sortant les choses » du plus profond de lui, avec une énergie sans pareille .Barbara, elle, contrôlait et maîtrisait davantage ses mises en scène, s’isolant longtemps à l’avance, refusant de savoir qui et qui viendraient ce soir là, presque invivable et tyrannique à mesure que l’heure du récital approchait.

Pas étonnant que le cinéma  ait aussi participé grandement de leur complicité. Après la chanson,  Jacques Brel fut un acteur talentueux (« Les Risques du Métier » d’André Cayatte, « La Bande à Bonnot » de Philippe Fourastié,  « Mon Oncle Benjamin » d’Edouard Molinaro, « L’Aventure, c’est l’Aventure », de Claude Lelouch, « L’Emmerdeur », d’Edouard Molinaro à nouveau).

Durant les tournages, il apprit tout du pourquoi et du comment de la mise en scène, car il avait la ferme intention de passer de l’autre côté de la caméra. Il disait du cinéma qu’il permettait, comme la comédie musicale, comme le théâtre, de compléter le rêve. Et pour illustrer son propos, il ajoutait : « Quand je chante Jef, viens Jef, par moment j’avais envie que Jef arrive. » 

Il ne réalisa que deux  films : « Franz » en 1971, « Le Far-West » en 1973, qui furent malheureusement éreintés par la critique, ce qui  le conduisit, la maladie aidant, à prendre la mer plus tôt que prévu et à accoster au terme du périple sur l’île d’Hiva Oa.

« Franz » raconte l’histoire d’une bande de médiocres fonctionnaires, des pieds-nickelés en quelque sorte, en convalescence dans une pension familiale d’une ville balnéaire belge. Parmi eux, Léon (Brel) et Léonie (Barbara), qui  tentent du mieux qu’ils peuvent de s’aimer, malgré  leur infirmité humaine, et l’hostilité des autres pensionnaires qui ne sont pas à une farce cruelle près. Lui, mythomane, ancien mercenaire au Katanga (il  était sous les ordres d’une brute sanguinaire, Franz, d’où le titre du film) est d’une maladresse insigne mais touchante. Elle : sévère, frustrée, étrange. Leur physique particulier de hérons  les éloigne des autres. Ils n’ont d’ailleurs pas le temps d’être ouverts à quiconque car ils s’occupent trop d’eux. Ils sont dans la douceur et la douleur perverses, dans une solitude désespérante, animés par le désir et la peur conjuguées de réussir leur rencontre, mais ils échoueront . Le film est déjanté, surréaliste, et sombre.    

Barbara dira qu’elle avait accepté ce rôle avec grand plaisir parce que c’était Brel qui le lui avait demandé. Pour elle, c’était la plus belle chose qu’elle avait vécue, hors la chanson.

Lors d’une émission télé, en 1972, répondant aux questions de l’animateur, Brel rétorquera  à celui-ci: « Vous me posez des questions sérieuses, mais nous ne sommes pas des gens sérieux ! » Puis contestant la difficulté d’être spontané au cinéma que pose comme un principe le journaliste, le cinéaste-acteur de Franz aura cette réplique bien « brélienne »  : « Ah ! non, la spontanéité est toujours de mise, il suffit de se tromper », et, en sous-entendu,  comme on se trompe souvent… 

Malgré la folie et le désordre qui l’imprègnent, j’aime ce film qui dit tellement sur l’imbécilité des hommes, leur incommunicabilité et leur méchanceté. Je pense en cet instant à la chanson de Brel, « L’air de la bêtise » :

« Mère des gens sans inquiétude
Mère de ceux que l'on dit forts
Mère des saintes habitudes
Princesse des gens sans remords
Salut à toi, dame Bêtise
Toi dont le règne est méconnu
Salut à toi, Dame Bêtise
Mais dis-le moi: Comment fais-tu ?

Pour avoir tant d'amants
Et tant de fiancés
Tant de représentants
Et tant de prisonniers
Pour tisser de tes mains
Tant de malentendus
Et faire croire au crétin
Que nous sommes vaincus
Pour fleurir notre vie
De basses révérences
De mesquines envies
De nobles intolérances

Mère de nos femmes fatales
Mère des mariages de raison
Mère des filles à succursales
Princesse pâle du vison
Salut à toi, Dame Bêtise
Toi dont le règne est méconnu
Salut à toi, Dame Bêtise
Mais dis-le moi: "Comment fais-tu ?

Pour que point l'on ne voit
Le sourire entendu
Qui fera de vous et moi
De très nobles cocus
Pour me faire oublier
Que les putains, les vraies,
Sont celles qui font payer
Pas avant mais après
Pour qu'il puisse m'arriver
De croiser certains soirs
Ton regard familier
Au fond de mon miroir. »

Je garde à l’esprit une des plus belles scènes du film : Léon et Léonie sont à vélo, seuls au monde. A l’insu de Léon, elle jette volontairement son chapeau, histoire de créer les conditions d’une situation pas ordinaire. Le pauvre Léon, si gauche, récupère en contrebas de la route  le dit chapeau après quelques péripéties dignes de Guignol. Remontant péniblement de la berge, son vélo étant tombé dans l’eau, il chute devant elle. Ce qui déclenche, non pas leurs fous rires, mais un « je t’aime » pathétique murmuré par Léon encore à terre. Léonie exulte : « Je ne veux pas le croire. C’est merveilleux. J’avais oublié. Je ne sais plus ce qu’il faut dire. Je ne sais plus ce qu’il faut faire….Je suis heureuse, heureuse ! »

Quelqu’un faisait remarquer que dans ce film Brel pouvait obtenir de Barbara ce qu’il voulait tant elle avait confiance en lui, une confiance née de la complicité amoureuse qui les unissait. Dans cette scène à vélo, Barbara était ainsi tout de blanc vêtue, chapeau compris, elle qui ne jurait que par le noir ! En outre, elle ne savait pas faire de vélo du tout !

Quand Brel décida de quitter la chanson (il avait constaté qu’il était « en train de faire du Brel »…), Barbara en fut si perturbée qu’elle  s’arrêta  elle aussi. Au sommet de son art, elle reviendra néanmoins un peu plus tard sur sa décision. C’est dire  l’influence qu’ils avaient l’un sur l’autre.

On imagine sans mal l’extrême douleur, le profond désarroi, qui  se sont  emparés  de la chanteuse à la suite de la mort de son ami et complice. Elle vivra sans lui pendant encore près de vingt ans, mais nul doute que son souvenir la hantait sans cesse. La valse qu’elle dansait avec lui dans « Franz » sera jouée dans ses tours de chant, comme une oraison funèbre. En 1981, trois ans après le décès de Brel, elle fera figurer au dos du programme d’un récital à Pantin une photo d’eux extraite du film. Et en 1990, il y aura donc la chanson « Gauguin ( Lettre à Jacques Brel) » qui lui sera dédiée, que j’ai évoquée plus haut, et que je réécoute sans cesse depuis que je l’ai découverte. 

Fait le 14 mai

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Frédérique | Réponse 16.06.2018 12.58

Qu'ils sont beaux tous les deux, je ne connaissais pas cette photo.

Jean-Jacques Baudouin-Gautier | Réponse 09.06.2018 08.22

"bonne fête, ma mère, un texte d'émotion, de tendresse et de beaucoup d'amour. De l'amour et encore de l'amour.Merci Thierry pour ce témoignage et pour ces mots

Pascale Cabon | Réponse 27.05.2018 11.39

Que d'émotion en lisant ton message d'amour! nous ne l'oublions pas; elle me manque aussi...

JPD | Réponse 20.05.2018 03.49

J'ai très apprécié ! Deux monuments qui sont partis et qui n'ont pas été remplacés.

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Commentaires

16.06 | 12:58

Qu'ils sont beaux tous les deux, je ne connaissais pas cette photo.

...
09.06 | 08:22

"bonne fête, ma mère, un texte d'émotion, de tendresse et de beaucoup d'amour. De l'amour et encore de l'amour.Merci Thierry pour ce témoignage et pour ces mots

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27.05 | 11:39

Que d'émotion en lisant ton message d'amour! nous ne l'oublions pas; elle me manque aussi...

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20.05 | 03:49

J'ai très apprécié ! Deux monuments qui sont partis et qui n'ont pas été remplacés.

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